Boum était presque guéri. Il vivait de la vie ordinaire, mangeait avec
tout le monde, recommençait ses leçons et ses promenades comme par le
passé. Si ce n'eût été quelques drogues qu'il prenait avant les repas
et dont les flacons bizarres ornaient sa place à table, personne
n'aurait pu dire qu'il ait été malade, si gravement malade. Comme le
souvenir des choses tristes passe rapidement, l'entourage ne pensait
plus ni à Line, ni à l'idée fixe dont Boum avait été si près de mourir,
ni même à l'autre idée saugrenue qui avait remplacé la première et dans
l'espérance de laquelle l'enfant avait retrouvé les forces de vie.
L'ami de Line n'en parlait jamais d'ailleurs.
Il était devenu un grand garçon, grand par la taille -- tout le monde
lui donnait treize ou quatorze ans, il n'en avait pas même onze. Son
corps très fluet et qui faisait penser aux plantes poussées trop vite,
gardait encore un peu de sa grâce passée. On ne retrouvait dans sa
figure amincie que ses yeux, ses grands yeux noirs aux longs cils
mordorés dont le regard limpide et profond attirait. En lui, une
certaine gravité surprenante frappait surtout. De l'ancien Boum, de sa
vivacité, de son charme particulier, ne restait qu'une affabilité très
douce, une politesse marquée et très prévenante qui partant, le
distinguait encore des autres enfants. A le voir, attentif,
complaisant, souvent rieur même, on eut pu croire qu'il avait oublié:
en réalité, comme au premier jour, il pensait à Line, comme au jour de
la révélation, il était décidé à se battre avec Claude. Tout au plus
avait-il ajouté, à mesure que l'initiation de la méthode précisait les
premières données, l'idée d'un sacrifice de sa vie propre. Il faisait
cette offrande généreusement parce que sa nature était aventureuse,
parce que les enfants et les jeunes ne savent pas ce qu'est la mort et
aussi parce que la vie sans Line avait perdu tout sens pour lui.
- Ce sera Claude ou moi, pensait-il.
Un jour, très timidement, mais résolument comme quelqu'un qui réclame
le paiement d'une dette, il vint trouver son père seul et lui posa la
question:
- Je pourrai commencer l'escrime, dit-il...
- Ah, c'est vrai, tu veux toujours... Puis ça te fera le plus grand
bien...
Quelques jours après, vers dix heures du matin, dans un grand immeuble
du boulevard Malesherbes, au rez-de-chaussée, à droite sous le porche,
Boum et son père firent leur entrée dans une quelconque salle d'armes
de Paris. A cette heure matinale pour le quartier, les clients ne
venaient pas encore. Un homme de blanc vêtu avec un coeur de flanelle
rouge à la place du coeur, finissait un balayage minutieux et arrosait
à l'aide d'un entonnoir dont le bec dessinait parterre des _8_
entrelacés. Dans la salle, à laquelle les épées faisaient des murs
d'aciers, sous les panoplies, les drapeaux, les "Honneur", les
"Patrie", le maître, du bout de sa barbiche et derrière un lorgnon,
lisait, de loin, dans un journal, les chroniques du jour, et prenait
son café au lait. Boum lui trouva en même temps l'air terrible et
l'air d'un marchand de jouets. Il l'entendait parler sec, sans finir
ses phrases, toujours sur un ton de commandement:
- Les petites graines, disait le professionnel, poussent mieux sur la
planche... avenir... on ne sait pas... honneur... hygiène... voici les
prix et les conditions, et il allait vers un bureau de chêne prendre
d'une pile, un prospectus dont le père en accepta les termes sans le
lire.
Le Prévôt appelé prit les mesures du futur "membre" -- c'était sa femme
qui confectionnait les tenues. Dans cinq jours, quand Boum
reviendrait: le masque, les sandales, les petites épées, tout serait là.
En les accompagnant, fidèle au rite, le maître éprouva le besoin de
dire:
- Nous allons le soumettre au ballottage.
C'était une de ses manies de vouloir donner les allures d'un cercle à
son entreprise.
Dans la rue, Boum ayant demandé des explications sur ce dernier mot,
son père pensant autre chose répondit:
- Ce sont des bêtises.
Boum fut admis sans opposition.
