La porte s'ouvrit et se referma sur le groupe principal, ne laissant
voir à la foule curieuse que la surface plate de son grillage, derrière
lequel il allait se passer quelque chose.
La foule attendit pourtant, curieuse, en vain, et, pour faire passer le
temps entonnait par moments son hymne:
_Arsay j'ai vu..._
Et la chanson cruelle devait arriver à peine assourdie jusqu'au
malheureux, assis sur un bât-flanc, au milieu des agents qui riaient
encore de leur gorge bruyante. Peut-être comprit-il qu'il était arrivé
au bout de son rêve. Pauvre Arsay dont l'avenir s'annonçait si bien.
Les sirènes des usines qui beuglaient la reprise du travail mirent fin
à ce supplice. Bientôt il n'y eut plus dans la rue que la voix de
quelques petits enfants pour glapir le couplet stupide. Et dans
l'après-midi, un fiacre fermé venait chercher Arsay devant le poste et
le ramener vers sa demeure.
L'auteur de cette sinistre plaisanterie, on le sut plus tard, était
bien, comme l'avait pensé Arsay, son contre-candidat, un certain
Maupied qui fut élu et qui devint ministre. Celui-ci effrayé des
premiers succès de mon ancien camarade, avait imaginé le petit
attentat: quatre hommes étaient venus cueillir Arsay comme il sortait
d'une soirée et l'avaient déposé, les yeux bandés et le fond de culotte
découpé, près de l'endroit où il fut trouvé.
L'affaire avait été bien montée. Personne n'avait rien vu.
La manoeuvre réussit pleinement; huit jours après, Arsay était battu à
plate couture: 24 voix contre 2724 à son concurrent le moins avantagé.
Devant les bureaux de vote, on avait entendu encore quelquefois le
refrain de la journée fatale. On ne devait plus l'entendre de
longtemps dans la suite, mais quelques-uns de ses mots restèrent.
L'histoire avait fait le tour de tout Paris et quand on parlait
d'Arsay, on distait toujours: _Arsay ton dos_ (2), sauf dans quelques
salons collet-monté où l'on disait toujours: _Arsay ton chose_,
appellation qui n'était guère moins désobligeante, au demeurant.
(2) Même remarque que précédemment.
C'est effrayant comme certains ridicules sont tenaces. Trois ans plus
tard, je rencontrai le paurvre garçon, un soir, sur le perron de la
gare d'Orléans. Il avait changé maintenant, ses habits me paraissaient
moins soignés et son regard surtout n'avait plus cette aisance et cette
assurance que si souvent je lui avais enviées. Nous allions dans la
même direction; je lui demandai de monter dans mon compartiment et, en
abordant un sujet quelconque, tâchai de lui faire parler de lui-même.
Il y vint rapidement:
- Que veux-tu, ce sont les hasards de l'existence, soupire-t-il,
résigné, il n'y a rien à faire, c'est comme ça.
- Comment, dis-je, rien à faire; ce qui t'est arrivé est une blague,
une sale blague, j'en conviens, mais je ne peux pas admettre que tu te
laisses abattre...
- Cette histoire, dit-il, a flanqué ma vie par terre, tout simplement.
Une blague, ce n'est pas une blague; c'est une association d'idées
commune à tout le monde, comprends-tu? Tiens, toi-même, quand tu m'as
rencontré ce soir, est-ce à nos années de collège passées ensemble que
tu as pensé? Jamais de la vie, tu as pensé à mon affaire. Pour toi
(il avait un mauvais rire) comme pour le reste des hommes, -- oh! je ne
t'en veux pas -- je suis _Arsay ton dos_.
Comme je me récriais, étouffant en moi-même une invincible envie de
rire, il continua:
- C'est naturel, et si cette histoire était arrivée à toi au lieu de
moi, je penserais probablement ce que tu penses, et je rirais comme
toi: on n'est maître ni de sa pensée, ni de son rire. Seulement si tu
avais été dans mon cas, pour toi cette aventure n'aurait vraiment été
qu'une blague, parce que tu es es un producteur, toi: on te prend pour
tes produits.
- Merci, fis-je.
- Ah, répondit-il exalté, pour sûr tu peux dire merci, parce que ton
bonheur est immense; tandis que moi, on ne peut me prendre que pour
moi. Je te l'avais dit autrefois, je ne pouvais être que député et
c'est vrai.
Quand j'ai été blackboulé, quand j'ai vu se rompre mes espérances
matrimoniales, j'ai essayé de me ressaisir, de me reprendre.
J'ai travaillé, je suis sorti d'abord. Quand j'allais au restaurant,
je voyais les nez qui piquaient dans les assiettes étouffant des rires
de bon ton et, au bout d'un moment, des gens qui pivotaient de tous les
côtés sur leurs chaises pour me regarder, comme une bête à voir;
ceux-là ne savaient pas, on les avait renseignés. Je suis entré dans
un journal; à la rédaction, on simplifiait, on m'appelait _Ton dos_; je
persistais, j'écrivais des articles qui en valaient d'autres, dans le
début, je ne signais pas comme les commençants; seulement les articles
qu'on ne signe pas, ne profitent qu'à la direction, tu t'en rends
compte, un jour, et comme tout le monde, je hasardais mon nom au bout
de ma copie. L'effet fut radical: le rédacteur en chef vint lui-même
dans ma salle pour me demander "si je n'étais pas fou". Je changeais
de maison, je recommençais avec patience, avec courage et quand vint
l'heure de la signature, c'était je m'en souviens, un article sur le
commerce extérieur, je mis au bas de ma prose un pseudonyme: _Lancret_;
cela dura quelques jours; puis un confrère obligeant de mon ancienne
rédaction fit passer dans un obscur canard ce tout petit écho; je le
sais par coeur.
"Notre excellent confrère qui signe modestement Lancret des articles si
remarqués ne fut pas toujours -- c'était contre son gré, il est vrai --
aussi modeste". C'était signé: _Tournedos_.
Qu'en dis-tu mon vieux; tu croirais que des lignes semblables passent
inaperçues, toi? Eh bien, deux jours après, toute la ville m'appelait
Lancret-Tournedos. Dans la suite, mon directeur voyait son tirage
augmenter à cause de moi, et pour cette raison me fichait
ostensiblement à la porte. Je ne peux pas te les raconter toutes, mon
vieux, mes histoires, mais enfin, entre autres, croirais-tu que j'ai
reçu des propositions du Directeur de l'Olympia pour faire semblant de
jouer du hautbois sur la scène? Si je te disais encore, qu'il y a deux
mois, c'est-à-dire trois ans et demi après l'incident, une vieille dame
du Texas, que je ne connaissais pas, est montée chez moi, dans mon
appartement, en me disant: "Monsieur, je paierai ce qu'il faudra, mais
je veux _le_ voir." Oh, tu peux t'esclaffer, ne te retiens pas, c'est
naturel...
Et il sanglota.
