I
L'Argonne étend ses masses boisées entre les plateaux du Verdunois et
les plaines crayeuses et monotones de la Champagne. Longue de quinze
lieues et faisant suite à la chaîne des Ardennes, cette forêt aux
terrains tourmentés, aux mornes clairières, aux gorges escarpées, a un
caractère de sauvage grandeur. Peu de routes la traversent. A
l'exception d'une ancienne voie romaine qu'on nomme la
_Haute-Chevauchée_, on n'y rencontre guère que sentiers abrupts, à demi
cachés sous les fougères, et conduisant à quelque scierie installée au
bord de l'eau ou à quelque village enfoui en plein bois. Au fond de ces
gorges et sur ces clairières vit une population à part: sabotiers
nomades, braconniers intrépides, charbonniers maigres et songeurs,
verriers pauvres comme Job et fiers comme le Cid;--tous gens hardis,
amoureux de liberté et de franches lippées, buvant sec, parlant haut,
ayant les jarrets solides, la poigne lourde et le coup d'oeil juste. Au
milieu des vulgarités des pays _à blé_, l'Argonne profonde, solitaire et
mystérieuse, s'élève comme une verdoyante forteresse où se sont réfugiés
les types romanesques et curieux d'un autre âge. L'automne imprègne ses
futaies brumeuses d'une tristesse pénétrante; en hiver, la voix
grondante des eaux grossies par la fonte des neiges semble un écho des
héroïques combats de 92 dont ses défilés ont été le théâtre; mais quand
vient le printemps, toutes ces lignes sévères s'adoucissent, toute cette
rudesse s'amollit; les hêtres bourgeonnent, les pentes sablonneuses
refleurissent, les sources chantent au lieu de gronder, et l'Argonne,
sans cesser d'être sauvage, devient plus fraîche et plus hospitalière.
Par une des dernières soirées du mois de mars, et sans doute pour mieux
jouir de cette joyeuse transformation de la forêt, une jeune femme était
venue s'asseoir au bas d'un ravin qui débouche brusquement en face de la
petite ville de Saint-Gengoult. Le ravin est connu dans le pays sous le
nom du _Ru des-Sept-Fontaines_, et la source qui l'arrose est douée de
vertus miraculeuses; elle guérit les peines d'amour et coupe les fièvres
intermittentes. La jeune femme lisait au pied des grands hêtres qui
abritent la fontaine. Elle était petite, pâle et brune, et paraissait
avoir vingt ans.
Une mante de couleur sombre enveloppait sa taille et retombait à longs
plis sur sa robe; un voile de dentelle noire, noué en _fanchon_ et
encadrant délicatement l'ovale de son visage, complétait cette simple et
sobre toilette. Son teint mat, ses lèvres d'un rouge vif,--la supérieure
surmontée d'un petit signe brun,--ses grands yeux verts, profonds et
humides, donnaient à sa figure un charme saisissant. Un front large et
de noirs sourcils corrigeaient par leurs lignes fermes et sévères
l'expression passionnée de la bouche et du regard. L'ensemble avait un
caractère de vivacité et de retenue, de tristesse et de fierté, qu'on
oubliait difficilement.
A l'entrée du ravin, les hêtres, en écartant leurs branches, laissaient
voir un paysage aux longues perspectives, et, de la place où se tenait
la jeune femme, on pouvait apercevoir la petite ville de Saint-Gengoult
étendue sur le flanc d'une colline. Les maisons descendaient en
amphithéâtre jusqu'au bord de l'Aire; çà et là, des jardins en terrasse
coupaient la monotonie des façades, et quelques sapins aux formes
élancées tranchaient sur la couleur foncée des vieux murs. Au sommet du
coteau, des toitures aiguës et les ruines grises d'une vieille tour se
profilaient doucement sur le fond bleuâtre des collines fuyantes, à
l'extrémité desquelles le bourg de Montfaucon se dressait sur sa
montagne dénudée.--L'inconnue avait fermé son livre et contemplait le
paysage noyé dans les vapeurs du soir, sans se douter qu'elle était
elle-même l'objet de la curiosité d'un nouvel arrivant. Un jeune homme
de vingt-quatre ans à peine, svelte, leste et bien tourné, vêtu en
chasseur et le fusil au dos, s'était arrêté à la crête du ravin, et à
demi caché dans les houx, paraissait étudier avec intérêt les traits de
la dame à la voilette noire. Pour la voir plus distinctement, il écarta
quelques branches et s'approcha. Les feuilles sèches craquèrent sous ses
pieds, et la jeune femme, tournant tout à coup la tête, s'aperçut
qu'elle n'était plus seule. Alors elle se leva, prit son livre, et
lentement, sans affecter de précipiter sa marche, elle s'éloigna dans la
direction de Saint-Gengoult.
