Les jours, dès lors, virent meilleurs. A voir le petit reprendre tout
doucement, on pouvait croire remonter une pente et peu à peu, avec
l'espoir, le bonheur semblait revenir dans la maison. Le médecin
lui-même était heureux. Depuis longtemps, il connaissait le remède;
malheureusement le remède n'était pas de ceux qu'on achète dans les
pharmacies.
- Il fallait "décrocher" l'idée fixe, disait-il; et pour cela
intéresser le malade à une autre idée...
En vérité, Boum ne pensait plus seulement à son malheur, ou plutôt il
croyait avoir trouvé le moyen de pouvoir agir sur son malheur même: la
désespérance avait quitté son petit coeur. Il croyait maintenant
pouvoir supprimer Claude et le supprimer non pas vilainement par un
crime, mais selon la formule paternelle "simplement, courageusement,
loyalement".
Sans doute, le malade n'avait confié à personne son secret, seulement
comme il ne parlait plus que de provocation, de pré, d'épée, d'honneur
et d'escrime, tout le monde avait compris autour de lui. Le père,
prompt comme tous les hommes à trouver dans les événements la
satisfaction de ses désirs, trouvait cette idée follement amusante.
Son fils allait mieux, il ne demandait pas autre chose; de plus, même
son âme de cavalier et de militaire n'était pas fâchée de cette
tournure d'esprit que cette idée dénotait chez son fils. Peut-être
même, dans le fond de son coeur, en ressentait-il un secret
contentement. La mère, plus prudente, après le premier moment de
bonheur, s'était un peu alarmée. Qui sait, pensait-elle, si Boum,
après avoir constaté l'impossibilité de sa combinaison, n'allait pas
retomber dans une autre crise, plus grave encore qui menacerait sa
raison et sa vie. Le docteur avait eu beau donner toutes les
assurances.
- L'attention n'est plus fixée sur un seul point, disait-il, maintenant
l'imagination va d'une idée à l'autre; la dernière comporte une part
d'inconnu et d'initiation. Il y a du jeu, comprenez-vous, dans tout ce
travail là; et pendant ce temps l'état général profite, l'assimilation
se fait, les forces reviennent avec leur pouvoir de réaction propre.
Nous passons la crise de croissance.
Tous ses raisonnements ne convainquaient qu'à demi le jeune femme parce
qu'elle redoutait tellement l'atroce mal et aussi, parce qu'à rebours
de son mari, elle n'avait aucun goût pour la solution de Boum si
fantastique qu'elle lui parut. Le duel restait lié dans sa pensée à
des surprises douloureuses. Le jugement sain et sérieux qu'elle tenait
de son père ne trouvait aucun goût à la conception cabotine des choses
saintes dont les modernes rencontres se réclament. Elle la trouvait un
peu dégradante; son coeur de femme et de maman aurait préféré toute
autre diversion au mal de son fils que celle-là.
Cependant Boum allait toujours mieux. Ses névralgies avaient presque
disparu. Il mangeait de bon appétit et dans son corps amaigri, les
forces revenaient.
Un jour pour la première fois depuis sa maladie, l'automobile
paternelle l'avait mené prendre l'air en compagnie de sa mère. Un
grand soleil d'été envahissait l'avenue du Bois, presque déserte.
Devant toute cette solitude dans la joie de la nature, Boum évoqua
d'autres joies passées qui étaient, jadis, sur cette même allée dans
l'agitation du peuple enfant parti aujourd'hui. "Ses petits amis", il
passait alors au milieu d'eux, triomphant aux côtés de Line, maintenant
il sentait l'isolement de son coeur désolé. Ces constatations pourtant
ne déprimaient pas son énergie et ne ralentissaient en rien sa
résolution arrêtée; à l'encontre, il semblait trouver, en elles, des
forces nouvelles pour vivre, pour satisfaire ce besoin d'action que sa
race réclamait et par là rejoindre ce qu'il croyait être la raison de
sa vie. Son père l'avait averti; il devait reprendre des forces
d'abord, après seulement il pourrait se mettre à étudier l'art de tuer
selon les règles des principes admis. A présent, il en était encore à
la première partie du programme; il laissait, comme on lui avait
expliqué, l'air et le soleil l'aider à le remettre. Sans parler, il
s'abandonnait à l'âpre bonheur de se ressouvenir.
A l'extrême bout du lac, il demanda l'autorisation à sa mère de
cueillir quelques fleurs. Comme autrefois, il les ramassait
méthodiquement, avec une maladresse appliquée. C'étaient toujours des
humbles fleurs des prairies publiques. Aujourd'hui, à cause peut-être
de sa résolution et de toute l'évolution qui s'était faite en lui, il
estima pouvoir les faire parvenir à celle qu'il chérissait.
- Voulez-vous Maman, les mettre dans une lettre pour Tante Line?
Et rien que pour ce mot, tout d'un coup, sa maman sanglota, très très
fort.
Pourquoi cette jeune mère qui avait eu à cause de ce fils de si grandes
angoisses et qui n'avait jamais versé que des larmes isolées,
était-elle émue aujourd'hui, tellement?
Boum, très gentiment, devenant un homme parce qu'il était devant une
femme éplorée, la regardait essayant d'essuyer ses yeux avec un
mouchoir gros comme une noix; instinctivement, il répétait les mots
qu'on lui disait autrefois à lui-même:
- Ne pleurez pas, petite Maman... il ne faut pas avoir de chagrin...
Mais toutes les paroles ne pouvaient pas consoler cette peine.
Peut-être, en voyant le geste naïf, la petite mère avait-elle pensé que
ces fleurs seraient pour elle, expression timide d'une reconnaissance
muette dont son coeur brisé avait tant besoin...
- Et moi, disait-elle, tu ne m'aimes pas, Boum?
De toute sa tendresse, mais cruellement parce que c'était vrai, il
répondit:
- Si, je vous aime, mais ce n'est pas la même chose...