Il était arrivé ce matin de bonne heure au marché. La veille, la
cuisinière lui avait remis vingt francs pour les achats de légumes
qu'on trouvait peu pendant cette saison. Mais c'était vraiment tôt,
les marchandises n'étant pas déballées et les prix pas encore fixés.
L'agent de police de service devant la porte avait été changé; sans
attacher à ce dernier fait la moindre importance, Plutarque se ravisa,
rebroussa chemin et flâna un moment sur le trottoir.
Ce manège dut impressionner certainement le nouveau sergent de ville
qui le dévisagea d'une façon inquiète et à laquelle le vagabond,
maintenant rangé, n'était plus habitué.
La sirène d'une usine mugit, il était six heures. Un peu gêné,
Plutarque voulut entrer.
- Qu'est-ce que tu vas chercher là, toi, fit l'agent.
- Je viens acheter, M'sieur l'agent, répondit Plutarque.
- C'est bon, c'est bon, on la connaît va; allez, allez, décanille.
Et, l'empoignant par le bras, il le fit tourner sur lui-même.
Plutarque revint vers lui, très humble.
- Monsieur, j'achète pour quelqu'un.
- Ça suffit, dit le fonctionnaire, en élevant la voix.
Plutarque n'insista pas, entrevoyant des désagréments et vint s'appuyer
sur un réverbère, décidé à attendre la cuisinière qui le ferait bien
entrer, pensait-il. Son attitude fut-elle jugée provocante par
l'agent? Peut-on savoir ce que ces gens-là croient? Le représentant
de l'ordre vint à lui, le pinça cruellement au bras, en lui disant
presque à voix basse:
- Il faut circuler.
Peut-être par simple douleur physique ou pour d'autres raisons encore,
deux larmes piquèrent aux yeux de Plutarque. Il alla vers le refuge de
la place attendre la bonne à la descente; il avait de l'argent à elle,
il fallait qu'il la rencontrât.
Comme les hasards ne sont pas toujours heureux, il ne la rencontra ni
dans la rue, ni à l'arrivée. Il attendit des heures durant tous les
tramways, son coeur finissait par battre plus vite quand les voyageurs
descendaient. A mesure que le temps passait, il se reprochait de
n'avoir pas regardé suffisamment bien la sortie des premières voitures.
Puis la certitude vint que la cuisinière était déjà au marché et qu'il
l'avait manquée. Il attendit son retour; vers dix heures, il la vit
poindre au bout de la place, l'enfant d'une boutiquière qu'il
connaissait, lui portait ses paniers. Il s'avança vers elle et
s'apprêtait à lui donner des explications. Dès qu'elle l'aperçut, elle
se répandit en invectives et en reproches:
- Vous m'avez volé mon argent, on a bien tort d'avoir confiance...
Ce fut en vain qu'il tenta de placer un mot en restituant l'argent. La
femme reprit avidement son bien, en lui disant:
- Que je ne vous revoie plus.
Doucement, il l'accompagna quand même jusqu'à la voiture, aida
l'enfant qui n'était pas assez grand pour passer les paquets, se
découvrit au moment du départ, mais ne reçut que ce seul merci:
- Hypocrite!
L'amertume vint en lui, mais trop près encore de son époque vagabonde,
elle venait sans révolte, sans haine. La température n'est pas
toujours belle, il pleut bien quelquefois. Pourquoi en vouloir à
quelqu'un?
Assez tard dans la matinée, à force de raisonnement, il se reprit, se
remonta:
- C'était trop bête. Il y avait une explication à donner. Les choses
n'en pouvaient pas rester là. Et puis, en somme, le franc de la
cuisinière comptait peu dans ses ressources. C'était sa situation chez
le marchand de vin et à l'hôtel qui l'asseyait. Il entrevoyait déjà la
possibilité de s'engager davantage chez ses deux employeurs. Il
pouvait prendre la place de la bonne dont on était médiocrement
satisfait.
Il pensa à toutes ces solutions et alla dans l'après-midi, s'acheter la
casquette.
Il eut un succès fou en entrant au débit, et la soirée fut très gaie
dans la petite salle de la buvette.
Plutarque, à cause de son histoire avec l'agent et à cause de sa
casquette avait eu les honneurs de la conversation. Le patron, la
patronne et quelques habitués le congratulaient et jugeaient sévèrement
l'autorité.
