Cependant, à travers ces épreuves et ces désillusions, les jours
passaient; le printemps commençait à poindre, et l'époque de la majorité
de Gertrude se rapprochait. Dans les vergers du village, les pommiers et
les cerisiers en fleurs secouaient au vent d'avril leur neige parfumée;
à la lisière des bois les hêtres verdoyaient;--de l'herbe humide des
prés, de la jeune feuillée des clos ensoleillés, et des profondeurs
sonores de l'Argonne sortait une suave haleine de renouveau qui
ragaillardissait toutes choses.
Les esprits eux-mêmes subissaient cette salutaire influence du
printemps. Il y avait plus d'activité et plus de bonne humeur dans le
village, plus de bienveillance dans les coeurs et moins d'âpreté dans les
discours. Les rancunes s'étaient adoucies, les colères s'étaient
apaisées, et il s'était opéré une réaction en faveur de Gertrude.
L'estime dans laquelle le curé et le notaire continuaient à la tenir
avait d'abord agi sur les esprits les moins prévenus. Puis, la conduite
réservée de la jeune fille, sa bonté, jointe à une grande dignité de
manières, imposèrent peu à peu à ceux mêmes qui avaient crié le plus
fort. On lui savait gré du dévouement qu'elle montrait pour son enfant
adoptif.
--Dans tous les cas, s'il est à elle, disait-on, il faut lui rendre
cette justice qu'elle aime bien ce petiot, et qu'elle l'élève avec toute
sorte de soins et de tendresses.
Les Mauprié sentirent à leur tour le contrecoup de cette réaction: on
les plaignait moins fort et on écoutait moins patiemment leurs
doléances. La veuve s'en aperçut la première, et elle cessa ses sourdes
attaques contre sa nièce. Quant à Xavier, il était d'autant plus
malheureux qu'il se reprochait d'avoir été trop violent avec Gertrude,
et qu'il l'aimait toujours avec passion. Il avait d'abord essayé de
l'oublier, en se jetant dans les distractions chères à son frère
Gaspard; mais il avait bien vite reconnu qu'il n'était pas fait pour ce
genre de vie, et il était revenu à son atelier un moment abandonné. Il
n'avait plus de courage à rien. Ne se sentant ni assez de calme pour
reprendre son travail, ni assez de force pour quitter Lachalade, il
restait oisif, se desséchait de tristesse, et vaguait çà et là comme une
âme en peine.
Quelques jours avant le 15 mai, le notaire lui envoya, ainsi qu'à madame
de Mauprié, une lettre indiquant le jour et l'heure de l'ouverture du
testament, et les invitant à assister à cette formalité. Quand madame de
Mauprié eut fini de lire cette lettre, elle déposa ses lunettes et coula
un regard interrogatif du côté de Gaspard, qui fumait, les pieds sur les
chenets.
--C'est pour le 15, dit-elle, à midi... On se réunit à l'Abbatiale.
--Je n'y mettrai pas les pieds! s'écria Gaspard entre deux bouffées, et
si vous êtes sages, vous ferez comme moi.
--Je suis de l'avis de mon frère, ajouta Honorine. Si nous sommes
avantagés par le testament, on nous en préviendra, et si nous sommes
déshérités, nous n'aurons pas du moins à subir les grands airs de
mademoiselle Gertrude.
--D'ailleurs, fit Reine en rougissant, après la faute commise par notre
cousine, nous ne pouvons plus avoir de rapports avec elle.
--Certes, reprit la veuve en poussant un soupir, si je n'écoutais que
mes sentiments, je refuserais de me rencontrer avec cette malheureuse
fille; mais il s'agit de la dignité de la famille... Pour l'honneur du
nom et le respect de la mémoire de mon frère, il est convenable que
j'assiste à cette cérémonie... Seulement, j'y assisterai seule.
Gaspard n'objecta rien; mais la moue d'Honorine et de Reine sembla
indiquer qu'elles se repentaient déjà de s'être prononcées d'une façon
aussi prompte et aussi absolue.
