La nouvelle se répandit à petit bruit dans le village, comme une pluie
qui filtre à travers la feuillée épaisse du bois. Ce ne furent d'abord
que des chuchotements épars, semblables aux gouttes d'eau roulant de
feuille en feuille, puis les rumeurs grossirent en passant d'une rue à
l'autre, et bientôt une tumultueuse averse de commérages ruissela de
tous côtés. La famille de Gertrude fut instruite l'une des premières, et
l'une des premières aussi fit éclater son indignation.
--Oh! oh! dit Gaspard après avoir lancé un juron formidable, on apprend
du nouveau tous les jours!.. Où cela s'arrêtera-t-il, bonté divine?...
--C'est une abomination! s'écria Honorine.
--Pour l'honneur de la famille, ajouta sévèrement madame de Mauprié, il
faut que ce scandale soit éclairci au plus vite... Dès demain, Honorine,
tu te rendras à B..., près de ces modistes, chez lesquelles Gertrude a
travaillé...
Le surlendemain matin, Honorine arrivait au magasin des demoiselles
Pêche. Elle y fut reçue par la grande Héloïse qui saisit avidement
l'occasion de raconter tout ce qu'elle soupçonnait; de sorte que la soeur
de Reine revint à Lachalade complètement édifiée sur ce qu'elle nommait
déjà la _faute_ de sa malheureuse parente. Lorsqu'au repas du soir, en
rougissant vertueusement, elle fit connaître le résultat de son enquête,
la veuve poussa de longs gémissements. Elle se fût volontiers couvert la
tête d'un sac, comme les Juifs de l'ancien Testament.
--Quelle honte! s'écria-t-elle en marchant avec vivacité à travers la
salle, et qui se serait attendu à une pareille affliction?
--Moi, rien ne m'étonne plus! grommela Gaspard.
Reine ne disait rien, mais intérieurement elle regrettait fort l'absence
de Xavier. Elle songeait à la figure que ferait son frère en apprenant
cet esclandre, et se promettait d'être la première à l'en informer à son
retour. En attendant, bien que la veuve eût recommandé avec affectation
de jeter un voile sur ce désastre de famille, elle ne laissait échapper
aucune occasion de répandre les nouvelles rapportées de B... par
Honorine. Madame de Mauprié, du reste, y aidait elle-même. Elle se
gardait de dire la chose ouvertement, mais lorsqu'on lui parlait de
Gertrude, elle avait une mine si mélancolique, elle poussait de tels
hélas! et se servait de si perfides insinuations, que la culpabilité de
sa nièce n'en devenait que plus évidente pour l'auditoire.
Bientôt le village entier ne douta plus de la faute de Gertrude.
Celle-ci, confinée dans sa solitude de l'Abbatiale, ignorait tout ce
bruit. Très occupée de l'installation de l'enfant, elle avait à peine
mis les pieds dehors depuis huit jours. L'orphelin était arrivé nu comme
un ver, et il avait tout d'abord fallu s'occuper d'un trousseau. Grâce à
la fille du vannier, Gertrude avait mené cette tâche à bonne fin.
Maintenant le marmot avait le nécessaire; il était chaudement
emmailloté, tendrement choyé par ceux qui l'entouraient, aussi sa figure
s'était épanouie; il ne pleurait presque plus, gazouillait comme un
jeune merle et se prélassait comme un petit roi dans sa bercelonnette.
Sa voix argentine, ses mignonnes façons d'enfant réjouissaient Gertrude
et l'empêchaient de penser trop souvent à la confidence embarrassante
qu'il faudrait faire à Xavier. Elle tremblait que cette aventure ne lui
fût contée par une autre personne, et qu'il n'arrivât à l'Abbatiale déjà
prévenu. Elle ne doutait pas un moment qu'il n'acceptât ses sincères
explications, mais elle était si fière qu'elle aurait voulu être
devinée, sans avoir à s'expliquer. La seule pensée du premier étonnement
de Xavier était déjà pénible pour elle, et la seule idée d'un soupçon
pouvant traverser le cerveau du bien-aimé, même avec la rapidité de
l'éclair, suffisait pour la mettre hors d'elle-même. Elle regrettait
maintenant de ne pas lui avoir tout dit lors de sa visite à l'atelier,
et elle attendait son retour avec une impatience fiévreuse.