Au jour fixé, il venait costumé en petit bretteur, le visage dans sa
cage à mouche, debout mal à l'aise sur cette planche qui lui paraissait
haute et de laquelle il avait peur de tomber. Le maître prodiguait son
enseignement, donnant des exemples, répétant ses phrases comme s'il
récitait une leçon. Boum, un peu ahuri, suivait de son mieux,
s'appliquant de toute son âme à bien faire, mais bientôt rompu dans
tous ses membres se demandant comment dans cette instable position, on
pouvait jamais arriver dans la réalité à se battre, à se toucher, à se
défendre et à faire quoique ce soit. Effrayé, il pensait que,
peut-être, il faisait exception au reste des hommes, qu'il n'arriverait
jamais, bien que le maître flatté de son attention y allait de temps en
temps d'un encouragement.
- C'est mieux, petit... vous faites attention... vous avez des
dispositions, vous arriverez...
Le soir, moulu par la courbature, il eut une défaillance en pensant que
cette solution aussi serait très longue. Pour arriver à savoir faire,
en somme, il faudrait être grand et c'était justement de ne l'être pas
qu'il souffrait... Le jour suivant, il retourna pourtant à la leçon,
parce qu'il n'était pas d'une nature qui renonce et tous les jours, il
recommençait les "quarte", les "quinte", les "doublez", les "parez et
tirez", etc.
Très lentement, il sentit lui-même ses progrès. Il se fatiguait moins
maintenant sur cette planche où il se tenait mieux, assis sur les
jarrets, sans perdre ce que le prévôt facétieux ne se laissait pas
d'appeler: "les petits équilibres".
Mettant à part l'escrime, la salle ne l'intéressait pas. De rares
clients venaient à son heure et cependant, il y avait dans ces murs
comme un air de susceptibilités factices et de points d'honneur idiots
se fondant dans l'acre odeur de la sciure et des transpirations, qui
l'écoeurait. Boum avait son idée, il était venu dans un but très
précis. Sa bonté profonde s'alarmait à la pensée de querelles
cherchées, que sa mentalité sérieuse lui faisait trouver inutiles.
Aussi à part les indispensables formules de politesse, il parlait peu.
Pendant les poses, il s'asseyait à l'écart sur la banquette de velours
rouge, et continuait à s'instruire en regardant.
Cependant, il s'était fait un ami. C'était un monsieur grisonnant,
légèrement bedonnant, avec des yeux rieurs et un très bon sourire. En
le montrant, le prévôt avait dit à Boum:
- C'est Laferrière, vous savez celui qui fait des pièces, un rigolo.
Avec plus de cérémonie, le maître avait, selon l'usage, présenté son
jeune élève:
-... A Monsieur le Comte de Laferrière, de l'Académie Française.
Boum avait tendu sa petite main.
Un jour, entre deux reprises, le Monsieur lui avait demandé:
- Eh bien, que pensez-vous de l'art noble des armes?
Boum avait répondu:
- C'est difficile.
- Comme tous les arts, répliqua le Monsieur; il n'y a que la critique
qui soit aisée. Vous ne voulez pas devenir critique, j'espère, comme
M. Doumic?
- Je voudrais savoir faire des armes, fit Boum, qui n'avait pas bien
saisi.
- Officier ou maître d'armes, interrogea encore le Monsieur.
- Ni l'un ni l'autre, fit Boum dans un rire, comme quelqu'un qui trouve
ces deux perspectives folles et extravagantes.
- Que voulez-vous être alors?
- Je veux être comme mon papa; je veux me marier, mais avant je veux
savoir faire des armes.
Peut-être cette réponse aurait-elle laissé indifférent plus d'un
habitué de la salle; la plupart n'aurait pas, sans doute, été frappé
par l'apparente incohérence de ces deux volontés. Chez Laferrière,
l'habitude tenace de regarder les hommes le fit s'arrêter.
- C'est étrange, dit-il, comme ailleurs pour ne pas attirer l'attention
du petit qu'il savait fort bien ne pas devoir parler cette fois sur un
aussi grave sujet, et il ajouta: Nos goûts ne sont pas tout à fait
pareils. Comme vous, je veux faire des armes, mais je n'ai pas du tout
envie de me marier... parce que je suis marié, comprenez-vous.