Jamais je ne pourrai exprimer la sensation physique désagréable que
j'éprouvais en écoutant cette histoire navrante. Pendant qu'il la
racontait, j'avais à la fois des envies de rire et je sentais toute
l'inconvenance qu'il y avait à rire, je comprenais qu'Arsay s'en
rendait compte et que c'était toujours ainsi quand il parlait de lui.
J'avais une sueur froide et au creux de l'estomac, une douleur
particulière. Je pensais au Palais Royal où, pour un louis, les gens
ont le droit de rire et où ils en usent si peu.
- Pauvre ami, fis-je la gorge serrée.
J'essayais de détourner la conversation, c'était difficile, il y
revenait tout le temps. Je le quittais heureusement au terme de mon
voyage; il continuait le sien. Sur le pas du wagon, je lui serrai la
main, en lui distant:
- Bonne chance.
Et je vis dans les yeux l'expression de doute des gens qui se savent
frappés à mort.
Quelques années passèrent encore, quand j'appris, un beau jour,
qu'Arsay était entré au Parlement. Je m'en réjouis pour lui, je le
croyais définitivement sorti d'affaires. Il représentait à la Chambre
la Guadeloupe. Comment s'était fait son élection? Très simplement.
Maupied, son contre-candidat de Levallois, était devenu Ministre des
Colonies. Quelqu'un lui avait raconté les suites tragiques de l'acte
auquel il devait la première et partant la plus difficile de ses
victoires politiques; il avait dû éprouver quelques remords de sa
mauvaise plaisanterie: l'homme n'étant jamais méchant que lorsqu'il a
faim. Alors le secrétaire d'Etat avait "conseillé" à ses services de
la Guadeloupe, l'élection d'Arsay. On est fixé sur la valeur de ces
conseils: Arsay fut élu contre deux candidats nègres à une massive
majorité. Son élection prit la valeur d'un symbole car elle démontrait
clairement la supériorité de la race blanche, à la lumière du jeu de
nos libres institutions. Et toujours, sur les conseils du membre du
Cabinet, Arsay fut validé sans débats, fait qui aurait prouvé, s'il en
était besoin, combien le reproche d'indiscipline dans les actes de nos
représentants élus, est peu fondé.
Bref, maintenant Arsay était député pour de bon. Peu importe de savoir
qui il représentait. En vertu de l'égalité souveraine, il était élu du
peuple et en avait tous les droits. Aucune raison profonde ne
s'opposait à ce que sa carrière ne devint tout aussi brillante et tout
aussi féconde que si huit ans avant, il avait été élu, dans une Chambre
précédente, député de Levallois.
Ah, pensais-je, voilà enfin ce pauvre garçon reparti sur sa voie. Je
le voyais se mettant rapidement au courant des habitudes du Parlement,
arrivant à se faufiler à travers les groupes et les ronds avec ce don
spécial qu'il avait de nature; et se spécialisant petit à petit, dans
quelques questions non contestées; ainsi il devait fatalement parvenir
à dissocier par une autre association d'idées, son nom du souvenir de
son ancienne célébrité.
Pendant un certain temps, les choses allèrent bien ainsi que je les
avais supposées. Comme il convient à un nouveau parlementaire. Arsay
ne prenait pas la parole aux séances, se contentant de temps en temps
de pousser de sa place quelques bruyantes interjections, qu'il lui
était loisible ensuite de développer à son aise en corrigeant les
épreuves de l'Officiel. Personne ne trouvait rien à redire et comme je
l'avais pensé, les indigènes de la Guadeloupe -- qui ne lisent
d'ailleurs pas l'Officiel -- étaient très satisfaits. Arsay s'était
fait inscrire à plusieurs commissions dont personne ne voulait, à celle
de la prophylaxie contre la rage, à celle de l'étude du régime des
pluies, notamment, pour lesquelles son égale incompétence le désignait
particulièrement. Bref, si Arsay n'avait été imprudent et s'il n'avait
pas voulu aborder la tribune avant que son inocuité ne fut dûment
établie, il aurait fait une très honorable carrière.
Quelle idée saugrenue avait pu s'emparer de son esprit? C'était dans
une discussion d'intérêt général intéressant tout spécialement sa
circonscription. La Chambre devait statuer sur le règlement des
compagnies maritimes. Arsay s'était fait inscrire; il avait mûrement
travaillé son discours et entendait démontrer à la Chambre la nécessité
vitale pour la Métropole, d'avoir des lignes de navigation régulières
pour desservir les colonies. Les profanes peuvent penser que cette
question bien simple aurait dû se discuter dans un calme académique.
Singulière erreur! La Législation réglementant des compagnies
quelconques, et des compagnies de navigation particulièrement, ne va
jamais sans débats passionnés; en effet, il y a toujours dans les
Assemblées les représentants des compagnies d'une part -- et ceux-ci ne
veulent pas voir s'imposer une obligation supplémentaire qui pourrait
dasn l'espèce, les forcer à desservir des ports immédiatements peu
rentables; et puis, il y a les socialistes qui sont partisans de la
socialisation de tous les services susceptibles d'être rendus par les
compagnies; ceux-là ne veulent pas qu'une compagnie profite d'un
monopole même si l'exercice de ce monopole doit se traduire par des
pertes, en telle sorte que socialistes et représentants des compagnies
sont toujours d'accord en pareille matière contre le reste de la
représentation nationale qui pourrait être tenté de penser aux intérêts
de la Nation.
Ah! ce fut une séance mémorable. Après l'audition de divers orateurs,
vieux routiers du Parlement, bien trop malins pour s'engager à fond,
Arsay monta à la tribune un gros dossier sous le bras. Il était très
calme en apparence, peut-être au fond de lui-même, était-il ému d'abord
parce que un premier discours engage toujours un peu l'avenir et
ensuite à cause de son histoire ancienne que bon nombre de ses
auditeurs connaissait. Qui sait, ne devait-il pas manquer de se
demander, en proie à un noir pressentiment, si quelque suppôt des
compagnies ou quelque communiste n'allait pas troubler son exposé par
un fâcheux rappel.
Une jeune femme amie assistait à la séance et me l'a racontée. Arsay
commença d'une voix un peu sourde, mais bien pose cependant; cette
belle voix que nous lui avions connue au collège, quand de son brio, il
éblouissait nos maîtres. L'assemblée qui savait avoir affaire à un
novice convaincu, ignorant les tours de bâton et pouvant introduire un
peu de nouveau dans cet ordinaire rebattu, écoutait avec attention.
L'orateur dut trouver un encouragement dans cette attitude, et peu à
peu la griffe de l'émotion qui le serrait au cou se relâchait: la voix
devenait plus claire, le ton se faisait plus net, plus affirmatif.
