II.

Quelque chose changeait, en effet, dans la maison. Dans l'arrangement

extérieur de sa vie, Boum voyait maintenant de plus en plus souvent le

programma de ses journées différer de celui des journées de sa tante.

Les promenades sans Line, autrefois exceptionnelles, étaient devenues

peu à peu la règle. On ne les signifiait plus à table. Aucun lien

n'était plus établi, comme autrefois, entre cette suprême récompense et

la qualité du travail du matin. Boum avait eu beau d'abord réaliser

des chefs-d'oeuvre de pages d'écriture, tendre tout son esprit pour

réciter ses fables afin d'éviter le moindre ânonnement. Rien n'y

faisait; tout au plus décrochait-il ainsi quelques tours dans la

voiture aux chèvres du Jardin d'acclimatation, plaisir bien pauvre

quand on les compare aux promenades dans la petite auto de Line que

Line conduisait. Aussi Boum ne s'appliquait-il plus. Il était

éternellement distrait; pendant les leçons, il restait la plupart du

temps, la tête appuyée sur son petit bras tout rond, répétant très

mécaniquement ce qu'on lui disait sans comprendre et pensant seulement

aux histoires de son grand-père que Line ne racontait plus. Les

punitions commencèrent avec une régularité constante; elles devenaient

comme une suite d'événements fâcheux contre lesquels il avait cessé de

réagir.

D'ailleurs ces tracasseries extérieures lui causaient peu d'effet en

comparaison du mal profond que lui faisait éprouver le changement opéré

dans Line même.

Qu'elle ait été soudain obligée par les siens à une vie mondaine

comportant, à chaque moment, des sorties en ville pour les repas, pour

les visites, pour les soirées et le théâtre, -- Boum renonçait à

comprendre quelle aberration guidait en cela l'autorité supérieure --

mais il n'en souffrait pas tellement; les abandons qui en résultaient

pour lui, n'étaient pas le fait de celle qu'il aimait; comme on lui

imposait sa leçon, pensait-il, on imposait à sa tante ces pratiques

étranges; c'était là une des conséquences logiques du besoin

d'oppression qu'ont les grands vis-à-vis des petits. C'était normal.

Peut-être même si Line en avait souffert un peu, aurait-il éprouvé à se

voir persécuter avec elle, un secret contentement.

Malheureusement, il n'en était rien. Line n'en souffrait pas, et même

peut-être... en était-elle heureuse. Comme elle avait changé! En

apparence, elle continuait bien, comme autrefois, à monter dans sa

chambre le soir, à le recevoir le matin. Evidemment ils causaient

toujours, mais quelle différence! D'abord Line commençait, comme les

autres, à ne plus le prendre au sérieux, même quand il attirait

spécialement son attention avec ce geste spécial d'agiter son petit

index bien droit, en disant:

- Tu sais, Tante Line, ce n'est pas pour rire...

Line riait quand même et d'un rire un peu trop prolongé qui l'irritait;

plusieurs fois même, il avait senti, dans ces moments, cuire au coin de

ses yeux, des larmes brûlantes que pour rien au monde, il n'eut voulu

laisser tomber. Elle ne s'en apercevait même plus. Il avait essayé de

la prendre par les sentiments d'abord, il imaginait la nuit des

trouvailles de câlinerie; puis, -- ô honte -- il avait pensé aux

cadeaux. Les plus beaux de ses dons avaient été un colimaçon vivant

qu'il avait rapporté du Bois, dans sa poche, sans rien dire à sa bonne,

à la coquille duquel il avait lui-même attaché un morceau de flanelle

rouge, et un calendrier à fleurs de mica, acheté par Jean le chauffeur,

qui persistait à souhaiter "la bonne année" malgré qu'on fut déjà en

avril. Rien n'y faisait; le calendrier était allé rejoindre les autres

présents dans la boîte aux souvenirs, bien que cet objet eut pu être

d'un usage journalier et le limaçon avait délaissé tout seul son lit de

feuilles sur la fenêtre, pour une destination inconnue: Boum seul avait

constaté son absence.

Line pensait évidemment à autre chose. Et détail aggravant, elle y

pensait volontiers. Les changements de sa conduite se précisaient même

singulièrement. Elle, qui était autrefois si insouciante, si simple,

si jolie sans le faire exprès, devenait maintenant plus apprêtée, moins

naturelle. Elle s'étudiait davantage à la glace, le matin, quand elle

finissait sa toilette. Le geste brusque avec lequel, après les avoir

brossés, elle tordait jadis ses cheveux d'or pâle, était remplacé par

une suite de mouvements compliqués, refaits plusieurs fois pour arriver

d'ailleurs à quelque chose de très voisin des premiers résultats. Le

choix de la robe à mettre était aussi beaucoup plus long qu'auparavant.