La veille du 15 mai, Gaspard resta muet toute la soirée. Il avait l'air
absorbé, et il tourmentait sa barbe comme s'il eût voulu en faire sortir
l'idée qui le tracassait. Le lendemain, après le déjeuner, il annonça
très haut qu'il partait en forêt, et sortit en sifflant Phanor. Madame
de Mauprié alla faire un peu de toilette, et les deux soeurs restèrent
seules dans la salle. Honorine, penchée à la fenêtre, regardait Gaspard
s'éloigner.
--Hum! dit-elle à Reine, mon frère s'est fait bien beau pour courir les
bois!... Il a mis son feutre neuf, et ses bottes sont cirées.
L'aîné des Mauprié semblait en effet avoir mieux soigné sa tenue que de
coutume. Sa veste avait été brossée, et il avait peigné sa barbe. Quand
il fut dans la campagne, il fit un brusque crochet, et, tournant le dos
au bois, il prit doucement le chemin de l'Abbatiale.
--Il va être onze heures, murmura-t-il en regardant sa montre, elle doit
avoir déjeuné, et nous aurons une heure pour causer tranquillement.
Cinq minutes après, il sonnait à la porte de Gertrude et priait Pitois
de l'introduire. La jeune fille achevait de disposer le salon où devait
se faire la lecture du testament, et comme les grandes pièces de
l'Abbatiale étaient humides, elle venait d'allumer du feu, quand Pitois
annonça Gaspard. Elle tressaillit, rougit, et salua froidement.
--Cousine, dit celui-ci après avoir posé son feutre sur la cheminée et
fait signe à Phanor de se coucher à ses pieds, vous allez sans doute
trouver ma visite un peu matinale; mais je désirais arriver avant les
autres, afin de causer un moment à coeur ouvert.
--Je vous écoute, répondit Gertrude en lui montrant un fauteuil.
Gaspard s'assit, toussa, se tira la barbe, puis reprit d'un air
embarrassé:
--Cousine, j'ai d'abord à vous faire des excuses au sujet de certaines
paroles un peu vives qui ont pu m'échapper... Je suis parfois un peu...
brusque, je le reconnais, mais au fond je suis bon diable, et si j'ai la
tête près du bonnet, j'ai aussi le coeur sur la main.
Gertrude l'écoutait, et attendait d'un air impassible la conclusion de
son discours. En présence de cette attitude silencieuse, l'embarras du
farouche chasseur redoublait.
--Tenez, reprit-il tout à coup, je vais vous parler franchement et sans
barguigner, car je ne sais pas tourner de compliments, et je vais droit
au but. J'ignore ce que peut contenir le grimoire qu'on va nous lire
tout à l'heure, et je m'en soucie comme d'un fétu.... Aussi, avant qu'on
ne puisse dire que j'ai agi par intérêt, je viens vous faire
sérieusement une proposition.
Gertrude le regardait d'un air étonné. Gaspard se leva, et rajustant les
revers de sa veste:
--Cousine Gertrude, j'ai trente-neuf ans, j'ai bon pied, bon oeil, et je
ne suis pas trop dévasté, que vous en semble?
--Vous paraissez en effet très bien portant, répondit-elle en réprimant
à grand'peine une envie de rire; mais...
--Eh bien, cousine, sans tant de cérémonie, si vous me croyez assez bon
pour faire un mari, je me crois de mine et de force à vous rendre
heureuse, et je viens tout carrément vous demander votre main.
Elle eut d'abord un mouvement de stupeur; puis un léger sourire courut
sur ses lèvres. Enfin elle retrouva tout son sang-froid, et levant ses
grands yeux limpides vers Gaspard, qui attendait sa réponse en se
mordant les moustaches:
--Merci, mon cousin,... mais j'ai résolu de rester fille.
Gaspard haussa les épaules et sa figure prit un air de compassion.
--Vous avez là, dit-il sur un ton de condoléance, des scrupules et une
délicatesse qui vous honorent; mais si de sottes gens ont pu s'offusquer
de ce que votre position a... de singulier, soyez persuadée que tout le
monde ne partage pas ces faiblesses-là... Quant à moi, je suis prêt à
vous épouser, en dépit de cette ridicule histoire d'enfant..
