Dans son lit de cuivre, bien peu l'auraient reconnu. Boum était
malade, très sérieusement malade depuis de longues semaines. Sa figure
allongée avait perdu cette rondeur de pomme fraîche qui poussait
autrefois les moins intimes à l'embrasser. Ses cheveux qui
s'échappaient alors du béret en boucles épaisses et folles, se
collaient ternes à son front et à ses tempes creuses, comme des mèches
de coton noir. Seuls ses yeux qui paraissaient plus grands, brillaient
dans sa figure pâle aux lèvres exsangues. Ses mains amaigries
s'amusaient très peu avec les jouets compliqués qui gisaient sans vie
sur la soie bleue de l'édredon.
Boum avait d'abord eu des faiblesses étranges, puis des syncopes
fréquentes au moindre mouvement, l'un de ces évanouissements s'était
terminé en un délire qui avait duré cinq jours. Tout le monde avait
cru qu'il devenait fou. Sa crise avait coïncidé avec une poussée de
croissance. Maintenant, quand on le portait sur un fauteuil, -- le
temps de faire son lit, -- quand il était assis, il était si grand dans
sa robe de chambre rouge, que les visiteurs l'auraient pris pour un
frère aîné malade, tant il avait peu l'air d'être ce beau petit que
tous avaient connu.
Cette fois-ci, du moins, son mal avait été compris. Trois médecins
venus en consultation avaient diagnostiqué son cas, très rare
d'ailleurs, d'"hyper-neurasthénie précoce à forme d'idée fixe et
survenue pendant l'époque critique de la formation compliquée
d'accidents méningés." Pour tous les siens, il n'y avait plus de doute
maintenant: c'était de Line que Boum souffrait.
Sa maman ne le quittait presque plus et restait des heures entières
auprès de son lit, cherchant à le distraire. Son père avait perdu la
moindre trace de sévérité; dès que ses affaires étaient terminées, il
venait s'asseoir dans la chambre. Presque tous les jours, il apportait
des jouets nouveaux et des livres d'images; il lisait même des
histoires amusantes en épiant le moindre rire sur le visage de son
fils. Quant à Miss Anny, elle errait dans l'appartement, complètement
hébétée, son profil de chèvre plus chèvre que jamais, parlant en termes
émus du petit "invalid", terme qui avait le don d'exaspérer la famille.
Quand Boum était assoupi, ses parents s'éloignaient de son lit et
restaient à causer près de la cheminée. Boum entendait des bribes de
leurs conversations:
- Ces histoires de chevaux ne l'amusent pas... Je crois que les voyages
l'intéressent davantage.
- Il a mangé plus volontiers sa purée de lentilles...
- Madame Unetelle est venue... C'est agaçant, à la fin, ces gens qui
vous félicitent tout le temps de sa taille...
- J'ai reçu une lettre des Claude...
Boum écoutait alors: les Claude, c'était Line. Ce nom seul irritait le
père, qui ne manquait pas de faire une réflexion désagréable; la mère
défendait noblement les absents.
- Claude, disait le père, a bien cet air crétin et suffisant qui
caractérise les diplomates...
Line n'était pas épargnée.
- Avoir réalisé d'affoler, par sa coquetterie, un enfant de dix ans,
c'est un comble. Ah! je retiens votre mère comme éducatrice...
- Line n'était pas coquette, répliquait la mère, elle ne s'est pas
rendue compte... évidemment, elle aurait pu faire attention...
Et Boum voyait quelquefois, à travers les barreaux de son lit, dans le
rayon de la faible lumière qui venait du petit abat-jour rouge, les
larmes perler aux yeux de sa mère, ces grands yeux qui ressemblaient
tant à ceux de Line, à peine d'un bleu un peu plus sombre.
Line... Line, comme il pensait à elle, aux conversations, aux
promenades avec elle, à ses rires, à ses robes, à sa chambre, à sa
petite voiture, à tout elle: il ne pensait à rien autre. Qu'est-ce
qu'elle devenait? qu'est-ce qu'elle devait faire? voir? sentir?
Sûrement elle devait penser à lui, elle ne pouvait pas l'avoir oublié.
Il en était sûr. Il ne lui en voulait pas d'ailleurs, parce qu'elle
était bonne, il le savait bien. Quelquefois, devant les récriminations
paternelles, il avait envie de la défendre, d'expliquer. Mais il se
ravisait: est-ce que les petits garçons expliquent? Saurait-il même?
Il se sentait si faible, si déprimé et le seul résultat de ses efforts
pour parler, il en était sûr, ne serait que ce casque, ce mauvais
casque de douleur, qui lui broyait la tête, à l'intérieur et à
l'extérieur, et qui ne s'en allait plus sans les compresses de glace et
l'amère potion qu'on lui donnait en pareil cas.
