- Je crois, commença-t-il de sa voix calme, qu'il faut peu de choses
pour modifier profondément une carrière politique, même et surtout
celles qui s'annoncent parfois comme les plus brillantes. J'en ai eu
dans ma vie un exemple frappant: la carrière d'un ancien camarade de
lycée, Arsay-Lancourt.
Mon Dieu, en classe, je ne puis pas dire qu'il fût le plus intelligent,
ni le plus travailleur; il n'était pas le premier non plus, mais il
avait quelque chose de plus précieux que l'intelligence ou la méthode;
c'était une sorte d'équilibre général, aussi bien de ses forces
physiques, que de ses forces intellectuelles, qui lui donnait, en
lui-même, une confiance parfaite et une aisance que je n'ai jamais vue
chez d'autres. Il était de nous tous celui qui, ne sachant pas une
leçon ou ne comprenant pas un devoir, avait le don de tirer le meilleur
parti de son incompétence. Avec une maestria incomparable, il savait
sous-entendre le passage difficile, escamoter la date, dévier la
question pour se rabattre, avec élégance, sur les terrains connus.
Ajouté à ces avantages, son physique était agréable, il se présentait
bien. Il était "l'élève à effets" par excellence et, bien qu'il ne fût
pas le meilleur d'entre nous, c'était lui que nos différents maîtres
interrogeaient quand les inspecteurs académiques entraient dans les
classes.
Je l'enviais bien souvent, dans le secret de mon coeur.
Comme il arrive, au sortir du lycée, je le perdis de vue et n'aurais
plus su ce qu'il devenait, quand un matin, à l'usine, on me fit passer
sa carte; il demandait à me voir. Tout de suite, je le fis entrer et
tout de suite aussi, je le reconnus. C'était maintenant un bel homme,
les traits de son visage étaient réguliers; il avait de grands yeux
gris, une moustache blonde un peu retroussée sur un sourire fait à la
fois de bonhomie et d'un peu de condescendance. Il était grand et bien
découplé, et tous ses gestes dénotaient une force qu'il lui plaisait de
rendre inutile. Son élégance était sobre et non pas ridicule; sa voix
avait un ton prenant, autoritaire et chaud.
- Qu'est-ce qui peut bien t'amener aux _Forges des Batignolles_, lui
dis-je en le voyant.
Il vint droit au fait et m'expliqua clairement en peu de mots, qu'il
entendait se présenter aux élections législatives dans le quartier.
- Comme tu as raison, ne pus-je m'empêcher de remarquer.
Il fit quelques réserves sur des points auxquels je n'aurais jamais
pensé...
- C'est un quartier ouvrier... la lutte sera chaude, mais j'ai un
programme...
Il allait me dire son programme, mais je l'arrêtai; c'était inutile car
je ne comprends rien à la politique et je pensais que ce brave garçon
aurait sans doute bien des occasions pour placer à d'autres son petit
discours.
Avec une parfaite courtoisie, il n'insista pas. Je lui demandai en
quoi je pouvais l'aider, il m'expliqua sans détours. Il s'agissait de
parler en sa faveur aux chefs d'ateliers et aux contre-maîtres.
- Je ne sais pas bien quoi leur dire, fis-je, je t'ai expliqué que je
ne m'entendais pas à ces sortes de propagandes.
Il ne tenta pas de revenir à l'assaut et de me placer un court résumé
de ses projets que j'aurais dû moi-même développer à mes hommes.
- Dis leur que je suis ton ami, me dit-il simplement, et qu'ils te
feraient plaisir en votant pour moi.
J'étais gagné moi aussi par cette argumentation si franche et si bien
adaptée à moi; je lui répondis:
- C'est entendu, je te le promets.
Il me tendit la main avec une affection si spontanée que je
l'interrogeai:
- Tu as vraiment envie d'être député? Cela t'amuserait?
- Pas autrement, répondit-il, mais que veux-tu que je fasse?
Décidément ce garçon, toute ma vie, devait me désarmer. Quand il
sortit de chez moi, j'étais décidé à l'aider et les quelques jours qui
suivirent, je l'aidai effectivement. Je parlai de lui à quelques
collègues, à quelques ouvriers que je savais avoir de l'influence, non
pas certainement comme Arsay leur aurait parlé, oh non, je leur disais
tout bonnement, dans la langue que nous parlions eux te moi:
- Votez donc pour lui, qu'est-ce que ça peut vous faire, vous, ça ne
vous changera pas et lui sera ravi.
Comme ils savaient tous que j'étais sincère en leur tenant ce langage,
dans un bon rire, ils abondaient dans mon sens. Il faut vous dire que
les travailleurs de la métallurgie sont les plus intelligents du monde
et partant les meilleurs garçons de la création; vous comprenez, ils
sont habitués à ajuster les pièces de métaux, c'est un travail qui se
fait au dixième de millimètre, il faut y aller prudemment. Allez donc
monter des boniments à des gaillards de leur espèce!