Le chasseur, debout sur la crête du ravin, suivit des yeux l'inconnue
jusqu'à la sortie du bois. Elle passa près d'une vieille femme occupée à
couper de la bruyère, lui parla un moment et disparut derrière les
arbres. Le jeune homme paraissait piqué et intrigué à la fois par cette
retraite rapide. Il descendit et courut à la cueilleuse de bruyères...
Celle-ci tressauta, tout effarée, et reconnaissant le chasseur:--Bon
Dieu! dit-elle, monsieur La Faucherie, vous m'avez fait peur; j'ai cru
que c'était le garde!--Il la questionna sur la personne qui venait de
passer et apprit qu'elle habitait Saint-Gengoult, et qu'elle se nommait
madame Véronique... La vieille n'en savait pas davantage, et Gérard La
Faucherie la quitta pour prendre à son tour la route de Saint-Gengoult.
Il marchait d'un bon pas, cherchant à distinguer l'inconnue à travers
les premières brumes du crépuscule. Quand il put l'apercevoir de
nouveau, elle commençait à gravir l'une des rues escarpées de la petite
ville. Ils arrivèrent ainsi à la _place Verte_.--L'endroit est bien
nommé, car le quartier est solitaire et l'herbe pousse si drue autour
des pavés, que la place a l'air d'une pelouse.--La jeune femme s'engagea
sous une double rangée de tilleuls rabougris, bordant la ligne
mélancolique des façades noircies par les vents pluvieux, puis elle
reparut près d'une vieille maison à toit d'ardoise, et Gérard reconnut
le logis d'un riche marchand de bois appelé M. Obligitte. Au bruit que
fit le marteau, la porte massive s'entrebâilla, puis se ferma de nouveau
avec un sourd murmure... L'apparition s'était évanouie. Le chasseur
passa deux fois devant la maison, mais il ne put rien apercevoir; tout
était hermétiquement clos. Il n'osa pas stationner plus longtemps sur
cette place où sa présence ne pouvait manquer de faire jaser, et prenant
une rue détournée, il regagna la campagne.
Gérard La Faucherie demeurait au Doyenné, à une lieue de la ville, et il
faisait nuit quand il entra dans l'avenue de sapins qui précédait sa
maison. Il trouva sa mère qui l'attendait impatiemment.--Comme tu
reviens tard! dit madame La Faucherie en l'embrassant, j'étais déjà
inquiète et je n'ai pas voulu dîner sans toi...
Madame La Faucherie était veuve, et Gérard était son unique enfant. Elle
l'avait eu dix ans seulement avant la mort du commandant La Faucherie.
Elle l'aimait d'une tendresse passionnée, exclusive, et n'avait jamais
voulu se séparer de lui. Quand son fils était arrivé à l'âge où
commencent d'ordinaire les études classiques, elle n'avait pu se décider
à l'enfermer dans un collège, et faisant choix d'un précepteur instruit
et expérimenté, elle s'était enfuie avec son trésor au Doyenné.--C'est
là, à deux pas des bois de l'Argonne, en face d'une nature silencieuse
et austère, que l'âme de Gérard s'était ouverte aux émotions de la
première jeunesse.--Madame La Faucherie avait voulu faire de lui un
homme, mais un homme au gré de son imagination maternelle: généreux sans
faiblesse, viril sans grossièreté. Pour mettre Gérard en garde contre
les plaisirs faciles, elle avait imprégné son coeur de toutes les
délicatesses qui sont le privilège des natures féminines. Pour fixer son
esprit, elle lui avait inspiré le goût des lectures sérieuses; pour
occuper son corps, elle lui avait fait suivre tous les exercices qui
donnent la santé, la souplesse et la vigueur. Ainsi, sous l'influence de
cet amour fervent, Gérard avait grandi robuste, enthousiaste et fier. Il
avait dans le caractère quelque chose de cette verdoyante forêt
d'Argonne où il vivait, je ne sais quoi de rêveur et de romanesque, avec
une saveur d'âpreté sauvage.--Quand sonna la vingt et unième année, sa
mère put déjà se féliciter des résultats de son plan d'éducation. Elle
était fière de son fils; elle rêvait maintenant pour lui une jeune fille
digne d'être appelée sa femme, qui s'éprendrait de Gérard et lui
donnerait toutes les joies de la vie d'intérieur,--et en songe parfois
elle se voyait, heureuse aïeule, au milieu d'un beau groupe de
petits-enfants.