Quelques applaudissements partirent même du centre gauche. Après
l'exposé, Arsay entra alors carrément dans le vif de la discussion et
posa le problème sans ambages, dans son vrai jour. Immédiatement
l'opposition droite et gauche réunie donna, mais c'étaient des
interjections, des hurlements presque discrets assez inintelligibles et
assez imprécis pour ne pas appeler de répliques. Arsay trouva, dans
ces apostrophes, un nouvel encouragement: n'était-ce pas ainsi
qu'étaient accueillis les plus grands orateurs parlementaires. Et il
continua à dévider son argumentation qui était forte, plusieurs en ont
témoigné. Un moment, on a pu dire qu'il tenait un véritable succès: il
s'en rendait compte et en devenait meilleur. Il expliquait comment
l'intérêt des compagnies même se conciliait avec le règleent qu'il lui
semblait devoir être imposé; il disait que le pavillon créait le
débouché, lorsqu'un membre de la gauche socialiste le prit furieusement
à partie.
- C'est en raison de ces bénéfices futurs, disait l'interrupteur, qui
sont certains que nous ne voyons pas, nous autres, la nécessité de
faire un cadeau à des compagnies privées. Nous avons trop vu ces
agissements jusqu'ici.
Par le sort le plus malencontreux, Arsay pour répliquer à cette
interruption, posa lui-même une interrogation.
- Qu'avez-vous vu?
Des bancs de la droite modérée, une voix rogue partit, qui répondit:
- Ton dos. (3)
Oh, légèreté des corps législatifs! La Chambre se vengeait-elle de
l'attention que l'argumentation soutenue d'Arsay lui avait imposée? On
ne peut pas savoir. Toujours est-il que ce fut encore une fois un
éclat de rire général et fou qui prit non seulement les opposants, mais
les amis, les huissiers, les tribunes, jusqu'à l'élégant président; ce
dernier, par principe, faisait semblant de se fâcher, mais sa sonnette
méchante, mollement agitée, vibrait de petites notes comiques et
complices, faisant penser à une vieille fille qui se retient devant une
inconvenance. Toute la salle trépignait et le rire durait, repartant
par saccade devant la mimique variée d'Arsay. Tantôt il montrait le
poing aux travées d'extrême gauche, en vociférant comme M. Jaurès, des
mots qu'en raison du tumulte, personne n'entendait, et tantôt il
restait calme, adossé au bureau du président dans cette pose qui était
familière à M. Jules Roche pendant les discussions orageuses; seulement
Arsay passait brusquement de l'une à l'autre de ces attitudes, comme
s'il n'eut pas eu le contrôle de ses actes, et ces transitions
amusaient beaucoup. Enfin le silence se fit, silence dû à des rates
trop dilatées, nullement engageant pour poursuivre une discussion et le
président se penchant au-dessus de son pupitre disait:
- Parlez, mais parlez donc.
(3) Toujours même remarque que précédemment.
Arsay ne parlait pas, mais restait à la tribune tout de même. Ce ne
fut qu'à une nouvelle interjection qu'il essaya, mais sa gorge serrée
ne put pas articuler aucun mot; on n'entendit simplement que des
syllabes huilées:
- Ah gueu... que... sue...
Le fou rire recommença.
Alors on vit Arsay en proie à une fureur singulière, déchirer et jeter
en petits morceaux les feuilles de son dossier. Il les jetait dans la
direction du président du Conseil, vieillard caustique qui faisait mine
de les recevoir avec sa serviette entr'ouverte; mais trop légers pour
l'atteindre, les bouts de papier volaient sur la tête des sténographes.
Arsay déchirait toujours; quand il eut fini et comme le rire ne
s'arrêtait pas, il fit mine un instant de vouloir foncer dans la salle,
mais soudain, il se reprit et se mit à rire lui aussi, d'un rire
étrange, pendant que sa main ouvrait lentement sa veste. L'assemblée
croyant qu'il allait sortir un document à scandale, fit silence: alors
avec une dextérité de maniaque, d'un seul coup, en cinq secondes, il se
déculotta. In instant, le temps que la Chambre se ressaisisse et que
les huissiers soient en haut des marches de la tribune, aux
représentants librement élus de la France, au gouvernement responsable
et compétent, aux diplomates actifs et intelligents de tous les pays du
monde, à ces braves généraux que l'ingénieuse abomination de nos
adversaires surprit mais n'ébranla pas, à cette grande presse intègre
qui fait l'honneur de notre pays, à cette élite du public international
si parisien et de toutes les élégances, Arsay montra ce qu'on l'avait
jadis forcé à faire voir. Dans son geste outrageant, il avait baissé
la tête, en sorte que sur la table de la tribune, la Chambre ne vit
plus que ce qu'il voulait. C'était sur le plateau en son milieu, comme
un disque rouge qui faisait penser au crépuscule d'un petit soir ou
encore au sacrifice monstrueux sur l'autel du Parlement, d'une victime
expiant les péchés que le Parlement n'avait jamais commis.
La tribune de la Chambre pourtant est une relique; elle servit aux Cinq
Cents. Je sais bien que sur son grand côté qui fait face à la salle,
un bas-relief en marbre blanc, représente deux femmes dont l'une écrit
et l'autre souffle dans une trompe de mail-coach; cette allégorie
symbolique est là certainement pour rappeler aux députés qui seraient
tentés d'écouter la fragilité de la parole: "Ecris, leur dit-elle ou
sinon, c'est comme si tu jouais de la trompette". Je sais que
malheureusement, les députés qui sont à la tribune, ne voyant pas
l'allégorie, oublient quelquefois son sens; mais enfin, tout de même,
que de grandes paroles, que de discours féconds sont tombés du haut de
ces marches. Quand on pense que de cette relique vénérable, à juste
titre considérée comme le berceau de nos lois, que d'elle partit tout
cet appareil de justice et de droit, ces grandes réformes
bienfaisantes, ces conceptions géantes de notre politique étrangère,
ces plans sublimes et désintéressés de notre action coloniale, ce petit
arsenal de nos lois sociales que toutes les monarchies nous envient, en
un mot tout ce qui nous honore et nous distingue des barbares: on reste
scandalisé, à se dire qu'un instant, même un seul instant, la partie la
plus vile d'un individu la dominât.
Arsay était devenu complètement fou.
On l'a enfermé à Bicêtre où le caleçon de force lui fut passé, parce
que dans sa démence, le pauvre homme prend tout le monde pour des
parlementaires et veut à chaque instant recommencer.
Quand le médecin-chef fait visiter à un personnage de marque, son
établissement, il ne manque jamais de s'arrêter devant le pauvre malade
et de le montrer avec orgueil, en disant tout bas:
- C'est un ancien député.
_En terminant son histoire, Turner avait conclu:_
- Dire tout de même que sans cette mauvaise farce de Levallois, Arsay
aurait pu être ministre et même Président du Conseil.
La Saisie.
Nous avons été étudiants ensemble. Après quinze ans ou plus, nous nous
étions rencontrés, ce soir de novembre, dans le hall de la gare de
Lyon, attendant le même train et essayant de déchiffrer, sur une
ardoise plaquée au mur, le retard dont la Compagnie bienveillante
consentait à nous prévenir:
RETARDS ANNONCÉS
TRAIN VENANT DE MARSEILLE
3.h.22
- C'est gai, dis-je.
- N'est-ce pas, fit quelqu'un; je suis pourtant si heureux de te revoir!