- "Tout ça, c'est parce qu'on n'est pas riche", dirent les femmes.
Le patron avait surtout de l'admiration pour Plutarque à cause de son
idée de couvre-chef...
- "Voilà un garçon, faisait-il remarquer, qui avait des besoins
autrement pressants; et bien non, il n'a pensé qu'à son affaire. En
faisant ainsi, il connaît son monde".
Et comme les histoires des autres ne vous intéressent que par ce
qu'elles ont de commun avec les nôtres, il concluait en s'adressant à
sa femme:
- "Je t'avais bien dit que nous aurions eu meilleur compte à faire
peindre la devanture qu'à acheter les banquettes et l'armoire".
On causa tard. Les clients et le patron offrirent chacun une tournée,
mais refusèrent celle que proposait Plutarque, en raison de ses
malheurs et de la dépense énorme de sa journée. De toute la chaleur
des alcools absorbés, on se serra les mains en se quittant.
Cette réunion, cet entourage, ces amitiés auraient dû lui donner
confiance, et lui montrer que son histoire du matin n'était qu'un pur
accident. Cependant, il n'était pas tranquille en se couchant; le
charme se rompit dès qu'il fut seul. Son lit lui paraissait meilleur
que d'habitude, un peu comme les attentions d'une maîtresse qu'on sent
vous quitter, et cependant il s'agitait et ne pouvait arriver à dormir.
Au matin, son pressentiment n'avait pas disparu: il avait peur d'aller
au marché. Si l'agent le reconnaissait, si la bonne allait lui faire
une scène devant tout le monde? Il était perplexe, mais toute son
appréhension s'évanouit quand il eut regardé sa tête sous la
resplendissante casquette, dans un miroir de poche qui pendait au mur.
Il irait, c'était son droit d'y aller; qui pourrait vraiment trouver à
redire? Il discutait avec lui-même. Il pactisa enfin: il attendrait
que le marché battit son plein; dans les allées et venues, on ne le
reconnaîtrait sûrement pas, surtout coiffé de la sorte. Et, pour se le
prouver, il mettait alternativement sa casquette neuve et sa vieille
casquette et essayait en tournant rapidement la figure d'avoir un
aperçu d'ensemble dans le miroir trop petit et dont la surface ondulée
déformait les lignes en mouvement.
Il prit par le chemin le plus long, tourna autour des pâtés de maisons
et finit enfin par se lancer de l'autre côté de la rue, à un moment où
l'agent -- celui de la veille -- plaisantait avec une fille courtaude
qui sortait. A un pas de la porte, il allait passer, son coeur lui
donnait des coups dans la poitrine, lorsque l'agent se retourna, le nez
sur lui:
- Mais je t'ai vu hier toi, le commissionnaire, lui dit le policier.
Tu as un batt'chapeau aujourd'hui.
Plutarque essaya de sourire. L'autre continua:
- Tu as sans doute une autorisation, une plaque, quelque chose pour
revenir quand je t'ai dit de f... le camp.
Plusieurs personnes s'étaient arrêtées, à côté de la fille qui, le
poing à la hanche, écoutait; la galerie était constituée: Plutarque
était perdu.
- Non, répondit-il doucement, je n'ai rien, je travaille.
- Et tu te maquilles en commissionnaire, pour voler, salaud, reprit
l'agent. Allez, allez, avec moi, on va voir ça.
Il siffla un collègue qui tournait sur le trottoir d'en face, le pria
de le remplacer et partit.
- Ça y est, pensa Plutarque, en marchant.
Comme il aurait mieux fait de ne pas venir, d'attendre au moins. Sans
espoir maintenant, il essaya des explications:
- C'est vrai, M'sieur l'agent, je travaille, vous pouvez demander.
L'agent ne répondit pas.
- Et si je vous promets, Monsieur, de ne plus y aller, au marché...
plus jamais.
- C'est fini la litanie, dit à haute voix le gardien.
Alors brusquement, une idée folle vint à Plutarque, une de ces idées
stupides qui jaillissent soudainement en nous et qui compromettent
tout: fuir.
Au premier coin de rue, il fit un bond brusque en arrière, fit un saut
à droite et un à gauche pour dépister l'agent qui trébucha, et il
partit de toute sa vitesse à grandes enjambées, avec une agilité de
singe, courant comme il ne se serait jamais cru capable de courir,
comme un fou. L'agent suivait derrière. Les rares passants se
gardaient bien d'intervenir.
