IV

Il était arrivé ce matin de bonne heure au marché. La veille, la

cuisinière lui avait remis vingt francs pour les achats de légumes

qu'on trouvait peu pendant cette saison. Mais c'était vraiment tôt,

les marchandises n'étant pas déballées et les prix pas encore fixés.

L'agent de police de service devant la porte avait été changé; sans

attacher à ce dernier fait la moindre importance, Plutarque se ravisa,

rebroussa chemin et flâna un moment sur le trottoir.

Ce manège dut impressionner certainement le nouveau sergent de ville

qui le dévisagea d'une façon inquiète et à laquelle le vagabond,

maintenant rangé, n'était plus habitué.

La sirène d'une usine mugit, il était six heures. Un peu gêné,

Plutarque voulut entrer.

- Qu'est-ce que tu vas chercher là, toi, fit l'agent.

- Je viens acheter, M'sieur l'agent, répondit Plutarque.

- C'est bon, c'est bon, on la connaît va; allez, allez, décanille.

Et, l'empoignant par le bras, il le fit tourner sur lui-même.

Plutarque revint vers lui, très humble.

- Monsieur, j'achète pour quelqu'un.

- Ça suffit, dit le fonctionnaire, en élevant la voix.

Plutarque n'insista pas, entrevoyant des désagréments et vint s'appuyer

sur un réverbère, décidé à attendre la cuisinière qui le ferait bien

entrer, pensait-il. Son attitude fut-elle jugée provocante par

l'agent? Peut-on savoir ce que ces gens-là croient? Le représentant

de l'ordre vint à lui, le pinça cruellement au bras, en lui disant

presque à voix basse:

- Il faut circuler.

Peut-être par simple douleur physique ou pour d'autres raisons encore,

deux larmes piquèrent aux yeux de Plutarque. Il alla vers le refuge de

la place attendre la bonne à la descente; il avait de l'argent à elle,

il fallait qu'il la rencontrât.

Comme les hasards ne sont pas toujours heureux, il ne la rencontra ni

dans la rue, ni à l'arrivée. Il attendit des heures durant tous les

tramways, son coeur finissait par battre plus vite quand les voyageurs

descendaient. A mesure que le temps passait, il se reprochait de

n'avoir pas regardé suffisamment bien la sortie des premières voitures.

Puis la certitude vint que la cuisinière était déjà au marché et qu'il

l'avait manquée. Il attendit son retour; vers dix heures, il la vit

poindre au bout de la place, l'enfant d'une boutiquière qu'il

connaissait, lui portait ses paniers. Il s'avança vers elle et

s'apprêtait à lui donner des explications. Dès qu'elle l'aperçut, elle

se répandit en invectives et en reproches:

- Vous m'avez volé mon argent, on a bien tort d'avoir confiance...

Ce fut en vain qu'il tenta de placer un mot en restituant l'argent. La

femme reprit avidement son bien, en lui disant:

- Que je ne vous revoie plus.

Doucement, il l'accompagna quand même jusqu'à la voiture, aida

l'enfant qui n'était pas assez grand pour passer les paquets, se

découvrit au moment du départ, mais ne reçut que ce seul merci:

- Hypocrite!

L'amertume vint en lui, mais trop près encore de son époque vagabonde,

elle venait sans révolte, sans haine. La température n'est pas

toujours belle, il pleut bien quelquefois. Pourquoi en vouloir à

quelqu'un?

Assez tard dans la matinée, à force de raisonnement, il se reprit, se

remonta:

- C'était trop bête. Il y avait une explication à donner. Les choses

n'en pouvaient pas rester là. Et puis, en somme, le franc de la

cuisinière comptait peu dans ses ressources. C'était sa situation chez

le marchand de vin et à l'hôtel qui l'asseyait. Il entrevoyait déjà la

possibilité de s'engager davantage chez ses deux employeurs. Il

pouvait prendre la place de la bonne dont on était médiocrement

satisfait.

Il pensa à toutes ces solutions et alla dans l'après-midi, s'acheter la

casquette.

Il eut un succès fou en entrant au débit, et la soirée fut très gaie

dans la petite salle de la buvette.

Plutarque, à cause de son histoire avec l'agent et à cause de sa

casquette avait eu les honneurs de la conversation. Le patron, la

patronne et quelques habitués le congratulaient et jugeaient sévèrement

l'autorité.