Et celui qui m'interpellait me serrait la main, je m'en souviens, avec
un de ces émotions particulières qui sont l'apanage des gens ayant eu
des malheurs. La rencontre de tels gens n'est jamais sans causer à
notre égoïsme, des inquiétudes, au moins légères. Je les ressentais,
en vérité: je me disais en moi-même: "Il aura 3 h.22 pour me raconter
ses déconvenues", et je maudissais cette administration que l'Europe a
cessé de nous envier, cependant qu'à haute voix je remarquais:
- Le hasard fait bien les choses.
- Quelquefois, répondit-il, assez tristement.
Je ne sais pas l'effet que j'ai bien pu lui produire, mais il m'avait
paru fameusement changé; je me rappelais sa folle gaieté d'autrefois,
son imagination ardente, jamais à court d'une farce inédite. C'était
un sujet brillant que ses camarades d'école croyaient appelé au plus
haut avenir. Maintenant, il avait passablement blanchi, bien qu'il fut
à peu près de mon âge: les environs de quarante. Son visage avait un
certain air résigné qu'il n'avait pas jadis; et pourtant, on l'aurait
dit matériellement assez à son aise; il avait des vêtements
quelconques, des gants et une pelisse qui sans être opulente, était
parfaitement honorable. Le cadre était navrant: dix heures du soir,
une de ces nuits froides, mouillées et tristes, dont les gares ont le
secret. Le trottoir, qui brillait, collait aux pieds. La lumière crue
tombait des globes électriques qui se balançaient doucement en l'air;
on ne voyait pas d'ombre par terre et tous les gens en s'agitant ou en
attendant avaient des figures longues et ennuyées.
Je proposai:
- Sortons d'ici, veux-tu? Allons au café.
Il accepta.
De l'autre côté de la rue, dans la brasserie, l'atmosphère était plus
sympathique. Il faisait chaud. Une buée enveloppait les consommateurs
autour des tables. A part quelques isolés, devant un bock -- qu'ils
durent mettre vraisemblablement 3 h. 22 minutes à boire --, dans
l'ensemble, c'était un public de petits employés et de petits
fonctionnaires. Le piquet et la manille allaient leur train. Les
plaisanteries et les chiffres classiques à ces jeux, faisaient comme un
accompagnement en sourdine au solo des garçons qui clamaient les
commandes:
- Deux menthes à l'eau... un café nature... quatre turins grenadine.
Nous étions bien sur la banquette de cuir, au fond, dans ce coin
tranquille. A côté de nous il y avait deux amoureux. Seulement je ne
savais pas trop quoi dire à cet ami si longtemps perdu de vue. Pour en
sortir j'évoquais le passé:
- Tu te rappelles le Vachette, le Panthéon... Comme c'est loin!
- Loin de toi, peut-être, dit-il; certains jours, il me semble que
c'est hier.
Je ne comprenais pas bien pourquoi ces détails étaient plus près de lui
que de moi; pourtant quelque chose m'empêchait de demander des
explications. Je sautais à une autre idée.
- Qu'est-ce que tu fais?
- Je suis médecin, répondit-il. Nous autres, au sortir de la Faculté,
ce n'est pas comme vous après l'Ecole de Droit, qui devenez juges,
financiers, huissiers ou ministres. Nous n'avons pas le choix. Je me
suis installé dans le troisième, rue Béranger. Ça ne te dit rien,
n'est-ce pas.
- Non, fis-je, je ne vois pas bien, en effet.
- C'est près de la place de la République, reprit-il, derrière le
Théâtre Déjazet. Mes affaires ne vont pas mal. Mon Dieu, c'est une
clientèle un peu spéciale, différente de celle qui habite au Bois de
Boulogne; celle-là est réservée aux patrons. Je me suis fait à la
mienne, que veux-tu, je n'ai plus d'ambition.
-Mais je croyais, dis-je, qu'après ton internat, tu préparais justement
les hôpitaux.
- Moi aussi, fit-il, je l'ai cru longtemps. Seulement il faut avoir le
temps et les moyens de se préparer et d'attendre... Je me suis marié
très jeune, et cela change. Tu ne savais pas que j'étais marié?
Je fis signe que non.
- Tu as connu ma femme autrefois... c'est elle que je viens chercher au
train. Elle me ramène mon fils qui était à Dijon, auprès de mon
beau-père. Je leur ai acheté une petite bicoque, par là-bas, c'est
leur pays.
Il parlait sur un ton posé et calme, cependant on aurait dit qu'il
avait des larmes dans la gorge et cette impression m'empêchait encore
d'intervenir.
Il reprit:
- J'ai épousé Loute.
Ce prénom ne me disait plus rien, mais après quelques précisions je
revis bientôt la figure brune et la tournure gracile d'une de nos
camarades des brasseries du quartier. Si je l'avais connue, je crois
bien; et nous étions même un certain nombre qui l'avions connue tout à
fait. Nous l'appelions "Moinotte" parce qu'elle ne mangeait guère
qu'aux bords de nos tables et qu'elle était petite, vive, gamine et
douce toujours. Ah certainement! il me semblait même que j'entendais
encore le pépiement de son rire. Elle avait l'air d'être si ingénument
ce qu'elle était. Si elle était arrivée à se faire épouser, celle-là,
il fallait tirer l'échelle!
J'étais décidé à ne rien laisser voir de ma surprise; tout de même
quelque chose dût le frapper en mon expression même. Il enleva son
lorgnon pour passer ses mains sur ses yeux.
- C'était une bien bonne fille, dis-je peut-être un peu trop simplement.
- Oui, mais tu penses que c'était tout de même une fille, répliqua-t-il.
- Mais non, mon vieux, pas le moins du monde; tu l'as épousée, tu sais
donc mieux que personne ce qu'elle vaut.
Cette considération ne le consolait pas. Un petit silence pénible se
fit. Pour dire quelque chose, je remarque:
- Elle était bien jolie!
Cette phrase lui causa un peu de joie; elle amena sur se lèvres tristes
un pauvre sourire, il me dit:
- N'est-ce pas?... Elle est aussi une bonne épouse et une bonne mère,
je te l'assure.
- Et bien alors, fis-je.
- Oui, et alors, reprend-il. Tiens, tu es le premier camarade de ce
temps-là que je rencontre; je ne les ai plus recherchés, tu comprends.
Ce fut un tel changement. Les commencements ont été difficiles. Ma
famille s'est éloignée de moi du jour au lendemain. Et il m'a fallu
d'un coup gagner notre vie. Tu ne sais pas ce que c'est, toi, dans
notre métier... les courses à pied dans la pluie, les étages, les
veillées, les dispensaires, les accidents du travail. C'est pire que
de donner des leçons. Les professeurs ont, du moins, des engagements
réguliers; ils voient des enfants bien portants. Tandis que nous, nous
allons, en passant, obligés de représenter, bien que nous soyons
misérables nous-mêmes, et toujours auprès d'autres misères. Quand on a
une femme à la maison qu'il faut consoler parce qu'elle vous répète
sans cesse: "C'est moi qui ai fait ton malheur" c'est dur! Ah! ils
étaient loin les travaux de laboratoire, les concours, les maîtres
surtout... Heureusement, petit à petit, les choses s'arrangent,
matériellement du moins: c'est une consolation énorme, surtout qu'on se
souvient des débuts et aussi parce qu'il se fait, en nous, un espèce de
décalement social... Je ne me plains plus d'habitude. Seulement, tu
m'excuses, ce soir, c'est de te retrouver. Tu es marié?
