L'atelier était dans un état de sourde effervescence. La veille au soir,
Héloïse, après avoir porté un chapeau à une pratique, était rentrée avec
un air de consternation tragique où perçait néanmoins une certain pointe
de satisfaction. Elle s'était assise bruyamment et avait repris son
ouvrage en poussant de gros soupirs.
--Qu'y a-t-il donc, Héloïse? demanda mademoiselle Hortense, qui savait
les façons de son ouvrière et à qui cette mise en scène n'avait pas
échappé.
--Ah! soupira de nouveau celle-ci, on a bien raison de dire que les
apparences sont trompeuses... Les fruits qui ont meilleure mine sont les
plus véreux, et il faut manger un boisseau de sel avec les gens avant de
les connaître...
Intriguées par ce préambule, toutes les ouvrières avaient relevé la tête
et regardaient Héloïse.
--Quant à moi, continua-t-elle, on conviendra au moins que je n'y ai pas
été prise et que je me suis tenue sur mes gardes.
Mademoiselle Célénie agita nerveusement son aune, et de sa voix la plus
virile:
--Héloïse, s'écria-t-elle impatientée, vous avez une manière de dire les
choses qui me fait bouillir le sang... Où voulez-vous en venir avec vos
proverbes?
--Pardon, Mademoiselle, laissez-moi un peu respirer... Je suis encore
ahurie de ce que j'ai vu.
--Vu, quoi?... reprit mademoiselle Célénie.
Héloïse coiffa solennellement une tête de carton avec le chapeau qu'elle
était en train de confectionner, puis regardant son auditoire:
--Eh bien! commença-t-elle enfin, que diriez-vous si vous appreniez que
mademoiselle de Mauprié n'a pas bougé de la ville, et que son prétendu
voyage à Lachalade n'était qu'une invention?
Elle secoua la tête et ses regards triomphants firent le tour de
l'atelier.
--Qu'est-ce que vous me contez là? s'écria mademoiselle Célénie en
haussant les épaules.
--Je n'ai pas l'habitude de faire des contes, répliqua Héloïse piquée au
vif, et je ne dis que ce que j'ai vu. Voici au surplus comment la chose
est arrivée. Vous savez qu'hier j'ai été porter un chapeau à la
diligence de Clermont; je m'en revenais et j'étais déjà sous le porche,
quand j'ai entendu dans le bureau une voix qui ne m'était pas
inconnue... La personne qui parlait au facteur des messageries retenait
une place pour le lendemain dans le courrier qui passe à Beauzée.
J'aurais juré que c'était la voix de Gertrude, et pour m'en assurer,
j'ai attendu sous le porche. La personne est sortie. C'était une femme
dont la tête était enveloppée dans une capeline et dont la tournure
ressemblait à celle de mademoiselle de Mauprié. Intriguée, j'ai voulu
voir où elle allait, mais elle s'est aperçue, sans doute, que je la
suivais; elle a pris ses jambes à son cou et je l'ai perdue dans les
petites ruelles qui montent à la Ville-Haute... J'ai voulu en avoir le
coeur net, et ce soir, à l'heure du courrier, je suis allée me camper
derrière la grande porte des messageries; là j'ai vu, comme je vous
vois, Gertrude revenir et monter en voiture, mais cette fois, elle
n'était pas seule...
Héloïse fit une pause et poussa un long soupir. Toutes les têtes se
tournèrent de son côté.
--Elle portait dans ses bras, continua-t-elle, un petit enfant qui
criait faiblement comme font les nouveau-nés.
Un murmure courut dans l'atelier, et il y eut un moment de silence.
--L'aventure est étrange, reprit mademoiselle Hortense, mais, comme vous
le disiez tout à l'heure, les apparences sont trompeuses, et je ne puis
pas croire que Gertrude...
--Je ne suis pas médisante, répliqua Héloïse, mais dame! vous
conviendrez, Mademoiselle, que cela donne à penser... Une fille noble
qui laisse sa famille et son pays pour se faire ouvrière; ce cousin qui
arrive et s'en va, on ne sait pourquoi; ce prétendu départ, puis ce
marmot qui tombe du ciel... Avez-vous remarqué comme Gertrude pâlissait
et maigrissait depuis le printemps dernier?
--Ça, c'est un fait! murmurèrent les apprenties autour de la table
ronde.
