En promettant à son oncle de remplir jusqu'au bout la mission dont elle
s'était chargée, Gertrude avait suivi la première impulsion de son coeur.
Elle avait vu le vieillard malade et tourmenté; il s'agissait de rendre
le calme à cette conscience troublée et en même temps de soulager une
misère secrète;--sa bonté naturelle avait dicté sa réponse; émue
jusqu'aux larmes, sans réfléchir plus longuement, elle avait promis tout
ce qu'on lui demandait. Elle se conduisait ainsi toujours d'après les
rapides mouvements de son coeur; le sentiment parlait et elle obéissait
brusquement; la réflexion venait plus tard.--Ce fut le lendemain
seulement, sur la route de B..., qu'elle commença de songer aux moyens
d'exécution. Tout d'abord elle fut arrêtée par une première difficulté:
son oncle avait exigé qu'elle tînt la chose secrète; elle se trouvait
par conséquent obligée d'agir seule, et de plus, afin de prévenir des
questions indiscrètes, elle devait s'acquitter de son mandat avant de
rentrer chez les demoiselles Pêche. Il allait falloir prendre une
chambre à l'auberge, ne sortir qu'à la nuit pour éviter les rencontres,
en un mot s'entourer de précautions dont les apparences équivoques
répugnaient à sa nature droite et ouverte. Toute dissimulation lui était
odieuse; il lui semblait que Xavier n'eût pas été satisfait de la voir
engagée dans cette aventure. Si elle avait pu s'arrêter à Lachalade et
le consulter!... Mais elle avait promis le secret, et d'ailleurs Pitois
et Fanchette ne l'avaient pas quittée un seul moment.
Tandis que le cheval trottait, elle relut l'adresse que son oncle lui
avait remise. Les indications laconiques, griffonnées sur le papier,
étaient ainsi conçues:--«Femme Finoël,--côte de Polval, la dernière
maison à gauche en montant vers les bois.»--Heureusement l'endroit était
peu fréquenté, et Gertrude en s'y rendant à la brune ne risquait pas
d'être reconnue. Elle acheva de se rassurer en songeant qu'elle pourrait
s'arrêter à une auberge peu éloignée de la côte de Polval, et que la
voiture n'aurait pas à traverser la ville. «D'ailleurs, se disait-elle,
dès que j'aurai remis de l'argent à cette pauvre femme, ma tâche sera
finie, et demain je pourrai rentrer chez mademoiselle Pêche.»
Elle descendit dans le faubourg, au _Chêne-Vert_, et résolut de monter à
Polval sur-le-champ. En décembre la nuit vient vite; dès quatre heures
et demie, la jeune fille enveloppée dans sa mante et sa capeline put
s'acheminer vers la maison de la femme Finoël. Du reste, le ciel était
sombre, le froid piquant, et la neige qui tombait menue ôtait aux
passants tout désir de curiosité. Tandis qu'elle gravissait la rampe
déserte et resserrée entre deux coteaux de vignes, Gertrude se
demandait, non sans une vague inquiétude, qui elle allait rencontrer
dans cette maison isolée et comment elle y serait reçue. Elle n'était
point peureuse, et à Lachalade elle avait l'habitude de sortir seule à
toute heure et par tous les temps. Dans la circonstance, ce qui la
rendait anxieuse, c'était le mystère même dont elle était obligée de
s'entourer, c'était l'inconnu... Elle frissonnait en apercevant à
travers l'obscurité les petites maisons à mine lugubre, adossées aux
vignes, et noires sur le fond neigeux de la colline.
Encore quelques pas dans la neige et le vent, et elle atteignit le terme
de son voyage. Ce devait être là, car plus haut on ne distinguait aucune
habitation, et les bois commençaient à une portée de fusil. Elle
s'arrêta un moment pour considérer ce logis de pauvre apparence. Les
murailles étaient faites de torchis et la toiture, trop lourde pour
elles, les avait rendues toutes ventrues et menaçantes. A travers les
volets clos de deux étroites fenêtres, une faible lueur indiquait que la
maison était habitée. Gertrude gravit un escalier aux marches branlantes
et prêta l'oreille. Il lui semblait entendre un bruit plaintif, mais le
vent soufflait si fort dans la gorge de Polval, qu'elle ne pouvait
distinguer si ce gémissement venait de l'intérieur ou du dehors. Elle
frappa; point de réponse. Elle appuya alors sa main contre la porte qui
céda, et le vent la poussa pour ainsi dire dans le couloir obscur... Les
gémissements partaient réellement de la chambre contiguë, dont une ligne
lumineuse révélait l'entrée. C'étaient des pleurs de femme mêlés à des
cris d'enfants, et cette double plainte remua si profondément Gertrude
qu'elle oublia tout à coup sa peur. Elle ouvrit précipitamment la porte
de la chambre et se trouva en face d'un spectacle navrant.
