III

Il faisait noir encore quand il arriva aux Gobelins. C'était là qu'il

avait pensé élire domicile, parce que quand on est gueux, à la

différence des bourgeois, on ne demeure pas dans une maison ou dans une

rue, mais dans un quartier tout entier. Dans le petit bar qui venait

de s'ouvrir, il avait presque pris cette décision, assis devant un vin

blanc, lorsqu'un souvenir lui revint. Un ancien camarade à lui, du

temps où il était étudiant, le fils d'un notaire de Provence, s'était

établi crémier dans ce quartier, après un mariage assez drôle avec

Ginette, une grande brune qui allait au Bullier. Celui-là avait hérité

cinq mille francs d'une tante; la fille, qui avait le sens de la vie,

avait exigé l'abandon des carrières libérales, en telle sorte que son

époux n'avait descendu que de quelques crans. Plutarque n'avait pas

idée de l'endroit où se trouvent la boutique, il avait appris seulement

que les affaires de son ami marchaient et que Ginette avait eu deux

jumelles. Cette possibilité de les rencontrer était encore trop pour

lui; il prit brusquement le parti de s'installer ailleurs et repartit

aussitôt de ce pas lent, cadencé et rasant le sol qu'ont tous les

chemineaux du monde.

Le petit jour piquait quand il s'approchait d'Auteuil. Il avait suivi

les bords de la Seine. Une vague buée flottait sur le fleuve qui

sentait la marée. Le froid du premier matin pinçait. Plutarque se

promena un moment, puis, sous le regard d'un agent de police, passa la

porte du marché. Les boutiques étaient déjà installées. Les carottes,

les choux, les salades et les petites bottes de radis étaient bien

rangés dans les caisses de bois. Il y avait du poisson, de la

boucherie, de la charcuterie, du gibier, du fromage, des fruits, des

fleurs, des asperges en branche, de tout ce qui se mange, et en grande

quantité, de quoi faire crever des milliers de bedaines. Les vendeuses

et les marchands parlaient doucement, étaient sérieux; on sentait toute

la gravité de ces actes de vendre et d'acheter pour ce petit peuple de

travailleurs.

Comme Plutarque était en train de considérer un chapelet de saucisses,

se demandant si on les mangeait crues et si on les vendait au détail,

il s'entendit appeler:

"Dites, l'homme, vous voudriez pas m'aider?..."

C'était une grosse cuisinière déjà vieille, une large figure épaisse et

résignée. Elle portait un panier plein sous un bras et deux autres

vides dans une main. Plutarque la débarrassa du tout et la suivit à

travers les petites allées, pendant qu'elle tâtait, marchandait et

quelquefois achetait. Son marché dura bien une heure. Plutarque

s'étonnait qu'on pût avoir besoin de tant, même dans une grosse maison.

Il en avait bientôt plein sa charge et avait dû enlever sa ceinture

pour tenir deux fardeaux dans une main.

- Maintenant c'est fini, dit la femme, suivez-moi.

Et elle le dirigea non loin de là vers le centre de la place d'où

partait le tramway.

En marchant, elle se plaignait du prix des choses.

- Et encore vous avez vu la première marchande, commentait-elle,

voulait me les faire vingt-cinq sous!

Plutarque avait appris à se mettre dans la peau des rôles; il répondit:

- Ne m'en parlez pas, c'est une misère, on ne sait plus, on ne sait

plus... et on a bien du mal.

La femme aima cette humilité approbative; elle aima la prévenance de

son porteur parce que, de lui-même, il avait offert d'attendre le

tramway pour faire passer les paniers. C'est pourquoi peut-être elle

lui donna un franc.

Quand le véhicule partit, Plutarque enleva poliment sa casquette. De

l'impériale la femme lui cria:

- "Si vous êtes là, demain...

La magie des mots est telle que cette phrase le troubla. Jusque-là,

Plutarque avait fait la comédie de circonstance: comme il jouait le

sans-travail assasin aux Champs-Elysées quand la nuit venait, ou le

pieux mendiant à la porte des églises et la gouape le matin à la sortie

des cabarets, il savait faire le malheureux. Maintenant dans les

derniers grincements et les appels du timbre qu'on entendait affaiblis,

quand, au bout de l'avenue, le tramway n'était plus qu'une miniature

semblable à un jouet d'enfant, il restait à arpenter le refuge.

Tant de temps s'était passé qu'on ne lui avait pas dit "à demain".

Cette idée qu'on accrochait sa vie du jour à celle qui viendrait,

l'étonnait d'abord; penser que la grosse femme ne s'était pas rendu

compte de l'instabilité de ses occupations finit par l'amuser. Il en

sourit pendant qu'il marchait.

La journée était belle, il poussa une pointe jusqu'à l'entrée du Bois;

derrière un bouquet d'arbres, une petite pelouse le tenta; son sommeil

avait du retard. Dans l'herbe encore humide, il s'allongea, la

casquette sur la figure, la pointe des pieds en l'air; il s'endormit.