Mademoiselle Célénie rétablit le silence en frappant le parquet avec son
aune.
--Héloïse, ma fille, s'écria-t-elle d'une voix sévère, je vous ai déjà
dit que vous étiez trop prompte à juger votre prochain!... Votre
histoire est étrange, j'en conviens, mais qui n'entend qu'une cloche
n'entend qu'un son, et, pour se prononcer, il faut attendre les
explications de mademoiselle de Mauprié... D'ici là, Mesdemoiselles, je
désire qu'on garde le silence, et je renverrai la première péronnelle
dont la mauvaise langue tournera de travers!
Cette menace énergique mit un terme aux bavardages, mais n'empêcha
nullement toutes ces cervelles féminines de travailler. Quand, le
surlendemain, Gertrude entra dans l'atelier, tous les yeux épièrent ses
moindres gestes. Les fillettes de la table ronde échangèrent des coups
de coude significatifs et commentèrent en chuchotant la pâleur et l'air
fatigué de la voyageuse. L'accueil fait à la jeune fille était trop
froid pour qu'elle ne le remarquât pas; il était si différent de celui
qu'elle avait reçu jadis à son arrivée dans ce même atelier! Le poêle de
faïence bourdonnait pourtant encore comme autrefois, comme autrefois un
clair soleil d'hiver, se glissant à travers les rideaux de mousseline,
faisait miroiter les panneaux des armoires et chatoyer les vives
couleurs des rubans et des fleurs artificielles; seules, les figures
penchées au-dessus des têtes de carton ne se déridaient pas. Toutes les
bouches étaient pincées et tous les yeux baissés. Mademoiselle Hortense
ne se leva pas pour baiser au front la nouvelle arrivante; mademoiselle
Célénie demeura muette et sembla plus occupée que jamais à tailler des
patrons de robe. Gertrude alla se débarrasser de son costume de voyage,
et lorsque, après quelques instants passés dans sa chambre, elle reprit
sa place près de l'estrade d'Héloïse, celle-ci, rassemblant
précipitamment ses ciseaux, ses rubans et sa boîte à ouvrage, recula sa
chaise et ramena les plis de sa jupe, comme si elle eût craint le
contact d'une pestiférée.
Cependant Héloïse était démangée de l'envie de parler; il lui tardait de
prendre sa revanche, de confondre sa rivale par une parole bien sentie
et de lui prouver qu'elle n'était pas dupe. Dès qu'elle vit Gertrude
installée, elle profita du plus beau moment de silence, et d'une voix
ironiquement mordante:
--J'espère, dit-elle très haut, que vous avez fait un bon voyage,
mademoiselle... Comment se porte votre cousin?...
--Héloïse! interrompit mademoiselle Célénie.
Jamais l'organe viril de mademoiselle Pêche cadette n'avait encore donné
un volume de son aussi formidable. Ce fut comme un coup de tonnerre. La
grande Héloïse obéit à cette foudroyante injonction et se renferma de
nouveau dans un superbe silence. Quant à Gertrude, aussi étonnée de la
colère de mademoiselle Pêche que de l'ironie de sa voisine, elle rougit
et promena autour d'elle ses beaux yeux surpris. Mais tous les regards
semblaient éviter les siens, et toutes les têtes se penchaient plus
attentivement sur les coiffures et les noeuds de ruban. Un silence
profond régna dans l'atelier. Consternée et ne comprenant rien à ces
façons étranges, Gertrude essayait en vain de se remettre à la besogne;
ces démonstrations inexplicables l'avaient frappée au coeur. Ses mains
tremblaient, et elle parvenait à grand'peine à enfoncer son aiguille
dans la soie. Deux mortelles heures se passèrent ainsi, puis midi sonna.
Héloïse descendit majestueusement de son estrade, les apprenties
déposèrent leur ouvrage et toutes s'en allèrent dîner. Gertrude, restée
seule avec les demoiselles Pêche, se leva à son tour, et ses yeux, où
roulaient des larmes, interrogèrent les deux vieilles filles qui se
tenaient devant elle et se regardaient d'un air grave.
Le moment d'une explication était venu.
--Mademoiselle,... commença solennellement Hortense Pêche en quittant
ses lunettes; mais elle fut interrompue par son impétueuse soeur.