Quelquefois elle demandait conseil à Boum qui, régulièrement, revenait

au classique tailleur bleu marine, associé dans son idée égoïste

d'amoureux, aux promenades faites en commun. Line lui disait:

- Tu n'y connais rien...

et elle en prenait une autre. Boum ne soufflait pas un mot, mais en

ressentait un gros chagrin. Quand elle avait fini de mettre son

chapeau, sa voilette, ses gants, elle se regardait une dernière fois à

la psychée Empire posée obliquement à la fenêtre:

- Boum, comment me trouves-tu? demandait-elle souvent.

Toujours Boum répondait:

- Bien jolie, Tante Line.

et il se détournait pour ne pas pleurer, sans savoir même la cause de

son émotion.

C'est qu'il l'aimait dans ce temps-là, sans lui en vouloir le moins du

monde, autant qu'avant, plus même peut-être. Il lui faisait de tendres

reproches; et ne trouvait pas juste qu'elle eut ainsi changé. Dans le

fond de son coeur, il souffrait beaucoup, mais sa souffrance

l'attachait plus encore à elle; il lui semblait qu'à cause de cette

injustice même, elle était plus à lui; parfois, il aurait voulu la

battre, pas pour lui faire mal, mais comme on le battait lui-même les

rares fois qu'il avait été sot, pour la corriger un peu, voilà tout;

après elle lui aurait demandé pardon, et il aurait pardonné; c'eut été

si bon, mais c'étaient des rêves... dans la réalité, il ne la battait

pas et n'avait pas hélas, à lui savoir gré du moindre repentir.

A quoi tout ce changement pouvait bien tenir? Boum se le demandait

sans cesse, observant, réfléchissant et examinant les unes après les

autres les plus invraisemblables hypothèses. Son pauvre petit cerveau

travaillait tellement à ce difficile problème que son caractère, sa

santé même en étaient touchés. Sa gaieté s'en allait de lui. On

n'entendait plus jamais à travers les portes de sa chambre ses bons

rires si semblables à des cris de petits oiseaux. Il était moins

affable positivement. Le rose de sa peau mate passait. Ses yeux

brillaient moins vif. A sa vivacité première succédaient une torpeur

presque continuelle et des envies de dormir qui le prenaient à toute

heure du jour. Il mangeait de mauvais appétit. Le docteur, mandé par

sa maman, lui avait ordonné, après un examen approfondi: du

biphosphate! C'était peu comprendre son mal.

Boum cherchait toujours.

A la vérité, un nouveau personnage était entré dans la maison. Non pas

l'un de ces visiteurs nombreux qui venaient de temps en temps prendre

le thé et dire des choses aimables -- ceux-là étaient tous des

familiers de Boum -- au contraire, un inconnu, un monsieur qu'on

n'avait jamais vu et qui avait commencé par venir souvent. C'était un

homme grand, un peu plus jeune que le papa de Boum, avec un monocle

dans l'oeil, des moustaches tombantes, des vêtements très serrés à la

taille, et un pantalon qu'on eut dit en carton plié! Boum avait

entendu son nom, c'était un nom très long, l'un de ceux qu'il faudrait

apprendre par coeur pour ne pas les oublier. Quand on parlait de lui

en son absence, la famille l'appelait simplement Claude ou Monsieur

Claude. Boum s'en était tenu là.

Le nouveau venu était incontestablement très empressé auprès de Tante

Line. Les domestiques venaient immédiatement la chercher dès qu'il

arrivait. Que de fois même ces visites importunes étaient venues

troubler de délicieux moments où Boum croyait presque retrouver la

douce intimité d'autrefois. Quand Line voyait Monsieur Claude, elle

rougissait jusqu'à la racine de ses cheveux. Monsieur Claude envoyait

à Line des corbeilles de fleurs très fréquemment. Ces présents

irritaient profondément Boum, qui à voir leur qualité et leur

dimension, avait compris l'impossibilité de lutter sur ce terrain. Une

fois, après le déjeuner, devant un monument de roses blanches que

Claude avait fait porter, l'enfant avait demandé tout bas à l'oreille

de sa maman, des sous.

- Beaucoup de sous, avait-il dit.

Et comme la réponse avait été une question sur l'usage qu'il entendait

faire de cette monnaie, il était resté gêné un moment sans répondre,

puis comme il n'abandonnait pas ses idées, il donna une explication,

mais cette fois si bas, si bas et si près de l'oreille maternelle que

malgré toute l'attention donnée, il ne fut pas possible de savoir sa

pensée, -- et l'heure de sa promenade était venue.

Sur les gazons pelés du Bois, il passa consciencieusement son

après-midi à chercher des fleurs. Et ainsi, à l'heure de rentrer,

quelques pâquerettes et quelques pissenlits, coupés presque sans tiges

et un peu écrasés dans sa petite main chaude, vinrent mêler sur la robe

de Miss Anny chargée de les assembler, leurs pauvres taches jaunes et

rosées. Même avec beaucoup de fils et quelques brins d'herbe, ces

fleurs faisaient piètre figure, la comparaison n'était pas possible.

