Le lendemain les cloches de Lachalade se mirent à sonner _en mort_ dès
le matin et réveillèrent Gertrude, qui s'habilla rapidement et
descendit, encore endolorie par les secousses de la veille. En entrant
dans la salle elle fut prise de violentes palpitations; elle venait
d'apercevoir Xavier, seul, assis tout rêveur près du feu.
Bien des fois, pendant de longues journées de travail ou, le soir dans
sa petite chambre, elle avait rêvé à ce moment du retour et au bonheur
de revoir le bien-aimé. Cette réunion tant souhaitée lui était souvent
apparue comme une fête merveilleuse, pleine de lumière, de musique et de
joyeuses effusions; et voilà qu'elle avait lieu dans cette sombre
chambre du logis Mauprié, par un jour de deuil et sous une impression
d'angoisse et de terreur. Gertrude portait dans son coeur, encore
saignant des douleurs de la veille, un secret pesant que la mort de M.
Renaudin venait d'y sceller à jamais. Ce pénible fardeau paralysait tout
élan et arrêtait toute effusion.
Xavier s'élança vers elle et lui prit les mains:
--Chère Gertrude, dit-il, j'aurais voulu que notre réunion fût amenée
par un moins lugubre événement.
--Moi aussi, murmura-t-elle en secouant la tête.
--Tes mains sont glacées, continua Xavier, et tu es toute pâle?
Gertrude répondit avec embarras qu'elle avait été un peu souffrante dans
les derniers temps.
--L'air de la campagne te fera du bien, poursuivit-il, tu reprendras tes
couleurs, car tu ne retourneras plus à ton magasin... Te voilà riche
maintenant, Gertrude!... Ma mère et toi, vous étiez les deux plus
proches parentes de l'oncle Renaudin, et il n'y a pas apparence que le
bonhomme ait déshérité sa famille.
Gertrude demeurait silencieuse.
--A-t-il beaucoup souffert pour mourir? demanda-t-elle enfin.
--Non, il s'est éteint doucement... Quand ma mère a été appelée à
l'Abbatiale, il venait de rendre le dernier soupir.
L'entretien fut interrompu par l'entrée de madame de Mauprié suivie de
Gaspard en grand deuil. Pour la première fois, depuis longtemps, le
farouche chasseur avait endossé une redingote noire; aussi paraissait-il
fort mal à son aise dans ce vêtement qui gênait ses mouvements brusques.
Cette gêne donnait seule à sa figure une expression un peu attristée,
car, bien qu'il fît des efforts pour prendre un air grave et recueilli,
on devinait au fond de lui une joie qui ne demandait qu'à déborder.
L'hypocrisie n'était pas son défaut, et il avait grand'peine à ne pas
siffler son air favori, tandis que Phanor tournait autour de lui et
semblait déconcerté à la vue de son maître ainsi accoutré. Bientôt Reine
et Honorine firent leur apparition dans un nuage de crêpe noir, et après
un rapide déjeuner, toute la famille prit silencieusement le chemin de
la maison mortuaire.
L'Abbatiale avait ce jour-là l'air plus désolé que d'ordinaire. Le
brouillard de décembre l'enveloppait, et, à travers la brume, les voix
traînantes et plaintives des cloches ajoutaient encore à la tristesse de
son aspect. Dans une chambre du rez-de-chaussée le cercueil d'Eustache
Renaudin, sous un poêle de deuil, entre quatre cierges mélancoliques,
attendait les porteurs. En entrant, chaque nouveau venu aspergeait la
bière avec le goupillon bénit, puis les hommes se réunissaient autour de
Gaspard, et les femmes montaient au premier étage, près de madame de
Mauprié. Bien que le défunt fût peu aimé dans le pays, où il avait vécu
comme un ours, néanmoins tout le village était là. A la campagne,
l'esprit de communauté subsiste encore assez pour qu'en certaines
circonstances solennelles, tous les habitants du même bourg se
considèrent comme ne formant qu'une famille. Quelques gentilshommes
verriers du voisinage étaient venus aussi avec leurs femmes et leurs
filles; la veuve Mauprié recevait ces dernières comme des personnes de
marque. A leur arrivée elle se levait à demi, se laissait embrasser,
puis retombait sur son siège en poussant un sanglot étouffé, auquel
répondaient deux profonds soupirs modulés par Reine et Honorine.
Gertrude seule restait silencieuse et immobile, absorbée par ses
préoccupations et aussi par le souvenir de sa dernière visite dans cette
chambre, maintenant remplie d'indifférents.
Le chant des prêtres résonna dans la cour et le convoi se mit en marche;
chemin faisant, le cortège grossissait, chaque porte du village
s'ouvrant pour laisser passer une femme ou deux. Aussi l'église
était-elle presque pleine, et quand on se dirigea vers le cimetière,
plus de deux cents personnes formaient la procession de l'enterrement.
Il pleuvait et l'on voyait deux longues files de parapluies trancher
avec leurs couleurs crues sur les vêtements noirs des gens en deuil.
«Les vivants n'aiment pas à être mouillés,» se dit philosophiquement
Gaspard en considérant le cortège et en sentant la pluie sur sa tête
nue.--Le convoi longeait de larges pièces de terre labourées, contiguës
à l'Abbatiale et achetées l'année d'avant par le bonhomme Renaudin.
Gaspard regardait cette bonne terre grasse et bien fumée; d'un coup
d'oeil il arpentait le champ et supputait le nombre de verges... «Il
n'aura pas eu le temps de voir son blé pousser!» songeait-il, puis sa
pensée distraite, suivant cette nouvelle pente, il se voyait lui,
chassant le long des sillons, ayant Phanor à ses côtés et un bon fusil
sous le bras. «J'achèterai un lefaucheux, se disait-il, et je ferai
bâtir un chenil à l'Abbatiale... Car j'aurai une meute: deux bassets et
deux vendéens pour le bois; deux chiens d'arrêt pour tenir compagnie à
Phanor, plus un épagneul pour le marais. J'affermerai la chasse du bois
des Hauts-Bâtis, et alors on verra de belles parties et de beaux coups
de fusil... Mon lefaucheux aura une garniture en argent, et sur la
crosse je ferai graver les armes de notre famille; car maintenant c'est
mon devoir de relever le nom de Mauprié... Eh! eh! qui sait?--Je
remonterai peut-être la verrerie des Bas-Bruaux? Alors les des Encherins
et les du Houx n'auront qu'à se bien tenir!...» Il n'interrompit son
rêve qu'en apercevant la grille du cimetière.