--Hortense, dit mademoiselle Célénie, laisse-moi d'abord poser une
question à mademoiselle de Mauprié... Gertrude, poursuivit-elle de sa
voix la moins rude, ayez confiance en moi et parlez franchement: où
êtes-vous allée en quittant la maison, la semaine dernière?
--A Lachalade, répondit Gertrude, non sans rougir.
--Ah!... Et vous y êtes restée tout le temps?
La jeune fille réfléchit un moment, puis répondit d'une voix ferme:
--Non, Mademoiselle.
--A la bonne heure... On prétend que vous n'avez pas quitté la ville...
Certes, nous n'avons nul droit de nous mêler de vos affaires, mais nous
sommes responsables de vous jusqu'à un certain point; c'est pourquoi je
me permettrai d'insister... Pouvez-vous me rendre compte de l'emploi de
votre temps?
La figure de Gertrude prit une expression plus inquiète. Elle commençait
à comprendre dans quel embarras elle s'était jetée, et cependant elle
hésitait encore à répondre d'une façon explicite.
--Non, répondit-elle d'une voix tremblante, je ne puis malheureusement
entrer dans aucun détail... Il est vrai que je suis restée à B..., les
affaires qui m'y ont retenue ne sont pas les miennes, et j'ai promis de
me taire... Pardon, Mademoiselle, je dois tenir ma promesse... Mais je
vous jure que je n'ai rien à me reprocher.
Mademoiselle Hortense poussa un soupir et Mademoiselle Célénie fronça
les sourcils.
--Tant mieux pour vous, reprit celle-ci durement, si votre conscience
est en repos; mais cela ne suffit pas aux yeux du monde, et le scandale
n'en existe pas moins.
--Le scandale! s'écria Gertrude.
Mademoiselle Célénie, dardant ses yeux gris sur la figure de la jeune
fille, se tenait devant l'image des vierges sages et des vierges folles,
que le soleil éclairait en ce moment de sa pleine lumière, et la
terrible demoiselle Pêche avait l'air de commenter avec son aune la
parabole évangélique; ou plutôt elle semblait elle-même une des
triomphantes vierges sages, descendue de la vieille image
d'Épinal...--Le scandale! répéta Gertrude atterrée... Elle frémissait de
la tête aux pieds et la voix lui manqua. Le scandale! Ce seul mot avait
révolté toute sa fierté, mais sa consternation était si grande que pas
une parole ne pouvait sortir de sa gorge étranglée par l'émotion. Enfin,
ses dents se desserrèrent et elle dit en relevant les yeux vers la
vieille fille:
--Que me reproche-t-on, et qu'a le monde à faire avec ce qui s'est
passé?
--A tort ou à raison, répliqua mademoiselle Célénie, le monde jase...
Tout se sait. On a appris que vous étiez restée à B... clandestinement,
on vous a surprise portant en cachette un enfant nouveau-né dans vos
bras... Est-ce vrai?
--C'est vrai... Mais je ne comprends pas...
--Vous ne comprenez pas! s'écria mademoiselle Célénie. Comment, vous
êtes jolie... Vos manières distinguées,--coquettes même,--n'ont que trop
attiré l'attention sur vous... Vous vous absentez mystérieusement, puis
on vous rencontre la nuit avec un enfant sur les bras, et vous ne
comprenez pas qu'on va dire que cet enfant est à vous?...
--A moi! fit Gertrude indignée.
Elle était pâle comme une morte et elle fut obligée de s'appuyer contre
la table. Ses yeux étincelants allaient de mademoiselle Hortense à
mademoiselle Célénie, qui toutes deux la regardaient en secouant la
tête.
--Mais c'est une calomnie, dit-elle enfin, cela n'est pas!... Vous ne le
croyez pas, vous ne pouvez pas croire une chose pareille!
Il y avait un tel accent de sincérité dans cette protestation, qu'elle
ébranla la conviction grandissante de la soeur aînée.
--Certainement, commença-t-elle, nous avons toujours eu de l'estime pour
vous et nous ne demandons pas mieux que d'être convaincues de votre
innocence; mais le monde est méchant, il croit le mal facilement, et les
apparences sont contre vous, Gertrude!
--Où est la mère de cet enfant? reprit mademoiselle Célénie.
--Elle est morte.