Dans l'ensemble, les affaires électorales d'Arsay marchaient bien. Il
avait tenu plusieurs réunions dans le quartier, qui, à part une
opposition normale, avaient bien réussi. D'ailleurs toutes ses
affaires marchaient bien, car non seulement, il avait jeté son dévolu
sur la représentation de la circonscription, mais il l'avait jeté aussi
sur la fille de notre administrateur-délégué, une ravissante petite
créature brune qui montait à cheval, menait des autos et devait avoir
une forte dot. Si les deux combinaisons politique et sentimentale
réussissaient, mon camarade deviendrait vraiment une puissance, député,
ministre probablement, grosse fortune, jolie femme. Il entrerait
sûrement au conseil d'administration de notre société. Je ne pouvais
m'empêcher de penser à ceux de nos condisciples communs qui devinrent
vraiment des hommes supérieurs, particulièrement à l'un d'eux sorti
major de notre promotion à l'X, une si belle intelligence, un si grand
coeur et une folle gaieté: il était en train, à cette heure, de
respirer des vapeurs d'anhydride sulfureux, ingénieur à cinquante louis
par mois, quelque part dans la banlieue de Lyon, cependant qu'Arsay...
Ah! nos parents, me disais-je, ont eu bien tort de nous fesser pour
nous faire apprendre les mathématiques; la culture physique, la
politique, la danse et le maintien, voilà ce qui aurait dû nous être
enseigné.
Mais un petit événement troubla profondément la carrière
d'Arsay-Lancourt.
Un matin, vers onze heures, à l'heure du déjeuner, toutes les équipes
sortaient des usines et dévalaient dans le faubourg. C'est l'heure de
la joie dans le monde du travail: au commencement de la journée, les
ouvriers ont vécu trop loin les uns des autres, ils sont trop près des
soucis réels de la maison, le soir, ils sont fatigués et se dispersent
vite pour rentrer chez eux: au déjeuner, au contraire, ils ont déjà
abattu la moitié de la tâche, c'est comme une récréation qu'ils
prennent ensemble, les plaisanteries et les farces vont bon train, et
si quelques-unes ne sont pas du meilleur goût, c'est entendu, ce sont
du moins des plaisanteries de grands enfants. Ce jour-là, dans tout
Levallois, ce fut un rire immense qui partit tout d'un coup comme un
grand incendie. C'est inexplicable, tout le monde savait l'histoire à
la fois. Les gens s'abordaient en s'esclaffant, les boutiquiers
étaient sur leur porte se tapant les cuisses, les petits couraient en
farandoles, les camelots faisaient pouffer les gens dans les groupes.
Détail aggravant: le soleil lui-même se mettait de la partie dardant
ses clairs rayons d'avril sur cette gaieté folle et la multipliant.
La cause de toute cette joie tenait à bien peu de chose. Un peu avant
onze heures, au coin du boulevard de la Révolte et de la rue Victor
Hugo, on avait trouvé, derrière un tas de planches, bâillonné, assis
par terre le dos collé au mur, le candidat Arsay-Lancourt. Le futur
député avait les mains attachées, il était vêtu d'un habit de soirée
maculé de boue. Certainement, il était victime d'un attentat, mais on
ne lui voyait aucune trace de blessure; il n'était pas évanoui et
pourtant, à aucun prix, il ne voulait après qu'on l'eut délié, qu'on
l'aidât à se relever ou qu'on le changeât de place. Un de mes
ingénieurs assistait à la scène.
- Qu'est-ce qu'on vous a fait, lui demandait-on?
Arsay répondait:
- Rien, rien, c'est un petit incident qui se réglera plus tard.
- Il faut vous sortir de là, insistait-on.
- Non, non, disait-il, passez votre chemin si vous voulez me rendre
service; je vous remercie, ne vous inquiétez pas, je suis bien.
Mais comme à ce moment d'intense circulation, les badauds se pressaient
de plus en plus autour de lui, deux agents intervinrent en se frayant
un passage à travers le rassemblement; arrivés à lui, ils se penchèrent
charitablement et posèrent encore quelques questions ainsi qu'il est
prévu au réglement.
- Laissez-moi, répétait Arsay, avec hauteur; faites seulement
circuler. Je veux rester seul avec vous, je vous expliquerai.