A chaque mot qu'il prononçait, Gertrude devenait de plus en plus pâle. A
la fin, elle l'arrêta d'un geste énergique:
--Assez! s'écria-t-elle d'une voix vibrante; ne comprenez-vous pas que
vous m'insultez?
Gaspard, effrayé de l'expression de colère et de dégoût que prenaient
les traits de sa cousine, essayait de balbutier des excuses, lorsqu'il
fut brusquement interrompu par l'arrivée de madame de Mauprié.
A la vue de son fils aîné en tête-à-tête avec sa nièce, la veuve poussa
une exclamation, et un sourire ironique passa sur ses lèvres minces:
--Je te croyais au bois! dit-elle d'un ton sarcastique.
--J'ai changé d'avis, grommela Gaspard en reprenant sa place près de la
cheminée.
--Ma nièce, commença madame de Mauprié en s'approchant doucement de
Gertrude, au moment où des circonstances douloureuses et solennelles
réunissent la famille, je ne veux pas laisser place dans mon coeur à un
sentiment de rancune, et je viens vous prier de faire la paix... Je n'ai
jamais voulu prêter l'oreille aux mauvais propos, je tiens à vous
l'affirmer. Quelles que soient les dispositions du testament qu'on va
nous lire, croyez, Gertrude, que vous trouverez toujours en moi la même
affection, et que ma maison vous sera toujours ouverte.
--Merci, ma tante, répondit Gertrude. Je ne compte pas rester à
Lachalade. Dès que ma tâche ici sera remplie, je quitterai le pays...
Mais en quelque lieu que j'aille, je me souviendrai de vos bons offices
et de vos bonnes intentions.
Le petit notaire, qui entra au même moment, mit heureusement fin à cet
entretien embarrassant pour les deux parties. Ce jour-là, Pitois qui se
tenait cérémonieusement sur le palier, devait introduire encore plus
d'un visiteur, et il était dit que tous les membres de la famille de
Mauprié passeraient, bon gré mal gré, le seuil de l'Abbatiale.--Bien que
Xavier rejetât loin de lui l'idée de reparaître dans cette maison d'où
il était sorti avec le désespoir au coeur, il ne se sentait pas la force
de rester à son atelier, et vers onze heures il partit et se mit à errer
comme une âme en peine autour des murs de l'Abbatiale. Tout en marchant,
il songeait que Gertrude était là-bas dans cette chambre, dont il
apercevait les rideaux blancs soigneusement tirés, qu'ils étaient
séparés par une centaine de pas à peine, et que peut-être ils ne se
reverraient plus. «Pourtant, murmurait en lui une voix insinuante, tu as
là une bonne occasion de la voir une dernière fois, sans paraître
chercher une rencontre... Tu as le droit d'assister à cette réunion,
puisqu'on t'y a convoqué.»
Au moment où il écoutait les arguments de cette voix tentatrice, il se
trouva face à face avec ses deux soeurs qui n'avaient pu demeurer
cloîtrées au logis et qui rôdaient autour de l'Abbatiale en
s'encourageant mutuellement à braver un moment de fausse honte et à
entrer.
--Pourquoi ne serions-nous pas là comme les autres? disait Reine, le
bonhomme était si bizarre!... Qui sait? il a pu nous laisser au moins un
souvenir...
--Tu penses aux pendants d'émeraude! murmurait Honorine d'un air
désillusionné. Au même moment elle reconnut Xavier et, courant à lui:
--Tu vas à l'Abbatiale, toi? s'écria-t-elle.
Xavier surpris hésitait à répondre.
--Tant mieux! dit Reine, tu nous y accompagneras, nous avions peur
d'entrer seules...