Le temps était passé où Line tenait compte des difficultés inhérentes à

sa condition de petit garçon. Aussi après l'avoir considéré d'un air

de dégoût, Boum jeta le bouquet, au grand scandale de l'Anglaise qui

aimait voir respecter ses oeuvres propres, si modestes qu'elles fussent.

Les choses allaient très vite d'ailleurs. Il semblait que toute la

maison se fut mis de la partie pour favoriser l'amitié de Line et de

Claude. Ils passaient maintenant des après-midi entières seuls dans le

petit salon, où tout le monde se tenait autrefois et Boum n'avait plus

la permission d'y pénétrer. Il en avait bien envie pourtant; comme une

force intérieure le poussait à venir troubler cet agaçant tête-à-tête.

Une fois, n'y tenant plus, il avait ouvert la porte et avait constaté

-- o douleur! -- que Monsieur Claude embrassait Tante Line comme s'il

ne l'avait pas vue depuis six mois. Le soir de ce jour-là, Boum avait

refusé son ordinaire baiser à sa tante. Il s'était violemment retourné

la face contre son oreiller, et comme il pleurait abondamment, il

entendit redire cette phrase que tout le monde avait coutume de lui

répéter depuis quelque temps;

- Il est jaloux.

Il avait de la peine, tout simplement.

Constatant son chagrin, Tante Line lui avait dit en le quittant ce soir

là:

- Demain je te dirai un gros secret.

Mais Boum était trop fait à l'infortune pour se faire la moindre

illusion sur la part de bonheur que lui réservait cette révélation;

comme la veille, quand sa tante fut partie il s'endormit sans joie,

c'est-à-dire sans confiance dans le bonheur du lendemain.

En fait, cette grosse confidence "qu'il ne fallait dire à personne",

était que Tante Line était fiancée à Monsieur Claude.

- Je vais me marier, avait dit Tante Line; je m'appellerai Line

Vauquer de Conflans.

- Pourquoi? avait répondu Boum.

- Mais parce que Claude s'appelle comme ça, fit Line.

- Non, pourquoi tu te maries? précisa Boum. On était bien, tous les

deux.

Cette évocation du bonheur disparu pas plus que des cadeaux, pas plus

que les plus doux reproches ne changea rien. Les choses étaient trop

avancées maintenant pour que Line fut pour Boum comme autrefois. Elle

continuait à s'isoler des journées entières avec Claude, à le

rencontrer en promenade, dans les visites et partout. Et comme si le

monde entier eut pris parti contre Boum, tous les amis, tous les

parents félicitaient Line de sa nouvelle condition et pour lui prouver

leur satisfaction lui faisaient toutes sortes de présents. Ah, Boum la

regardait la petite exposition dans la chambre de Line: les écrins

ouverts, les pendules, les coupe-papiers, les éventails, les

porte-cartes, les services à liqueur, les manches d'ombrelles et tant

d'autres objets utiles et inutiles, sans rapport aucun l'un avec

l'autre, comme un _décrochez-moi-ça_ d'objets neufs. Tous ces cadeaux

évoquaient pour Boum, ses cadeaux à lui que Line rangeait jadis dans la

boîte. A voir toute la différence qu'il y avait entre les uns et les

autres, il sentait mieux ce qui distinguait l'affection de Line pour

lui et l'affection qu'elle avait maintenant pour l'autre. En recevant

ses cadeaux, Line -- il le comprenait maintenant -- jouait avec lui,

elle faisait semblant d'être contente; elle l'aimait pour rire; ente

son sentiment d'alors et son sentiment d'aujourd'hui était toute la

distance qu'il y a, par exemple, entre un cheval de bois et un vrai

cheval. En somme, -- c'était sa conclusion -- il y a deux mondes sur

la terre: l'un est celui des grandes personnes qu'on prend au sérieux

et qui vont librement; à elles est réservé le droit d'être heureux,

d'aimer et d'être aimé; pour elles et à leurs tailles, toutes choses

sont faites depuis les tables, les fauteuils et les maisons jusqu'aux

voitures, aux chevaux, aux fleurs des magasins. L'autre est le monde

des petits, ils ne servent qu'à amuser les grands qui ne tiennent pas

compte d'eux; prétextes à châtiments ou à récompenses, objets à

savonner, à promener, faire manger, travailler, dormir et surtout à

dresser à toutes ses manies; éternels étrangers dont personne, ne

comprenant exactement la langue, n'a jamais songé à écouter le

coeur... Boum comprenait admirablement que son grand-père ait voulu

fuir ce monde-là. A sentir que des temps infinis le séparaient de

cette seconde vie et que de plus le jour où elle viendrait, il aurait

tout de même perdu Line, Boum eut une tristesse immense et désespéra.

Histoires grises · 第 10 / 19 题