Dans l'après-midi, à la sortie des courses, il fit quatre francs. Le

soir il s'offrit un bon petit dîner et trouva non loin du marché une

chambre où pour vingt-cinq centimes on pouvait aller passer la nuit

avec trois autres passagers: le luxe de dormir seul ne lui avait

décidément pas assez réussi. Il se leva le dernier au matin, proposa

au logeur de balayer la chambre et le couloir. Cette offre fut

acceptée; on lui rendit deux sous et de la considération.

Au marché il pénétra encore sous l'oeil de l'agent et se rendit à la

boutique de la boucherie par où la cuisinière lui avait dit débuter.

Il n'attendit pas. Elle le reconnut à peine, mais n'hésita pas à lui

confier ses paniers. Comme la veille, ils firent ensemble le tour des

étalages, lui attendant en silence pendant les pourparlers, se

contentant d'approuver du coin de l'oeil les arguments de la femme

quand elle se plaignait qu'on l'écorchait. En route pour le tramway,

ils échangèrent encore quelques paroles. Elle lui apprit qu'elle

servait dans un institut de demoiselles, qu'il y avait plus de dix-huit

personnes à table, que les pensionnaires étaient de familles riches et

beaucoup d'autres détails lesquels, en dépit de tout l'intérêt qu'il

montrait, étaient complètement indifférents à Plutarque. Sur le

refuge, elle eut une remarque désagréable:

- Je vous ai donné un franc hier; c'était la première fois, mais c'est

beaucoup.

- Je sais bien, répondit-il, c'est beaucoup de bonté de votre part;

tout de même, si ça ne vous faisait pas défaut à vous, on a tant de

difficultés...

La femme redonna vingt sous, ce qui créait la fixité du tarif. Il fit

encore passer les paniers sur la voiture après avoir reçu son prix, ce

qui constituait une sorte de service gratuit et de remerciement. Il

enleva comme la veille sa casquette au moment du départ et entendit une

commère sur la plateforme qui soulignait son geste:

- Eh bien, Madame, j'espère que vous avez un porteur poli, c'est si

rare aujourd'hui.

Cette remarque étant un hommage indirect à la façon dont la

bienfaitrice traitait son homme, elle dit plus gentiment que hier

encore:

- A demain.

Cette fois Plutarque réprima une véritable envie de rire. Ah! mais

c'était un métier alors. A vrai dire, tous les jours -- car il faut

bien qu'elles mangent les demoiselles -- il était embauché. Le soir,

il retourna souper dans la même maison, chez un marchand de bois dont

la nourriture l'avait satisfait; il coucha dans le même hôtel, et

commença une vie toute différente de celle qu'il traînait auparavant.

Les jours qui suivirent améliorent encore sa situation. Il avait

bientôt acquis la confiance de la vieille, faisait avant son arrivée le

tour des boutiques, voyait la marchandise et s'enquérait des prix. Les

marchands ne l'aimaient pas, mais l'estimaient. La cuisinière, en

arrivant, écoutait son rapport; même quelquefois lui laissait de

petites sommes pour profiter des premières occasions le lendemain. Il

s'acquittait consciencieusement de ces missions de confiance, ne

majorant les prix que dans une proportion très modeste, très admise,

sous le nom d'escompte, par le personnel achetant d'ordinaire.

Il s'était débrouillé aussi dans l'organisation de sa vie. Pour la

nourriture, il avait obtenu d'aider au service le soir, moyennant quoi

on lui donnait pour rien, à la fermeture de l'établissement, un repas,

c'est-à-dire une soupe chaude, un peu de restes, une miche et souvent

un verre de vin. A l'hôtel, il balayait et arrosait tout le second

étage réservé aux gens de passage et l'escalier en entier; ce service

était rémunéré par le droit de coucher dans un lit véritable, dans la

chambre à deux lits de la bonne. Plutarque y dormait seul la plupart

du temps; sa compagne apportant une régularité surprenante dans

l'irrégularité d'une conduite agitée, découchait presque toutes les

nuits. Rapidement il était redevenu l'homme d'un certain ordre. Il

montait se coucher aussitôt son souper mangé et son travail fini. Sa

chambre était l'objet de soins minutieux, toujours balayée et arrosée,

même les affaires de sa compagne étaient mises en place par lui --

c'était le seul moyen de n'en pas être encombré --. La cuvette de zinc

avait été garnie de bouts de corde déchiquetés, en telle sorte qu'elle

pouvait encore parfaitement servir. Une caisse, au pied de son lit,

avait reçu des charnières et un cadenas: c'étaient "ses affaires".

Pour le moment elle ne contenait guère que des aiguilles, du fil et un

bout de savon, mais Plutarque fermait son bien le matin en sortant et

emportait sa clef. Quand il rentrait, il comptait son avoir. Assis

sur son lit il dénouait, entre ses jambes, un bout de chiffon qui

renfermait sa fortune. Ses économies augmentaient, il s'était imposé

de ne dépenser que la grappille; tous les soirs, il ajoutait au moins

son franc, et les choses allaient assez bien, puisqu'en payant un repas

de midi, un peu de tabac et quelques verres, -- en ne se refusant pas

grand chose -- son gain régulier s'amassait.