En même temps elles prirent leur frère par le bras et l'entraînèrent. Le
jeune homme se disait qu'il était lâche, qu'il aurait dû résister, que
c'était une question de dignité, et en dépit de tout cela, il traversait
la cour, il montait les degrés de l'escalier, et Pitois ouvrait devant
les nouveaux arrivants la porte du salon... Le notaire, qui mettait ses
besicles et dépliait ses papiers, s'arrêta d'un air narquois, la veuve
grimaça un sourire de pitié; Gertrude rougit jusqu'au front, puis pâlit
brusquement:
--Ah! ah! grogna Gaspard, chambrée complète!
Reine et Honorine avaient fait une révérence et s'étaient assises près
de leur frère aîné; Xavier, pâle et embarrassé, se tint debout, à
demi-masqué par le grand fauteuil où s'était installée sa soeur cadette.
--Maintenant que tous les ayants droit sont réunis, dit le notaire, je
crois que nous pouvons commencer.
Il prit délicatement l'enveloppe cachetée, montra le cachet intact et le
brisa. Un silence solennel régnait dans le salon où Pitois s'était
glissé. Tous les yeux étaient fixés sur le notaire, et pour la première
fois depuis de longues années madame de Mauprié sentit battre son coeur
desséché et refroidi.
--Hum! murmura le notaire, le testament est long.
L'attention redoubla et Me Péchenart commença de sa voix la plus claire:
«Je soussigné Jean-Eustache Renaudin, malade de corps et sain d'esprit,
ayant l'intention de consigner au présent acte mes dernières volontés,
crois devoir préalablement donner quelques explications au sujet de ma
vie passée.
«Ma jeunesse n'a pas été exempte de fautes... J'en ai commis une surtout
dont je suis cruellement puni par les remords qui tourmentent ma
vieillesse. Pendant que j'étais à B..., j'ai eu une liaison avec une
ouvrière qui se nommait Rose et que j'ai abandonnée après l'avoir rendue
mère...»
En cet endroit madame de Mauprié joignit les mains et poussa un profond
soupir, tandis que Gaspard se récriait.
--Silence, fit le notaire et il reprit:
«L'enfant de Rose était une fille. Elle a grandi à son tour et je ne
l'ai pas connue; j'avais quitté le pays; plus tard j'ai su qu'elle était
mariée à B... et qu'elle n'était pas heureuse; c'est pourquoi j'ai
chargé ma nièce Gertrude de s'enquérir de toutes choses et de venir au
secours de cette femme...»
Le testateur entrait ensuite dans les détails de la mission confiée à sa
nièce, il racontait la naissance de l'enfant de Rose Finoël, la mort de
la mère et le dévouement de Gertrude. La plus vive émotion était peinte
sur tous les visages. Madame de Mauprié semblait atterrée, Gaspard
tordait sa moustache avec furie; Reine et Honorine, ouvrant de grands
yeux, chuchotaient en dévisageant Gertrude assise près du notaire.
Celle-ci, pâle et toute palpitante, était restée immobile, les yeux
baissés, pendant que Me Péchenart proclamait à haute voix sa
justification. Elle écoutait avec bonheur les dernières paroles du
vieillard, et tout bas elle bénissait la mémoire de M. Renaudin. Une
seule fois elle releva la tête et ses yeux contemplèrent rapidement
Xavier.--Debout et très pâle, le jeune homme serrait le dossier du
fauteuil de sa soeur dans ses mains crispées; il se mordait les lèvres
comme pour empêcher un sanglot d'éclater, et de grosses larmes roulaient
sur ses joues amaigries. Gertrude ne l'avait jamais vu pleurer. Cette
muette et matérielle manifestation de la douleur dans une nature aussi
concentrée, aussi peu expansive que celle de Xavier, remua violemment
les fibres les plus aimantes du coeur de Gertrude, et fit tomber sa
colère. Elle sentit les blessures de son orgueil se cicatriser comme par
miracle, et elle oublia sa rancune pour ne plus se souvenir que de
l'ancien et persistant amour.