Non, à l'encontre de ses parents, dans le fond de son petit coeur, Boum
n'avait aucune haine contre Line; au contraire, il n'éprouvait à se la
rappeler qu'une joie sourde dans laquelle l'idée de l'absence seule
était douleur. Il savait que Line n'était pas responsable, que son
papa et sa maman étaient injustes et ne reprochaient rien autre à
l'ancienne compagne de sa vie que le bonheur qu'elle lui avait jadis
donné. Sa peine était due, il en avait conscience, à d'autres causes,
à une masse de circonstances, d'événements insignifiants en eux-mêmes,
dont l'un enchaînait l'autre, qui pas plus les uns que les autres
n'étaient seuls capables d'amener le résultat dont il souffrait.
Contre ces circonstances ses forces ataviques, par l'image du
grand-père aux yeux bleus, lui disaient qu'il était dans la vie sans
cesse nécessaire de lutter.
C'était Boum qui avait raison. La douleur n'est pas plus une personne
qu'une chose: ce sont les parents qui pensent cela parce que c'est plus
commode pour se plaindre et pour s'excuser. En réalité elle est
quelque chose de bien différent. Sans le comprendre, l'enfant s'en
rendait compte. La nature n'est ni bienveillante, ni malveillante,
elle est indifférente simplement; dans elle, les actes et les
sentiments se succèdent sans ordre et sans autre raison que
l'accomplissement de la vie; de leur juxtaposition et de leur somme
découlent, pour ceux qui en sont touchés, la souffrance ou la joie,
personne n'est responsable; en faisant beaucoup souffrir, tout le monde
fait de son mieux.
C'est pourquoi dans ce grand esprit de justice qui est l'apanage des
enfants, Boum n'en voulut pas non plus à Claude. Le mari de Line ne
pouvait pas avoir agi pour lui faire de la peine puisqu'ils ne se
connaissaient même pas l'un l'autre auparavant. Etant venu, Claude
avait trouvé Line à son goût -- beaucoup auraient été de son avis, la
seule particularité surprenante était qu'il n'y eut personne avant lui,
-- il l'avait prise, tout simplement.
Seulement Boum, qui méditait sans cesse sur ce sujet, constatait
qu'entre Line, c'est-à-dire sa joie et lui, il y avait bien cependant
ce Claude et qu'il n'y avait que Claude. Que cet intrus n'eut pas agi
dans un esprit méchant, il n'en restait pas moins la cause, cause
inconsciente mais cause réelle tout de même, de tout le mal. S'il
n'était pas venu chez eux s'occuper de Line, lui parler, la flatter,
lui faire des cadeaux de grande personne, l'enlever enfin: Line serait
encore là tendre, intéressée, heureuse et rayonnante, à Boum, toute à
Boum comme autrefois. Sans compter qu'aucune raison ne militait pour
faire changer les choses: Claude n'avait aucun motif pour cesser d'être
heureux avec et par Line: la souffrance de Boum devrait donc durer
toujours.
Toujours! On n'a pas idée comme c'est long pour les petits garçons,
cette idée là. Alors, une seule pensée envahit son pauvre coeur,
pensée très simple, très pure, à laquelle ne se mêlait aucune
appréhension, aucune haine, rien qu'une conscience parfaite des
réalités dont découlait une résolution qui s'imposait, avec
l'inexorable nécessité d'une loi physique: il fallait séparer Claude de
Line, voilà tout.
Comment opérer cette séparation, voilà où le problème devenait
singulièrement difficile. Pendant de longs jours, Boum envisagea
d'abord l'idée de provoquer un voyage de Claude. Mais il l'abandonnait
bientôt parce que avec la possibilité catastrophale de voir Claude
emmener sa femme, le retour de l'indésiré restait toujours comme un
danger menaçant. Alors l'autre solution se présenta radicale et
définitive: celle de l'autre départ, du grand voyage dont on ne revient
jamais, jamais: il fallait que Claude mourut, sans cela Boum ne voulait
plus vivre. Les autres pouvaient ne pas comprendre, mais Boum qui
avait envisagé tous les raisonnements et vidé toutes les hypothèses, le
savait: c'était ainsi.
... Les crises revinrent plus fréquentes. Le terrible mal de tête ne
lâchait presque plus le pauvre petit patient qui se plaignait doucement:
- Maman, j'ai bien mal...
La douleur descendait jusqu'au milieu de son dos. On avait dû allonger
l'arrière du bonnet à glace.
- Maintenant c'est un casque, comme le vieux de papa, qui avait une
crinière... lui disait-on.
Avec de grosses larmes, le petit disait:
- J'aimais mieux le nouveau petit qu'on me mettait avant et qui
finissait à la tête...