--Et le père?
--Il a quitté la ville.
--Mais, vous, comment vous êtes-vous occupée de cette affaire et qui
vous a jetée dans une pareille aventure?
--Cela, je ne puis le dire, répondit Gertrude accablée; je le répète,
j'ai promis le secret.
--Comment voulez-vous qu'on se contente d'une réponse semblable? reprit
mademoiselle Célénie brusquement; vous le voyez, tout vous accuse...
Gertrude commençait en effet à reconnaître que la vieille fille avait
raison, et des sanglots agitaient convulsivement ses lèvres.
--Mais, s'écria-t-elle en joignant les mains avec désespoir, je ne mens
pas, moi!... D'ailleurs il y a des témoins qui peuvent affirmer la
vérité de ce que je dis... Il y a une vieille femme qui a vu naître
l'enfant et mourir la mère... Elle demeure à Polval et s'appelle la mère
Surloppe.
En entendant ce nom, les deux soeurs échangèrent de nouveau un regard
attristé, puis mademoiselle Hortense répliqua froidement:
--Ce témoignage-là vous serait plus nuisible qu'utile, ma chère. La
vieille femme dont vous parlez a une mauvaise réputation et personne
n'ajouterait foi à ses propos... D'ailleurs, il vous resterait à
expliquer comment vous avez été mêlée à de pareilles gens... Pouvez-vous
le faire?
Gertrude resta muette.
--Non?... Eh bien! j'en suis désolée, mais dans la circonstance, nous
sommes obligées de prendre une décision sévère... Il y a eu scandale...
--Et notre maison ne doit pas même être soupçonnée! acheva d'une voix
mâle mademoiselle Célénie, sans se douter qu'elle répétait le mot de
César.
Mademoiselle Hortense poussa un profond soupir.
--Nous ne pouvons pas vous garder, mon enfant, vous le voyez.
--Je vois que je suis perdue! murmura Gertrude, et en même temps son
visage fut inondé de larmes. Les sanglots secouaient sa poitrine, elle
se tordait les mains; tout à coup sa tête se pencha en arrière, ses
genoux ployèrent et elle tomba sur le parquet. La fatigue du voyage et
la secousse violente produite par cette dernière scène venaient de
déterminer une crise nerveuse.
--Ah! mon Dieu, elle se trouve mal! s'écria mademoiselle Célénie, nous
avons été trop dures aussi... Hortense, cours vite chercher le _vinaigre
des quatre voleurs_!
En même temps elle s'agenouilla près de Gertrude, la soutint dans ses
bras, déboutonna sa robe, et finalement se mit à lui baiser
affectueusement le front en lui prodiguant de doux noms enfantins.--Sous
ses manières de gendarme, mademoiselle Célénie cachait des trésors de
tendresse maternelle.--Elle transporta Gertrude dans sa propre chambre
et la mit au lit, puis elle la confia à la garde de la vieille
Scholastique et courut chez le pharmacien... En revenant à elle, la
jeune fille vit la vieille bonne à son chevet. Elle était encore trop
faible pour pouvoir parler; on lui fit avaler un cordial et elle
s'endormit profondément; quand elle se réveilla, il faisait nuit et la
tranquillité de la rue indiquait une heure avancée. Une veilleuse
éclairait la chambre, et dans un grand fauteuil mademoiselle Célénie,
tout habillée, sommeillait bruyamment. Gertrude passa les mains sur son
front, se rappela la scène de la matinée et se sentit prise d'un nouvel
accès de désespoir.--Elle, si pure et si fière de sa pureté, se trouvait
soupçonnée d'une faute dont la seul pensée la faisait frémir
d'indignation; les demoiselles Pêche la croyaient coupable et tout
l'atelier sans doute partageait cette conviction... Et demain son
nom--le nom de Mauprié!--courrait la ville escorté de bruits calomnieux,
et cette rumeur honteuse parviendrait jusqu'à Xavier!... A cette idée
son coeur fut déchiré et elle se remit à pleurer... Certes, Xavier avait
l'esprit trop élevé et trop de confiance en elle pour croire aussi
facilement une calomnie; mais il était jaloux et soupçonneux... Un doute
pouvait se glisser dans son esprit, un doute n'était-ce pas déjà
trop?... Rien qu'en y songeant, Gertrude sentait toute sa fierté se
soulever... Elle se disait qu'un soupçon de la part de Xavier suffirait
pour creuser entre eux un abîme,--et elle pleurait sur son amour, sur
son seul bonheur cruellement menacé...