Je fis signe que oui.
Il hocha la tête comme quelqu'un qui n'insiste pas, et reprit:
- Tu n'as pas idée comment s'est fait mon mariage. Une de ces
histoires qui n'arrivent jamais. Je vais te la raconter, tu verras à
combien peu tiennent nos destinées.
J'étais venu à Paris, le 3 janvier 1912, passer un concours pour une
place de prosecteur. Ce mot ne te dit rien: dans le filon de la grande
carrière médicale, c'est une étape nécessaire. J'avais quitté les
miens en pleines vacances de Noël. Toute la journée, je m'étais fait
ausculter et sonder par les grands pontifes de chez nous, ils étaient
alors mes amis. Mes exposés n'avaient pas été trop mauvais. Dans
l'ensemble, j'étais assez satisfait. Après les efforts de la journée,
je me sentais un besoin terrible de me détendre. Note que j'étais en
possession de l'argent de mon mois, grossi de toutes les étrennes que
j'avais reçues. Ces circonstances réunies m'incitaient à faire la
fête. Comme il n'y avait pas, à cette époque de l'année, le moindre
camarade au quartier, je résolus de me chercher une compagne.
Vers huit heures du soir, je descendis au bar du Panthéon et j'aperçus
Loute. Elle était seule, dans le sous-sol, avec le barman qui, sa
serviette dans la bouche, dormait dans un coin. Loute perchée sur un
tabouret, la tête appuyée sur son bras, suçait mélancoliquement la
paille d'un verre vide. Je la mis rapidement au courant de mes
intentions. Elle accepta mon invitation avec reconnaissance. Nous
fûmes dîner dans un restaurant voisin et je fis déboucher quelques
bouteilles de vins choisis. J'étais très en forme et elle aussi. Du
moins, je l'ai cru, ce jour-là: depuis, -- parce que j'ai souvent
ruminé cette scène -- il m'a bien semblé que Loute n'était pas tout à
fait comme à son ordinaire; son rire devait sonner un peu faux; mais
était-ce force de caractère ou insouciance ou bien habitude de sa part,
ou bien seulement défaut de compréhension de la mienne; je ne m'aperçus
de rien. Après le dîner, nous avions été à Bullier, presque désert ce
soir-là et nous avions fini la nuit à Montmartre. Je crois que c'est
la dernière nuit que je me sois amusé. Il y a des gens pour lesquels
les transformations de la vie sont lentes; pour moi, la mienne s'est
brusquement modifiée à cette date. Ce ne fut pas un tournant, mais un
angle vif; comme un carrefour.
Le lendemain matin, j'étais chez Loute. Nous aurions pu faire la
grasse matinée, rien ne nous pressait, pourtant, d'assez bonne heure,
elle s'était levée. Je la vois encore, en jupon et en sandale,
trottant dans son appartement pour nous faire du chocolat.
Cet appartement -- nous le connaissions tous -- était au Boulevard
St-Michel, derrière le Luxembourg, un peu après l'Ecole des Mines, une
maison d'angle au deuxième. Le mobilier et la décoration étaient de
Martine. Tu sais bien, la chambre rouge et violette, le lit-sofa sur
une marche de laque noire, la psyché empire. Tu vois?
- Pas du tout, dis-je avec conviction. En réalité je voyais très bien.
Mais il insista:
- Tu as oublié le salon bleu au tapis à carreaux qui était séparé de la
salle à manger par un treillage de vigne verte? Le petit aquarium et
le jet d'eau sur la cheminée du salon?... Enfin, je me les rappelle
bien. Cet appartement était la joie et l'orgueil de Loute. Il lui
avait été offert par un Roumain qui, ses études terminées, était
reparti dans son pays. Loute en s'y installant avait vu se terminer
pour elle l'ère des garnis. Elle le soignait méticuleusement, le
nettoyait et le paraît toute la journée. A tous venants, elle en
vantait l'originalité et le confort; c'est en lui, qu'elle passait, à
lire ou à raccommoder, les bonnes heures de sa vie. Je m'en suis rendu
compte ce jour-là, cet appartement était sa seule joie.
J'étais couché tranquillement en train de boire le chocolat brûlant
qu'elle m'avait préparé; je remarquais qu'elle ne mangeait pas. Elle
était assise, sa tasse sur les genoux, près de la fenêtre, regardant le
boulevard; je la voyais un peu de profil et m'aperçus que des larmes
tremblaient au bout de ses cils; du coup, je me levais, j'allais vers
elle et la prenant dans mes bras, je lui demandais:
- "Qu'est-ce que tu as?"
D'abord, dans un faux sourire, elle essaya de nier ses larmes. J'ai
appris depuis tout l'empire que cette petite femme peut avoir sur elle,
puis comme j'étais le plus fort et que j'insistais, elle me répondit
comme un gosse:
- "Du chagrin".
J'insistais encore, la pressais de questions; elle finit par m'ouvrir
un petit secrétaire chinois qui était près d'elle et, pour toute
réponse, me tendit un papier. C'était un commandement d'huissier. Je
mis un bon moment à le lire. Tu sais, ces sortes de documents sont
écrits dans une langue impossible. Mais l'acte citait un extrait de
jugement et je compris à travers tout ce fatras que Loute n'avait pas
payé son loyer depuis neuf mois et qu'à la requête de son propriétaire,
auquel s'étaient joints quelques fournisseurs, l'huissier devait saisir
meubles et les faire vendre aux enchères. Le commandement était daté
de l'avant veille. Je pressentis le drame et lui demandais:
- "Ils vont te saisir?"
Mais Loute, tranquille devant cette éventualité, me répondit:
- Tout de même pas jusque-là, j'ai écrit hier au propriétaire pour lui
demander encore un délai... seulement, c'est ennuyeux".
J'étais moins rassuré qu'elle, mais son attitude cependant m'enlevait
une partie de mes inquiétudes. Il s'agissait de 3.800 frs. Inutile de
te dire que je ne les avais pas. Evidemment cette somme était beaucoup
pour moi, mais je pensais qu'elle ne serait peut-être pas grand chose
pour un propriétaire parisien. Cependant par précaution, à la pensée
de l'effondrement que cette saisie produirait en Loute, j'eus d'abord
l'idée de télégraphier à ma famille une invention quelconque. Mais je
réfléchis que la réponse en admettant même que la fable soit crue,
n'arriverait jamais à temps et la procédure suivait son cours. Je
pensais aussi filer chez des camarades, leur expliquer le cas et réunir
le magot, mais c'était les vacances et je ne voyais pas chez qui
frapper. Devant cette impossibilité d'agir, je finis par me persuader
que Loute avait raison; il n'y avait peut-être dans tout le pathos de
cette feuille qu'une manoeuvre destinée à effrayer une petite fille.