Boum sourit. De cette conversation commença leur sympathie. Par la
suite, Laferrière, rassasié, relativement jeune, de toutes les joies et
de tous les honneurs, trouvait une douceur particulière à retrouver,
chaque matin, le petit coeur honnête et frais dans lequel il sentait le
mystère. Boum avait retrouvé en lui une camaraderie qu'il n'avait
jamais connue chez Line: son nouvel ami l'écoutait sérieusement. Cela
ne les empêchait pas d'ailleurs de rire souvent ensemble, au contraire;
l'académicien savait des histoires impayables que le prévôt, en
s'appuyant sur la courbe de son épée, écoutait la bouche ouverte.
Leurs natures se ressemblaient par plus d'un point; ils étaient tous
deux curieux et adaptables, naïfs sans être bêtes et d'une générosité
spéciale qui voulait le bien de tous les êtres y compris pour chacun
d'eux celui de sa petite personne. Aussi se comprenaient-ils à
merveille. Boum sentait les jours où son ami n'était pas en train et
les jours où il était en veine d'expansion. Laferrière avait saisi une
fois pour toutes que l'enfant n'aimait pas être traité en bébé; son
degré de développement, pensait-il, valait bien celui d'adultes qui ne
se développeraient plus.
Et puis, pour les raisons différentes, les gens de la salle les
ennuyaient tous deux. Boum, parce qu'il était le seul enfant, se
sentait un peu perdu; son ami, au contraire, connaissait trop de
mentalités toujours pareilles à cette collection d'oisifs croyant être
le monde et dont la suppression radicale, en un jour, n'aurait pas eu
la moindre répercussion. Ils se lièrent rapidement. Quelquefois, ils
sortaient ensemble. Par les belles journées, Laferrière allait
volontiers jusqu'au Bois accompagner Boum; ils causaient tout le long
du chemin, des sujets les plus divers.
Ils saluaient une masse de gens. On plaisantait le grand homme sur son
petit ami.
- Mais c'est un fils donné par la nature, avait dit un Monsieur qui
marchait au côté d'une jolie blonde.
- C'est idiot, avait répliqué Laferrière, puisque c'est un frère aîné.
Cette façon de présenter Boum comme un petit sage auquel on demande des
avis n'était pas qu'une simple plaisanterie. En réalité l'auteur
parisien était un grand enfant. Les bonheurs de l'existence l'avaient
conservé jeune; il était réservé.
Laferrière s'était tellement mis à sa portée, qu'il finissait par le
prendre au sérieux, solliciter ses conseils, et lui faire même des
confidences que beaucoup auraient trouvé anachroniques et prématurées.
Boum gardait à la maison un complet silence sur ces affaires de son ami
qu'il estimait être d'un ordre et d'une nature non susceptibles d'être
saisis par ses parents. En particulier, il était souvent question dans
ces confidences d'une grande passion de l'auteur pour une certaine dame
qui jouait ses pièces et dont il vantait, sans cesse, les perfections.
Il l'appelait: Dora.
Un jour, -- ils étaient déjà de vieux amis -- au sortir de la salle,
comme il pleuvait, Laferrière proposa d'emmener Boum dans son
automobile. En chemin, il lui dit:
- Si nous allions chez Dora?
Boum, sans savoir pourquoi, hésita le quart d'une seconde, puis accepta.
L'auto obliqua, gagna les quais, et s'arrêta familièrement devant un
grand immeuble de la rive gauche, près du pont de l'Alma.
Au sortir de l'ascenseur, au troisième, Laferrière ouvrit la porte
d'entrée avec une petite clef qu'il sortit de sa poche.
- Comment, c'est toi chéri, fit une voix très douce.
- C'est nous, répondit l'ami de Boum.
Cette réponse excita sans doute la curiosité de la maîtresse de céans,
elle sortit à leur rencontre précipitamment. Elle avait dû entendre
parler de Boum, parce que tout de suite, sans présentation, elle
l'accueillit gentiment dans un bon rire:
- C'est gentil, Monsieur Boum de venir me voir.
Boum, en petit garçon bien élevé, s'inclina et baisa la main qu'elle
lui tendit, selon les formes les plus respectueuses.
Quand ils se furent installés dans le petit salon où elle les avait
introduits et dont l'unique large baie donnait sur le fleuve, il la vit
à moitié étendue sur un sofa assez bas, que recouvrait en partie, sur
un tapis sombre, une fourrure blanche très souple et deux gros coussins
vert-bleu. En vérité, elle était jolie, ses cheveux lui faisaient
comme un bonnet de moire brune et tout le temps ses dents éblouissantes
riaient d'un rire perlé spécial qui paraissait toujours partir d'une
scène. Elle faisait une masse de frais à Boum, à la fois amusée,
flattée et un peu gênée par la présence insolite d'un enfant.
