VII

En promettant à son oncle de remplir jusqu'au bout la mission dont elle

s'était chargée, Gertrude avait suivi la première impulsion de son coeur.

Elle avait vu le vieillard malade et tourmenté; il s'agissait de rendre

le calme à cette conscience troublée et en même temps de soulager une

misère secrète;--sa bonté naturelle avait dicté sa réponse; émue

jusqu'aux larmes, sans réfléchir plus longuement, elle avait promis tout

ce qu'on lui demandait. Elle se conduisait ainsi toujours d'après les

rapides mouvements de son coeur; le sentiment parlait et elle obéissait

brusquement; la réflexion venait plus tard.--Ce fut le lendemain

seulement, sur la route de B..., qu'elle commença de songer aux moyens

d'exécution. Tout d'abord elle fut arrêtée par une première difficulté:

son oncle avait exigé qu'elle tînt la chose secrète; elle se trouvait

par conséquent obligée d'agir seule, et de plus, afin de prévenir des

questions indiscrètes, elle devait s'acquitter de son mandat avant de

rentrer chez les demoiselles Pêche. Il allait falloir prendre une

chambre à l'auberge, ne sortir qu'à la nuit pour éviter les rencontres,

en un mot s'entourer de précautions dont les apparences équivoques

répugnaient à sa nature droite et ouverte. Toute dissimulation lui était

odieuse; il lui semblait que Xavier n'eût pas été satisfait de la voir

engagée dans cette aventure. Si elle avait pu s'arrêter à Lachalade et

le consulter!... Mais elle avait promis le secret, et d'ailleurs Pitois

et Fanchette ne l'avaient pas quittée un seul moment.

Tandis que le cheval trottait, elle relut l'adresse que son oncle lui

avait remise. Les indications laconiques, griffonnées sur le papier,

étaient ainsi conçues:--«Femme Finoël,--côte de Polval, la dernière

maison à gauche en montant vers les bois.»--Heureusement l'endroit était

peu fréquenté, et Gertrude en s'y rendant à la brune ne risquait pas

d'être reconnue. Elle acheva de se rassurer en songeant qu'elle pourrait

s'arrêter à une auberge peu éloignée de la côte de Polval, et que la

voiture n'aurait pas à traverser la ville. «D'ailleurs, se disait-elle,

dès que j'aurai remis de l'argent à cette pauvre femme, ma tâche sera

finie, et demain je pourrai rentrer chez mademoiselle Pêche.»

Elle descendit dans le faubourg, au _Chêne-Vert_, et résolut de monter à

Polval sur-le-champ. En décembre la nuit vient vite; dès quatre heures

et demie, la jeune fille enveloppée dans sa mante et sa capeline put

s'acheminer vers la maison de la femme Finoël. Du reste, le ciel était

sombre, le froid piquant, et la neige qui tombait menue ôtait aux

passants tout désir de curiosité. Tandis qu'elle gravissait la rampe

déserte et resserrée entre deux coteaux de vignes, Gertrude se

demandait, non sans une vague inquiétude, qui elle allait rencontrer

dans cette maison isolée et comment elle y serait reçue. Elle n'était

point peureuse, et à Lachalade elle avait l'habitude de sortir seule à

toute heure et par tous les temps. Dans la circonstance, ce qui la

rendait anxieuse, c'était le mystère même dont elle était obligée de

s'entourer, c'était l'inconnu... Elle frissonnait en apercevant à

travers l'obscurité les petites maisons à mine lugubre, adossées aux

vignes, et noires sur le fond neigeux de la colline.

Encore quelques pas dans la neige et le vent, et elle atteignit le terme

de son voyage. Ce devait être là, car plus haut on ne distinguait aucune

habitation, et les bois commençaient à une portée de fusil. Elle

s'arrêta un moment pour considérer ce logis de pauvre apparence. Les

murailles étaient faites de torchis et la toiture, trop lourde pour

elles, les avait rendues toutes ventrues et menaçantes. A travers les

volets clos de deux étroites fenêtres, une faible lueur indiquait que la

maison était habitée. Gertrude gravit un escalier aux marches branlantes

et prêta l'oreille. Il lui semblait entendre un bruit plaintif, mais le

vent soufflait si fort dans la gorge de Polval, qu'elle ne pouvait

distinguer si ce gémissement venait de l'intérieur ou du dehors. Elle

frappa; point de réponse. Elle appuya alors sa main contre la porte qui

céda, et le vent la poussa pour ainsi dire dans le couloir obscur... Les

gémissements partaient réellement de la chambre contiguë, dont une ligne

lumineuse révélait l'entrée. C'étaient des pleurs de femme mêlés à des

cris d'enfants, et cette double plainte remua si profondément Gertrude

qu'elle oublia tout à coup sa peur. Elle ouvrit précipitamment la porte

de la chambre et se trouva en face d'un spectacle navrant.