Sachant qu'il devait rentrer le samedi dans la nuit, elle comptait le
voir dès le dimanche matin; aussi les cloches de Lachalade n'avaient pas
sonné la première messe que sa toilette était déjà faite. L'enfant
sommeillait encore dans sa bercelonnette masquée par un grand rideau, et
Gertrude achevait de mettre la chambre en ordre, lorsqu'elle entendit
tout à coup le bruit d'un pas rapide dans l'escalier... Son coeur battait
avec violence. On frappa brusquement à la porte, et, avant qu'elle eût
pris le temps de répondre, Xavier s'élança dans la chambre. Il était si
pâle et paraissait si agité, que Gertrude poussa un cri de surprise.
--Qu'est-il arrivé? demanda-t-elle avec inquiétude.
--Avant tout, dit Xavier d'une voix assourdie par l'émotion,
réponds-moi... Est-il vrai que tu caches ici un enfant?
Gertrude tressaillit, et regardant son cousin fixement:
--Je ne le cache pas... Le voici!
Elle souleva le rideau et montra l'enfant endormi. Xavier détourna la
tête, et faisant un geste de colère:
--Assez! murmura-t-il, cela me suffit.
Puis il marcha dans la chambre, les lèvres serrées. Le regard attristé
de Gertrude ne le quittait pas.
--Au moins, reprit-il avec une amère et subite violence, que ne
parliez-vous plus tôt? A quoi bon vous jouer de ma tendresse et
mentir?...
--Moi, j'ai menti! s'écria la jeune fille indignée.
--Cet enfant n'est-il pas le vôtre?...
Gertrude pâlit d'abord extrêmement, puis une vive rougeur lui remonta au
front, toute sa fierté se révolta.
--Vous l'avez cru... et vous osez me le dire!
--Je ne suis pas le seul... Les demoiselles Pêche, ma mère et tout le
village vous accusent.
--Vous l'avez cru? répéta-t-elle atterrée.
--Ah! je voudrais ne pas le croire! D'où sort cet enfant?...
Expliquez-vous; j'ai le droit de savoir la vérité... Je l'exige!
--Vous exigez maintenant!...
Elle sourit amèrement, puis faisant un effort pour se contenir, elle
ajouta:
--Je n'ai rien à vous dire.
--Quoi, vous refusez de répondre aux accusations répandues contre vous?
--Je les méprise.
--Mais votre famille... mais moi!... nous méprisez-vous aussi?
--Je n'ai qu'une réponse à vous faire, répliqua-t-elle avec fierté,
c'est que je ne suis pas la mère de cet enfant.
--Mais enfin vous savez d'où il vient? Vous pouvez prouver votre
innocence?...
Elle se tenait debout, les bras croisés, les lèvres serrées. Ses yeux
étincelaient, ses narines étaient agitées par un léger tremblement et on
devinait les souffrances de son coeur aux mouvements de son corsage... La
douleur qu'elle éprouvait était inexprimable: c'était un mélange de
honte, de tristesse et d'indignation. Il lui semblait qu'un affreux
déchirement venait de se faire en elle, qu'un abîme venait de se creuser
sous ses pieds, et que son amour y avait roulé... Tout à coup ses
regards sombres se relevèrent et rencontrèrent les regards soupçonneux
de Xavier, le sang lui remonta au front et elle eut un nouvel accès
d'emportement.
--Vous me demandez des preuves quand je vous donne ma parole?... Vous
vous oubliez, mon cousin!
--Je vous en supplie, Gertrude, répondez-moi!
Elle frappa du pied avec colère:
--Laissez-moi... Je n'ai rien de plus à vous dire!