Cependant la jeunesse, faisant explosion au milieu de cette éducation un
peu exceptionnelle, avait amené à sa suite de sourdes et vagues
agitations: langueurs fiévreuses, paresseuses rêveries, tristesses
inexpliquées... L'image de l'_éternel féminin_ commençait à occuper la
pensée de Gérard et à l'agiter. Le fantôme de l'amour le poursuivait
dans ses lectures, dans ses courses de chasseur, dans ses rêves de la
nuit; son imagination, sans cesse entraînée de ce côté, lui forgeait
d'idéales amoureuses. Il souhaitait sérieusement la subite apparition de
quelque mystérieuse jeune fille, exilée au fond des bois, comme la
Rosalinde de Shakspeare, et souvent il se disait en suivant un sentier
perdu: «Vais-je la voir paraître au détour du chemin?» Quelquefois, par
de tièdes matinées de printemps, Gérard, fatigué du silence du Doyenné,
s'enfuyait vers Saint-Gengoult. Dans les rues solitaires, le son d'un
piano touché par quelque main de femme arrivait jusqu'à lui, ou bien une
porte s'ouvrait, et une jeune fille, accompagnée de sa mère, un livre de
messe à la main, glissait le long des murs fleuris de giroflée, et
allait assister à quelque messe matinale. Gérard la suivait des yeux
jusqu'au moment où elle disparaissait dans l'obscurité du portail
cintré. Alors il quittait rapidement la ville, et poussé d'un besoin de
mouvement, il faisait de longues marches dans la forêt. Il traversait
avec une activité ardente les sombres tranchées de vieux chênes et les
clairières pleines de soleil, puis il se laissait tomber, las et
inquiet, sur la jeune herbe des talus; il appelait mentalement
l'amoureuse inconnue, et parfois, arrachant à pleines mains les feuilles
nouvelles, il les portait à ses lèvres, aspirait avec passion leur verte
senteur et les couvrait de baisers... Quand il rentrait au Doyenné, le
soir, sa mère, qui l'avait vu partir languissant et ennuyé, lui trouvait
le teint animé, les yeux brillants et la parole vibrante:--Qu'as-tu,
Gérard? disait-elle.--Le printemps m'a grisé, répondait-il en
rougissant.--Et madame La Faucherie fixait sur son fils ses beaux yeux
bleus pleins d'inquiétude maternelle. Sa calme figure, jeune et fraîche
encore sous ses boucles grises, prenait une expression pensive. Elle
sentait que l'heure de la crise était proche et elle soupirait.
Deux années s'étaient ainsi écoulées, et les inquiétudes de madame La
Faucherie s'étaient accrues à mesure que redoublait la fièvre de
jeunesse dont son fils était tourmenté.--Il faut le marier, se
disait-elle,--et elle avait déjà confié ses préoccupations à un vieux
voisin de campagne, M. de Vendières. Le vieillard avait souri, puis ils
avaient ensemble passé en revue les beaux _partis_ des environs. Au
milieu de trois ou quatre demoiselles à marier, M. de Vendières nomma la
fille d'un riche marchand de bois, de Saint-Gengoult, Adeline
Obligitte.--C'est une jolie personne, ajouta-t-il, seize ans, élevée au
Sacré-Coeur, une fortune solide... Nous sommes un peu parents et je
pourrais vous servir... Songez-y.--Madame La Faucherie avait promis d'y
songer, et ses préoccupations avaient recommencé, compliquées
d'hésitations et d'enquêtes matrimoniales, car elle était difficile et
aurait voulu trouver une merveille pour son fils...
Les choses en étaient là, quand, le soir où commence ce récit, Gérard,
qui était resté longtemps silencieux, après souper, dit tout à coup à sa
mère:--Connaissez-vous la famille Obligitte, à Saint-Gengoult?...--A
cette question, madame La Faucherie releva la tête, et sa figure
s'éclaira d'un sourire. Elle répondit qu'elle avait été élevée au
couvent avec madame Obligitte, mais que plus tard elle l'avait perdue de
vue; puis elle ajouta;--Aurais-tu rencontré mademoiselle Obligitte? On
la dit fort jolie...