Plutarque voulait gagner les fortifications qu'il connaissait et où
l'on peut se cacher et se perdre. Il menait son train. Il atteignit
les pentes gazonnées du rempart près de Boulogne. Sa manoeuvre à
travers les rues avait été si savante, sa chance si particulière, qu'en
arrivant sur les talus, il n'était encore suivi que par son agent. Il
escalada les escarpes, sauta dans les petits chemins et remonta sur le
bord jusqu'à ce que brutalement une douleur à l'estomac l'averti qu'il
était à bout, qu'il ne pouvait plus; un effondrement de terrain
s'offrait, il le dégringola jusque dans le fossé. Là, il fit encore
quelques pas et s'arrêta, appuyé au mur.
Il vit l'agent se rapprocher, tenir le coup, lui, plus fort sur ce
chapitre aussi. Alors il sentit son couteau dans sa poche, il
l'ouvrit, le cachant entre le mur et lui, et au moment précis où, dans
la dernière foulée, son chasseur l'atteignait, Plutarque, exténué, lui
enfonça la lame dans le cou, sous l'oreille. L'agent roula par terre,
abattu; sa rude main encore cramponnée au bras de Plutarque. Celui-ci,
pour se dégager, dut le traîner quelques pas.
... Le lendemain, dans un bar de Suresnes, Plutarque était pris par des
policiers habillés en bourgeois.
V
Après trois mois de prévention, Plutarque passait aux Assises. Son
procès n'était pas celui d'une de ces affaires sensationnelles qui font
tant de bruit à Paris. Il n'y avait pas de grand témoin; l'agent de
police avait été guéri après dix jours d'hôpital, Plutarque avouait.
C'était une petite affaire banale, comme il en a tant. Le public était
peu nombreux. En comparaison avec l'âpre froid du dehors, la chaleur
était sèche et congestionnante, une de ces chaleurs administratives
dont personne ne paye le combustible. On sentait le pétrole et la
créosote. L'acte d'accusation était si long, et redisait des choses si
souvent entendues à tous les degrés d'instruction, que Plutarque se
sentit tout de suite loin de la comédie qui se jouait, comme s'il avait
été un simple badaud spectateur et qu'il se fût agi d'un autre; il
trouvait ce spectacle terriblement ennuyeux. La mise en scène était
ridicule; ces messieurs, costumés pour une semblable cérémonie, un peu
grotesques en dépit de toutes les précautions, depuis le président qui
paraissait être seul à travailler, jusqu'à cet huissier qu'on avait
affublé d'une robe noire pour faire entrer les témoins. A part les
jurés qui avaient l'air heureux d'enfants autorisés à toucher un fusil,
tous les autres pensaient chacun à ses petites affaires, et c'était
très naturel. Leur air de chiens fouettés s'accordait mal avec la
solennité du décor et l'emphase des paroles, où revenaient à chaque
instant de grands mots à majuscule: l'Honneur, la Justice, qui ne
faisaient rien à l'histoire et qui paraissaient faux, comme tout le
reste dans ce cadre pompeux.
Le défilé des témoins amena un peu l'air extérieur dans l'atmosphère de
cet atelier où se fabriquait la justice. L'expert médical ouvrit le
feu par une description minutieuse de la blessure incriminée. Pour
dire les choses les plus simples, afin d'établir sa compétence
technique, il se servait de mots destinés à n'être pas compris:
- "Plaie pénétrante de la région cervicale, par instrument tranchant..."
Il voulait avoir l'air d'une impartialité scientifique; en réalité, il
chargeait Plutarque tant qu'il pouvait, aussi bien pour plaire aux
magistrats, seul élément permanent de la séance, que pour être du côté
sûrement gagnant, puisque l'accusé avouait:
- "L'arme a pénétré à environ huit centimètres en arrière du paquet
vasculo-nerveux et en avant de la colonne vertébrale. Une déviation de
quelques millimètres aurait rendu la blessure mortelle. Croire que
l'agresseur n'avait pas une intention décisive, c'est lui prêter des
connaissances d'anatomie topographique peu vraisemblables, eu égard
surtout à la violence du coup."
Les jurés écoutaient bouche bée, impressionnés par les connaissances
qu'un tel langage supposait.
