V.

Les jours, dès lors, virent meilleurs. A voir le petit reprendre tout

doucement, on pouvait croire remonter une pente et peu à peu, avec

l'espoir, le bonheur semblait revenir dans la maison. Le médecin

lui-même était heureux. Depuis longtemps, il connaissait le remède;

malheureusement le remède n'était pas de ceux qu'on achète dans les

pharmacies.

- Il fallait "décrocher" l'idée fixe, disait-il; et pour cela

intéresser le malade à une autre idée...

En vérité, Boum ne pensait plus seulement à son malheur, ou plutôt il

croyait avoir trouvé le moyen de pouvoir agir sur son malheur même: la

désespérance avait quitté son petit coeur. Il croyait maintenant

pouvoir supprimer Claude et le supprimer non pas vilainement par un

crime, mais selon la formule paternelle "simplement, courageusement,

loyalement".

Sans doute, le malade n'avait confié à personne son secret, seulement

comme il ne parlait plus que de provocation, de pré, d'épée, d'honneur

et d'escrime, tout le monde avait compris autour de lui. Le père,

prompt comme tous les hommes à trouver dans les événements la

satisfaction de ses désirs, trouvait cette idée follement amusante.

Son fils allait mieux, il ne demandait pas autre chose; de plus, même

son âme de cavalier et de militaire n'était pas fâchée de cette

tournure d'esprit que cette idée dénotait chez son fils. Peut-être

même, dans le fond de son coeur, en ressentait-il un secret

contentement. La mère, plus prudente, après le premier moment de

bonheur, s'était un peu alarmée. Qui sait, pensait-elle, si Boum,

après avoir constaté l'impossibilité de sa combinaison, n'allait pas

retomber dans une autre crise, plus grave encore qui menacerait sa

raison et sa vie. Le docteur avait eu beau donner toutes les

assurances.

- L'attention n'est plus fixée sur un seul point, disait-il, maintenant

l'imagination va d'une idée à l'autre; la dernière comporte une part

d'inconnu et d'initiation. Il y a du jeu, comprenez-vous, dans tout ce

travail là; et pendant ce temps l'état général profite, l'assimilation

se fait, les forces reviennent avec leur pouvoir de réaction propre.

Nous passons la crise de croissance.

Tous ses raisonnements ne convainquaient qu'à demi le jeune femme parce

qu'elle redoutait tellement l'atroce mal et aussi, parce qu'à rebours

de son mari, elle n'avait aucun goût pour la solution de Boum si

fantastique qu'elle lui parut. Le duel restait lié dans sa pensée à

des surprises douloureuses. Le jugement sain et sérieux qu'elle tenait

de son père ne trouvait aucun goût à la conception cabotine des choses

saintes dont les modernes rencontres se réclament. Elle la trouvait un

peu dégradante; son coeur de femme et de maman aurait préféré toute

autre diversion au mal de son fils que celle-là.

Cependant Boum allait toujours mieux. Ses névralgies avaient presque

disparu. Il mangeait de bon appétit et dans son corps amaigri, les

forces revenaient.

Un jour pour la première fois depuis sa maladie, l'automobile

paternelle l'avait mené prendre l'air en compagnie de sa mère. Un

grand soleil d'été envahissait l'avenue du Bois, presque déserte.

Devant toute cette solitude dans la joie de la nature, Boum évoqua

d'autres joies passées qui étaient, jadis, sur cette même allée dans

l'agitation du peuple enfant parti aujourd'hui. "Ses petits amis", il

passait alors au milieu d'eux, triomphant aux côtés de Line, maintenant

il sentait l'isolement de son coeur désolé. Ces constatations pourtant

ne déprimaient pas son énergie et ne ralentissaient en rien sa

résolution arrêtée; à l'encontre, il semblait trouver, en elles, des

forces nouvelles pour vivre, pour satisfaire ce besoin d'action que sa

race réclamait et par là rejoindre ce qu'il croyait être la raison de

sa vie. Son père l'avait averti; il devait reprendre des forces

d'abord, après seulement il pourrait se mettre à étudier l'art de tuer

selon les règles des principes admis. A présent, il en était encore à

la première partie du programme; il laissait, comme on lui avait

expliqué, l'air et le soleil l'aider à le remettre. Sans parler, il

s'abandonnait à l'âpre bonheur de se ressouvenir.

A l'extrême bout du lac, il demanda l'autorisation à sa mère de

cueillir quelques fleurs. Comme autrefois, il les ramassait

méthodiquement, avec une maladresse appliquée. C'étaient toujours des

humbles fleurs des prairies publiques. Aujourd'hui, à cause peut-être

de sa résolution et de toute l'évolution qui s'était faite en lui, il

estima pouvoir les faire parvenir à celle qu'il chérissait.

- Voulez-vous Maman, les mettre dans une lettre pour Tante Line?

Et rien que pour ce mot, tout d'un coup, sa maman sanglota, très très

fort.

Pourquoi cette jeune mère qui avait eu à cause de ce fils de si grandes

angoisses et qui n'avait jamais versé que des larmes isolées,

était-elle émue aujourd'hui, tellement?

Boum, très gentiment, devenant un homme parce qu'il était devant une

femme éplorée, la regardait essayant d'essuyer ses yeux avec un

mouchoir gros comme une noix; instinctivement, il répétait les mots

qu'on lui disait autrefois à lui-même:

- Ne pleurez pas, petite Maman... il ne faut pas avoir de chagrin...

Mais toutes les paroles ne pouvaient pas consoler cette peine.

Peut-être, en voyant le geste naïf, la petite mère avait-elle pensé que

ces fleurs seraient pour elle, expression timide d'une reconnaissance

muette dont son coeur brisé avait tant besoin...

- Et moi, disait-elle, tu ne m'aimes pas, Boum?

De toute sa tendresse, mais cruellement parce que c'était vrai, il

répondit:

- Si, je vous aime, mais ce n'est pas la même chose...

Histoires grises · 第 13 / 19 题