II

Le souper fut quelconque. Arrivé tard, Plutarque, ne trouvant plus

rien de prêt, avait été obligé de se rabattre sur une _croûte garnier_

que la tenancière composa sur le champ et réchauffa pour lui. La pâte

était détrempée et la sauce avait un goût auquel il fallait s'habituer.

Le débit était presque vide. Seul, un mendiant dormait dans un coin

en attendant la sortie des concerts. On n'entendait que le bec de gaz

dont le manchon reniflait par intervalles réguliers comme un enrhumé,

pendant que montait et tombait la lumière.

Plutarque ne s'attarda pas. Il paya et sortit. Maintenant c'était la

pensée de la chambre qui le hantait. L'hôtel vers lequel il marchait

n'avait pas de nom. C'était un immeuble long et bas, à un étage

seulement, une étrange vieille maison qu'on ne réparait plus, du temps

où le quartier Caulaincourt était de la périphérie, vieille bicoque,

que seule la spéculation tenait encore debout sur ce terrain cher.

Au-dessus de la porte étroite s'étendait un grand bras de fer où

s'accrochait une lanterne blanche; sur la vitre cassée on pouvait

deviner le mot _Hôtel_. Plutarque s'engouffra dans le corridor et

monta quelques marches d'escalier jusqu'à la loge puante où le ménage

patron couchait sur un lit bas. Le tenancier se leva, dévisagea son

client comme quelqu'un qui craint "les affaires"; puis, ayant perçu la

taxe pour la chambre et la chandelle, il indiqua:

- La quatrième à gauche en entrant.

Plutarque éprouvait une sensation de bien-être en refermant la porte.

Des murs! plus d'espace commun à tous; pouvoir étendre son être,

renfermé d'habitude en lui-même, jusqu'à la limite d'une chambre si

petite qu'elle fût. Pouvoir faire ce qu'on veut, tranquillement, sans

risquer aucun geste, aucune remarque, aucune réflexion. De joie, il

étira ses bras et cracha par terre, puis il s'étendit sur le vague

sommier, dont quelques ressorts jouaient encore, et se tint éveillé

pour jouir de sa joie.

Il se rappelait qu'il avait déjà passé deux nuits dans une chambre

semblable de cet hôtel, un an ou dix-huit mois avant, il n'était plus

absolument sûr. Ses appréhensions d'alors lui revenaient. C'était à

l'époque descendante de sa carrière: il avait trouvé, cette première

fois, la chambre crasseuse; l'odeur l'incommodait; les punaises le

mordaient; il avait peur de la porte qui ne fermait pas, des bruits

assourdis que l'on percevait à travers l'épaisse cloison. Aujourd'hui

il entendait partir des chambres voisines des vagissements qui avaient

beaucoup de chance d'être de même nature que ceux jadis entendus; une

autre génération de mêmes insectes s'apprêtait à le travailler; les

vieux relents tout au plus augmentés de puanteurs nouvelles flottaient

entre les murs, et cependant il était bien maintenant, n'avait nulle

crainte et restait confondu de l'accoutumance et de la relativité.

Sa mémoire n'avait rien oublié, et pourtant quel chemin il avait fait!

Ce soir, parce qu'il était heureux, le passé triste lui revenait. Il

le retrouvait sans orgueil, sans acrimonie, presque dans les mêmes

dispositions où il avait reçu la pluie de tout à l'heure. Il se

revoyait tout enfant, propre, servi par des bonnes dans la petite

maison d'Angers où il était né, et il se reconnaissait: ce n'était pas

un autre, c'était bien lui. Il suivait parfaitement la continuité, la

vie de famille ordonnée, où l'on économisait en vivant bien; le collège

où il était parmi les bons; puis Paris, le Quartier, les tavernes, les

femmes et, un jour, la minuscule faute initiale: avoir dépensé dans une

fête l'argent d'un examen. Tout de même, quelle mentalité on peut

avoir encore dans la bourgeoisie en province, pour punir de telles

peccadilles avec des châtiments pareils. Il s'esclaffa tout seul et

sans amertume pensa: Crétins!

Il voyait, sans le moindre ressentiment, la figure austère de son père,

conservateur des hypothèques.

'Je te dispense désormais de rentrer à la maison" furent les derniers

mots de la dernière lettre qu'il avait reçue.