--Non, pensait-elle, je ne veux pas être soupçonnée; il faut que celui
qui a fait le mal le répare... J'irai trouver mon oncle, et je le
supplierai de parler...
Toute la nuit se passa de la sorte. Enfin l'aube grise d'un jour de
décembre commença d'éclairer les vitres des fenêtres... Le froid du
matin réveilla mademoiselle Célénie, qui étira un moment ses grands
bras, courut au chevet de la jeune fille, et lui demanda comment elle se
trouvait.
--Mieux, Mademoiselle, merci! répondit Gertrude.
Puis essuyant ses larmes:
--Mademoiselle, je ne suis pas coupable, je vous le jure!... Il y a une
personne qui peut d'un mot éclairer tout ce qui paraît équivoque dans ma
conduite, et me justifier aux yeux du monde... Je veux aller trouver
cette personne, elle ne refusera pas de me dégager de mon serment, et je
serai lavée de ces soupçons calomnieux... Ayez la bonté de me procurer
une voiture de louage.
--Mais vous êtes trop faible pour vous mettre en route ce matin! s'écria
mademoiselle Célénie.
--Il le faut, et je me sens plus forte... Je ne puis supporter les
doutes qui pèsent sur moi... J'en mourrais!
Mademoiselle Célénie se laissa convaincre, et Gertrude s'habilla. Vers
midi une vieille calèche s'arrêta devant le magasin et la jeune fille,
encore un peu faible et très pâle, y monta après avoir embrassé les
demoiselles Pêche.
Le cheval de louage était vieux et assez mauvais trotteur; le conducteur
assoupi sur son siège le fouettait mollement; aussi 8 heures sonnaient
quand on entra à Lachalade. A cette heure, tout le monde devait être
couché dans la maison de l'oncle Renaudin, et Gertrude pensa qu'il était
préférable de remettre au lendemain la démarche qu'elle se proposait de
faire. Bien qu'il lui en coûtât, elle résolut de demander l'hospitalité
à sa tante et dit au conducteur d'arrêter son cheval devant le logis
Mauprié. Une lumière brillait entre les fentes des volets du
rez-de-chaussée; Gertrude frappa timidement et attendit toute
frissonnante.
Au bout de quelques instants, la porte s'entr'ouvrit et Honorine parut
sur le seuil. Elle poussa une exclamation en voyant Gertrude; celle-ci
prit son paquet des mains du conducteur et suivit silencieusement sa
cousine jusque dans la salle à manger.
La salle avait toujours le même aspect, et les mêmes figures entouraient
la table de toile cirée;--Xavier était seul absent.--Madame de Mauprié,
son mouchoir à la main, lisait gravement son livre d'heures; Gaspard
frottait son fusil et sifflait d'un air triomphant, tandis que Phanor
sommeillait devant l'âtre, et que Reine, debout devant la vieille glace,
essayait un bonnet de crêpe noir.
--C'est Gertrude! dit Honorine, en poussant sa cousine devant elle.
La veuve se leva d'un air solennel. Reine fit une légère exclamation, et
Gaspard regarda la jeune fille d'un air ironique:
--C'est affaire à toi, s'écria-t-il, et tu n'as pas perdu de temps!
Gertrude ne lui répondit pas et, s'avançant vers madame de Mauprié:
--Je suis venue, ma tante, vous demander l'hospitalité pour cette nuit;
je désire avoir demain un entretien avec mon oncle Renaudin.
Gaspard haussa les épaules et madame de Mauprié passa son mouchoir sur
ses yeux.
--Tu viens trop tard! soupira Honorine.
Gertrude les regardait tous sans bien comprendre de quoi il s'agissait.
--Qu'y a-t-il donc? murmura-t-elle enfin.
--Votre oncle est mort la nuit dernière, ma nièce.
--Il a rendu sa vieille âme à Dieu! continua Gaspard d'un ton qui
n'avait rien d'attristé.
--Nous héritons, ma chère! s'écria Reine.
--Mort! dit Gertrude accablée... Elle s'assit sur une chaise et
s'évanouit.