On entendait le bourdonnement des psaumes, et entre les branches des
sapins on voyait flotter les surplis blancs des prêtres. Les hommes
s'étaient éparpillés autour des tombes; les femmes formaient au milieu
de l'allée un groupe sombre en tête duquel se tenaient Gertrude, madame
de Mauprié et ses filles. La veuve était à demi affaissée dans une
attitude douloureuse... «_Si iniquitates observaveris_...» psalmodiait
le prêtre.--«Mon Dieu, que votre volonté soit faite, songeait madame de
Mauprié, vous n'avez pas voulu nous voir souffrir plus longtemps dans la
pauvreté et l'humiliation. Maintenant, que vous avez rappelé à vous mon
pauvre frère, nous aurons enfin de meilleurs jours; je reprendrai dans
le monde la position qui nous appartient; je trouverai un mari pour
Reine, et qui sait?... peut-être aussi pour Honorine... Nous nous
installerons à l'Abbatiale, la maison est assez bien montée pour que
l'installation soit peu coûteuse... Il est vrai qu'il faudra tout
partager avec Gertrude; mais elle est encore mineure, nous
administrerons sa part, et puis... il y aurait peut-être moyen de tout
arranger en la mariant à Gaspard... C'est un projet à mûrir et j'y
réfléchirai...
Les porteurs avaient étendu le poêle sur la terre humide et les
fossoyeurs faisaient glisser la bière dans la fosse. Les sanglots
retentirent plus forts dans le groupe des femmes. Reine et Honorine y
allaient de tout coeur; tout en s'essuyant les yeux, elles pensaient à
l'héritage, aux armoires pleines de linge, aux coffres pleins
d'argenterie, et aux nouvelles perspectives que leur avaient ouvertes
l'oncle Renaudin en partant pour l'autre monde. Reine se disait que le
deuil d'un oncle ne se porte que trois mois, et songeait déjà aux robes
de demi-deuil; elle combinait des toilettes triomphantes pour conquérir
le mari de ses rêves... «Tout cela sera trop beau pour Lachalade,
pensait-elle, mais je déciderai ma mère à passer une saison aux eaux de
Plombières...»
Gertrude, agenouillée sur la pierre d'une tombe, écoutait le bruit sourd
de la bière et songeait aux derniers moments du mort. L'idée de la
réparation tentée au logis de Polval avait-elle au moins adouci les
souffrances de l'heure suprême? Le vieillard s'était-il endormi avec une
conscience apaisée?... Du moins lui, il en avait fini avec les tourments
de cette vie; pour elle, au contraire, les épreuves allaient commencer
seulement. Cette promesse dont elle avait espéré se faire relever par
l'oncle Renaudin, cette promesse la liait pour toujours désormais. Déjà
sa réputation était menacée... Quelles autres souffrances lui réservait
l'avenir? Courberait-elle silencieusement la tête devant toutes ces
accusations injurieuses? Était-elle à ce point liée par un serment
imprudemment fait? Ne devait-elle pas au contraire préserver avant tout
la pureté de sa réputation?... Alors elle revoyait le vieux Renaudin se
dressant à demi sur son lit, mettant un doigt sur ses lèvres blêmes et
lui répétant: «Une promesse, c'est sacré!»--Et elle frissonnait en
écoutant les paroles latines murmurées au-dessus de la fosse, et en
songeant aux châtiments réservés aux parjures...
Pendant ce temps, Xavier contemplait sa cousine agenouillée auprès d'un
grand sapin et la trouvait plus charmante que jamais dans ces vêtements
noirs. Les épais bandeaux de cheveux blonds crépelés se laissaient voir
à demi sous le voile, et le profil pensif de la jeune fille se détachait
doucement du fond sombre des sapins. Le jeune homme savourait
délicieusement le bonheur de l'admirer et la joie de songer qu'il
pourrait maintenant jouir de ce bonheur-là tous les jours. Il sentait
que l'absence avait doublé sa passion, qu'il aimait Gertrude plus
violemment encore que l'an passé, et qu'il avait mis toute sa vie en
elle. Elle était si belle et si aimante!... Il l'avait trouvée, à la
vérité, un peu froide, avant l'enterrement, mais il expliquait son air
préoccupé et contraint par l'émotion, et il l'excusait volontiers de ne
pas s'être montrée plus expansive.
--«_Requiescat in pace_!» dit une dernière fois le curé, en secouant
l'aspersoir au-dessus de la fosse; il le passa à Gaspard et s'éloigna.
Les assistants défilèrent près de la fosse et agitèrent tour à tour le
goupillon humide, puis la foule se dispersa. Madame de Mauprié suivit
avec son fils et ses filles le chemin de l'Abbatiale; il lui tardait de
prendre possession du logis avant l'arrivée du juge de paix de Varennes,
qui avait été mandé la veille. Les mains lui démangeaient, elle aurait
déjà voulu sentir entre ses doigts le trousseau des clefs de la maison.
Gaspard et ses soeurs avaient la même préoccupation, et tous hâtaient le
pas, de telle sorte que Xavier et Gertrude restèrent seuls sur le chemin
du cimetière. Xavier mit le bras de sa cousine sur le sien, et tous deux
s'acheminèrent vers l'Abbatiale, en longeant les haies brillantes de
gouttelettes argentées. La pluie avait cessé, et le soleil hasardait
quelques pâles rayons entre deux nuées. Cette éclaircie suffit néanmoins
pour égayer un peu l'austérité de la campagne environnante. Les prés
jaunis et mouillés scintillaient; les terres de labour les entouraient
de leurs bruns et gras sillons où verdoyait le blé semé en octobre; et
tout au fond, les grandes futaies sombres fumaient à l'horizon.