Puis l'agent de police s'avança vers la demi-cage des témoins. Son
entrée produisit une légère impression. Plutarque l'examina levant la
main droite pour le serment, et fut frappé de sa mâle beauté: la tête
était régulière et énergique, les grands yeux noirs regardaient bien en
face, sur l'uniforme tout neuf tranchait un bout de ruban tricolore -
une médaille d'argent. Il parla véritablement sans haine et sans
crainte, ainsi qu'il est prescrit, et raconta dans un mauvais français
les faits avec une simplicité qui ne manquait pas de grandeur. Le seul
point de vue égoïste qui perçait dans son témoignage était une joie
d'enfant d'avoir eu une affaire profitable à sa jeune carrière et de
s'en être tiré.
- Vous êtes content d'avoir échappé et d'avoir noblement fait votre
devoir, lui dit le président.
Dans un large rire qui disait assez son plaisir de vivre, il répondit:
- Je suis content de ne pas être mort.
Cette réflexion déclancha l'hilarité de l'auditoire et permit à
l'huissier de placer le seul mot qui lui fût toléré:
- Silence, messieurs.
Plutarque, assis dans son box, le menton sur sa main, l'esprit aussi
éloigné que possible de toute cette scène dans laquelle il se sentait
compter pour si peu, considérait attentivement celui qu'on appelait:
"sa victime". Il trouvait vraiment que de tous, c'était bien lui,
l'agent, qui était le plus sympathique; il avait été courageux et était
sincère maintenant. Leur petit différend sur l'entrée au marché était
déjà bien loin, et avait consisté en bien peu de choses en somme. Que
de fois aux courses ou devant les théâtres, les représentants de
l'autorité avaient été tout aussi injustes, mais infiniment plus
brutaux et méchants; on filait rapidement en "obtempérant", on
recommençait ailleurs, puis on n'y pensait plus. Le jour du marché, il
avait fallu toutes les circonstances, ce fait particulier que lui,
gueux, vêtu comme un gueux, avait en réalité un métier; est-ce que
l'agent pouvait savoir tout cela? Non, l'agent avait agi comme il le
devait, dans cette grande ville, où la libre circulation des gens posés
et dont on n'avait rien à craindre, exige que les vagabonds glissent et
passent vite sans s'arrêter, sans causer d'encombrement. Plutarque
pensait qu'il aurait pu lui-même se laisser tranquillement amener au
poste et chercher à expliquer; en admettant même que le commissaire
n'eut pas voulu entendre ses raisons, il en aurait été quitte pour deux
jours d'internement administratif, après quoi, il serait retourné à
Auteuil dans son hôtel-pension; il aurait si bien pu renoncer au marché
et même, s'il voulait continuer, se faire un jour accompagner par son
patron qui aurait parlé à l'agent... Oui, mais allez donc penser à
tout ça, quand on vous emmène au poste, comme un voleur, devant tout le
monde, qu'on sait n'avoir aucun tort et que brusquement l'idée vous a
pris de filer, de courir de toutes vos forces pour échapper. Du reste,
à quoi bon épiloguer aujourd'hui; l'agent était vivant et avait reçu de
l'avancement, lui était pris, convaincu d'avoir donné "à un agent de la
force publique, dans l'exercice de ses fonctions, des coups et
blessures n'ayant pas entraîné la mort, mais avec intention de la
donner". Le fait était patent, établi; pourquoi de si longues
explications? Le marchand de vins, son patron, était venu déposer,
seul témoin à décharge; il avait juré solennellement sur son honneur
que Plutarque était un garçon sérieux, rangé et travailleur, qu'il
était doux, que toute cette affaire reposait sur un malentendu, sur un
mystère impossible à comprendre. Ce témoignage avait même
impressionné, jusqu'à un certain point, les jurés, quand, très
négligemment, l'avocat général demanda au témoin:
- Vous avez été condamné l'an dernier pour contravention à la loi sur
les fraudes...
L'homme eut beau répondre: "C'étaient des bouteilles que j'achetais
cachetées". L'effet produit se dissipa pendant que l'accusateur disait
en tapotant l'air de sa droite:
- C'est bien, c'est bien.
