I.

Il s'appelait Plutarque. Ce nom lui avait été donné un soir chez un

marchand de vins, à cause d'un livre qu'on lui voyait lire de temps en

temps et qu'il avait ramassé à la porte d'un lycée. On connaissait

l'homme; pour l'interpeller, il fallait bien un nom. C'était son nom

maintenant pour de bon; il s'en accommodait: on se fait à tout.

La journée qui pour lui s'était annoncée normale, c'est-à-dire ni bonne

ni mauvaise, avait particulièrement bien fini. Il s'était mis à

pleuvoir des arrosoirs, et en dépit de l'opinion courante, la pluie

n'est pas une chose désagréable; grâce à l'eau d'en haut, les trottoirs

ne sont pas encombrés, les promeneurs et les sergents de ville ne

manifestent pas un intérêt particulier à ce que peuvent faire les

gueux; ceux-ci ont même le loisir de s'arrêter, dans leur promenade --

ce qui est déjà bien -- sous une porte ou sous la tente d'un café --

ce qui est mieux encore parce que, des conversations qui s'engagent

naît la possibilité de rendre quelques services; les obligés ne

s'attardent pas en général à compter leur billon.

En passant place de la République, devant un petit hôtel, Plutarque eut

le bonheur de voir attendre, dans le cadre de la porte, un homme

heureux, c'est-à-dire un ventre assez gros, barré d'une chaîne de

montre en or, juché sur deux jambes gainées dans un pantalon soigné

finissant en souliers à guêtres blanches, le tout surmonté d'une bonne

figure sous un chapeau melon nullement usé. Ne voulant sans doute pas

ternir la joie de son âme ou tacher ses guêtres, l'homme heureux avait

hélé Plutarque pour un taxi. Peu de temps après, Plutarque arrivait

dans un virage savant, à grande allure, debout sur le marchepied, les

mains cramponnées à la poignée. Avant de laisser refermer la portière,

l'homme heureux avait mis quatre francs dans la main creuse que

Plutarque tendait poliment.

Cet homme était évidemment disproportionné, aussi bien avec le service

rendu qu'avec les allures du client. Plutarque n'avait pas demandé au

conducteur de faire le tour de la place pour laisser croire que ses

recherches avaient été laborieuses. Quant au client, il avait l'air à

son aise, c'est vrai, mais ne devait pourtant pas être un abonné de

l'Opéra. Seulement, quand on est content...

Plutarque examina les pièces sous le réverbère, essaya de les rayer

l'une contre l'autre d'abord, puis avec l'ongle noir de son pouce. Les

deux épreuves ayant été satisfaisantes, il les glissa dans la poche

gauche de sa veste; mais comme la doublure ne tenait pas beaucoup, il

les retint dans sa main qu'il ne retira pas.

Evidemment, le problème changeait. La solution du manger et du dormir,

quand on n'a pas le sou, est complètement différente de celle qu'on

peut lui donner quand on a de l'argent. Du coup, le travail

inconscient de la journée tendant à la préparation de la nuit devenait

superflu; c'est sur d'autres bases qu'il partait. Naturellement,

d'abord il mangerait, cela va de soi, et non un de ces bouillons

délavés qu'on vous donne dans les soupes de quartier ou dans les

patronages, mais des choses qu'on mâche et qui résistent juste ce qu'il

faut: un _navarin-carotte_ par exemple. Et la pensée seule de ce mets

amenait du jus dans sa bouche. Puis il mangerait assis, boirait du vin

rouge et... bonheur suprême, coucherait seul. Cette dernière

perspective le ravissait délicieusement: une chambre à soi, avec une

place pour dormir, s'allonger sans qu'on vous marche dessus, ne rien

voir, ne rien entendre, pouvoir être avec soi, comme dans la ballade,

mais couché. Il faut dire que le dortoir, la grange ou l'asile, c'est

bien à cela qu'on se fait le moins.

Il marchait, chiquant ces idées dans sa tête, sans remarquer qu'il

s'éloignait terriblement du marchand de vins et de l'hôtel garni qu'il

s'était fixé. Il ne s'apercevait pas non plus de la pluie qui avait

définitivement collé ses vêtements sur sa peau. Ses souliers

beuglaient et giclaient si régulièrement dans sa marche, que leur

chanson lui semblait naturelle comme le bruit d'une source ou le

battement d'un moteur. D'une porte d'usine où elles attendaient, deux

filles haut retroussées l'apostrophèrent:

- Il a de quoi barboter! dit l'une.

L'autre commenta:

- Mais non, Monsieur porte du tissu anglais.

Plutarque, dans un sourire, sans s'arrêter, salua; son geste dut être

un peu trop courtois puisque les femmes décontenancées ne trouvèrent

rien à ajouter.

Il retourna, avec le sens de l'orientation qu'ont les gens ayant

souvent marché sans but, dans la ville; sans savoir du tout où il

était, il prit à gauche une petite rue déserte et mal pavée. Le

trottoir défoncé brillait par places sous les becs de gaz tremblotants.

Des roues de voitures et des tonneaux qui sentaient l'acide étaient

rangés sur les côtés; une balayeuse municipale tendait ses bras vers la

lune. Plutarque parcourut de la même allure d'autres rues semblables;

il ne se pressait pas, car personne ne l'attendait et puis il ne

trouvait pas qu'il eut encore assez faim.

Histoires grises · 第 3 / 19 题