Boum répondait poliment à toutes les questions. Toujours très sobre de
détails sur ses propres affaires, il écoutait tranquillement tant qu'il
était question de lui, en posant simplement sur celui des deux qui
parlait le regard franc de ses grands yeux intelligents et nullement
étonnés.
Cette visite lui semblait toute naturelle, étant donné le sérieux de
son amitié avec celui qui l'amenait. Le ton de la conversation aurait
été celui de toutes réunions de trois grandes personnes si ce n'eut été
quelques remarques décousues d'enfant, sur "le nombre de bateaux qui
passaient sur le fleuve" ou sur "la difficulté qu'on devait trouver à
apprendre par coeur tout un livre".
Laferrière jouissait, amusé par l'étrange de la situation. Evidemment,
pensait-il, pour une masse de gens, le fait d'emmener un enfant chez sa
maîtresse aurait paru énorme, monstrueux; en réalité, sa conscience
honnête et dégagée des conventions se refusait à voir le moindre tort
dans ce rapprochement qui ne faisait de peine à personne. Ces deux
amis éprouvaient, au contraire, pour des raisons diverses, un certain
plaisir à se trouver ensemble; aucun mot, aucun geste ne pouvait
altérer la sérénité de Boum et être pour lui un changement de ce qu'il
entendait et voyait familièrement tous les jours... alors pourquoi pas,
surtout que lui-même l'auteur qui avait vécu tant de rêves trouvait
dans la présence de ces deux êtres je ne sais quelle impression de
consolider un bonheur instable et que son coeur aimant aurait tant
voulu voir persister longtemps.
Dans la voiture qui le ramenait chez lui, Boum fut interrogé.
- Comment la trouves-tu? demanda Laferrière.
Très gentille et très jolie, apprécia Boum, vous devez bien vous amuser
avec elle.
Naturellement, comme toujours, dans sa famille, l'ami de Line négligea
de raconter cette petite aventure; non pas qu'il voulait dissimuler
quoique ce fut, mais sentant son impuissance d'expliquer et de
convaincre, il savait ne devoir pas être pris au sérieux; alors il
écouta sans interrompre comme le lui avait enseigné Miss Anny. Cette
visite, pourtant, avait fait sur lui une certaine impression; elle lui
avait été comme une preuve que son ami ne jouait pas avec lui, qu'il
lui disait la vérité, qu'il avait en lui une confiance sympathique.
Boum n'en doutait pas avant ce jour, mais parce qu'il tenait de son
grand-père peut-être ou bien parce que simplement il avait souffert des
hommes, il gardait toujours, vis-à-vis d'eux, une prudence et une
réserve discrète. En telle manière qu'à ce moment, quand son ami
l'avait mis au courant de sa principale préoccupation sentimentale, lui
n'avait pas encore articulé un seul mot de la grande affaire qui était
l'unique souci de sa petite vie, et n'avait jamais prononcé le nom de
Line à Laferrière. Après la visite chez Dora, il prit la résolution de
tout lui raconter. L'occasion vint.
Au sortir de la salle d'armes, ils filaient tous deux grande allure
dans l'auto découverte vers Saint-Germain. Laferrière ayant fait peu
de temps auparavant la connaissance du père de Boum, lui avait demandé
pour ce jour-là l'enfant à déjeuner. Maintenant ils allaient au
rendez-vous; Dora devait les rejoindre de son côté. A la sortie du
Bois, après l'indispensable arrêt à la barrière, Boum retrouvait
l'aspect familier du paysage net et propret qu'il avait si souvent
regardé autrefois avec Line. Dans le fond de son âme, il
s'attendrissait. Les constatations de l'octroi ayant interrompu leur
conversation, dès que la voiture repartit, Boum demanda:
- Pourquoi, faites-vous des armes, vous?
Laferrière répondit une phrase évasive, une de ces explications dont il
avait le secret et qui n'arrêtait rien: "on ne bouge pas assez... c'est
nécessaire... je ne veux pas grossir...".
- Ah, fit Boum, c'est simplement pour ça. Vous ne voulez pas vous
battre.
- Oh, fit Laferrière, quand je peux éviter, j'aime autant.