Plutarque n'eut plus la moindre illusion et, dès lors, il trouva cette
cérémonie encore plus longue, encore plus ennuyeuse. Le banc était dur
et son derrière était talé. Il se rappelait la caserne où il avait été
puni pour un jour assez sévèrement: le Lieutenant-Colonel, homme
élégant, qu'on ne voyait jamais, l'avait fait appeler et lui avait
simplement dit: "Vous avez fait ça, vous aurez quinze jours de prison".
Le tout n'avait pas duré cinq minutes. C'était mieux ainsi. Quand
les plus forts sont décidés, n'est-ce pas? Aujourd'hui l'avocat
général était particulièrement savoureux, n'en manquant pas une: "La
parfaite éducation", le malheureux père, "fonctionnaire distingué",
jusqu'à une citation quelconque de Plutarque l'Antique, destinée à
montrer sa haute culture; et, dans son désir fielleux d'obtenir le
maximum, il allait jusqu'à parler avec attendrissement des pauvres
criminels ordinaires, n'ayant pas été élevés de semblable façon, et
qu'il devait charger, les autres jours, avec un tout semblable
acharnement. Le jeune avocat fut très brillant, en plaidant la
sévérité excessive et stupide du "distingué fonctionnaire", mais son
discours portait à faux, parce que la plupart des jurés, étant pères de
famille, n'appréciaient pas, cette mise en cause de la paternelle
autorité, dans une affaire d'assassinat d'agent. Un petit couplet sur
la mère que "la mort avait empêchée de veiller au droit de l'enfant",
fut, pour Plutarque, le seul incident de cette interminable journée:
l'évocation avait été inattendue et avait produit en lui un
étourdissement passager; pauvre petite maman qu'il avait perdue tout
enfant et à peine connue, elle devait être décidément sa dernière
tendresse. Deux larmes brûlèrent au coin de ses yeux qui n'étaient
point habitués à s'émouvoir, ce fut un instant seulement et personne
n'avait pu le remarquer. A quoi bon d'ailleurs? Les choses avaient
tourné ainsi...
La délibération fut courte.
- Sur mon honneur et ma conscience, avait dit le premier juré, la main
sur le côté...
Le garde fit sortir Plutarque pour le prononcé de la sentence, puis le
fit rentrer de nouveau.
- ... 10 ans de travaux forcés...
- J'ai mon compte, se dit simplement Plutarque.
Dans le couloir, où il dut attendre, au sortir de la salle, toute une
série de papiers dont le municipal avait besoin, il regarda par la
fenêtre. La Seine coulait doucement sous le Pont Neuf, à travers ce
voile léger de buée qu'il avait remarqué si souvent. Les gens,
affairés ou flânants, circulaient entre les autobus et les voitures
comme à l'ordinaire. Plutarque regardait avidement, comme quelqu'un
qui voudrait emporter ce qu'il voit, ce spectacle banal qu'il savait ne
revoir jamais.
Pendant qu'il attendait, le président et l'avocat général, dépouillés
de leurs robes, passèrent près de lui; un bout de leur conversation lui
vint:
- Ma fille, fit l'un, a accouché ce matin d'un gros garçon..."
... Il y en a pour lui la vie tourne bien, pensa Plutarque.
La carrière D'Arsay-Lancourt.
_Après le dîner, un soir d'août, dans le salon de lecture du Jockey de
Rio, nous étions assis devant une fenêtre qui donne sur la baie; il
faisait une chaleur folle. Au dehors, la nuit était lumineuse et
lourde, une de ces nuits de l'Amérique du Sud, pendant lesquelles on
n'a pas envie de bouger, de faire quoi que ce soit. Mon vieil ami
Turner, récemment débarqué de France, m'avait accompagné au Club.
Autour de nous s'étaient groupés quelques Français de la colonie,
désoeuvrés comme tout le monde à cette heure. On s'ennuyait un peu.
Turner vint à notre secours, en nous racontant, de très bonne grâce,
une histoire étrange. Il nous la donnait pour véridique. J'ai un peu
de peine pourtant à la croire. Bien que j'aie quitté la France depuis
cinq ans maintenant, il ne me paraît pas possible que par des lettres
ou par des journaux, aucun écho de cette aventure et surtout de sa fin
tragique, ne m'en soit jamais arrivé; de plus, mon ami Turner, tout
ingénieur des Ponts qu'il soit, a écrit, au sortir de l'Ecole
polytechnique, une série de nouvelles abracadabrantes: je me demande si
celle-là n'est pas simplement le produit de sa féconde imagination.