--Gertrude, reprit-il, avant que je repasse le seuil de cette porte,
songez aux conséquences du silence que vous vous obstinez à garder... Je
voudrais au prix de mon sang avoir une certitude et pouvoir confondre
les mauvaises langues... Mais pour cela, il faut des preuves... Ne
comprenez-vous pas que vos refus, au lieu de détruire mes doutes, les
enfoncent plus douloureusement dans mon coeur?... Je vous en conjure au
nom de notre amour, au nom de votre père, répondez-moi afin que je
puisse vous défendre!...
--Chacune de vos paroles est une nouvelle offense, répondit-elle, nous
ne pouvons pas nous comprendre... Adieu!
--Vous l'avez voulu! murmura Xavier profondément blessé, eh bien!
soit!... Adieu pour toujours!
Il s'élança dehors et bientôt elle entendit son pas s'éloigner et
s'affaiblir. Alors la douleur de Gertrude, violemment contenue par son
orgueilleuse volonté, put faire explosion. Elle tomba à genoux, sa
poitrine se dégonfla, les larmes qui l'étouffaient commencèrent à
jaillir, et bientôt ses joues furent inondées. Elle se disait que tout
était fini... Dans les jours ternes et tristes de sa jeunesse, le seul
coin de ciel bleu, le seul rayon de soleil était l'amour de Xavier, et
voilà que les nuages s'épaississaient et que le coin d'azur
disparaissait pour toujours. Un vent mortel venait de souffler sur ses
rêves; l'avenir ne lui apparaissait plus que comme une plaine nue,
désolée et glaciale, et elle avait froid au coeur. Le souvenir cuisant de
ce qui venait de se passer faisait frémir tout son corps. Elle se
reprochait par moments d'avoir été trop emportée et trop fière; elle
aurait voulu courir après Xavier, mettre ses mains dans les siennes,
appuyer son front à son épaule, et tout lui conter doucement,
humblement... Puis tout d'un coup, l'air accusateur, les paroles brèves
de son cousin lui revenaient à la mémoire, et son orgueil se réveillait.
--J'ai fait ce que je devais, se disait-elle; s'il a pu me soupçonner un
instant, c'est qu'il ne m'estimait pas assez. Si son amour avait été
violent comme le mien, aurait-il pu croire à de simples apparences? Il
aurait dû tout nier d'abord et me défendre. Il aurait dû accourir vers
moi comme un consolateur, et non comme un juge plein de défiance. C'est
ce que j'aurais fait moi, si on l'eût calomnié... Je l'aurais soutenu
contre les accusations du monde entier... Lui, au contraire, n'a pas
même cru à mes affirmations. Il s'est montré plus sensible aux calomnies
de mes ennemis qu'à mes protestations énergiques... Non, il ne m'aime
pas, il ne m'a jamais aimée!
De nouvelles larmes plus amères ruisselèrent le long de ses joues, et
elle tomba dans un profond désespoir. Elle ne fut tirée des
préoccupations de sa douleur que par les cris du marmot qui demandait sa
nourrice. Elle courut à lui, le prit dans ses bras et le couvrit de
caresses et de larmes.
--Pauvret! lui disait-elle, tu es la cause innocente de mes chagrins,
mais je ne t'en veux pas... La promesse que j'ai faite à ton grand-père
et à ta mère est le seul lien qui me rattache à la vie... Va, je ne
t'abandonnerai pas... Tu seras ma seule consolation!
Xavier, pendant ce temps, rentrait chez lui dans un état à faire pitié.
Il était à la fois irrité et désespéré. En franchissant le seuil de
l'atelier, il vit les vases de faïence encore garnis des branches de
houx dont il les avait parés pour fêter Gertrude. Il arracha les rameaux
verts et les foula aux pieds; puis il jeta un marteau tout au travers du
panneau qu'il était en train de sculpter.
--Plus de travail! murmurait-il, plus de rêves, plus rien!
Et, ne pouvant plus supporter la vue de l'atelier qui lui rappelait tout
ce qu'il voulait oublier, il s'enfuit dans les bois.