Après, la dégringolade était venue rapidement. Quelques mois de vie à

crédit pendant la recherche d'un ouvrage qu'on ne trouve pas parce

qu'on n'en avait pas avant; la saisie des malles. On demeure encore un

Monsieur juste le temps que durent les habits qu'on a sur soi,

c'est-à-dire très peu. Quand on couche dehors et qu'on ne change pas,

on use tellement. Après on a faim. Un beau jour on ouvre les

portières, on vend des fleurs et n'importe quoi, tout ce qui se

présente. Alors, c'est invraisemblable, ça ne change plus. A tout

prendre, d'ailleurs, dans les circonstances normales, c'est une vie

comme une autre, pas meilleure et pas pire non plus; comme dans toutes

les vies, il y a de bons et de mauvais moments.

Pendant qu'il laissait passer ses réflexions, sa porte s'ouvrit

doucement et soudain la lumière de la chambre s'augmenta de la lueur

d'une seconde bougie. Plutarque vit un homme d'âge moyen, assez bien

vêtu, qui s'excusa :

- Pardon.

Plutarque fut contrarié. Il avait payé, ce n'était pas pour qu'on

vienne le voir et lui dire "pardon". Trop habitué à ne pas gaspiller

l'heure bonne en récriminations, il ne se laissa point pourtant

absorber par ce petit inconvénient, et ne perdit pas une minute à se

demander ce que cet homme bien habillé pouvait venir faire dans cet

hôtel. Il lui intéressait peu de savoir si son visiteur commençait la

phrase descendante par laquelle lui-même avait passé, si c'était un

policier ou un détraqué vicieux à la recherche d'une combinaison

extraordinaire. Dans son monde à lui, comme on ne s'étonne plus, on ne

s'occupe guère des affaires des autres: les siennes suffisent.

La pluie dehors battait une charge sur le toit de zinc, et la classique

et sadique satisfaction de sentir qu'on est à l'abri soi-même pendant

que les autres pataugent, l'envahissait. Malheureusement, depuis un

moment des tranchées agaçantes lui tenaillaient le ventre, de plus en

plus lancinantes. Il pensa que c'était la _croûte garnier_ ou au moins

la sauce qui faisait des difficultés pour passer. Comme il n'y a rien

de tel pour digérer que le sommeil, il souffla sa chandelle et

s'endormit presqu'au commandement, ainsi qu'il était accoutumé par les

nécessités de ses nuits non tranquilles.

Sa pénible digestion le réveilla. Il faisait encore noire dans la

chambre. Maintenant il avait chaud et ses tempes battaient. Il alluma

sa bougie; comme décidément ça n'allait pas dans cette atmosphère

étouffée, il éprouva le besoin de respirer, se leva et sortit dans le

couloir obscur. Pressé, son pied buta dans quelque chose et il

s'allongea sur un corps couché là; sa figure toucha une figure et à la

lueur de sa bougie qui coulait sur le plancher, il reconnut l'homme qui

avait ouvert sa porte. Le visage était congestionné, les yeux vicieux

gonflés; sur la bouche s'était figée une fraise de sang. Plutarque fit

un rétablissement sur ses mains, se redressa et sans la moindre

hésitation, feutrant son pas, à croire qu'il foulait de la mousse, il

marcha vers la porte, cria:

- Cordon...

et sortit.

Dehors, il ne se hâta pas, tourna à tous les carrefours rencontrés,

décidé à aller loin, très loin dans le quartier qu'il se rappellerait

en route avoir le moins fréquenté. C'était à peine si son coeur

battait plus vite. Il n'avait plus du tout mal au ventre.

L'homme était-il mort ou vivant dans le couloir de l'hôtel? C'était

encore "une affaire des autres". Mais allait-on l'impliquer dans

l'affaire, le cueillir lui-même? C'était bien le motif qui l'avait

fait fuir, mais qu'y pouvait-il? C'était oui ou non. Il fallait se

donner toutes les chances. Après tout, en dehors des formalités, des

discussions, de l'audience, bien au fond, la prison ne change pas tant

les choses. Il se rappelait la caserne. Toujours des avantages et des

inconvénients, comme dans toutes les vies, comme dans la maraude, de

plus on est nourri, somme toute... et logé.

Histoires grises · 第 4 / 19 题