Cependant Me Péchenart continuait sa lecture. Après avoir expliqué que
l'enfant de Rose Finoël avait été confié aux soins de la jeune fille et
mis en nourrice, le testament se terminait ainsi:
* * * * *
«J'ai la plus grande confiance dans ma nièce Gertrude, et j'ai eu la
preuve de son affection pour moi. Si son dévouement doit lui causer plus
tard quelque embarras, il est juste qu'elle ait au moins les moyens de
remplir sa mission et d'assurer l'avenir de l'enfant. Seule d'ailleurs
de toute me famille, elle possède les qualités nécessaires pour faire
bon emploi de la fortune que j'ai si péniblement acquise.--En
conséquence, j'institue pour ma légataire universelle
Marie-Antoinette-Gertrude de Mauprié. J'entends qu'à partir de sa
majorité elle ait la pleine et entière disposition de tous mes biens
meubles et immeubles, à charge par elle de servir une rente annuelle et
viagère de cinq cents francs à mes domestiques Fanchette et Pitois, et
de faire dire chaque année, dans l'église de Lachalade, une messe pour
le repos de mon âme.
«Lachalade, le 8 décembre 184...
«EUSTACHE RENAUDIN.»
* * * * *
Le notaire parcourut le salon d'un regard souriant et contempla, non
sans une certaine satisfaction, les mines allongées des Mauprié, puis il
remit galamment le testament entre les mains de Gertrude et la félicita
de tout son coeur.
--M. Renaudin, dit-il, a sagement et honnêtement agi en minutant de la
sorte son testament.
--Mon frère ne m'a pas nommée! s'écria madame de Mauprié avec
amertume... Il n'avait pas le respect de la famille... Cela se voit, du
reste, à la façon dont il s'est conduit avec ses bâtards...
--A quoi bon tant de paroles? reprit Gaspard en ricanant, il nous a
déshérités, voilà tout... Allons, ma mère, nous n'avons plus rien à
faire céans... Prenez mon bras, et partons! Ici, Phanor!
--Attendez un instant, ma tante! dit Gertrude à madame de Mauprié...
Puis se tournant vers le notaire et lui montrant le testament:
--Dites-moi, Me Péchenart, quels droits aurait eus l'orphelin qui m'est
confié, dans le cas où ce testament n'aurait pas existé?
--Aucun, répondit le notaire, car sa mère n'avait pas été reconnue... Si
M. Renaudin fût mort intestat, sa fortune aurait été partagée par moitié
entre vous et madame votre tante.
--Mais aujourd'hui ce testament équivaut à une reconnaissance?...
--C'est douteux, Mademoiselle... Du reste, même si Rose Finoël eût été
reconnue, son fils n'aurait droit qu'à la moitié de l'héritage. Le reste
reviendrait aux héritiers légitimes.
--C'est bien! dit Gertrude... Mon oncle a obéi à une injuste rancune en
déshéritant sa propre soeur; il le reconnaît lui-même sans doute là-haut;
je crois donc agir selon Dieu et selon la justice en anéantissant ce
testament...
Par un brusque mouvement elle déchira le papier timbré et en jeta les
morceaux dans la cheminée.
Gaspard lâcha un juron et madame de Mauprié poussa un cri de joie...
--C'est de la folie; s'écria le notaire stupéfait, et au risque de se
brûler, il plongea sa main dans l'âtre et en retira les chiffons
enflammés.
--L'animal! grommela Gaspard.
--Il n'y a plus que des lambeaux..., murmura la veuve.
--Les morceaux en sont bons, reprit le notaire en secouant les doigts et
en faisant la grimace... Mais sa mine s'allongea de nouveau lorsqu'il
parcourut les fragments noircis:
--Il en manque un, dit-il, et c'est l'essentiel! Tout ceci n'est relatif
qu'à l'histoire du marmot...
La veuve et Gaspard respirèrent.--Le notaire plia rageusement son
portefeuille.
--Vous avez fait là une imprudence, Mademoiselle, et vous vous en
mordrez les doigts... On ne badine pas avec un testament en forme, et
dans ce monde il faut voir les choses plus sérieusement.
--Ne vous fâchez pas, lui répondit Gertrude en riant, vous le savez, Me
Péchenart, nous autres verriers, nous avons une manière à nous de voir
les choses...