Il allait comme un fou, cherchant à ne plus penser, ou du moins à
secouer et à confondre ses pensées par l'agitation d'une course
fiévreuse. Il plongeait au plus épais du fourré; les branches mortes
craquaient sous ses pieds; il brisait les ronces tendues d'arbre en
arbre, il heurtait le tronc des bouleaux endormis dans la brume et se
déchirait les mains aux buissons de houx. Rien ne ralentissait sa
marche, il aurait voulu ne s'arrêter jamais. Le taillis fit place à la
futaie; les grands hêtres dressèrent autour de lui leurs longues files
de piliers gris et silencieux; leurs ramures, décharnées par le vent du
nord, s'étendirent comme une voûte au-dessus de sa tête. Il s'enfonça
dans cette ombre, espérant n'en jamais voir la fin. La futaie avait
l'aspect désolé que donnent aux bois les journées pluvieuses de l'hiver:
un sol jonché de feuilles mortes, des cimes noyées dans le brouillard,
pas une herbe, pas un oiseau... Il allait toujours, glissant le long des
ravins, franchissant les ruisseaux grossis par les pluies; rien ne le
lassait.
--Plus loin! plus loin! se disait-il.
Il finit par atteindre la lisière de la futaie, et aperçut devant lui un
plateau nu, solitaire, horriblement triste. Tout à coup les branches
d'un roncier s'écartèrent, et Xavier vit bondir dans la bruyère un
chevreuil que le bruit de ses pas avait effrayé. Il fut pris d'une sorte
de vertige:
--Hallo! s'écria-t-il avec un rire sauvage. Moi aussi, je veux devenir
chasseur!
Et il se mit follement à la poursuite du gibier.
--Assez de rêves, assez de bois gâté! poursuivait-il, à demi grisé par
la course et le grand air. Je veux faire comme Gaspard: je montrerai aux
gens que je suis un verrier, que je sais tenir un fusil et vider un
verre... Hallo! à moi la forêt et la vie des libres chasseurs!
--Ohé! maître Xavier, cria brusquement une voix rude, quelle mouche vous
pique? Un peu plus, vous vous jetiez tête baissée dans mes fournaises!
Xavier s'arrêta comme réveillé en sursaut, et reconnut le maître
charbonnier de la Poirière... Puis il pâlit, poussa une faible plainte
et tomba évanoui sur le gazon. Au bout d'un quart d'heure, les soins de
la charbonnière le rappelèrent à lui; mais il semblait si épuisé, que le
charbonnier ordonna à un de ses apprentis de le reconduire à l'atelier.
Xavier s'y enferma et resta une semaine entière sans sortir...
Dans le village, le malignité publique commençait à s'exercer aux dépens
de Gertrude. Le feu, qui couvait d'abord sous la cendre, ayant été
attisé soigneusement par la veuve et ses filles, était devenu un
incendie. Tous les paysans, qui détestaient les verriers, et englobaient
Gertrude dans la haine qu'ils portaient à sa caste, toutes les vieilles
filles jalouses de sa jeunesse, ne cachaient guère leur indignation, et
ne se gênaient plus pour parler haut et dru. En se rendant à la messe le
dimanche d'après, Gertrude put facilement s'apercevoir de l'irritation
des esprits. Tous les yeux courroucés se dirigeaient vers son banc, et
quand, après l'office, elle traversa lentement la place, on évita de la
saluer, et derrière elle des groupes se formèrent. On se la montrait par
gestes et on ricanait. Elle n'en continua pas moins d'assister à la
messe chaque dimanche, et cette attitude qu'on taxa d'effronterie et
qu'on prit pour une provocation, acheva d'allumer la colère des bonnes
âmes:
--Elle n'a pas froid aux yeux! disaient les hommes.
--C'est une honte, reprenaient en choeur les femmes et filles. Les
garçons devraient aller lui faire un charivari!