- "Tout ça, c'est parce qu'on n'est pas riche", dirent les femmes.

Le patron avait surtout de l'admiration pour Plutarque à cause de son

idée de couvre-chef...

- "Voilà un garçon, faisait-il remarquer, qui avait des besoins

autrement pressants; et bien non, il n'a pensé qu'à son affaire. En

faisant ainsi, il connaît son monde".

Et comme les histoires des autres ne vous intéressent que par ce

qu'elles ont de commun avec les nôtres, il concluait en s'adressant à

sa femme:

- "Je t'avais bien dit que nous aurions eu meilleur compte à faire

peindre la devanture qu'à acheter les banquettes et l'armoire".

On causa tard. Les clients et le patron offrirent chacun une tournée,

mais refusèrent celle que proposait Plutarque, en raison de ses

malheurs et de la dépense énorme de sa journée. De toute la chaleur

des alcools absorbés, on se serra les mains en se quittant.

Cette réunion, cet entourage, ces amitiés auraient dû lui donner

confiance, et lui montrer que son histoire du matin n'était qu'un pur

accident. Cependant, il n'était pas tranquille en se couchant; le

charme se rompit dès qu'il fut seul. Son lit lui paraissait meilleur

que d'habitude, un peu comme les attentions d'une maîtresse qu'on sent

vous quitter, et cependant il s'agitait et ne pouvait arriver à dormir.

Au matin, son pressentiment n'avait pas disparu: il avait peur d'aller

au marché. Si l'agent le reconnaissait, si la bonne allait lui faire

une scène devant tout le monde? Il était perplexe, mais toute son

appréhension s'évanouit quand il eut regardé sa tête sous la

resplendissante casquette, dans un miroir de poche qui pendait au mur.

Il irait, c'était son droit d'y aller; qui pourrait vraiment trouver à

redire? Il discutait avec lui-même. Il pactisa enfin: il attendrait

que le marché battit son plein; dans les allées et venues, on ne le

reconnaîtrait sûrement pas, surtout coiffé de la sorte. Et, pour se le

prouver, il mettait alternativement sa casquette neuve et sa vieille

casquette et essayait en tournant rapidement la figure d'avoir un

aperçu d'ensemble dans le miroir trop petit et dont la surface ondulée

déformait les lignes en mouvement.

Il prit par le chemin le plus long, tourna autour des pâtés de maisons

et finit enfin par se lancer de l'autre côté de la rue, à un moment où

l'agent -- celui de la veille -- plaisantait avec une fille courtaude

qui sortait. A un pas de la porte, il allait passer, son coeur lui

donnait des coups dans la poitrine, lorsque l'agent se retourna, le nez

sur lui:

- Mais je t'ai vu hier toi, le commissionnaire, lui dit le policier.

Tu as un batt'chapeau aujourd'hui.

Plutarque essaya de sourire. L'autre continua:

- Tu as sans doute une autorisation, une plaque, quelque chose pour

revenir quand je t'ai dit de f... le camp.

Plusieurs personnes s'étaient arrêtées, à côté de la fille qui, le

poing à la hanche, écoutait; la galerie était constituée: Plutarque

était perdu.

- Non, répondit-il doucement, je n'ai rien, je travaille.

- Et tu te maquilles en commissionnaire, pour voler, salaud, reprit

l'agent. Allez, allez, avec moi, on va voir ça.

Il siffla un collègue qui tournait sur le trottoir d'en face, le pria

de le remplacer et partit.

- Ça y est, pensa Plutarque, en marchant.

Comme il aurait mieux fait de ne pas venir, d'attendre au moins. Sans

espoir maintenant, il essaya des explications:

- C'est vrai, M'sieur l'agent, je travaille, vous pouvez demander.

L'agent ne répondit pas.

- Et si je vous promets, Monsieur, de ne plus y aller, au marché...

plus jamais.

- C'est fini la litanie, dit à haute voix le gardien.

Alors brusquement, une idée folle vint à Plutarque, une de ces idées

stupides qui jaillissent soudainement en nous et qui compromettent

tout: fuir.

Au premier coin de rue, il fit un bond brusque en arrière, fit un saut

à droite et un à gauche pour dépister l'agent qui trébucha, et il

partit de toute sa vitesse à grandes enjambées, avec une agilité de

singe, courant comme il ne se serait jamais cru capable de courir,

comme un fou. L'agent suivait derrière. Les rares passants se

gardaient bien d'intervenir.