Le spécialiste qui venait le voir tous les jours restait de longs
moments cherchant, sans rien comprendre à cette recrudescence du mal
étrange, ému malgré l'aridité du problème, de cette douleur qu'il ne
pouvait dominer.
- Tu ne m'aimes pas, disait le docteur; tu ne me dis pas tout.
- Si Monsieur, je vous aime bien répondait Boum, mais ça me fait mal,
très mal, toujours mal.
Le praticien appliquait consciencieusement ses formules, sa "science",
-- comme celle de ses confrères -- n'allant pas au delà; il avait relu
tout ce qu'il savait déjà, avait essayé toute une gamme d'agents
physiques, d'injections, d'hydrothérapie. Il avait pensé un instant au
retour de Line, puis rejeté cette proposition d'ailleurs difficilement
réalisable, craignant d'aggraver encore l'état de l'enfant. Cet homme
bon revenait toujours à la conclusion qu'il fallait une diversion à
l'idée fixe, mais comment la trouver? On avait beau chercher; le
résultat de tous les essais était que Boum semblait reconnaissant de
tant de peines.
- Merci Monsieur, j'ai encore mal...
Le jour mourrait en grosses barres rouges aux vitres de la chambre
grise maintenant. Sous l'influence de la glace, Boum sentait la
douleur s'en aller. Assise près de la fenêtre, d'une voix très douce,
l'infirmière, ainsi que l'avait prescrit le docteur après les crises,
lisait. C'était une histoire de mousquetaires; par extraordinaire, le
petit malade écoutait et demandait des explications:
-Qu'est-ce que c'est que: provoquer? Mademoiselle...
La jeune fille se répandait en explications. Elle reprenait le récit:
l'un des deux héros fidèle au roi ne pouvait pardonner à l'autre son
abandon politique.
- C'était un méchant, disait-elle, un traître; alors Murthos, le
fidèle, voulut se battre avec lui...
-Se battre à coup de poing, interrogeait Boum.
- Non, se battre pour tuer, reprenait-elle, avec des épées et des
pistolets.
- Mais pourquoi qu'il le lui disait d'avance, qu'il voulait le battre.
Le méchant pouvait partir... loin, loin.
- Parce qu'il était loyal, il voulait se battre et non l'assassiner.
Ces rencontres s'appellent un duel, chaque adversaire cherche à toucher
l'autre et à se défendre avec son arme.
- Mais alors, le bon aussi peut mourir, Mademoiselle.
- Oui, Boum, c'est pourquoi il est très mal de se battre en duel...
- Ah! c'est mal, fit simplement Boum.
De la même voix, un peu monotone, l'infirmière poursuivit la lecture,
en jetant de temps à autre, un coup d'oeil sur son petit malade qui
n'écoutait déjà plus. Le récit continuait, les péripéties les plus
dramatiques se succédaient, la mère du bon héros venait sur le pré,
pour essayer d'arrêter les bretteurs, et se mettait à genoux tout en
essuyant ses beaux yeux "d'un mouchoir de soie orné de dentelle"...
Boum interrompit:
- Mademoiselle, se battre en avertissant, c'est moins mal que
d'assassiner quand même, puisqu'il était loyal, le monsieur...
L'idée avait décidément frappé le malade, la jeune femme s'en aperçut.
Peut-être parce qu'elle était lasse de lire ou bien parce qu'elle ne
voulait pas distraire Boum de sa distraction, elle répondit:
- Oui, c'est moins mal.
Il semblait, en effet, que le petit masque douloureux avait trouvé
quelque détente dans quelque imaginaire vision.
Le soir, après le dîner familial, le père et la mère étaient, comme à
l'habitude, assis chacun d'un côté du lit. Boum posa quelques
questions, toujours à propos de la lecture de l'après-midi. Il avait
oublié l'histoire, mais il voulait savoir: le duel, s'il y en a encore
maintenant, comment on se bat, avec quelles armes, si c'est mal, ou
seulement un peu mal...
Pour la première fois, depuis longtemps, le père riait un peu dans sa
moustache très brune; il donnait tous les développements désirés et
déclarait en principe:
-... Que le duel c'était très bien, à condition de se battre pour des
motifs graves, des choses qui en valent la peine,... pas pour la
galerie ou pour faire parler de soi, mais simplement, courageusement,
loyalement...
Boum n'y était pas encore; pauvre petit, il tenait encore à la vie.
- Est-ce que on peut mettre une cuirasse, demandait-il?
- Oh oui, disait le père, après une petite hésitation, si l'on est
d'accord et que votre adversaire en porte une. Mais ça n'est pas
l'usage...
- Ah! faisait Boum, intéressé.
Cette nuit là, il dormit mieux, plus calmement. A quelques jours de
là, il terminait son bol de phospho-cacao et ce fut pour les parents et
pour les domestiques une bien grande joie.