- Moi, répliqua gravement Boum, je veux me battre, mais sérieusement,
_à mort_, avec quelqu'un que je sais, et qui n'est pas ici en ce moment.
L'auteur, se retourna brusquement, visiblement intéressé:
- Non, dit-il, c'est vrai? Toi? Qu'est-ce? Qu'est-ce qu'on t'a fait?
Très posément, regardant par terre, Boum répondit:
- Il m'a fait un immense chagrin. Peut-être le connaissez-vous, c'est
Monsieur Claude Vauquer de Conflans.
- Conflans, le diplomate? fit Laferrière, c'est un imbécile!
- Oui, dit Boum, sans se douter de la confirmation qu'il donnait à
cette appréciation, c'est lui. Je veux qu'il meure.
- Qu'est-ce qu'il t'a fait, mon pauvre Boum.
- Voilà, expliqua l'enfant. J'avais une tante, mais une toute petite
tante, la soeur de ma maman. Nous étions très, très bien ensemble,
tout le temps ensemble et je l'aimais... tant.
Boum disait ce mot tout bas, très ému, baissant encore davantage sa
tête brune. Laferrière sentit le petit drame et n'interrompit pas.
- Je l'aimais, reprit-il, comme vous vous aimez Madame Dora, bien plus
encore parce que vous, vous êtes grand, et moi je ne suis qu'un petit
garçon et je n'avais qu'elle, rien qu'elle, vous comprenez... C'était
Tante Line...
Plus bas encore, mais cette fois, avec un gros sanglot, il poursuivit:
- Il me l'a prise...
Ému aussi par cette jeune douleur, le Parisien laissa passer un temps,
puis demanda:
- Comment te l'a-t-il prise?
- Il l'a épousée, puis ils sont partis.
- C'est sa femme, remarqua Laferrière, elle est bien jolie en effet, je
l'ai aperçue le jour de son mariage.
- N'est-ce pas qu'elle est jolie? reprit Boum; mais le pire c'est
qu'avant de partir, il l'avait changée, tellement. Vous ne l'auriez
pas reconnue. Avant elle était douce, elle écoutait comme vous, nous
sortions tous les deux, elle me racontait les histoires de mon
grand-père qui était parti tout petit en Amérique, elle avait une
petite auto qu'elle conduisait, nous nous amusions bien; après, quand
Monsieur Claude est venu, elle restait tout le temps avec lui, enfermés
dans le petit salon de Maman, ils allaient dehors ensemble, et lui --
et l'enfant précisait en remuant son index en l'air -- il faisait
exprès, il lui donnait des cadeaux et des fleurs, il la flattait et se
moquait de moi.
Profondément touché, mais voulant savoir, Laferrière interrogea:
- Mais tu n'as pas parlé à ta tante? Tu ne lui as pas demandé pourquoi
elle changeait, pourquoi elle allait avec l'autre.
- Souvent, répliqua Boum, j'ai essayé; j'ai dit tout ce que j'ai pu,
mais quand on est petit, vous savez, on ne vous écoute pas, et puis, on
ne sait pas ce qu'il faut dire...
- C'est vrai, fit l'autre, on ne sait pas...
Et sur cette réflexion, quelques instants passèrent sans qu'ils se
dirent un seul mot. De chaque côté de la voiture, le paysage défilait
rapidement, perdant de plus en plus son aspect de banlieue pour devenir
la campagne véritable: la route n'avait plus de trottoir, les maisons
ne se touchaient plus et le fleuve, délivré de ses quais, coulait plus
librement dans la lumière crue entre ses berges de prairie.
Laferrière était bouleversé par le récit de cette tragédie. Les faits,
en eux-mêmes, étaient très simples, en somme, si naturels: le petit
aimait, est-ce qu'on ne peut pas aimer à tous les âges, qui sait même
si à l'âge de Boum on n'aimait pas mieux, plus âprement, plus
exclusivement et plus sérieusement aussi? A travers le cortège fané de
ses propres amours, il cherchait à retrouver le souvenir de ses
premiers élans, alors que rien ne venait distraire de la grande chose,
sa pensée et son coeur... Et pourtant il demeurait désemparé devant
cette détresse d'enfant, lui le vieux Parisien aux histoires nombreuses
et qui gardait encore assez de foi pour aimer éperdument une petite
femme quelconque "qui jouait ses pièces". Il était confondu parce que
de cette histoire très simple résultait cette situation anormale, parce
que ce cas particulier constituait un accident grave, une situation
sans dénouement, une maladie sans remède. Un seul instant, il fut sur
le point de dire à Boum: "Il y a d'autres femmes de par le monde, ne
te désole pas, tu verras que la vie peut guérir aussi". Mais, ce même
homme qui n'avait pas hésité à mener l'enfant chez une femme un peu à
côté, se refusa à tenir la petite âme, même pour la consoler. Il dit
simplement:
- Mais dans un duel, tu t'exposes toi aussi; s'il te tue, Boum?