Plutarque voulait gagner les fortifications qu'il connaissait et où

l'on peut se cacher et se perdre. Il menait son train. Il atteignit

les pentes gazonnées du rempart près de Boulogne. Sa manoeuvre à

travers les rues avait été si savante, sa chance si particulière, qu'en

arrivant sur les talus, il n'était encore suivi que par son agent. Il

escalada les escarpes, sauta dans les petits chemins et remonta sur le

bord jusqu'à ce que brutalement une douleur à l'estomac l'averti qu'il

était à bout, qu'il ne pouvait plus; un effondrement de terrain

s'offrait, il le dégringola jusque dans le fossé. Là, il fit encore

quelques pas et s'arrêta, appuyé au mur.

Il vit l'agent se rapprocher, tenir le coup, lui, plus fort sur ce

chapitre aussi. Alors il sentit son couteau dans sa poche, il

l'ouvrit, le cachant entre le mur et lui, et au moment précis où, dans

la dernière foulée, son chasseur l'atteignait, Plutarque, exténué, lui

enfonça la lame dans le cou, sous l'oreille. L'agent roula par terre,

abattu; sa rude main encore cramponnée au bras de Plutarque. Celui-ci,

pour se dégager, dut le traîner quelques pas.

... Le lendemain, dans un bar de Suresnes, Plutarque était pris par des

policiers habillés en bourgeois.

V

Après trois mois de prévention, Plutarque passait aux Assises. Son

procès n'était pas celui d'une de ces affaires sensationnelles qui font

tant de bruit à Paris. Il n'y avait pas de grand témoin; l'agent de

police avait été guéri après dix jours d'hôpital, Plutarque avouait.

C'était une petite affaire banale, comme il en a tant. Le public était

peu nombreux. En comparaison avec l'âpre froid du dehors, la chaleur

était sèche et congestionnante, une de ces chaleurs administratives

dont personne ne paye le combustible. On sentait le pétrole et la

créosote. L'acte d'accusation était si long, et redisait des choses si

souvent entendues à tous les degrés d'instruction, que Plutarque se

sentit tout de suite loin de la comédie qui se jouait, comme s'il avait

été un simple badaud spectateur et qu'il se fût agi d'un autre; il

trouvait ce spectacle terriblement ennuyeux. La mise en scène était

ridicule; ces messieurs, costumés pour une semblable cérémonie, un peu

grotesques en dépit de toutes les précautions, depuis le président qui

paraissait être seul à travailler, jusqu'à cet huissier qu'on avait

affublé d'une robe noire pour faire entrer les témoins. A part les

jurés qui avaient l'air heureux d'enfants autorisés à toucher un fusil,

tous les autres pensaient chacun à ses petites affaires, et c'était

très naturel. Leur air de chiens fouettés s'accordait mal avec la

solennité du décor et l'emphase des paroles, où revenaient à chaque

instant de grands mots à majuscule: l'Honneur, la Justice, qui ne

faisaient rien à l'histoire et qui paraissaient faux, comme tout le

reste dans ce cadre pompeux.

Le défilé des témoins amena un peu l'air extérieur dans l'atmosphère de

cet atelier où se fabriquait la justice. L'expert médical ouvrit le

feu par une description minutieuse de la blessure incriminée. Pour

dire les choses les plus simples, afin d'établir sa compétence

technique, il se servait de mots destinés à n'être pas compris:

- "Plaie pénétrante de la région cervicale, par instrument tranchant..."

Il voulait avoir l'air d'une impartialité scientifique; en réalité, il

chargeait Plutarque tant qu'il pouvait, aussi bien pour plaire aux

magistrats, seul élément permanent de la séance, que pour être du côté

sûrement gagnant, puisque l'accusé avouait:

- "L'arme a pénétré à environ huit centimètres en arrière du paquet

vasculo-nerveux et en avant de la colonne vertébrale. Une déviation de

quelques millimètres aurait rendu la blessure mortelle. Croire que

l'agresseur n'avait pas une intention décisive, c'est lui prêter des

connaissances d'anatomie topographique peu vraisemblables, eu égard

surtout à la violence du coup."

Les jurés écoutaient bouche bée, impressionnés par les connaissances

qu'un tel langage supposait.