Une chandelle fumeuse, posée sur un poêle, sans feu, éclairait
misérablement la pièce nue et délabrée; entre les fenêtres un métier de
tisserand, sur lequel s'enroulait une pièce de cotonnade inachevée,
découpait sur le mur le squelette noir de ses barres et de ses leviers;
une chaise dépaillée et une table boiteuse étaient rangées le long de la
muraille humide; en face du métier, un lit de sangle étalait sa
paillasse et sa couverture en lambeaux, et sur ce lit, agenouillée, les
cheveux épars, pâle, effrayante, une femme d'une trentaine d'années
serrait contre sa poitrine amaigrie un tout petit enfant qui ne poussait
plus que des vagissements étouffés... Au bruit de la porte, la mère se
tourna vivement vers la nouvelle venue, et avec des yeux démesurément
ouverts:
--Vite, venez! cria-t-elle, mon _petiot_ s'en va!...
--Qu'a-t-il et que dois-je faire? demanda Gertrude en prenant l'enfant.
La jeune femme montra avec un geste horrible son sein flétri.
--Je n'ai plus de lait, dit-elle, et mon pauvre petiot meurt de faim et
de froid... Ah! il n'y a pas de pitié au monde!...
--Ne vous désolez pas ainsi! reprit Gertrude, je vais quérir de quoi
vous ranimer tous les deux... N'avez-vous pas une voisine que je puisse
charger d'acheter ce qu'il faut?
--Oui,... la mère Surloppe... Elle demeure en face, mais je ne l'ai plus
revue depuis hier...; les pauvres gens sont plus sauvages que des loups
affamés, ils se font peur...
--Attendez-moi, je vais l'appeler...
Gertrude enveloppa l'enfant dans sa capeline, le plaça près de la mère
qu'elle couvrit de sa mante, et se mit en quête de la vieille voisine
qu'elle trouva sommeillant près de son dévidoir. La vue d'une pièce d'or
la réveilla et lui mit des ailes aux talons. Elle se chargea volontiers
de trouver du lait, des vivres et du bois.
Gertrude retourna près de la malade. L'enfant s'était réchauffé et
rendormi; la mère regarda la jeune fille d'un air farouche; sur ce
visage altéré, mademoiselle de Mauprié crut reconnaître les principaux
traits de la figure de son oncle et sentit sa pitié redoubler.
--Vous vous appelez madame Finoël? demanda-t-elle enfin d'une voix
timide.
--Oui... Rose Finoël, murmura la jeune femme, venez-vous de la part du
bureau de charité?
--Je suis envoyée par une personne qui connaît vos peines et qui veut
les soulager.
La bouche de Rose Finoël prit une expression amère.
--Mes peines!... Et qui donc au monde peut avoir souci de mes peines?
Gertrude lui répondit évasivement que son bienfaiteur désirait ne pas
être connu; alors la malade ferma les yeux d'un air de fatigue et
d'indifférence.
--Après tout, murmura-t-elle, que me fait son nom?... Tout m'est égal
pourvu qu'on sauve mon petiot... Moi, je suis lasse, oh! lasse!...
Elle renversa son front sur le traversin et tomba dans une sorte de
torpeur. Gertrude assise près d'elle contemplait ses mains décharnées,
son visage aux pommettes saillantes, aux yeux caves, encadré et pâli
encore par des flots de cheveux noirs. A l'aspect de cette figure
ravagée par la misère et la maladie, la jeune fille fut prise d'une
pitié profonde; elle oubliait son isolement, ses craintes, ses
souffrances, et, comparant sa vie à celle de cette malheureuse, elle ne
se trouvait plus à plaindre... Au bout d'une demi-heure, la mère
Surloppe revint avec les provisions, on alluma le poêle, on fit chauffer
du bouillon pour la mère et du lait pour l'enfant, puis Gertrude reprit
sa mante et sa capeline.
--Vous partez!... vous me laissez? soupira la jeune femme en rouvrant
les yeux.
--Non pas, je vais faire une course et je reviens.
Tout en disant cela, Gertrude songeait aux circonstances imprévues qui
allaient rendre sa mission plus délicate et plus difficile. La maladie
de Rose Finoël, l'existence d'un enfant, compliquaient la situation et
alourdissaient la responsabilité de l'orpheline. Elle se sentait
solidaire de son oncle et songeait qu'il ne lui serait guère possible de
reprendre ses occupations ordinaires, au moins avant que l'enfant fût
confié à une nourrice. Elle chargea la vieille voisine de se procurer un
matelas et des couvertures, et il fut convenu que Gertrude passerait la
nuit près de la malade. Puis elle courut à l'auberge, écrivit à son
oncle le récit de sa première visite et lui demanda de nouvelles
instructions. Sur ses instances, Pitois reprit le soir même le chemin de
Lachalade.