Une chandelle fumeuse, posée sur un poêle, sans feu, éclairait

misérablement la pièce nue et délabrée; entre les fenêtres un métier de

tisserand, sur lequel s'enroulait une pièce de cotonnade inachevée,

découpait sur le mur le squelette noir de ses barres et de ses leviers;

une chaise dépaillée et une table boiteuse étaient rangées le long de la

muraille humide; en face du métier, un lit de sangle étalait sa

paillasse et sa couverture en lambeaux, et sur ce lit, agenouillée, les

cheveux épars, pâle, effrayante, une femme d'une trentaine d'années

serrait contre sa poitrine amaigrie un tout petit enfant qui ne poussait

plus que des vagissements étouffés... Au bruit de la porte, la mère se

tourna vivement vers la nouvelle venue, et avec des yeux démesurément

ouverts:

--Vite, venez! cria-t-elle, mon _petiot_ s'en va!...

--Qu'a-t-il et que dois-je faire? demanda Gertrude en prenant l'enfant.

La jeune femme montra avec un geste horrible son sein flétri.

--Je n'ai plus de lait, dit-elle, et mon pauvre petiot meurt de faim et

de froid... Ah! il n'y a pas de pitié au monde!...

--Ne vous désolez pas ainsi! reprit Gertrude, je vais quérir de quoi

vous ranimer tous les deux... N'avez-vous pas une voisine que je puisse

charger d'acheter ce qu'il faut?

--Oui,... la mère Surloppe... Elle demeure en face, mais je ne l'ai plus

revue depuis hier...; les pauvres gens sont plus sauvages que des loups

affamés, ils se font peur...

--Attendez-moi, je vais l'appeler...

Gertrude enveloppa l'enfant dans sa capeline, le plaça près de la mère

qu'elle couvrit de sa mante, et se mit en quête de la vieille voisine

qu'elle trouva sommeillant près de son dévidoir. La vue d'une pièce d'or

la réveilla et lui mit des ailes aux talons. Elle se chargea volontiers

de trouver du lait, des vivres et du bois.

Gertrude retourna près de la malade. L'enfant s'était réchauffé et

rendormi; la mère regarda la jeune fille d'un air farouche; sur ce

visage altéré, mademoiselle de Mauprié crut reconnaître les principaux

traits de la figure de son oncle et sentit sa pitié redoubler.

--Vous vous appelez madame Finoël? demanda-t-elle enfin d'une voix

timide.

--Oui... Rose Finoël, murmura la jeune femme, venez-vous de la part du

bureau de charité?

--Je suis envoyée par une personne qui connaît vos peines et qui veut

les soulager.

La bouche de Rose Finoël prit une expression amère.

--Mes peines!... Et qui donc au monde peut avoir souci de mes peines?

Gertrude lui répondit évasivement que son bienfaiteur désirait ne pas

être connu; alors la malade ferma les yeux d'un air de fatigue et

d'indifférence.

--Après tout, murmura-t-elle, que me fait son nom?... Tout m'est égal

pourvu qu'on sauve mon petiot... Moi, je suis lasse, oh! lasse!...

Elle renversa son front sur le traversin et tomba dans une sorte de

torpeur. Gertrude assise près d'elle contemplait ses mains décharnées,

son visage aux pommettes saillantes, aux yeux caves, encadré et pâli

encore par des flots de cheveux noirs. A l'aspect de cette figure

ravagée par la misère et la maladie, la jeune fille fut prise d'une

pitié profonde; elle oubliait son isolement, ses craintes, ses

souffrances, et, comparant sa vie à celle de cette malheureuse, elle ne

se trouvait plus à plaindre... Au bout d'une demi-heure, la mère

Surloppe revint avec les provisions, on alluma le poêle, on fit chauffer

du bouillon pour la mère et du lait pour l'enfant, puis Gertrude reprit

sa mante et sa capeline.

--Vous partez!... vous me laissez? soupira la jeune femme en rouvrant

les yeux.

--Non pas, je vais faire une course et je reviens.

Tout en disant cela, Gertrude songeait aux circonstances imprévues qui

allaient rendre sa mission plus délicate et plus difficile. La maladie

de Rose Finoël, l'existence d'un enfant, compliquaient la situation et

alourdissaient la responsabilité de l'orpheline. Elle se sentait

solidaire de son oncle et songeait qu'il ne lui serait guère possible de

reprendre ses occupations ordinaires, au moins avant que l'enfant fût

confié à une nourrice. Elle chargea la vieille voisine de se procurer un

matelas et des couvertures, et il fut convenu que Gertrude passerait la

nuit près de la malade. Puis elle courut à l'auberge, écrivit à son

oncle le récit de sa première visite et lui demanda de nouvelles

instructions. Sur ses instances, Pitois reprit le soir même le chemin de

Lachalade.