Puis l'agent de police s'avança vers la demi-cage des témoins. Son

entrée produisit une légère impression. Plutarque l'examina levant la

main droite pour le serment, et fut frappé de sa mâle beauté: la tête

était régulière et énergique, les grands yeux noirs regardaient bien en

face, sur l'uniforme tout neuf tranchait un bout de ruban tricolore -

une médaille d'argent. Il parla véritablement sans haine et sans

crainte, ainsi qu'il est prescrit, et raconta dans un mauvais français

les faits avec une simplicité qui ne manquait pas de grandeur. Le seul

point de vue égoïste qui perçait dans son témoignage était une joie

d'enfant d'avoir eu une affaire profitable à sa jeune carrière et de

s'en être tiré.

- Vous êtes content d'avoir échappé et d'avoir noblement fait votre

devoir, lui dit le président.

Dans un large rire qui disait assez son plaisir de vivre, il répondit:

- Je suis content de ne pas être mort.

Cette réflexion déclancha l'hilarité de l'auditoire et permit à

l'huissier de placer le seul mot qui lui fût toléré:

- Silence, messieurs.

Plutarque, assis dans son box, le menton sur sa main, l'esprit aussi

éloigné que possible de toute cette scène dans laquelle il se sentait

compter pour si peu, considérait attentivement celui qu'on appelait:

"sa victime". Il trouvait vraiment que de tous, c'était bien lui,

l'agent, qui était le plus sympathique; il avait été courageux et était

sincère maintenant. Leur petit différend sur l'entrée au marché était

déjà bien loin, et avait consisté en bien peu de choses en somme. Que

de fois aux courses ou devant les théâtres, les représentants de

l'autorité avaient été tout aussi injustes, mais infiniment plus

brutaux et méchants; on filait rapidement en "obtempérant", on

recommençait ailleurs, puis on n'y pensait plus. Le jour du marché, il

avait fallu toutes les circonstances, ce fait particulier que lui,

gueux, vêtu comme un gueux, avait en réalité un métier; est-ce que

l'agent pouvait savoir tout cela? Non, l'agent avait agi comme il le

devait, dans cette grande ville, où la libre circulation des gens posés

et dont on n'avait rien à craindre, exige que les vagabonds glissent et

passent vite sans s'arrêter, sans causer d'encombrement. Plutarque

pensait qu'il aurait pu lui-même se laisser tranquillement amener au

poste et chercher à expliquer; en admettant même que le commissaire

n'eut pas voulu entendre ses raisons, il en aurait été quitte pour deux

jours d'internement administratif, après quoi, il serait retourné à

Auteuil dans son hôtel-pension; il aurait si bien pu renoncer au marché

et même, s'il voulait continuer, se faire un jour accompagner par son

patron qui aurait parlé à l'agent... Oui, mais allez donc penser à

tout ça, quand on vous emmène au poste, comme un voleur, devant tout le

monde, qu'on sait n'avoir aucun tort et que brusquement l'idée vous a

pris de filer, de courir de toutes vos forces pour échapper. Du reste,

à quoi bon épiloguer aujourd'hui; l'agent était vivant et avait reçu de

l'avancement, lui était pris, convaincu d'avoir donné "à un agent de la

force publique, dans l'exercice de ses fonctions, des coups et

blessures n'ayant pas entraîné la mort, mais avec intention de la

donner". Le fait était patent, établi; pourquoi de si longues

explications? Le marchand de vins, son patron, était venu déposer,

seul témoin à décharge; il avait juré solennellement sur son honneur

que Plutarque était un garçon sérieux, rangé et travailleur, qu'il

était doux, que toute cette affaire reposait sur un malentendu, sur un

mystère impossible à comprendre. Ce témoignage avait même

impressionné, jusqu'à un certain point, les jurés, quand, très

négligemment, l'avocat général demanda au témoin:

- Vous avez été condamné l'an dernier pour contravention à la loi sur

les fraudes...

L'homme eut beau répondre: "C'étaient des bouteilles que j'achetais

cachetées". L'effet produit se dissipa pendant que l'accusateur disait

en tapotant l'air de sa droite:

- C'est bien, c'est bien.

Plutarque n'eut plus la moindre illusion et, dès lors, il trouva cette

cérémonie encore plus longue, encore plus ennuyeuse. Le banc était dur

et son derrière était talé. Il se rappelait la caserne où il avait été

puni pour un jour assez sévèrement: le Lieutenant-Colonel, homme

élégant, qu'on ne voyait jamais, l'avait fait appeler et lui avait

simplement dit: "Vous avez fait ça, vous aurez quinze jours de prison".