Gertrude avait rejeté son voile en arrière, et Xavier admirait ses
bandeaux semés de gouttes de pluie, ses yeux verts encore humides et ses
joues d'un rose pâle:
--Tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, Gertrude? murmura-t-il brusquement.
La jeune fille releva vers lui ses yeux mélancoliques.
--Est-ce que tu as pu en douter, Xavier?
--Non, mais tu es si belle et je me sens si indigne de toi, que parfois
j'ai peur;... je tremble que tu ne t'aperçoives de mon obscurité, que le
prisme ne se brise et que tu ne songes à aimer quelqu'un de plus
brillant que moi. Gertrude secoua pensivement la tête:
--N'est-ce pas toi plutôt qui me vois à travers un prisme?... et qui
sait si un jour ce ne sera pas toi qui me trouveras indigne de ton
amour?
Xavier, souriait d'un air incrédule, sa cousine reprit sur un ton grave:
--Xavier, tu auras toujours confiance en moi, n'est-ce pas?
Le jeune homme saisit la main de Gertrude et la serrant:
--Cette petite main, dit-il, est celle d'une amie qui ne sait pas
tromper; je crois sentir en elle les moindres mouvements de ton coeur
loyal.
--Pourquoi me défierais-je de toi?
--N'importe; si un jour quelqu'un m'accusait, promets de ne pas douter
de moi un seul moment, de ne pas me juger avant de m'avoir entendue...
Xavier la regarda d'un air inquiet.
--Je te le promets, reprit-il enfin... mais à quel propos?...
Gertrude baissait les yeux et gardait le silence... On était arrivé
devant la porte de l'Abbatiale.
--Entrons! dit Xavier, on va procéder sans doute à quelque formalité
judiciaire, et ta présence est indispensable.
Devant l'âtre de la cuisine, Fanchette et Pitois, se chauffaient, chacun
dans un coin, regardant le brasier sans souffler mot, Xavier s'étant
informé de la présence de sa mère:
--Ils sont tous là-haut, dans la chambre de _réserve_, murmura Pitois.
--Ils n'ont pas perdu de temps, grogna Fanchette; c'est comme une bande
de moineaux dans un champ de colza... Il faut les voir fouiller les
armoires; rien que ça serait capable de faire sortir notre pauvre
monsieur du cercueil!
La chambre de _réserve_ semblait en effet livrée au pillage. Toutes les
armoires étaient ouvertes, et chacun des membres de la famille de
Mauprié y furetait avidement en poussant des exclamations. La veuve,
montée sur une chaise, comptait les piles de linge; Gaspard soupesait
l'argenterie, et les deux soeurs visitaient les tiroirs des commodes.
--Tout est par douzaine, disait la veuve, et presque rien n'a servi...
Ah! mon pauvre frère était économe et il avait du beau... Voyez-moi ces
serviettes de toiles des Vosges, comme c'est ouvré et comme la damassure
est fine!
--L'argenterie est à l'ancien titre et elle pèse lourd, reprit Gaspard
en frottant les couverts avec le pan de sa redingote, je suis d'avis que
nous la conservions, après y avoir fait graver notre chiffre...
Il fut interrompu par une exclamation joyeuse de Reine.
--Venez voir ma trouvaille! s'écria la jeune fille, tenez, voici des
pièces de dentelles... Est-ce beau?... Voici des crêpes de Chine, et
puis dans ces petits écrins... Oh! des colliers de perles et des
pendants d'oreille en pierres fines!
Madame de Mauprié était descendue rapidement, Gaspard s'était rapproché
et Honorine ouvrait de grands yeux. Ils étaient tellement affairés,
qu'aucun d'eux ne s'aperçut de l'arrivée de Gertrude et de Xavier. Les
deux jeunes gens, debout près de la porte d'entrée, contemplaient cette
scène avec tristesse, et Xavier fronçait les sourcils d'un air de
désapprobation.
--Voyez un peu! dit Honorine en joignant les mains, qui aurait jamais
soupçonné notre oncle de posséder de si belles choses?
--Oh! moi, fit Gaspard, j'ai toujours pensé que le vieux ladre prêtait
sur gages!
--Fi! Gaspard, pouvez-vous avoir de pareilles idées? s'écria la veuve en
examinant à son tour un crêpe de Chine, je crois plutôt que mon frère
avait autrefois ruminé quelque projet de mariage, et que ces bijoux
étaient destinés à sa future.
--On n'aura pas voulu de lui, répliqua Gaspard, et c'est fort heureux...
Si, au lieu d'être laid comme une chenille, M. Renaudin eût été un
Adonis, nous ne viderions pas aujourd'hui ses tiroirs!
--Comme ces émeraudes me vont bien! dit Reine en essayant des pendants
d'oreille devant un grand miroir, j'ai envie de les garder!...
--Malheureusement, Mademoiselle, cela n'est pas possible pour le moment!
soupira une voix flûtée qui partait de l'entrée de la chambre.
Ils se retournèrent tous stupéfaits et aperçurent le notaire de
Lachalade dont la grosse figure souriante s'encadrait dans le chambranle
de la porte entre-bâillée. Derrière lui on distinguait la tête pointue
et chauve du juge de paix et la face enluminée de son greffier.--À
l'aspect de ce trio, les traits de madame de Mauprié s'étaient allongés,
et Gaspard avait fait un geste d'impatience.
--Nous sommes en affaires, Monsieur, dit-il au notaire de son ton le
plus hautain, et à moins de choses urgentes, nous aimerions à ne pas
être dérangés.
--Je vous demande mille pardons, reprit le tabellion sans s'émouvoir,
mais il s'agit de formalités qui ne souffrent aucun délai, et qui
auraient été remplies dès hier, sans l'éloignement de M. le juge de
paix.
Le juge, long et maigre comme un fil, s'inclina silencieusement; Gaspard
toisait le notaire des pieds à la tête et se mordait les lèvres.
--De quelles formalités parlez-vous? demanda-t-il sèchement.