A son retour, Gertrude trouva la chambre de la côte Polval transformée;

l'or de l'oncle Renaudin avait fait merveille. Sur la table une petite

lampe à la lumière égale et douce remplaçait la chandelle fumeuse; le

poêle réveillé d'un long sommeil bourdonnait gaiement et répandait une

joyeuse chaleur; le lit avait été regarni, et l'enfant, restauré et

réchauffé, s'endormait sur les genoux de la vieille Surloppe, qui, d'une

voix chevrotante, lui murmurait une antique chanson berceuse. La mère

elle-même semblait moins malade, moins défaite.

Gertrude disposa dans un coin le matelas et les couvertures, posa

l'enfant près de sa mère, puis congédia la vieille.

Elle marchait légèrement à travers la chambre, faisant ses préparatifs

pour la nuit, ravitaillant le poêle, réchauffant le lait destiné au

marmot... La malade, ouvrant à demi ses yeux affaiblis, la regardait

curieusement et suivait ses moindres gestes avec une surprise mêlée

d'attendrissement. A la fin, Gertrude, ayant achevé de tout préparer,

vint s'asseoir au chevet du lit et vit Rose Finoël qui pleurait.

--Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.

Pour toute réponse, Rose Finoël prit l'une des mains de son

interlocutrice et la couvrit de larmes et de baisers.

--Merci, dit-elle enfin, cela me fait du bien de pleurer. Il y avait si

longtemps que personne ne s'inquiétait plus de moi!

--Vous n'avez point d'amis?

--Je suis seule au monde.

--Mais,... le père de cet enfant? hasarda timidement Gertrude.

La figure de la malade reprit une expression de tristesse poignante.

--Celui-là est loin!... Et pourtant, murmura-t-elle d'un air sombre,

nous étions mariés, mariés à l'église et à la mairie;... mais la misère

l'a effrayé... Il est parti, il y a deux mois, et je n'ai plus entendu

parler de lui.

Elle regarda Gertrude qui fit un geste de surprise.

--Il ne faut pas lui en vouloir, s'écria-t-elle vivement, j'ai été bien

heureuse avec lui dans les premiers temps!...

--Mais il vous a abandonnée, et c'est une lâcheté!

Rose Finoël haussa les épaules.

--Dans ma famille, c'est notre lot d'être abandonnées... Ma mère l'a été

par son amant, moi, par mon mari... Je remercie le bon Dieu de m'avoir

donné un garçon,... les filles sont trop malheureuses!...

Elle jeta un regard plus doux sur l'enfant endormi à son côté.

--Voyez-vous, reprit-elle, il ressemble à son père... Quoique Finoël

m'ait laissée là, je ne peux pas lui en vouloir... Je l'aime

toujours!... Nous avons été si heureux ensemble dans les commencements!

Nous autres, pauvres gens, il ne faut pas nous mesurer avec la même aune

que les gens à l'aise... A quinze ans, j'étais orpheline et je gagnais

mon pain dans une filature, et si vous saviez ce que c'est que la vie de

fabrique pour les filles!... Je m'étonne de n'y être pas devenue plus

mauvaise... Quand j'ai connu Finoël, j'avais déjà vingt-sept ans, et lui

n'en avait que vingt-trois... J'étais trop vieille pour lui, mais alors

je n'y pensais pas, je l'aimais comme une folle... Oh! les premiers

temps de notre mariage! Nous allions, le dimanche, goûter dans les

petits bois du Juré et nous revenions bras dessus bras dessous par la

route de Combles et la Ville-Haute... Comme les tilleuls sentaient

bon!... Voyez-vous, j'ai eu bien des maux depuis, mais j'oublie tout

quand je pense à ces six mois-là. Six mois!... et puis on l'a renvoyé de

la fabrique, et le cabaret l'a pris. Alors sont arrivés les mauvais

jours, les gros mots, les batteries. Je suis devenue grosse; notre

location finissait à Noël et on menaçait de nous mettre dehors... Un

matin il est parti... On dit qu'il est allé en Alsace... Je lui pardonne

tout en pensant à nos six mois de bon temps!

Elle ferma les yeux et reposa sa tête sur le traversin. L'expression

farouche de sa physionomie s'était adoucie, et Gertrude, la voyant

s'assoupir, se jeta sur le matelas préparé par la voisine. Elle

s'endormit profondément et ne s'éveilla le lendemain matin qu'aux cris

de l'enfant qui demandait à boire...