Gérard rougit légèrement et se borna à parler du logis Obligitte, dont
la physionomie silencieuse l'avait frappé. Il se sentait embarrassé, et
je ne sais quelle timidité l'empêcha de conter sa rencontre avec
l'inconnue du _Ru des Sept-Fontaines_. La conversation tomba de nouveau
un moment. Madame La Faucherie était restée pensive.
--Dis-moi, Gérard, reprit-elle enfin, as-tu quelquefois songé à te
marier?
Cette fois, le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles et fit une réponse
évasive.--Eh bien, mon cher enfant, continua sa mère, si tu veux me
faire plaisir, tu y songeras sérieusement, et nous en reparlerons; il me
tarde de devenir grand'mère.
Il sourit et elle n'ajouta rien de plus, mais quand son fils eut regagné
sa chambre, elle resta longtemps encore près du feu demi-éteint,
immobile et plongée dans une profonde méditation. Cette allusion de
Gérard à la famille Obligitte rappelait à madame La Faucherie sa
conversation avec M. de Vendières et les indications données par son
voisin de campagne. Cette singulière coïncidence la frappa et ramena
plus fortement encore son esprit vers sa préoccupation dominante. Elle
avait toujours rêvé de choisir elle-même la jeune fille digne de
comprendre et d'aimer Gérard, de frayer elle-même le chemin où les deux
jeunes gens pourraient se rencontrer, d'y amener en secret cette fiancée
élue entre toutes, charmante entre toutes, et de dire à son fils:--Voici
le bonheur, prends-le de ma main. Après avoir consacré à Gérard les
belles années de sa seconde jeunesse, et reporté sur la tête de l'unique
enfant toutes les tendresses de son coeur, elle voulait faire plus
encore, et lui donner le bonheur dans l'amour d'une autre.--Elle voulait
trop, car l'amour est un oiseau capricieux qui ne chante qu'à son heure,
et ne fait son nid que sur un arbre de son choix.--Elle l'avait su jadis
et elle aurait dû s'en souvenir, mais les préoccupations un peu
exclusives de la mère avaient effacé les souvenirs de la jeune fille. A
cinquante ans, on oublie qu'on voulait aimer et choisir soi-même, quand
on en avait vingt. En dépit de sa belle âme, madame La Faucherie était
devenue positive; elle plaçait maintenant assez volontiers l'idéal du
bonheur dans ce qu'on appelle un _beau mariage_. De nos jours, cette
chimère du mariage riche, où l'amour figure à peine comme accessoire,
est le rêve de presque toutes les mères, et cette ardente préoccupation
est en train de tarir dans la bourgeoisie française la sève généreuse
qui fit sa force et sa grandeur en 1789.--Madame La Faucherie elle-même
avait subi l'influence de son temps; elle s'était vouée à la recherche
d'un beau parti, et en ce moment il lui semblait voir, comme dans le
lointain d'une longue avenue, l'idéal tant poursuivi se dresser enfin au
seuil de la maison Obligitte.
Elle était allée aux renseignements, et elle était revenue satisfaite.
La famille était bien posée et la fortune bien assise. Les Obligitte ne
dépensaient pas leur revenu; ils vivaient honorablement, mais d'une
façon très retirée dans leur maison de la place Verte, avec leur fille
Adeline et une nièce, nommée Véronique. Cette nièce un peu mystérieuse
inquiétait seule madame La Faucherie. Elle n'habitait Saint-Gengoult que
depuis un an, et sa brusque installation dans la maison de son oncle
avait vivement excité la curiosité de la petite ville, sans la
contenter. Personne ne savait rien de précis sur son compte, et la
famille Obligitte gardait sur ce point la plus absolue réserve. Les
curieux en avaient été pour leurs frais. Tout ce qu'on avait pu
apprendre se réduisait à ceci: Véronique était la propre nièce de M.
Obligitte; elle avait habité l'Alsace, s'y était mariée assez mal et
était devenue veuve au bout d'un an. Du reste, depuis son arrivée à
Saint-Gengoult, son attitude fière et réservée, ses goûts sérieux et sa
charité pour les pauvres, qu'elle allait visiter et soigner, avaient
arrêté les commentaires et imposé silence aux questionneurs
indiscrets.--Après tout, pensait madame La Faucherie, je n'ai pas à
m'occuper de la nièce; l'important est que la jeune fille aime Gérard et
lui convienne.--Quand elle sortit de sa méditation, elle n'hésitait
plus; le mariage de Gérard avec Adeline lui apparaissait comme le plus
réel bonheur qu'une mère pût souhaiter à son fils, et elle était décidée
à faire de sérieux efforts pour arriver à une heureuse conclusion.