- Je sais bien, dit le petit très simplement, mais puisqu'il n'y a pas
d'autre moyen...
C'était bien la logique que craignait Laferrière. Sans doute, il
savait que le projet de Boum ne se réaliserait pas, que quelque chose
viendrait sûrement se mettre en travers, qu'on rirait. Mais toutes les
désillusions et toutes les déceptions que cette mise au point
comportait, firent mal à son égoïsme généreux; comme un grand enfant
qu'il était lui aussi, il laissa partir l'expression de son dépit:
- Oh, Boum, fit-il, pourquoi m'as-tu raconté cette histoire?
Le petit, logique jusqu'au bout, ne voyant pas encore très bien la
différence de l'amour et de l'amitié, répondit très naturellement aussi:
- Parce que vous aussi, Monsieur, je vous aime beaucoup...
- Tu as raison, répliqua Laferrière, assez touché de cette remarque, en
prenant sa petite main, tu peux compter sur moi.
Ils avaient fait un petit tour par la forêt silencieuse et sombre
malgré le soleil; ils retournèrent vers le restaurant où Dora les
attendait sur la terrasse, assise devant une table servie. Elle avait
dû se lasser de regarder le décor magique de Paris engourdi à cette
heure dans une diaphane buée, elle jouait machinalement de sa longue
main avec un sac et une masse d'autres objets d'or autour desquels elle
avait noué ses gants.
- Je n'ai pas failli, fit-elle en les voyant... Laferrière s'excusa:
ils avaient causé, puis instinctivement, comme quelqu'un qui a la
grande habitude, il ajouta, en lui baisant tendrement la main:
- Nous voulions te donner le temps d'être idéalement jolie; nous ne
sommes pas venus une minute trop tôt...
Pas fâchée, elle le remercia des yeux.
Ils mangèrent. Laferrière, préoccupé, parlait peu. Dora lui trouvait
cet air particulier des jours où il mijotait une idée de pièce. Bonne
fille, elle n'insistait pas, sachant bien qu'elle saurait. Elle faisait
des frais à Boum pour l'amuser. Dans la ville qui tenait toute à leurs
pieds, elle l'aidait à retrouver la maison de ses parents, lui
indiquant les grands repères de l'Arc de Triomphe et de l'Avenue du
Bois; elle lui montrait sa propre demeure et celle de Laferrière. Le
petit distrait, tour à tour regardait la ville, regardait la femme et
jouissait de leur semblable beauté. Il pensait sans aucun sentiment de
jalousie au bonheur de son grand ami. A l'encontre de ses affaires
sentimentales, celles de ses commensaux s'étaient arrangées. Dora et
Laferrière s'entendaient bien, ils étaient ensemble, constatait Boum,
et -- comme on simplifie toujours la joie des autres de tout ce qui
gâte notre joie, -- il restait convaincu qu'aucune personne et
qu'aucune chose ne venait jamais troubler la sérénité de leur bonheur.
Evidemment, Laferrière n'était plus un petit garçon, et c'est tellement
plus facile d'être heureux quand on est grand. Enfin, un jour viendra
peut-être où lui-même... en attendant, il était reconnaissant de tout
son coeur à ces amis libres et tendres de l'admettre dans leur intimité
et de lui faire ainsi respirer l'air de leur félicité.
Quand ils eurent terminé, en quittant la table où ils étaient restés
assez avant dans l'après-midi, Dora, debout, interrogea Laferrière, en
le regardant de très près:
- Eh bien, ça se dessine ton idée? As-tu un rôle pour moi?
En secouant les miettes de son gilet, il répondit pour n'être entendu
que par elle:
- Je pense à mieux que le théâtre, petit, à la vie, personne ne s'en
doute, c'est bien plus émouvant...