Le tout n'avait pas duré cinq minutes. C'était mieux ainsi. Quand

les plus forts sont décidés, n'est-ce pas? Aujourd'hui l'avocat

général était particulièrement savoureux, n'en manquant pas une: "La

parfaite éducation", le malheureux père, "fonctionnaire distingué",

jusqu'à une citation quelconque de Plutarque l'Antique, destinée à

montrer sa haute culture; et, dans son désir fielleux d'obtenir le

maximum, il allait jusqu'à parler avec attendrissement des pauvres

criminels ordinaires, n'ayant pas été élevés de semblable façon, et

qu'il devait charger, les autres jours, avec un tout semblable

acharnement. Le jeune avocat fut très brillant, en plaidant la

sévérité excessive et stupide du "distingué fonctionnaire", mais son

discours portait à faux, parce que la plupart des jurés, étant pères de

famille, n'appréciaient pas, cette mise en cause de la paternelle

autorité, dans une affaire d'assassinat d'agent. Un petit couplet sur

la mère que "la mort avait empêchée de veiller au droit de l'enfant",

fut, pour Plutarque, le seul incident de cette interminable journée:

l'évocation avait été inattendue et avait produit en lui un

étourdissement passager; pauvre petite maman qu'il avait perdue tout

enfant et à peine connue, elle devait être décidément sa dernière

tendresse. Deux larmes brûlèrent au coin de ses yeux qui n'étaient

point habitués à s'émouvoir, ce fut un instant seulement et personne

n'avait pu le remarquer. A quoi bon d'ailleurs? Les choses avaient

tourné ainsi...

La délibération fut courte.

- Sur mon honneur et ma conscience, avait dit le premier juré, la main

sur le côté...

Le garde fit sortir Plutarque pour le prononcé de la sentence, puis le

fit rentrer de nouveau.

- ... 10 ans de travaux forcés...

- J'ai mon compte, se dit simplement Plutarque.

Dans le couloir, où il dut attendre, au sortir de la salle, toute une

série de papiers dont le municipal avait besoin, il regarda par la

fenêtre. La Seine coulait doucement sous le Pont Neuf, à travers ce

voile léger de buée qu'il avait remarqué si souvent. Les gens,

affairés ou flânants, circulaient entre les autobus et les voitures

comme à l'ordinaire. Plutarque regardait avidement, comme quelqu'un

qui voudrait emporter ce qu'il voit, ce spectacle banal qu'il savait ne

revoir jamais.

Pendant qu'il attendait, le président et l'avocat général, dépouillés

de leurs robes, passèrent près de lui; un bout de leur conversation lui

vint:

- Ma fille, fit l'un, a accouché ce matin d'un gros garçon..."

... Il y en a pour lui la vie tourne bien, pensa Plutarque.

La carrière D'Arsay-Lancourt.

_Après le dîner, un soir d'août, dans le salon de lecture du Jockey de

Rio, nous étions assis devant une fenêtre qui donne sur la baie; il

faisait une chaleur folle. Au dehors, la nuit était lumineuse et

lourde, une de ces nuits de l'Amérique du Sud, pendant lesquelles on

n'a pas envie de bouger, de faire quoi que ce soit. Mon vieil ami

Turner, récemment débarqué de France, m'avait accompagné au Club.

Autour de nous s'étaient groupés quelques Français de la colonie,

désoeuvrés comme tout le monde à cette heure. On s'ennuyait un peu.

Turner vint à notre secours, en nous racontant, de très bonne grâce,

une histoire étrange. Il nous la donnait pour véridique. J'ai un peu

de peine pourtant à la croire. Bien que j'aie quitté la France depuis

cinq ans maintenant, il ne me paraît pas possible que par des lettres

ou par des journaux, aucun écho de cette aventure et surtout de sa fin

tragique, ne m'en soit jamais arrivé; de plus, mon ami Turner, tout

ingénieur des Ponts qu'il soit, a écrit, au sortir de l'Ecole

polytechnique, une série de nouvelles abracadabrantes: je me demande si

celle-là n'est pas simplement le produit de sa féconde imagination.

Histoires grises · 第 6 / 19 题