La pensée lui venait d'acheter des vêtements. Plusieurs courses chez

les fripiers des environs lui donnaient une idée exacte du prix des

choses. Trois objets le sollicitaient; d'abord des souliers, sur les

siens les pièces ne tenaient plus bien; ensuite une chemise, la sienne,

en lambeaux et moisie par place, aurait gagné à avoir une rechange

permettant un lavage et une réparation; enfin, une casquette. Ce

troisième désir surtout l'obsédait.

Il n'aurait osé l'avouer à personne, il ne s'agissait pas d'une

casquette ordinaire, celle qu'il avait étant assez bonne d'ailleurs,

mais bien d'une casquette neuve, flambante, qu'il avait vue à la

devanture du chapelier des chemins de fer. Le couvre-chef avait une

calotte bleu-ciel et, au turban de velours noir, était brodé, en

lettres d'argent le mot : "COMMISSIONNAIRE". Coiffé de la sorte, il

lui semblait que sa situation serait définitivement assise, que les

pourboires seraient forcément plus gros, qu'on le reconnaîtrait dans la

rue et qu'il se constituerait une clientèle attirée. Le marchand en

demandait douze francs, c'était beaucoup.

Le soir, après avoir fait ses comptes, sitôt qu'il était dans sa

couverture, il y pensait. Finalement, hésitant, il n'achetait rien; il

se contentait pendant le jour, après le déjeuner, de réparer les trous

nouveaux de ses effets par des reprises savantes, qu'il cousait

péniblement, en tirant la langue pour mieux faire, comme un enfant à

ses premiers travaux d'écriture.

Tout de même, quand il regardait en arrière, quels changements dans sa

vie d'avant. Maintenant ses jours passaient réguliers, tous pareils,

sans imprévu et sans inquiétude. A table, en s'asseyant, il lui

arrivait d'avoir bon appétit, mais il ne retrouvait plus jamais la

désagréable sensation de la faim. Autrefois, cette douleur lui était

familière, de plus en plus tenace, avec cette crampe particulière

qu'elle déclanche en nous et qui fait marcher, chercher, se fatiguer à

mesure que les forces physiques diminuent; il se rappelait les

premières bouchées qu'on mange après avoir eu faim, bouchées qui sont

sans goût et qui font au passage, quand on les avale, l'impression de

corps étrangers ne se désagrégeant pas.

Tout cela était loin, très loin même; une remarque du marchand de vins

chez qui il mangeait, le lui prouvait plus que tout. Le commerçant

avait dit à sa femme, un soir, devant lui, d'un de ses clients qui lui

devait de l'argent: "Ce n'est pas un travailleur comme moi ou comme

Plutarque"...

Ces mots l'avaient frappé! Ils étaient comme la coupure entre sa vie

vagabonde et sa vie de maintenant. Désormais son changement était

sorti de ses considérations sur lui-même; les autres aussi le

constataient. Ce fait donnait à sa situation présente une consécration

et impliquait en même temps pour elle une durée, un établissement,

comme un vague but atteint qui l'étonnait.

La destinée des êtres est une fantaisie, pensait-il, c'était pour en

arriver là qu'il avait fait ce chemin long, accidenté, fou surtout;

qu'il avait vécu toutes ses heures incertaines avec, si souvent,

l'attente de la catastrophe imminente et définitive. Il se rappelait

les conseils d'un vieil ami de son père:

- On fait sa vie... Choisis bien _ta vocation!_

Ces gens établis sont à mourir de rire; ce à quoi on est appelé, est-ce

qu'on peut le savoir jamais, avant d'être arrivé? Comme si ce n'était

pas la vie toute seule qui se chargeait de vous faire, et de vous faire

encore n'importe comment. Quelquefois, du bord des rivières, on voit

flotter des petits débris de bois; il en est qui filent tout droit,

d'autres disparaissent pour un moment, d'autres s'arrêtent sur les

bords, d'autres vont au fond après avoir ou n'avoir pas tourné sur

eux-mêmes et ne remontent plus. Sait-on pourquoi? Non, c'est ainsi,

et voilà tout. Somme toute, son existence passée aboutissait à faire

de lui un vague commissionnaire, domestique d'une auberge de dernier

ordre, dans ce quartier d'Auteuil qu'il avait à peine traversé deux

fois auparavant. Les choses, d'ailleurs, auraient pu tellement tourner

autrement, sans même chercher plus loin que cette fameuse nuit où il

s'était payé une chambre pour lui tout seul, à l'hôtel de la rue

Caulaincourt, et où l'on aurait si bien pu l'accuser d'avoir assassiné

l'homme qui gisait dans le couloir.

Histoires grises · 第 5 / 19 题