--Oh! de simples mesures conservatoires... dans l'intérêt de l'héritière
mineure, car si je ne me trompe, il y a minorité de l'une des héritières
présomptives. Je dis présomptives, ajouta-t-il en passant en revue les
assistants avec ses gros yeux ronds, parce que nous ne connaissons pas
encore les dernières volontés du défunt.
--Ses dernières volontés! répéta madame de Mauprié interdite;
supposeriez-vous, Monsieur, l'existence d'un testament?
--Je ne la suppose pas, Madame, répondit le notaire en s'inclinant, je
l'affirme...
--Un testament! grommela Gaspard, à quoi bon?
--Je l'ignore, Monsieur, mais si vous le permettez, nous allons vous
donner lecture de l'acte.
Il tira de son portefeuille une enveloppe cachetée.
--Ceci est un testament olographe, déposé en mon étude par feu M.
Renaudin, mon client.
Il promena un moment l'enveloppe sous les yeux des héritiers, puis il la
décacheta et remit au juge de paix une feuille de papier timbré, en le
priant d'en prendre connaissance.
--Le testament est en bonne forme, murmura le juge.
Le notaire avait toussé et avait mis ses lunettes. Madame de Mauprié,
pâle et crispée, était appuyée à un fauteuil; Gaspard se tenait debout,
les bras croisés; Reine et Honorine contemplaient les gens de justice
d'un air effaré, sans trop comprendre de quoi il s'agissait. Quant à
Xavier et à Gertrude, ils étaient assis l'un près de l'autre et se
regardaient avec une expression de tristesse attendrie.
Le notaire, d'une voix claire, se mit à lire ce document, qui était un
simple codicille révélant l'existence d'un testament caché dans le
secrétaire du défunt.
En outre, afin de prévenir toute difficulté, Eustache Renaudin ordonnait
que l'ouverture de ce testament n'eût pas lieu avant la majorité de sa
nièce Gertrude de Mauprié. Il nommait pour exécuteur testamentaire et
administrateur provisoire, son notaire, Me Péchenart. Enfin, il
exprimait le désir que Gertrude habitât l'Abbatiale et jouît des revenus
de la succession, «à l'exclusion de tous autres, jusqu'au jour où elle
serait majeure.»
Après avoir soigneusement replié le papier timbré, Me Péchenart
parcourut de nouveau l'auditoire avec son regard éveillé: la surprise
était peinte sur tous les visages.
--Peste soit du ladre vert! s'écria enfin Gaspard, et il accompagna ces
paroles d'un juron énergique.
--Si vous le voulez bien, dit le notaire, sans s'inquiéter autrement de
la colère de l'aîné des Mauprié, nous allons pratiquer les recherches
nécessaires dans le meuble désigné par le défunt.
On passa dans la chambre à coucher. La veuve lançait à sa nièce des
regards méfiants; quant à Gertrude, rougissante et interdite, elle
assistait à cette scène sans trop se rendre compte encore de ce qu'elle
signifiait. Xavier considérait sa cousine d'un air embarrassé; Reine et
Honorine chuchotaient avec Gaspard, qui leur expliquait sans doute les
conséquences probables de l'acte qu'on venait de lire, car elles
dardaient à leur tour à Gertrude des oeillades foudroyantes.
La recherche du notaire ne fut pas longue, et le testament fut trouvé à
l'endroit indiqué. Le notaire en fit parapher l'enveloppe cachetée par
le juge de paix, puis se tournant vers Gertrude, il lui demanda quel
était son âge.
--J'ai eu vingt ans le quinze mai dernier, murmura la jeune fille.
--Fort bien, le quinze mai prochain, à midi, nous procéderons à
l'ouverture du testament, qui restera déposé au nombre de mes minutes.
D'ici là, rien ne s'opposera à ce que nous nous occupions de
l'inventaire... Monsieur le juge, vous penserez sans doute qu'il
convient d'apposer les scellés...
Le greffier avait déjà préparé la cire et les bandes de toile; le
notaire s'avança galamment vers Reine, et tout en souriant, désigna les
pendants d'émeraude qui se balançaient encore à ses oreilles.
--Désolé! Mademoiselle, lui dit-il, nous serons obligés de réintégrer
ces bagatelles parmi les objets mobiliers de la succession.
Reine détacha les boucles d'oreille et les jeta avec dépit sur la table,
puis n'y tenant plus, elle s'élança vers sa mère et se mit à fondre en
larmes.
--C'est une indignité! s'écria madame de Mauprié suffoquée.
--Le testament est un nouveau tour de ce fesse-mathieu, et toutes ces
précautions sont injurieuses! hurla Gaspard, rouge de fureur.
Le notaire plia les épaules et sourit d'un air indifférent.
--Ma tante, dit Gertrude en tendant la main à madame de Mauprié, je ne
comprends rien à tout ce qui se passe... Je suis désolée de l'ennui qui
vous arrive, et je donnerais beaucoup pour que les choses fussent
arrangées autrement.
--Laissez-moi, ma nièce! répliqua la veuve en la repoussant avec un
geste sévère, je ne vois pas bien clair dans tout ceci, mais je me doute
de quelque intrigue... Vous êtes ici chez vous et nous n'avons plus qu'à
vous céder la place... Adieu, ma nièce!
Elle s'éloigna d'un air superbe.
--Ma tante, reprit Gertrude désespérée, ne m'abandonnez pas ainsi!...
Cousine Reine, cousin Gaspard, vous ne me croyez pas capable!...
--Moi! fit Gaspard en éclatant, je te crois capable de tout, avec tes
façons de sainte nitouche... Ah! ah! il y a longtemps que je l'ai dit;
tu es fine, toi, sans en avoir l'air!... Tu es une embobelineuse, et
quand je t'ai vue arriver hier à la nuit sans que nous t'ayons écrit, je
me suis bien douté de quelque aventure...
--Tu te trompes, Gaspard, interrompit soudain Xavier, Gertrude avait été
prévenue... Je lui avais écrit la maladie de notre oncle.
En même temps il regardait tristement sa cousine qui se troublait de
plus en plus et devenait vermeille. Gaspard resta un moment interdit,
puis faisant un geste d'impatience:
--Suffit, dit-il, assez parlé!... Nous ne sommes plus rien ici,
détalons, et laissons ces messieurs griffonner leur grimoire... Si
j'avais su tout cela, je n'aurais même pas mis les pieds dans cette
maison... Ma mère, prenez mon bras, et décampons!
Sans plus regarder Gertrude et les gens de loi, il saisit le bras de sa
mère et se dirigea vers la porte, suivi de ses deux soeurs.
--Mauvaise parente! murmura Reine en passant près de sa cousine.
Xavier était demeuré le dernier; il était sombre et préoccupé.
--Xavier! fit Gertrude.
Il alla vers elle et lui tendit la main.
--Xavier, répéta-t-elle avec des larmes plein la voix, j'ai besoin de te
parler, reste demain à ton atelier.
Madame de Mauprié reparut sur le seuil de la chambre.
--Xavier! dit-elle d'une voix sévère, nous t'attendons!
Xavier serra la main de sa cousine et s'éloigna à son tour.
X
La santé de Gertrude, déjà altérée depuis quelque temps, ne résista pas
aux secousses produites par cette pénible scène. Le soir même, la jeune
fille fut prise d'une fièvre violente, et Fanchette fut obligée de
l'aider à se mettre au lit. Le lendemain, le mal au lieu de diminuer
s'aggrava; le médecin que Pitois était allé chercher en toute hâte,
reconnut les symptômes d'une fièvre muqueuse et déclara que l'état de
Gertrude réclamait les soins les plus assidus, ainsi que les plus
grandes précautions. On se procura une garde, et Pitois fit sentinelle
dans la cour, bien résolu à jeter à la porte le premier Mauprié qui
s'aviserait de venir troubler la malade.
Pendant ce temps Xavier se promenait à travers son atelier, attendant la
visite promise, et jetant à chaque minute un coup d'oeil sur la route.
Les événements de la veille l'avaient profondément bouleversé. Toujours,
dans ses châteaux en Espagne, lorsqu'il bâtissait en l'air l'avenir de
sa cousine et le sien, il avait distribué les rôles autrement. Il avait
rêvé de subvenir seul aux charges de mariage, de gagner une fortune à
l'aide de sa sculpture, puis de courir à B... et de dire à Gertrude:
«Maintenant me voilà riche, laisse là ton magasin et sois ma femme!»--La
mort de l'oncle Renaudin et le singulier testament du vieillard venait
d'intervertir les rôles. Il était probable que les dernières
dispositions du défunt ne seraient que la confirmation de ce premier
testament, et que Gertrude serait instituée légataire universelle...
Elle deviendrait riche et lui resterait pauvre... Il aimait trop sa
cousine pour lui en vouloir à cause de ce brusque changement, mais il
n'en éprouvait pas moins une déception douloureuse. Il ne pouvait plus
offrir sa main à Gertrude; il aurait eu l'air de réclamer l'exécution
d'un engagement devenu avantageux pour lui; il se croyait obligé
d'attendre que la jeune fille vînt spontanément lui rappeler sa
promesse, et il se disait que, même dans ce cas, il aurait encore l'air
de faire un mariage intéressé.
Il songeait à tout cela et sentait son agitation s'accroître à mesure
que s'approchait l'heure probable de la visite attendue. Il avait
disposé son atelier avec une certaine coquetterie, afin que les moindres
objets eussent l'air de fêter la bienvenue de Gertrude. Les grands vases
de faïence, qui se dressaient aux quatre coins, avaient été garnis de
branches de houx aux baies rouges. Les panneaux sculptés les mieux
réussis avaient été placés aux endroits les mieux éclairés; le grand
dressoir avait été épousseté et frotté dès le matin, et un bon feu
faisait bourdonner le poêle... Cependant l'après-midi avançait, le
coucou rustique avait déjà sonné deux heures, puis trois, puis quatre,
et personne ne venait. Xavier se promenait fiévreusement à travers
l'atelier, puis collant son front au vitrage du châssis, parcourait d'un
regard inquiet la route déserte... Personne! Il prêtait l'oreille et
n'entendait que le bruit du vent dans la futaie voisine ou le murmure
grossissant du ruisseau de la Gorge-aux-Couleuvres. Enfin la nuit vint
et l'atelier s'emplit d'obscurité; seule, la flamme du brasier qu'on
apercevait par la petite porte du poêle jetait encore çà et là de
mourantes lueurs. Le jeune homme commença alors à désespérer. «Elle ne
viendra plus maintenant se disait-il, est-ce qu'elle serait déjà
embarrassée de tenir sa promesse?... Sa nouvelle fortune l'aurait-elle
changée à ce point?... Non, non, c'est impossible!...» Et il
recommençait sa promenade agitée autour des établis silencieux...
Quand la femme chargée de son ménage lui apporta à souper, elle le
trouva assis tout morose près du poêle éteint. Il ne mangea pas et ne
put dormir. Sitôt le jour levé, il courut frapper à la porte de
l'Abbatiale. Pitois lui répondit par le guichet:
--Mademoiselle de Mauprié est très malade...
Là-dessus le guichet se referma impitoyablement, et Xavier, plus
tourmenté que jamais, résolut de passer chez sa mère.
Honorine préparait le café du matin, tandis que Gaspard bouclait ses
guêtres et que la veuve dévidait un écheveau de laine.
--Savez-vous que Gertrude est malade? dit Xavier en entrant.
--Je l'ai appris hier, répliqua madame de Mauprié, et comme je ne
transige jamais avec un devoir de famille, je suis allée à l'Abbatiale
avec Reine offrir mes services; mais nous avons été reçues par ce manant
de Pitois qui ne nous a même pas laissées entrer dans la cour.
--Parbleu! elle est fine, l'enjôleuse!... s'écria Gaspard; cette maladie
est un prétexte pour éviter les explications et se rendre intéressante.
Vous avez été bien bonne de vous déranger, ma mère, surtout après ce que
nous avons su hier soir au sujet de notre gracieuse cousine!
--Qu'y a-t-il donc? demanda Xavier.
--Il y a, reprit Honorine, que huit jours avant la mort de notre oncle,
mademoiselle Gertrude est venue ici en cachette et a passé toute une
nuit au chevet du bonhomme.
--Quel conte! fit Xavier en haussant les épaules.
--C'est l'exacte vérité, dit madame de Mauprié, je tiens le détail de la
propre cousine de Fanchette...
--C'est tout bonnement une captation, reprit Gaspard en ricanant; mais
patience! tout n'est pas dit et je ferai casser le testament!
--Déjeunes-tu avec nous? demanda Honorine.
--Merci!... Et Xavier s'enfuit désolé à son atelier.
Il ne pouvait croire à une pareille trahison. Gertrude était
certainement calomniée. Il se rappela alors que sa cousine lui avait dit
en sortant du cimetière: «Si quelqu'un m'accusait, ne me juge pas avant
de m'avoir entendue.»--Oui, pensa-t-il, je veux avoir confiance, et
j'attendrai qu'elle puisse s'expliquer. Mais en me faisant cette
recommandation, elle prévoyait donc qu'on pourrait l'accuser?...--Il
avait beau lutter, les soupçons revenaient toujours, et son inquiétude
grandissait. Il n'avait plus de goût pour le travail, passait la plupart
de ses journées accoudé sur son établi, et ne reprenait un peu
d'animation que le soir, à l'heure où il montait à l'Abbatiale pour
avoir des nouvelles. La réponse que lui faisait l'inflexible Pitois
variait peu et n'était guère encourageante. Cependant un matin de la fin
de janvier, la figure du vieux garde parut moins farouche. «Il y a du
mieux,» répondit-il à Xavier en refermant la porte plus doucement que
d'habitude.
La fièvre en effet avait disparu, et Gertrude commençait à entrer en
convalescence. Elle était encore très faible et ne pouvait se lever,
mais sa tête était redevenue libre. Sa première pensée fut pour Xavier.
«Comment doit-il me juger?» se demandait-elle en soulevant sur
l'oreiller, sa figure pâle comme une fleur de narcisse. Il lui tardait
de le voir, et chaque jour elle questionnait le médecin sur l'époque où
elle pourrait sortir. Celui-ci l'exhortait à la patience, puis il
recommandait à Pitois de tenir ferme et d'éviter à la convalescente
toute espèce d'émotion.
Les Mauprié ne s'étaient plus représentés à l'Abbatiale, mais ils
n'épargnaient guère Gertrude, et un nouvel incident avait encore
alimenté leurs médisances. Un beau matin, le commissionnaire des
Islettes avait envoyé la malle que Gertrude avait laissée chez les
demoiselles Pêche, et cet envoi était accompagné d'une lettre fort sèche
de mademoiselle Hortense, adressée à madame de Mauprié. Dans cette
épître, peu bienveillante, mademoiselle Pêche aînée annonçait que «les
absences trop fréquentes» de Gertrude avaient déterminé le remplacement
de la jeune fille, «le premier devoir des ouvrières de la maison étant,
avec la moralité, la plus ponctuelle exactitude.»
Le jour même de la réception de cette missive, Reine et sa soeur
daignèrent honorer d'une visite l'atelier de leur frère. Leur instinct
féminin ne les avait pas trompées sur l'intérêt que Xavier portait à
Gertrude, et elles lui communiquèrent triomphalement la lettre de
mademoiselle Hortense Pêche.
--Tu vois, dit Honorine, la modiste parle des absences _fréquentes_ de
Gertrude... Mademoiselle voyageait pour ses intérêts.
--Pourquoi ne lui avez-vous pas donné connaissance de cette lettre?
--Est-ce qu'on peut entrer chez elle? reprit Reine ironiquement, elle
fait défendre sa porte.
--Elle est malade, objecta Xavier.
--Oh! malade... reprit Honorine en hochant la tête, je ne crois guère à
cette maladie; d'ailleurs son mal ne l'empêche pas de se lever, car on
l'a vue aller et venir dans la maison...
Cette visite laissa à Xavier une sourde irritation. La lecture de cette
lettre avait exaspéré tous ses soupçons. Il se rappelait avec amertume
la froide attitude de sa cousine le jour de l'enterrement, l'embarras
avec lequel elle avait accueilli certaines questions, puis il se
souvenait des propos échappés un jour au courrier de Sainte-Menehould,
et dans tous ces menus détails il trouvait un aliment pour sa jalousie
naissante. Il avait cessé d'aller chaque soir à l'Abbatiale, et vivait
de plus en plus solitaire, évitant avec le même soin la maison de sa
mère et celle de sa cousine...
Cependant, avec le mois de février, de plus claires journées étaient
venues. L'air s'était attiédi, la neige s'était fondue dans les prés; un
doux vent avait balayé les nuages, et le ciel était bleu par places. Au
bord des haies, les chatons des noisetiers commençaient à jaunir, et les
fleurs des cornouillers ouvraient leurs étamines d'or aux noeuds des
branches nues. Une après-midi, le vent du sud envoyait de si caressantes
brises, que Xavier entre-bâilla les vitres du châssis, et par cette
ouverture les rayons du soleil envahirent l'atelier. Xavier, rêveur,
avait déposé son maillet et son ciseau, et s'accoudant à l'établi, il
s'était mis à songer au temps passé,--à la soirée où il avait dit adieu
à Gertrude tandis que les chevaux piaffaient devant l'auberge des
Islettes,--à la journée d'été où il avait déclaré son amour sous la
tonnelle des demoiselles Pêche... Il repassait avec mélancolie tous ces
souvenirs si lumineux, il regardait à travers les vitres les nuages
blancs fuir sur le bleu du ciel, et il se demandait si ce n'était point
là l'image de son bonheur évanoui, quand tout à coup le loquet s'agita,
la porte de l'atelier s'ouvrit timidement, et une svelte figure de jeune
fille apparut dans un rayon de soleil.
--Gertrude! s'écria Xavier.
C'était elle en effet, enveloppée dans une longue mante de drap noir;
elle était encore pâle, mais elle souriait. D'un bond il fut près
d'elle, et en un instant ses rancunes, ses soupçons, ses pensées
mauvaises se dissipèrent comme une fumée. Il lui prit les mains et la
fit asseoir.
--J'ai voulu te donner ma première sortie, dit-elle de sa voix
sympathique, car, tu sais, j'ai été bien malade depuis le jour de
l'enterrement.
--Ma pauvre Gertrude!.. Je suis allé souvent à l'Abbatiale, mais on n'a
pas voulu me laisser entrer... Voyons, si tu es bien changée?
Il examina ses mains amaigries, son visage un peu allongé, ses beaux
yeux vert de mer, et reprit en souriant:
--Tu es toujours la même charmante Gertrude!... Seulement tu es un peu
pâlie; ton teint ressemble aux anémones sauvages: il est blanc avec une
légère nuance rose...
--A propos d'anémones, répliqua Gertrude en écartant les plis de sa
mante, je veux payer mes dettes. Il y a deux ans, tu m'as donné un
bouquet aux Islettes; je t'apporte les premières fleurs de l'Abbatiale.
Elle lui offrit son bouquet composé de primevères et de ces hépatiques
bleues qu'on nomme dans le pays des _fils-avant-le-père_, parce qu'elles
poussent avant les feuilles.
--Tu es bonne, Gertrude, tu vaux mieux que moi! s'écria Xavier en
rougissant... Maintenant reste un peu enveloppée dans ta mante, tandis
que je vais rallumer le poêle.
--A quoi bon? ne vois-tu pas le soleil?... On se sent revivre.
--Non, non, je ne veux pas que tu te refroidisses!... Ce sera bon
d'entendre le poêle ronfler tandis que nous causerons près des vitres
ouvertes.
Il se mit à fendre du menu bois et à bourrer le poêle. Quand une jolie
flamme commença de flamber:
--A présent, reprit Gertrude, montre-moi toutes les belles choses que tu
as faites.
Il la promena autour de l'atelier, lui montrant les panneaux sculptés,
expliquant les motifs, les emblèmes, les feuillages... Gertrude se
récriait et ne cessait de le questionner.
--Sais-tu que tu es maintenant un grand artiste? s'écria-t-elle en le
regardant avec ses beaux yeux pleins d'admiration.
--Flatteuse! tu as entendu dire que les artistes sont avides de
compliments, comme les mouches sont friandes de lait, et tu essayes de
me prendre par mon faible.
--Je ne mens jamais, Monsieur!
Il enfonça ses sombres regards dans les yeux profonds de la jeune fille
qui s'arrêta et rougit... Après un moment de silence, elle reprit:
--Du reste, j'ai toujours eu confiance en ton talent. Chaque fois que je
regardais le coffret que tu me donnas aux Islettes, je me sentais
rassurée et j'avais bon espoir pour ton avenir.
--Tu l'as donc encore, ma première oeuvre?... demanda-t-il en riant.
--Certainement... J'ai pensé au coffret pendant toute ma maladie... Je
m'imaginais l'avoir perdu... Heureusement les demoiselles Pêche me l'ont
renvoyé...
Elle s'interrompit brusquement... Elle était sur le point de tout
raconter à Xavier, puis au moment de commencer, elle sentit qu'elle
n'oserait jamais. Il lui coûtait de gâter cette première heure de
tendresse par des explications pénibles. Elle, si courageuse
d'ordinaire, devint lâche en songeant que tout son bonheur à venir était
suspendu aux conséquences d'un aveu qui serait peut-être mal compris.
«Non, se dit-elle, pas encore aujourd'hui... Goûtons paisiblement cette
première entrevue... La prochaine fois je lui dirai mon secret.»
Xavier, de son côté, avait été retenu par une timidité farouche et
n'avait osé questionner Gertrude. Tous deux résolurent tacitement
d'ajourner toute explication, et se livrèrent sans arrière-pensée au
bonheur de se revoir... Cet après-midi de février leur apparaissait
comme un lac pur, sans une ride, sans une tache, et ils ne voulaient
pour rien au monde troubler la calme et limpide surface sur laquelle ils
glissaient ensemble.
Ils revinrent s'asseoir sur le petit banc adossé à l'établi et se
remirent à causer du passé, tandis que le soleil souriait au dehors, que
le poêle chantait mélodieusement, et que le tic-tac du coucou rythmait
familièrement les rapides instants de leur bonheur. Ainsi s'écoulèrent
les heures, et ils furent tout étonnés en relevant la tête, de voir que
le soleil avait disparu et que l'ombre commençait à envahir l'atelier.
Jusque-là ils avaient d'un commun accord évité de parler des derniers
événements et des éventualités des semaines à venir. Il fallut bien
cependant toucher aux choses actuelles.
--Quand nous reverrons-nous? demanda Xavier à Gertrude qui se levait
pour partir, ton cerbère me laissera-t-il jamais entrer à l'Abbatiale?
Gertrude resta un moment pensive.
--Écoute, reprit-elle enfin, puisque ma tante a cessé de me voir, notre
situation devient plus difficile et nous devons éviter les commérages...
Soyons patients; le 15 mai prochain je serai majeure et je pourrai
disposer de moi-même... Ce jour-là nous nous prononcerons ouvertement,
mais jusqu'à cette époque nous ferons bien de ne nous voir que
rarement... Il faut être sage, mon Xavier!
Elle lui serra la main: il était devenu rêveur.
--Mais, dit-il, ce jour-là, selon toute apparence, tu seras l'unique
héritière de l'oncle Renaudin; tu seras riche... et j'aurai l'air d'un
coureur de dot!
Elle se mit à rire.
--Si mon oncle avait fait la folie de déshériter sa soeur, je te jure que
je n'accepterais rien, plutôt que de priver ma tante de sa part
légitime... Ainsi, rassure-toi, orgueilleux gentilhomme! ta dignité ne
sera pas humiliée.
--Je dois, dit Xavier en lui tendant la main, m'absenter pendant une
quinzaine pour aller poser des panneaux dans un château de la vallée de
la Meuse; je serai de retour de dimanche en quinze et j'irai te voir...
D'ici là, pense à moi!
--Et toi, travaille bien!... Mon petit bouquet te parlera de moi... Il
te donnera courage et patience.