En fin de compte, si contrairement à nos prévisions, l'inévitable
arrivait, il serait toujours temps d'aviser. Je m'habillais à la hâte
et comme tu penses, une fois prêt, je ne m'en allais pas.
Naturellement le charme était rompu. J'essayais de la distraire en lui
racontant des histoires de l'autre monde; celui-ci n'étant guère
divertissant pour elle. Mais je ne devais plus être en forme: cette
fois le vin n'opérait plus, mes histoires ne la déridaient pas. La
conversation tombait et toujours, Loute, bien qu'elle ne crut pas au
danger, revenait à la fenêtre, comme pour se donner une contenance. Je
tentais un moment de me moquer légèrement de son mobilier, de lui dire
que cette décoration était danubienne et bonne pour un certain temps,
mais qu'elle devait forcément lasser à la longue. L'expression de ce
jugement la fit sourire et je compris vite que mon insistance, sur ce
sujet, n'aurait d'autres effets que de lui démontrer mon mauvais goût.
Et le temps passait, quand j'entendis Loute tout d'un coup pousser un
cri de douleur, le cri d'une bête frappée à mort.
C'était sur le boulevard; une lourde voiture vide, moitié charrette,
moitié camion, s'avançait lentement.
- "Tu es sotte, fis-je, si une voiture de déménagement ne peut plus
passer sous tes fenêtres..."
Celle-ci ne passait pas. Elle venait bel et bien vers nous, suivie sur
le trottoir par trois messieurs qui firent, une fois arrivés devant
notre porte, des signes au conducteur. Sur leur gestes, la voiture
vint docilement se ranger sous nos fenêtres mêmes. Quatre bonshommes
en descendirent, l'un d'eux avait une grosse figure ronde, coiffé d'un
casque à mèche; je ne l'oublierai de ma vie.
Et bien, vois-tu, je n'ai jamais été condamné à mort, mais j'imagine
que la vue du fourgon qui doit vous mener à la guillotine doit vous
faire ressentir quelque chose d'analogue à ce que je ressentais alors.
Quelques minutes d'angoisse se passèrent; le temps aux hommes de monter
l'escalier. Loute pâle ne pleurait plus, mais je voyais un tremblement
nerveux agiter son maxillaire inférieur. Le timbre retentit. Le
premier mouvement de la pauvre petite fut de ne pas ouvrir, mais comme
je lui faisais remarquer rapidement et aussi doucement que possible
l'inutilité de cette résistance, elle me demanda d'aller ouvrir
moi-même. Ils entrèrent. Il y avait la concierge, l'huissier, les
deux témoins et derrière eux le choeur des déménageurs qui avaient
l'air de figurants. L'huissier se présenta, il devait "parler à la
personne".
- "Elle est très émue, dis-je, si vous voulez me faire votre
communication..."
Il insista, la loi ordonnant qu'il fasse lui-même sa signification au
débiteur.
- "Au surplus, ajouta-t-il en souriant, je saurais y mettre la manière.
Entre gens du monde, il n'y a pas de situation dont on ne puisse se
tirer."
C'était un grand garçon, assez jeune et se sachant beau. Ses vêtements
étaient d'une élégance fripée, mais recherchée tout de même. L'eau
coulait de son parapluie sur le tapis. Je le lui pris des mains, pour
le mettre au porte-manteau, un peu brusquement peut-être. Ce tabellion
m'agaçait.
- "Vous vous souciez des gages des créanciers, me dit-il, avec une
suave ironie... c'est bien."
Il était le plus fort, je n'avais rien à dire. Je le précédais chez
Loute.
Elle le reçut debout, appuyée contre le mur et écouta sans broncher son
petit discours. Ah! certes, on voyait que cet homme de loi avait
l'habitude; il récitait une leçon qu'il avait dû placer bien des fois,
dans des circonstances identiques et où alternaient savamment les mots
de la procédure et ceux de l'encouragement. Parmi ces derniers, il y
en avait d'une méchanceté cruelle et d'une cuisante impertinence. Il
disait, par exemple: "Il vous est loisible d'ailleurs de racheter, ou
de faire racheter (et il se tournait en disant ces mots vers moi) vos
meubles à l'hôtel des ventes". Je t'avoue, que je baissais la tête
comme un coupable, sans arriver à comprendre cependant la faute que
j'avais commise. J'aurais donné toute ma fortune pour pouvoir jeter à
la figure de cet individu les 3,800 francs qu'il poursuivait.
- "Vous pouvez prendre tout votre temps, continuait-il; la loi nous
prescrit de ne point saisir: le coucher qui vous est nécessaire,
c'est-à-dire votre lit, vos couvertures, draps, édredons, etc., les
habits dont vous êtes couverte. Je suis seul juge, vous pourrez mettre
sur vous tous les vêtements auxquels vous tenez. Enfin il va sans dire
que tous les papiers et menus objets n'ayant comme valeur principale
que le souvenir, par vous y attaché, vous resteront".
Loute n'avait pas répondu, comme il fallait donner des ordres pour
l'enlèvement, elle parla. Elle était blême et sa gorge était si
contractée que le son de sa voix en était changé et les mots qu'elle
disait semblaient être dits par une autre. Elle ne croyait pas encore
à ce moment que ces hommes allaient prendre son mobilier.
- "Vous vous trompez, Monsieur, fit-elle, très calmement; je me suis
arrangée avec le propriétaire, auquel j'ai écrit hier."
Et ce fut dit avec une telle autorité que l'huissier lui-même en fut
troublé; un instant il hésita. Mais son trouble ne dura pas, il la
pressa de questions, elle s'embrouilla et comme elle s'en rendit
soudain compte, d'un coup elle tomba à genoux aux pieds de l'homme, les
mains crispées au pan de sa jaquette.
- "Monsieur, Monsieur, criait-elle, je vous en supplie, je paierai, je
vous le promets, je vous le jure."
Je m'étais trompé, l'huissier n'était peut-être pas méchant au fond; il
la releva gentiment en disant:
"Ma pauvre petite dame, je n'y peux rien, ce n'est pas ma faute, je ne
fais qu'obéir. Soyez sage, on tâchera de vous laisser pas mal de
choses, le plus possible... c'est un mauvais moment, il passera comme
les autres, vous verrez."
Il la fit s'asseoir, cependant que discrètement, du coin de l'oeil, il
disait à l'équipe des déménageurs: "Commencez".
Ils s'attaquèrent à l'autre pièce d'abord. L'huissier me fit signe de
rester auprès d'elle, cependant qu'il sortait de la chambre, sans faire
de bruit, sur la pointe des pieds. J'ai fait ce jour-là la réflexion
que les hommes ne sont pas tout de même si méchants qu'ils le disent.
Chez tous, même les plus sots, et même chez ceux qui font la plus
vilaine besogne, quand on cherche, on retrouve du coeur.