L'un des représentants de la force essaya bien de se rendre à ce désir
de l'homme malade et qui de plus pouvait un jour être élu. Il tenta de
disperser la foule, mais il y avait bien près de cinq cents personnes
et qui voulaient savoir. L'agent revint impuissant vers son collègue,
insista encore auprès d'Arsay en finissant par élever la voix. Mon
ingénieur me raconta dans la suite -- ce que je n'ai aucune peine à
croire --, que Arsay retrouva devant ces dernières sommations, son
ordinaire aplomb. Il eut pour les sergents quelques phrases cinglantes
qui firent dans la foule le meilleur effet. Certainement sa popularité
était grande à ce moment précis, malheureusement on ne fait pas voter à
l'instant que l'on veut. Devant cette obstination, les agents
diagnostiquèrent "la loufoquerie" et, résolus à emmener Arsay de force,
ils le saisirent chacun par un bras. Arsay se débattit. Un curieux
prêta main forte, tint les pieds. Une fois levé, Arsay refusa de faire
un pas, s'appuyant sur le mur, comme s'il eut voulu s'y enfoncer et
demanda à parler à la foule qui fit silence pour l'écouter.
- Camarades, criait-il le plus fort qu'il put, vous voyez que je suis
victime pour la deuxième fois d'un indigne abus de la force; ce matin,
c'était évidemment de la part de mon contre-candidat qui s'oppose à ce
que vous choisissiez librement votre représentant...
Cette partie du discours fit encore excellente impression.
... Maintenant, continua Arsay, la force policière...
Les agents ne le laissèrent pas dire un mot de plus: l'article de leur
règlement qui leur prescrit de ne pas laisser insulter la police étant
l'un de ceux qui leur tient le plus au coeur. D'un même mouvement, ils
posèrent chacun d'un côté leurs bras puissants sur les épaules de celui
qui était devenu soudain dans leur esprit un délinquant et d'une même
poussée le firent avancer dans la direction du poste. Et ces deux
hommes vêtus de façon identique, dans la même posture, ayant la même
volonté, et jusqu'à la même expression donnaient l'impression, comme
dans un ballet bien réglé, d'être un seul motif vivant d'ornementation.
Alors aux yeux de cette foule très apitoyée apparut une singulière
vision et d'un seul coup tout le mystère fur révélé, Les basques, le
pantalon, le caleçon et la chemise d'Arsay avaient été soigneusement
découpés en un rond régulier qui mettait à nu l'anatomie du pauvre
candidat depuis le creux des reins jusqu'à une main environ au-dessus
de la jointure des genoux. Ce fut comme une vague de fou-rire énorme,
formidable, qui partit des premiers rangs et courait sans s'arrêter
jusqu'au bout du boulevard. Pauvre Arsay, j'imagine qu'il dut, dans
cet instant au moins, perdre ce bel équilibre dont il avait le secret.
Des témoins m'ont raconté par la suite que la boue du trottoir, sur
lequel on avait assis le malheureux, faisait sur sa chair propre et un
peu rose des marques bien nettes. C'était un peu comique, assurément.
Derrière le groupe formé par Arsay et les deux agents qui filait
maintenant à toute allure, la foule, glapissant de joie, suivait en
courant. C'était un cortège en délire, impressionnant par le nombre et
dont la tête était un derrière, un malheureux derrière qui n'en pouvait
mais.
Les hommes étaient réunis en une même pensée, ils étaient nombreux, il
fallait qu'ils chantassent, - les chants nationaux sont faits pour
répondre à ce besoin. Sur l'air des _lampions_ un loustic improvisa
rapidement des paroles de circonstance; il chanta seul d'abord, sa voix
monta claire et grêle dans le matin radieux:
_Arsay j'ai vu
Arsay j'ai vu
Ton dos (1)
Arsay ton dos
Arsay ton dos
Je l'ai vu._
(1) Pour être très exact, je dois dire que le narrateur ne se
servit pas précisément de ce dernier mot; c'est par pudeur pour
nos lecteurs que je fais cette légère altération historique. Les
initiés n'auront pas de peine à rétablir le texte dans sa
pureté première.
Toute la foule en un choeur monstrueux reprit cet ignoble refrain
qu'elle scandait du bruit formidable de ses pas cadencés. Des
automobiles et deux tramways arrêtés battaient la mesure avec leurs
trompes et leurs avertisseurs. Les vitres des maisons en tremblaient.
Et, le rire, le rire formidable ne cessait pas, mais grandissait au
contraire et gagnait tout le monde; les cochers, sur leur siège, les
gens aux fenêtres, les deux agents en tête, tous s'esclaffaient, et
même la face d'Arsay, où l'on voyait des larmes briller, se tordait en
un rictus étrange.
_Arsay j'ai vu..._
Le chemin était long. Dans une auto découverte qui fut obligée de
s'arrêter, la fille de notre administrateur reconnut, m'a-t-on dit, son
fiancé. Cette jeune fille, sa gouvernante qui risquait de perdre sa
place par le mariage et le chauffeur qu'Arsay gardait trop tard le
soir, devaient pouffer à l'unisson.
La foule chantait toujours quand Arsay et ses conducteurs arrivèrent au
terme de leur calvaire. Le malheureux dut certainement éprouver une
amère joie à voir de loin paraître la porte de cette singulière
boutique aux vitres grillagées, à l'enseigne salie que personne ne se
préoccupait de rendre engageante et où s'inscrivaient en lettres bleues: