I.

Boum avait huit ans. Sa vie s'annonçait des plus heureuses. Il avait

une maman toute jeune, très bonne et très gaie. Son papa, ancien

officier de cavalerie, était un peu sévère, mais sévissait peu au

demeurant; Boum étant toujours content, avait pris l'habitude d'être

sage, c'est un état qui comporte de grosses simplifications. Comblé de

toutes sortes de biens, il habitait avec ses parents, un petit hôtel de

la rue Pergolèse, non loin du Bois de Boulogne. Une débonnaire

"nursing governess" était préposée à ses soins minutieux dans lesquels

le bain et le savonnage tenaient une grande place. Sa chambre avait

des murs tout blancs que rehaussait, dans le haut, une frise

représentant une chasse à courre avec des cavaliers, des dames, des

chevaux et des chiens; deux fenêtres y donnaient toujours ce qu'il y

avait de soleil dans l'air; et des jouets divers et compliqués -- de

ceux que les marchands savent amuser aussi les grandes personnes -- en

encombraient les tables et le parquet. Boum était robuste et grand

pour son âge. Mais tout ceci réuni ne comptait pas en comparaison de

deux dons qu'il avait reçus de la nature, et qui n'avaient pas de prix.

D'abord Boum était beau et attrayant. Cet avantage lui assurait la

bienveillance de tous et une grande popularité. Sur le chemin qui

menait de sa maison au Bois, il était connu; les concierges et les

boutiquières l'interpellaient à son passage:

- Vous allez vous promener, Monsieur Boum.

Boum tirant un peu sur le bras de sa nurse, tournait sa bonne figure

ronde et répondait à tous, dans un sourire qui augmentait encore les

sympathies:

- Oui, merci, je vais retrouver mes petits amis.

Parmi la gent enfantine, il trônait mais si incontestablement, qu'il

pouvait trôner modestement, avantage considérable si l'on songe

qu'ainsi ne diminue en rien le charme et partant le pouvoir de trôner.

Le deuxième de ses dons était une tante. Elle s'appelait: Tante Line.

Boum estimait qu'elle était ce qu'il y avait de plus joli au monde et

beaucoup de gens pensaient comme lui. De grands yeux violets sous les

cils très longs qui faisaient, en battant, une ombre noire, un petit

nez qui riait toujours sur une bouche minuscule, des joues qui étaient

du rose des roses, sous d'inarrangeables cheveux blancs à force d'être

blonds, un cou très long, un corps svelte de dix-huit ans qui a fait

beaucoup de sports et qui est toujours vêtu d'une ultra élégante

simplicité; le tout monté sur deux petits pieds qui paraissaient

ridiculement petits dans leurs hautes bottines: ainsi était Tante Line.

Comme son neveu, elle était vive, toujours décidée, douce et heureuse

de vivre. Comme lui et plus que lui encore, elle attirait les

sympathies; toujours son passage déclanchait immanquablement des

interruptions et un silence sur la nature duquel, il était impossible

de ne pas être fixé.

Boum adorait Line et Line adorait Boum. Avec personne il ne s'amusait

comme avec elle. Elle seule savait écouter ses histoires sérieusement

et sans rire toujours comme toutes les autres grandes personnes, ce qui

est bien pénible à la longue et finit par isoler terriblement. Ils

prenaient leur premier déjeuner ensemble, se promenaient ensemble et

causaient pendant que leurs deux gouvernantes anglaises "s'apprenaient

l'anglais" comme disait Line. Les sujets de leurs conversations

étaient inépuisables. L'histoire fantastique du père de Line les

alimentait surtout.

Cet ancêtre avait été un caractère assez particulier de gentilhomme

français. Né aux environ de 1860, d'une famille de petite noblesse

pauvre et qui était revenue du Canada en France après les malheurs de

la guerre de Sept ans, il avait commencé, tout jeune, sa vie

d'indépendance et d'action; la tête près du bonnet et le coeur un peu

emballé par la guerre, vers sa douzième année, il avait abandonné sa

famille et le collège pour aller en Amérique; là-bas, après avoir

pratiqué toutes sortes de métiers -- qu'il racontait plus tard avec

délices, -- il avait fini par constituer une énorme affaire de soie et

réaliser par elle une très grosse fortune sur laquelle Line et la maman

de Boum vivaient à l'aise maintenant. Ebloui par le récit de ces

aventures extraordinaires, le petit-fils n'avait jamais connu cet

auteur que par le grand portrait de Bonnat qui dressait, dans un coin

de salon, une silhouette mince et droite de grand seigneur-homme

d'action. Boum contemplait souvent la figure fine au front large et

volontaire, la bouche ironique et bonne et jusqu'à cette main nerveuse

et mince qui semblait commander en jouant avec l'échancrure du gilet.

Le regard surtout fascinait l'enfant; les yeux étaient semblables à

ceux de Line avec quelque chose de plus métallique et qui paraissait

chercher à vous voir "à l'intérieur". Boum était remué jusqu'au plus

profond de son être à la pensée qu'il y avait entre cet homme et lui

comme un lien mystérieux. Aussi ne s'arrêtait-il pas d'écouter son

histoire. Line qui avait adoré son père et vécu, avec lui, les

dernières années de sa vie en Amérique, recommençait tous les jours le

même récit avec une inlassable patience, en ajoutant de temps en temps

un détail nouveau. Le mort les rapprochait.

Le matin, quand Line se réveillait Boum allait la voir; avant d'entrer,

il se livrait toujours aux mêmes soins qui consistaient à passer sa

tête par la porte entr'ouverte; il faisait beaucoup de bruit en imitant

les gestes de ceux qui veulent agir en silence, écarquillait les yeux

pour voir si sa tante avait ouvert les siens. Quelquefois Line faisait

semblant de dormir et le regardait en abaissant au trois quarts ses

paupières: alors, il attendait sans rien dire, mais si elle faisait le

moindre mouvement, c'étaient des exclamations folles:

- Tante Line, tu ne dors pas.

Il grimpait sur son lit, l'embrassait de toute sa tendresse en lui

mettant ses deux petits bras autour du cou. Line le boulait sur

l'édredon jaune comme on fait avec de jeunes chiens; il riait d'abord,

puis protestait:

- Non, Tante Line, pas comme ça... Parle-moi de grand-père!...

Elle commençait.

Ils se racontaient aussi leurs rêves de la nuit; souvent ceux de Boum

ressemblaient tellement à ses propres désirs, qu'on devait admettre de

sa part de légères triches.

- J'ai rêvé que je me promenais dans ton auto tout seul avec toi et

Jean, mais loin... loin... jusqu'à Saint-Cloud.

Quand ils avaient épuisé les moindres épisodes de la vie difficile

qu'avait mené jadis celui dont ils procédaient, qu'ils s'étaient tout

raconté, qu'ils avaient minutieusement étudié tous leurs projets, Boum

la considérait avec ferveur, et quelquefois après un long silence, il

disait, profondément convaincu de toute son âme:

- Tu es gentille de me dire tout ça... Je t'aime bien, moi, tante Line.

Cette déclaration avait le don d'émouvoir profondément aussi la jeune

fille qui répondait pour le taquiner:

- Moi, je ne te déteste pas...

D'autrefois il gambadait dans la chambre de sa tante, touchant avec

amour à ses vêtements épars, à tout ce qui était à elle, et

interrogeant sans cesse:

- Pourquoi as-tu deux ciseaux à ongles? Et cette petite glace,

pourquoi c'est faire?

Le soir, Line lui rendait fidèlement sa visite, quand il était couché.

Même lorsqu'elle sortait dans le monde, elle ne manquait jamais de

venir l'embrasser; il demandait, ces fois là, qu'on fit la lumière

toute grande pour mieux la voir. Elle lui apparaissait alors tout

éblouissante dans sa robe de soir aux reflets pâles qui se fondaient

dans l'éclat nacré de son cou. Comment ne pas s'endormir heureux de

toutes les joies du monde, quand on est tout petit, qu'on a vu de si

près l'objet du plus beau de ses rêves et quand on est encore pénétré

d'un parfum si troublant qu'il prolonge les plus douces réalités.

Boum était heureux infiniment. Aussi était-il bon et indulgent pour

les hommes, pour les bêtes et même pour les choses -- car il ne voulait

pas admettre que les choses fussent insensibles. De la sorte, il ne

battait même pas ses chevaux de bois, tout au plus faisait-il claquer

son fouet en l'air, pour les hâter dans quelque course imaginaire ou

pour les ralentir dans leur galop.

Boum se portait à merveille. Il mangeait du meilleur appétit,

s'arrêtant quelques fois pour baiser la main de Line toujours à ses

côtés. Ce geste, à table, il le savait, lui valait régulièrement un

rappel à l'ordre de son père, aussi ne le répétait-il pas trop souvent.