Pendant ce temps, Loute s'était assise sur la marche basse qui
supportait son lit; la tête dans ses bras, le visage sur les
couvertures, je l'entendais qui pleurait doucement à petits coups.
Elle poussait de petites plaintes régulières, monotones comme des cris
d'enfant et qui semblaient ne devoir s'arrêter jamais. Je restais
debout près d'elle, désemparé, ne sachant que lui répéter sur tous les
tons:
- "Loute, ma petite Loute, ne pleure plus."
Mes paroles n'avaient aucun effet; malgré tous mes efforts, je sentais
qu'au milieu de l'hostilité qui l'accablait, j'étais pour elle un
étranger, un spectateur qui ne participait en rien à l'affaire. Cette
sensation m'était désagréable: la malheureuse souffrait tellement.
Derrière la cloison, le bruit mat que faisaient les meubles en se
heurtant aux portes, les interjections des hommes, le bruissement des
étoffes qu'on pliait, parvenaient jusqu'à nous, et Loute avait toujours
son petit hoquet de douleur; elle l'interrompit à peine une fois, en
entendant arracher le treillage de vigne. Qu'est-ce qu'on a bien pu en
retirer à la vente?
Quand tout fut emballé et descendu de ce qui avait été l'appartement,
sauf la chambre où nous étions, l'huissier tapa à la porte et me dit à
voix basse d'emmener "la débitrice" pour qu'il puisse déménager cette
pièce aussi. Je relevais Loute et j'entrais avec elle au salon.
En le voyant, elle tomba en arrière dans mes bras. La pièce était nue,
vidée; plus un tabouret, plus une chaise, plus un tableau ne restait de
l'ancienne décoration; seuls les papiers des murs aux tons heurtés,
demeuraient, pour témoigner du passé; mais ils paraissaient sales, avec
leurs panneaux de teintes plus vives qui marquaient par endroit
l'ancienne place des meubles. Sur le parquet, au milieu, un tas
d'objets hétéroclites s'amoncelait; il y avait des mouchoirs, des
cadres de photographies, des menus, des livres, des programmes, des
lettres, et bien d'autres choses encore parmi lesquelles vosinaient un
petit amour bouffi, en pâte tendre et un gros bocal à confiture vide
dans lequel l'huissier avait eu la délicate attention de mettre l'eau
et les poissons rouges de l'aquarium. Ce tas restait à Loute, comme
lui restèrent son lit et sa toilette et aussi, grâce à la bonté du
saisissant, presque tous ses vêtements: c'était tout ce que la loi,
dans sa mansuétude, permettait de laisser à une pauvre petite fille qui
n'avait pas assez d'argent encore pour garder ses meubles.
L'appartement était "à l'ordonnance" comme on dit dans ce métier, il
n'y avait plus rien à saisir. Quelle sale journée ce fut, mon pauvre
ami.
Loute s'était pourtant calmée un peu. Dans un effort de volonté, elle
avait fait toute seule le tour de l'appartement. Ce n'était déjà plus
le sien. En revenant au salon, elle eut un sourire amer et me dit:
- "Tu vois, c'est fini maintenant, tu peux partir."
Cette injustice me frappa, parce qu'après tout si je n'avais
matériellement rien pu faire pour elle, de tout mon coeur j'avais
souffert avec elle; j'estimais mériter tout autre chose que ce
singulier remerciement. Un instant, j'eus l'idée de prendre mon
chapeau et de partir, mais je pensais bientôt, qu'agir ainsi c'était
vraiment lui donner raison, c'était augmenter son chagrin, prendre
parti contre elle, la dépouiller davantage, si c'était possible, en lui
prenant mon amitié et en me mettant en quelque sorte à la suite sur la
liste des créanciers poursuivants. Je ne le voulus pas.
- "Oui, Loute, fis-je, je vais partir, mais je ne partirai pas seul, je
ne te laisserai pas dans cette maison désolée; tu viendras habiter chez
moi."
En entendant mes paroles, elle se redressa vivement; elle battit l'air
de ses mains comme pour écarter le voile d'un rêve; elle vint vers moi
pour me faire répéter.
- "Quoi, dit-elle, qu'est-ce que tu as dit?
Je lui confirmais mon invitation. Elle me demanda:
- "Jusqu'à quand?"
Je lui répondis:
-"Tant que tu voudras."
Alors elle se blottit dans mes bras; elle mit sa tête sur mon épaule et
pleura de nouveau, mais ce n'était plus les mêmes larmes. Je sentis
que quelque chose d'immense s'était passé en elle; ces mots l'avaient
guérie de la plus grande douleur de l'humanité: l'isolement du coeur.
Pendant cette scène, je me souviens, quand elle me regardait ses yeux
étaient dilatés: on aurait dit qu'elle les ouvrait tout grand pour
mieux comprendre l'impossible réalité. Inconsciemment, de temps en
temps, elle venait s'appuyer de tout son poids sur mon épaule pour
mieux se rendre compte de la solidité de son appui.
Quant à moi, je puis te le dire, j'étais gêné un peu de l'immensité de
cette reconnaissance, j'étais effrayé et pourtant j'étais un peu fier,
au fond. Je sais bien qu'il y avait du malentendu dans tout cela, mais
j'étais fier tout de même.
En réalité, c'est dans cette minute que je me suis marié avec elle. Je
ne m'en suis aperçu qu'après, mais je me suis bien rendu compte que
c'était à ce moment-là. Peut-être on me dira que ce ne fut pas de mon
plein consentement et que je me fixais, en moi-même, un temps limité,
que je me disais: nous verrons plus tard. C'est vrai, mais aucun de
nos actes n'est absolu. Je me suis marié ce jour-là parce qu'alors
elle m'a offert toute sa vie, parce que je ne l'ai pas refusée et parce
que depuis lors je n'aurais plus jamais pu l'abandonner sans rompre cet
équilibre moyen de l'ordre dans lequel nous vivons, sans faire ce qu'on
appelle un crime, tu comprends. Loute le sentait bien, et je t'assure
que, si invraisemblable que cela puisse te paraître, elle devint dans
un moment une autre femme: c'est sans un regret qu'elle quitta l'ancien
appartement de son coeur.
Elle n'avait pas de malle pour emporter ses nippes: nous les laissâmes
où elles étaient au milieu de la pièce pour les reprendre le lendemain,
n'emmenant avec nous que le bocal où clapotaient les poissons rouges.
Je le portais entre nous deux, elle avait pris mon bras. Nous ne nous
parlions pas, nous marchions religieusement vers ma demeure, pensant
probablement chacun à des choses bien différentes, mais unis tout de
même. En entrant dans mon appartement, elle était avec moi comme si
elle venait de me connaître, grave, prévenante et effarouchée,
intimidée aussi. Quand elle enleva son chapeau et son manteau, je
voyais qu'elle se préoccupait déjà de leur trouver une place qui ne me
gêna pas, mais qui soit cependant ordonnée et définitive. Le soir,
pour la distraire, je voulus l'emmener dîner dans une brasserie; elle
s'y refusa absolument, estimant qu'il était inutile de faire des
dépenses exagérées. Comme j'essayais de lui montrer qu'il convenait de
marquer, au moins ce jour, par un bon souvenir; elle me répondit
lointaine:
- "Le bonheur laisse toujours et n'importe où un bon souvenir."