Parmi les plus scandalisées se montrait la propre servante de
l'Abbatiale, la revêche et inflexible Franchette. Elle n'avait jamais pu
souffrir Gertrude, et rien qu'à la voir installée dans la maison de son
maître, elle ne sentait plus de bornes à son courroux. Un soir, n'y
tenant plus, elle vint trouver la jeune fille et lui demanda sèchement
son compte.
--Pourquoi voulez-vous quitter l'Abbatiale? dit Gertrude.
Et comme entre ses dents la vieille grommelait qu'elle aurait trop à
dire, si elle voulait répondre:
--Parlez! je le veux! s'écria mademoiselle de Mauprié.
--Eh bien! je ne me soucie plus de rester à votre service, ni à celui de
votre enfant!
Gertrude la chassa, et le soir même fit prier le notaire et le curé de
passer à l'Abbatiale. Quand ils furent tous deux assis dans le salon,
elle fit entrer Pitois et la nourrice avec le marmot; puis, s'adressant
aux deux notables du village:
--Messieurs, dit-elle, d'une voix ferme, vous connaissez les bruits qui
circulent dans le pays: on prétend que je suis la mère de cet enfant...
L'avez-vous cru, Monsieur le curé?
--Moi? s'écria le curé en levant les mains, me préserve le ciel de me
laisser surprendre par des jugements téméraires!
--Et vous, Monsieur Péchenart, l'avez-vous cru?
Le petit notaire la regarda avec ses yeux perçants.
--Mademoiselle, répondit-il, mes fonctions m'ont appris depuis longtemps
à ne rien croire que preuves en main... Dans les jugements humains, il y
a une bonne moitié qui est fausse, et une autre moitié qui est
contestable... Voilà mon opinion.
--Messieurs, poursuivit Gertrude, je ne puis vous dire dans quelles
circonstances cet enfant m'a été confié, mais je vous affirme que le
public se trompe.
Son livre d'Heures était posé sur la table; elle étendit la main sur les
pages ouvertes et reprit:
--Par les saints Évangiles et le nom de mon père, je vous jure que je ne
suis pas la mère de cet enfant!
Ils la regardaient d'un air à la fois surpris et subjugué. Tous deux
avaient été remués par l'accent de sincérité de ses paroles et par
l'éloquence puissante de sa beauté: ils s'inclinèrent silencieusement.
Gertrude alors les remercia d'être venus, et après quelques minutes ils
se retirèrent.
Quand elle fut seule, elle prit l'enfant des bras de la nourrice et le
baisa au front.
--Et maintenant, pauvre petiot, pensa-t-elle, nous voilà liés l'un à
l'autre, et je te consacrerai toutes les heures de ma vie.
Elle était plus calme, et se sentait satisfaite d'avoir soulagé son
coeur. Elle avait agi comme elle devait; c'était aux autres maintenant à
croire ce qui leur semblerait juste et vrai. Elle avait jugé inutile de
pousser plus loin ses confidences et de révéler à des étrangers le
secret de ce vieillard maintenant étendu sous la terre humide du
cimetière. Que lui importait à présent l'opinion du village? Pour un
seul être au monde elle aurait consenti à trahir son secret, et celui-là
justement lui avait retiré le premier sa confiance... A cette heure elle
avait sa conscience pour elle, et dans le naufrage de son amour cet
appui lui suffisait.
--Je t'aimerai et je te servirai de mère, disait-elle à l'orphelin en le
pressant contre sa poitrine.
Et elle songeait à ces vieilles demoiselles, filles ou soeurs de
verriers, dont elle avait vu parfois les portraits ou dont son père lui
avait conté l'histoire,--pieuses et nobles filles qui gardaient le
célibat et sacrifiaient leur jeunesse par dévouement pour leur maison.
--Je ferai comme elles, pensait-elle tout bas.
Quel que soit le testament de mon oncle, je n'abandonnerai jamais cet
enfant.
Ce soir-là elle ne voulut pas le quitter, et fit porter le berceau de
l'orphelin près de son propre lit.