--Elle a raison, fit Gaspard, qui avait repris son assurance, nos poules
chantent un autre air que celles des bourgeois, et nous ne mettons pas,
comme on dit, nos oeufs dans les mêmes paniers...
--Oui, répliqua le notaire, les vôtres sont percés...
--Plus un mot, Me Péchenart! dit Gertrude avec fermeté, j'ai agi comme
eût fait mon père, et cela me suffit.
--Ma nièce, ajouta madame de Mauprié de sa voix la plus veloutée, vous
avez agi comme j'aurais fait moi-même, et vous êtes digne de la
famille... Quant à cet orphelin, croyez bien que nous ne souffrirons pas
qu'il reste à votre charge... Nous supporterons notre part des embarras
qu'il pourra vous causer.
Gertrude sourit:
--Ne vous inquiétez pas de cela, ma tante, cet enfant est une joie et
non un embarras... D'ailleurs, je sais quelqu'un qui m'aidera volontiers
à l'élever...
Elle alla droit vers Xavier qui était resté cloué derrière son fauteuil,
et lui tendant la main:
--Cousin Xavier, lui dit-elle d'une voix légèrement tremblante, ne vous
souvient-il plus de la promesse que nous nous sommes faite, à B..., et
ne voulez-vous plus de ma main?
Il releva la tête, et vit ses beaux yeux verts, pleins de pardon et de
tendresse; d'un bond il s'élança vers elle, la serra dans ses bras et
éclata en sanglots...
Alors vinrent les étonnements et les questions. Quand Gertrude eut
expliqué à sa tante que Xavier était son fiancé depuis près de deux ans,
il fallut subir les compliments de la veuve et les félicitations
hypocrites de Reine et d'Honorine.
--Tu sais, lui murmura Reine en l'embrassant, nous n'avons jamais cru un
mot des mauvais propos, et nous t'avons vertement défendue, va!
* * * * *
Enfin Xavier et Gertrude restèrent seuls. Ils s'enfuirent au jardin.
L'enclos, couronné de grands arbres et bordé de charmilles, était plein
de soleil, de bourdonnements d'insectes et de gazouillements de
fauvettes. Les poiriers et les cerisiers secouaient en l'air leur
blanche floraison, et des papillons couleur de soufre volaient au long
des plates-bandes parfumées de giroflées et de lilas. Dans la grande
allée, la nourrice promenait l'enfant de Rose Finoël en fredonnant une
chanson berceuse, et sa voix claire s'harmonisait avec les
épanouissements et les joies du mois de mai. L'enfant tendit les bras
vers Gertrude. Xavier le prit dans ses mains, le baisa et, le passant à
la jeune fille:
--Il sera à nous deux! dit-il en souriant...
* * * * *
Ils l'ont adopté tous deux en effet, mais il n'a pas été seul à remplir
de son bruit joyeux la maison des nouveaux mariés. D'autres enfants sont
venus ensuite, plus chers au jeune couple, sinon plus choyés. Xavier,
qui n'a pas voulu abandonner ses travaux de sculpture, a pu réaliser son
rêve, et un an après les noces, installer Gertrude dans un confortable
chalet bâti en face de l'atelier. On a laissé à madame de Mauprié la
maison de l'Abbatiale, dont la mine austère s'accorde mieux avec les
manières et les habitudes de la veuve. Gaspard s'est piqué d'honneur et
s'est remis au travail. Il a remonté la verrerie des Bas-Bruaux et marié
sa soeur Reine avec un jeune gentilhomme verrier qui est devenu son
associé. Quant à lui, il se trouve trop vieux pour tenter la grande
aventure du mariage, et il reste garçon. Lorsqu'on le pousse sur ce
chapitre, il se contente de siffler entre ses dents, et il ajoute
malicieusement, en regardant d'un air narquois sa soeur Honorine qui
tient son ménage:
--Que voulez-vous,... ma soeur et moi nous avons la vocation du célibat.
* * * * *
Avril-mai 1870.
* * * * *