En même temps, et par un de ces gestes enfantins qui lui étaient
familiers, elle prit le verre où trempait le bouquet et posa un baiser
sur les fleurettes; puis s'enveloppant dans sa mante, elle s'enfuit
légèrement et disparut.
Elle s'en revint d'un pas lent à l'Abbatiale, tandis que Xavier,
émerveillé et transporté de joie, prenait à son tour le bouquet
d'hépatiques et meurtrissait les fleurs en les pressant sur ses
lèvres...
Dès le lendemain, Gertrude, dont les forces étaient revenues, commença
de s'installer à l'Abbatiale. Les scellés venaient d'être levés et
l'inventaire était clos; elle put arranger à son gré la chambre qu'elle
avait choisie. C'était une pièce assez gaie, située au midi, et dont
l'unique fenêtre s'ouvrait sur le jardin et les bois. Elle y fit
transporter quelques meubles, mit des rideaux à la fenêtre, des fleurs
dans les vases, sur la cheminée le coffret de Xavier, et finit par
donner un air de gaieté à cette partie de la vieille maison. Cet
arrangement lui prit huit jours. Elle songeait déjà au dimanche où elle
devait revoir Xavier, quand un incident nouveau vint bouleverser la
tranquillité de sa vie. Un matin, tandis qu'elle était occupée à coudre,
Fanchette monta précipitamment dans sa chambre et lui annonça d'une mine
effarouchée qu'une femme la demandait en bas.
--Ne peut-elle monter? dit Gertrude.
--C'est moi qui l'en ai empêchée, elle a avec elle un enfant qui braille
comme un petit sauvage.
--Un enfant!
Gertrude descendit précipitamment et se trouva face à face avec la
nourrice de Beauzée, portant l'enfant de Rose Finoël. Le marmot menait
grand bruit, en effet, et la paysanne, pour l'apaiser, se promenait de
long en large en chantant à tue-tête une chanson patoise. Les cris de
l'enfant et la complainte de la nourrice faisaient un duo si discordant
et si comique que Gertrude, malgré la contrariété qu'elle éprouvait, ne
put retenir un éclat de rire.
--Bonjour donc, Madame, s'écria la nourrice en s'arrêtant tout court,
j'ai eu bien des maux à vous trouver!... Pourquoi ne m'avez-vous pas dit
que vous demeuriez à Lachalade, je ne serais pas allée me casser le nez
à B...?
--Vous êtes allée chez les demoiselles Pêche? demanda Gertrude.
--Oui-da... J'ai même été assez mal reçue par une grande femme qui
brandissait son aune, comme pour prendre mesure de mes épaules...
Elle a fini par me donner votre adresse, et me voici... Je vous rapporte
le _petiot_.
--Ne pouvez-vous le garder plus longtemps? dit la jeune fille en
rougissant.
--Nenni, car je quitte le pays...
Elle expliqua alors à Gertrude que son mari, le rémouleur, à l'imitation
de beaucoup de ses compatriotes, avait résolu d'aller chercher fortune à
Paris, et qu'il emmenait avec lui toute sa maisonnée...
--Vous comprenez que j'ai déjà assez de ma petite famille,
ajouta-t-elle, et que je ne peux pas encore me charger d'un marmot
étranger... D'ailleurs le pauvre petiot en pâtirait tout le premier...
C'est pourquoi je vous le rends.
Elle lui présenta l'enfant qui avait cessé de pleurer et qui, la
regardant avec des yeux noirs étonnés, agitait vers elle ses petites
mains rosées. Gertrude se sentit toute remuée, et bien que la brusque
arrivée de ce marmot inattendu compliquât encore l'embarras de sa
position, les mines attendrissantes du pauvre abandonné touchèrent cette
fibre maternelle qui dort au sein de chaque jeune fille, et la firent
vibrer. Elle ne songea plus qu'à choyer l'orphelin comme on réchauffe un
oiseau tombé du nid; elle se dit qu'il se trouvait justement dans la
maison de son aïeul; qu'après tout cette maison était la sienne, et
qu'il avait le droit d'y être bien accueilli... Elle le prit donc
courageusement et tendrement dans ses bras, et comme il s'était remis à
pleurer, elle le berça à son tour en murmurant un air villageois.
--Mais, s'écria-t-elle, il va falloir une nouvelle nourrice, comment
ferons-nous?
--Bah! reprit la paysanne, il a déjà près de six mois et mange la soupe
comme un petit homme... D'ailleurs vous trouverez bien dans le village
une femme qui pourra l'allaiter.
Gertrude, fort embarrassée, consulta Fanchette qui était restée pour
écouter et qui se tenait debout près de la cheminée.
--Dame! dit froidement la servante, il y a la fille du vannier, qui a eu
un malheur et qui...
--C'est bien! interrompit Gertrude dont les joues s'empourprèrent,
priez-la de passer à l'Abbatiale.
La fille du vannier vint, en effet, et le marché fut vite conclu. Elle
s'engagea même à rester à l'Abbatiale pendant un mois ou deux, afin
d'aider Gertrude. La femme du rémouleur prit congé le même soir, et la
jeune fille se trouva seule avec l'orphelin auquel on avait improvisé un
lit dans un cabinet contigu à la chambre à coucher. Le marmot venait de
prendre le sein de sa nouvelle nourrice, et réchauffé par les caresses
de Gertrude, il s'était doucement endormi, les lèvres encore blanches de
lait... Près du lit, à la lueur de la lampe, mademoiselle de Mauprié
contemplait ce calme sommeil d'enfant, et plongée dans ses ressouvenirs,
songeait aux confidences de l'oncle Renaudin ainsi qu'à la mort de Rose
Finoël...
Pendant ce temps, Fanchette, tout ébaubie de l'événement, s'était
glissée hors de l'Abbatiale, et d'un pied leste était allée avec sa
quenouille et son rouet frapper à la porte d'une voisine. Elle grillait
de conter la nouvelle et de la commenter. Tandis que les rouets
tournaient, les langues tournèrent plus vite encore, et les deux
commères, poussant des ah! et des hélas! égrenèrent tout du long un joli
chapelet de médisances.