Les femmes sont merveilleusement organisées pour cette diplomatie
matrimoniale. En huit jours, madame La Faucherie, par l'entremise de M.
de Vendières, fit sonder les intentions des parents d'Adeline, et se
ménagea une entrevue avec madame Obligitte. Le dimanche suivant, la mère
de Gérard alla à Saint-Gengoult, et s'arrangea de façon à voir sortir de
la messe Adeline Obligitte qu'elle trouva fraîche et jolie à souhait; le
même jour, pendant les vêpres, elle monta jusqu'à la place Verte, mais
madame Obligitte était absente et madame La Faucherie se borna à laisser
sa carte.
Toutes ces démarches se faisaient à l'insu de Gérard. Madame La
Faucherie préférait ne pas l'initier à ces petites manoeuvres
préparatoires. Elle craignait de faire naître des répugnances et des
hésitations qui l'eussent embarrassée. D'ailleurs, elle désirait, avant
de s'engager définitivement, que son fils vît mademoiselle Obligitte et
se prononçât lui-même.
La visite de madame La Faucherie fut l'objet d'un long commentaire, le
même soir, dans la maison de la place Verte. Dès qu'Adeline se fut
retirée dans sa chambre, madame Obligitte, restée seule avec son mari et
sa nièce, prit la carte de son amie d'enfance, et réveillant M.
Obligitte qui commençait à sommeiller, lui demanda son avis sur cette
démarche significative et sur la conduite qu'il fallait tenir. La figure
de M. Obligitte s'épanouit. Il trouvait la démarche très flatteuse, et
penchait pour qu'on y répondît favorablement.--Qu'en pensez-vous,
Véronique? dit-il en se tournant vers sa nièce.
Cette dernière lisait près de la lampe et n'avait rien entendu. Il
fallut la mettre au courant.--Adeline sait-elle ce qui se passé? demanda
la jeune femme en relevant sa tête pâle.
--Certainement non! s'écria madame Obligitte.
--Ne craignez-vous pas, poursuivit Véronique, que votre réponse ne soit
considérée par madame La Faucherie comme un engagement?
--Qu'importe? répondit l'oncle Obligitte, M. Gérard nous convient.
--Convient-il également à ma cousine? répliqua Véronique; puisqu'il
s'agit de son avenir, je pense qu'elle doit être consultée la première.
Madame Obligitte se récria.--Ces choses-là se traitaient toujours entre
les parents; eux seuls étaient bons juges en si grave matière. Adeline,
d'ailleurs, avait été élevée dans des principes d'obéissance chrétienne,
et accepterait avec reconnaissance le mari choisi par sa mère.
--Et saura-t-elle aussi accepter la souffrance, si elle s'aperçoit plus
tard qu'elle n'aime pas son mari?
--Ma chère Véronique, dit M. Obligitte qui était un petit homme rond et
positif, l'essentiel est que toutes les convenances se trouvent
réunies... Le mariage n'est pas un roman.
--Est-ce un marché?
--Non, sans doute, répondit-il... Mais M. La Faucherie est un charmant
garçon... Il ne peut déplaire à Adeline, et c'est là l'important...
L'amour vient ensuite.
--Et s'il ne vient jamais, dit Véronique avec vivacité, si vous liez
deux êtres qui se font mutuellement souffrir et ne peuvent plus se
quitter?
--Quelle imagination, dit madame Obligitte et comme vous voyez les
choses en noir!... M. Gérard est trop bien élevé pour faire un mauvais
mari, et je répondrais de lui... D'ailleurs, ma pauvre enfant,--et elle
poussa un long soupir--nous devons tous porter patiemment nos croix, le
bonheur parfait n'est pas de ce monde, et le mariage amène avec lui de
petites misères qu'il faut savoir subir avec résignation.
Véronique secoua la tête. Il y eut un moment de silence.--Voyons, reprit
M. Obligitte, nous nous éloignons de la question... Il s'agit de
répondre à la démarche de madame La Faucherie!
--J'irai demain au Doyenné, dit la tante, et j'inviterai les La
Faucherie pour la soirée de dimanche.