Dans le monde, quand on le produisait, il était, très au fond,

l'orgueil de ses parents qui ne voulaient pas en avoir l'air:

- On le gâte trop... disaient-ils.

C'était parfaitement inexact. Boum était trop heureux pour être le

moins du monde gâté ou insupportable. Il était trop sensible pour

vouloir faire de la peine à quiconque, même en étant un peu sot, et

d'ailleurs n'avait il pas toute sa joie dans une tendresse que personne

n'aurait songé à lui contester.

Pour Line, il avait d'abord été le poupon inattendu, celui qui, le

premier, lui avait donné une gravité particulière en faisant d'elle une

tante. Elle avait douze ans et demi de plus que lui. Ensuite ce

poupon était devenu une chose pensante, parlante et aimante surtout. A

force de se mettre à sa portée, ils étaient devenus des amis dans toute

la force de ce mot; le reste du monde avait pour eux moins

d'importance; il avait tellement accaparé la vie de Line, qu'elle ne

pouvait pas plus se passer de lui, que lui d'elle; on ne pensait plus à

l'un sans penser à l'autre; ils étaient devenus Line-et-Boum et cela

faisait presque un seul nom propre d'une famille particulière.

Pourtant un après-midi Boum apprit à table qu'il ferait seul se

promenade avec Miss Anny, sa nurse. C'était une éventualité qui se

produisait assez rarement; elle se traduisait immanquablement par une

moue spéciale de Boum, qui commençait par refuser de manger; il ne

disait plus une parole, faisait quelques reniflements significatifs,

regardait attentivement son assiette, avec quelques coups d'oeil, de

temps en temps, sur son père qui fronçait le sourcil. La scène

finissait habituellement à propos d'une observation sur la tenue qui ne

manquait pas d'arriver, par un torrent de sanglots, lequel occasionnait

la sortie de table. Ce jour-là, ce triste programme ne manqua pas de

s'exécuter point par point. Miss Anny emmena le délinquant, car tante

Line avait interdiction d'intervenir pendant les orages. Et Boum fit

sa promenade tout seul.

C'était un mauvais jour décidément. Line et Boum s'étaient

mutuellement habitués aux petits cadeaux qui, s'ils n'entretiennent pas

l'amitié, la prouvent bien en tous cas. Line donnait des objets

"vivants" c'est-à-dire de vrais cadeaux, -- un morceau de bois

quelconque peut constituer un couteau, un couteau "vivant" comporte, au

contraire, un manche et une lame. Boum donnait, la plupart du temps,

des choses trouvées dont l'attention faisait le plus grand prix, telles

que pierres de couleur ou de forme un peu inhabituelles, bouts de

ficelle ou bouts d'étoffe, clous, etc. Tous ces souvenirs étaient

garnis de rubans par les soins de Line et serrés dans un coffret; on

les regardait de temps en temps. Cette fois-là, pendant que la nurse

causait avec des compatriotes, Boum avait été assez heureux pour

dénicher une boîte de sardines vide, sans doute laissée sur place et

sans esprit de reprise par quelques pique-niqueurs d'un dimanche

précédent. Convenablement nettoyé et paré par tante Line qui était une

fée, cet humble objet, pensait-il, allait devenir une des maîtresses

pièces de la collection. Malheureusement, quand on fut sur le départ,

Miss Anny s'étant aperçue du précieux fardeau qu'emportait Boum,

s'opposa formellement à son transport d'où scène magistrale de l'ami de

Line, qui était tenace par atavisme, mais qui en fut, ce jour-là, pour

la réception d'une claque, et un retour orageux à la maison.

Le soir, Boum, dans son lit, raconta cette histoire par le menu à tante

Line, s'attardant particulièrement à la description de la boîte de

conserve qui devenait mirobolante dans son regret. Mais détail

extraordinaire, tante Line ne le suivait pas; elle se contentait de lui

dire, presque distraite, ce que n'importe qui aurait dit, en pareil cas:

- Mon pauvre Boum, ne te désole pas, on en retrouvera...

Tante Line pensait à autre chose.

Boum dormit mal, fut agité; Miss Anny, ne comprenant rien aux causes

profondes, dut se lever deux fois pour reborder les couvertures de son

élève qu'elle regrettait avoir giflé.

_On ne devrait faire aux enfants nulle peine..._

Histoires grises · 第 9 / 19 题