Trois jours après, au moment où Gertrude quittait son auberge pour se

rendre chez Rose Finoël, le facteur lui apporta une lettre de l'oncle

Renaudin. Le vieillard la priait de prendre soin de la mère et de mettre

l'enfant en nourrice; il lui indiquait en même temps l'adresse d'une

femme de Beauzée, qui se chargerait volontiers du marmot et qui était

déjà prévenue de sa prochaine arrivée; enfin, il terminait en lui

recommandant prudence et discrétion.--Le même jour, Gertrude, voyant

Rose plus calme, lui parla de la nécessité de faire suivre à son enfant

un régime plus salutaire et l'amena peu à peu à l'idée d'une séparation.

La malade poussa un long soupir:

--Oui, vous avez raison, répondit-elle, il faut qu'une autre femme le

nourrisse de son lait... Je ne veux pas qu'il souffre et je consens à

tout... Laissez-le-moi seulement encore un jour ou deux. Je sens que je

n'irai pas plus loin...

En effet, elle s'affaiblissait visiblement; heure par heure, la vie

abandonnait son corps épuisé. Le lendemain, vers le soir, elle appela

Gertrude et la pria de lui apporter l'enfant. Elle regarda le marmot de

toute la force de ses yeux déjà voilés par l'agonie, puis elle dit:

--Promettez-moi de le porter vous-même à la nourrice... Pauvre petiot,

je meurs trop tôt pour lui!... Je ne sais pas qui vous a poussée à me

vouloir du bien, mais je vous en supplie, n'abandonnez pas mon

enfant!... Si je m'en vais avec l'idée que vous aurez soin de lui, je

mourrai tranquille.

Gertrude la rassura et lui promit de veiller elle-même sur l'orphelin.

--Merci, reprit Rose Finoël en cherchant la main de la jeune fille et en

essayant de la serrer dans sa main glacée, vous êtes bonne, vous!... Je

souhaite que vous ayez une vie heureuse. Moi, je n'ai eu que six mois de

bon... le reste n'a été que fatigue et misère... un cauchemar après six

mois de beaux rêves!... A cause de ce bon temps-là je pardonne à ceux

qui m'ont mise au monde... Mais je suis lasse, bien lasse... Donnez-moi

encore le petiot que je l'embrasse... Et maintenant adieu à tout!

Après une courte agonie, elle s'endormit du sommeil suprême...

Tandis que la vieille voisine veillait la morte, Gertrude courait au

bureau de la voiture de Clermont et retenait une place pour Beauzée. On

lui en promit une pour le lendemain au soir. Comme elle sortait du

bureau, une femme surgit de l'ombre du porche et parut l'examiner.

Gertrude hâta le pas, un secret pressentiment lui disait qu'elle était

suivie; en effet, en tournant la tête, elle aperçut une forme vague qui

marchait dans la même direction qu'elle. Alors la peur la prit, elle se

mit à courir, et, s'engageant dans les petites rues qui avoisinent

Polval, elle ne suspendit sa course qu'après avoir eu la certitude qu'on

avait perdu sa trace. Cet incident redoubla son désir de partir au plus

vite et de sortir enfin de la situation fausse où elle se trouvait.

L'enterrement eut lieu le lendemain: Gertrude n'y assista pas. Le soir

venu, elle paya largement la vieille, et, n'emportant de cette maison

qu'une boucle des cheveux de la morte, comme un souvenir pour le petit,

elle partit avec l'orphelin, chaudement emmailloté, qui se plaignait

doucement et qui finit par s'endormir au roulis de la voiture.

Le trajet de B... à Beauzée n'est pas bien long et la nuit n'était pas

trop avancée quand Gertrude frappa à la porte de la nourrice. C'était

une forte gaillarde, femme d'un rémouleur. Comme elle était prévenue,

elle reçut l'enfant sans trop d'étonnement ni de questions. Elle avait

l'air d'une brave femme, et elle promit de choyer le nourrisson comme

s'il eût été à elle. Gertrude lui donna tout l'argent qu'elle demanda,

et, après lui avoir indiqué son adressa à B... et lui avoir fait de

minutieuses recommandations, elle repartit par le courrier du matin.

Il lui tardait de rentrer à son magasin. Pâlie et affaiblie par

plusieurs nuits de veille, elle éprouvait néanmoins une certaine

satisfaction en se sentant secouée par les cahots du courrier. Elle se

disait qu'elle avait rempli jusqu'au bout et sans encombre sa triste

mission, que son oncle serait content d'elle, qu'elle allait enfin

pouvoir reprendre sa vie régulière, et qu'elle pourrait penser librement

et tout le jour à Xavier. Elle se sentait soulagée d'un poids énorme, et

quand la voiture s'arrêta dans la rue de la Rochelle, ce fut avec

bonheur qu'elle sauta sur le trottoir, courut prendre son paquet à

l'auberge, et se dirigea vers la maison des demoiselles Pêche.

Gertrude et Veronique · 第 11 / 24 题