En effet, c'était peut-être son bonheur.
Elle m'emmena, derrière Cluny, dans une petite crémerie, déserte à
cette heure; et nous mangeâmes simplement, en face l'un de l'autre, sur
une petite table à toile cirée. Pendant le dîner, elle me demanda si
je tenais beaucoup au Quartier latin, si mes travaux m'obligeaient à y
habiter. Je compris qu'elle voulait fuir le passé, bien qu'elle me
donnât pour ce changement d'autres raisons; elle disait:
- "On pourrait prendre un petit appartement avec cuisine. On mangerait
à la maison, c'est meilleur marché. C'est plus sain d'ailleurs."
Je savais bien ce que je faisais. Pouvais-je faire autrement? Peu de
jours après, je m'installais avec elle dans ce quartier de la place de
la République que je n'ai plus quitté depuis.
Tu peux deviner ce que fut notre vie. Je me suis retiré du milieu des
camarades. Je ne passais plus l'eau que pour aller à la Faculté et
j'en revenais sitôt après le cours ou l'hôpital. Je continuais mes
études au début comme par le passé, mais aux grandes vacances, la
question s'est posée. Je tentais d'abord de raconter des contes à ma
famille; je disais que je remplaçais mes maîtres. Mais à la longue, il
a bien fallu qu'on sache. Après plusieurs sommations, mon père m'a
écrit un beau jour qu'il ne voulait plus entendre parler de moi, qu'il
ne me donnerait plus d'argent, qu'il me déshériterait. Mon frère et ma
belle-soeur m'ont tourné le dos. Depuis, il n'y a pas bien longtemps,
on m'a écrit qu'on consentait à me recevoir, mais sans elle, et entre
temps, j'avais connu avec Loute la misère, -- tu ne peux pas savoir
comme ça nous a unis. J'avais dû pour vivre abandonner les concours,
bâcler ma thèse et pratiquer; j'avais eu un enfant, je m'étais marié.
Il y a des histoires qu'on ne recommence pas.
Certainement être un paria est dur. Je sais que j'en suis un, plus que
tu ne le crois même, parce que si je suis coupé d'avec les miens,
d'avec mes amis, d'avec tous ceux connus ou inconnus qui avaient des
habitudes de pensée, d'éducation et de vie analogues à celles que
j'avais moi-même et dans lesquelles j'avais été élevé -- on ne s'adapte
jamais au nouveau milieu. Sans le vouloir, on le heurte et il vous
heurte; on a beau faire, on n'en a pas toujours été, on n'en sera
jamais tout à fait. Depuis la façon de mettre sa serviette à table,
jusqu'aux plaisanteries habituelles, jusqu'à ces idées toutes faites et
stupides parfois qu'on ne raisonne plus mais dans lesquelles nous
vivons, jusqu'aux sujets les plus sérieux: il y a tout un monde qu'on
ne franchit pas... à moins qu'on mette plus d'une vie à le traverser.
(Je crois qu'en disant ces derniers mots, il eut une larme.)
- Seulement, reprit-il, il y a des compensations; c'est quelque chose,
l'affection de quelqu'un qui vous doit tout, pour qui on est tout. La
carapace qui semble se solidifier entre les moitiés de monde qu'on a
quitté chacun de son côté, finit par être si épaisse qu'on s'en trouve
tous les deux isolés comme dans une cellule; les bruits de l'extérieur
n'arrivent même plus, alors on passe tout son temps à se regarder, à se
découvrir. On ne connaît plus personne, jamais je ne m'en suis rendu
aussi bien compte que le jour de mon mariage. Pour toi, ce souvenir
évoque, sans doute, des amis, des voitures, des orgues, des lumières,
peut-être une réception, puis une fuite. Pour nous, ce fut autre
chose: nous sommes partis une après-midi -- il pleuvait -- à pied sous
le même parapluie, la marie n'était pas loin. Nous avons attendu notre
tour dans une grande salle, en compagnie de nombreux couples. Ils
étaient tous du peuple de Paris, rien d'élégant, je t'assure, mais eux,
du moins, leurs parents les accompagnaient. Un peu avant qu'on nous
appelle, un huissier me demanda mes papiers -- "Et vos témoins, fit-il".
- "Je pensais, répondis-je, humblement, que quelqu'un voudrait bien me
rendre service, vous, par exemple?"
Il m'expliqua qu'il était fonctionnaire et qu'à ce titre, les
règlements le lui interdisaient. Sur ma prière, il demanda aux témoins
du mariage suivant -- la fiancée avait un ulcère affreux au visage --
de bien vouloir m'aider; avec quel tact il le fit, si tu savais.
- "Monsieur et Madame sont loin de chez eux, leur dit-il, leurs parents
n'ont pas pu venir..."
Pauvre brave homme! Ce fut vite bâclé. L'adjoint nous lut le texte
indispensable, du même air qu'il nous aurait dressé une contravention;
nous avons dit "oui" sans émotion et cinq minutes après nous étions
dans la rue, à nous garer des tramways et des automobiles. Loute était
pressée de rentrer à cause du petit. Je rentrais avec elle. Je ne te
dirais pas qu'en voyant le bambin sucer goulûment la vie au sein de sa
maman, je n'ai pas eu d'étranges et douloureuses pensées; mais je me
suis dit qu'il avait raison quand même le petit; la vie valait d'être
vécue puisque je voyais ce spectacle qui était du bonheur tout de même.
Je me suis promis de faire de mon fils, plus tard, un homme de
sciences, un chimiste de préférence, de façon qu'il ait le moins
possible affaire avec les hommes. C'est trop compliqué et c'est trop
dur. J'espère qu'il m'écoutera.
Nous avions quitté le café depuis un moment. Nous sommes de nouveau
dans le hall de la gare, quand enfin à l'autre bout du trottoir
brillent les feux de la locomotive, il me dit:
- Pourquoi t'ai-je raconté tout cela?
Peu après, je vois à l'une des portières d'un wagon de seconde, une
tête de femme qu'il me semble avoir déjà vue. Elle aperçoit mon ami et
lui fait un geste câlin de la main. Comme je suis venu attendre mon
frère, je le cherche et finis par le rejoindre.
En sortant, dans la lumière blafarde, je vois, pas très loin de moi, le
Docteur, sa femme et son fils, un beau petit de cinq ans, qui se
dirigent vers la barrière. Une seconde, rien qu'une seconde, j'eus
l'idée d'aller les saluer, mais je me dis: après tout, qu'est-ce que je
leur rapellerais? De mauvais souvenirs! et tout de même, s'ils me
demandaient d'aller les voir: je n'ai pas épousé une fille de
brasserie, moi!
Boum.