A son retour, Gertrude trouva la chambre de la côte Polval transformée;
l'or de l'oncle Renaudin avait fait merveille. Sur la table une petite
lampe à la lumière égale et douce remplaçait la chandelle fumeuse; le
poêle réveillé d'un long sommeil bourdonnait gaiement et répandait une
joyeuse chaleur; le lit avait été regarni, et l'enfant, restauré et
réchauffé, s'endormait sur les genoux de la vieille Surloppe, qui, d'une
voix chevrotante, lui murmurait une antique chanson berceuse. La mère
elle-même semblait moins malade, moins défaite.
Gertrude disposa dans un coin le matelas et les couvertures, posa
l'enfant près de sa mère, puis congédia la vieille.
Elle marchait légèrement à travers la chambre, faisant ses préparatifs
pour la nuit, ravitaillant le poêle, réchauffant le lait destiné au
marmot... La malade, ouvrant à demi ses yeux affaiblis, la regardait
curieusement et suivait ses moindres gestes avec une surprise mêlée
d'attendrissement. A la fin, Gertrude, ayant achevé de tout préparer,
vint s'asseoir au chevet du lit et vit Rose Finoël qui pleurait.
--Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.
Pour toute réponse, Rose Finoël prit l'une des mains de son
interlocutrice et la couvrit de larmes et de baisers.
--Merci, dit-elle enfin, cela me fait du bien de pleurer. Il y avait si
longtemps que personne ne s'inquiétait plus de moi!
--Vous n'avez point d'amis?
--Je suis seule au monde.
--Mais,... le père de cet enfant? hasarda timidement Gertrude.
La figure de la malade reprit une expression de tristesse poignante.
--Celui-là est loin!... Et pourtant, murmura-t-elle d'un air sombre,
nous étions mariés, mariés à l'église et à la mairie;... mais la misère
l'a effrayé... Il est parti, il y a deux mois, et je n'ai plus entendu
parler de lui.
Elle regarda Gertrude qui fit un geste de surprise.
--Il ne faut pas lui en vouloir, s'écria-t-elle vivement, j'ai été bien
heureuse avec lui dans les premiers temps!...
--Mais il vous a abandonnée, et c'est une lâcheté!
Rose Finoël haussa les épaules.
--Dans ma famille, c'est notre lot d'être abandonnées... Ma mère l'a été
par son amant, moi, par mon mari... Je remercie le bon Dieu de m'avoir
donné un garçon,... les filles sont trop malheureuses!...
Elle jeta un regard plus doux sur l'enfant endormi à son côté.
--Voyez-vous, reprit-elle, il ressemble à son père... Quoique Finoël
m'ait laissée là, je ne peux pas lui en vouloir... Je l'aime
toujours!... Nous avons été si heureux ensemble dans les commencements!
Nous autres, pauvres gens, il ne faut pas nous mesurer avec la même aune
que les gens à l'aise... A quinze ans, j'étais orpheline et je gagnais
mon pain dans une filature, et si vous saviez ce que c'est que la vie de
fabrique pour les filles!... Je m'étonne de n'y être pas devenue plus
mauvaise... Quand j'ai connu Finoël, j'avais déjà vingt-sept ans, et lui
n'en avait que vingt-trois... J'étais trop vieille pour lui, mais alors
je n'y pensais pas, je l'aimais comme une folle... Oh! les premiers
temps de notre mariage! Nous allions, le dimanche, goûter dans les
petits bois du Juré et nous revenions bras dessus bras dessous par la
route de Combles et la Ville-Haute... Comme les tilleuls sentaient
bon!... Voyez-vous, j'ai eu bien des maux depuis, mais j'oublie tout
quand je pense à ces six mois-là. Six mois!... et puis on l'a renvoyé de
la fabrique, et le cabaret l'a pris. Alors sont arrivés les mauvais
jours, les gros mots, les batteries. Je suis devenue grosse; notre
location finissait à Noël et on menaçait de nous mettre dehors... Un
matin il est parti... On dit qu'il est allé en Alsace... Je lui pardonne
tout en pensant à nos six mois de bon temps!
Elle ferma les yeux et reposa sa tête sur le traversin. L'expression
farouche de sa physionomie s'était adoucie, et Gertrude, la voyant
s'assoupir, se jeta sur le matelas préparé par la voisine. Elle
s'endormit profondément et ne s'éveilla le lendemain matin qu'aux cris
de l'enfant qui demandait à boire...
Trois jours après, au moment où Gertrude quittait son auberge pour se
rendre chez Rose Finoël, le facteur lui apporta une lettre de l'oncle
Renaudin. Le vieillard la priait de prendre soin de la mère et de mettre
l'enfant en nourrice; il lui indiquait en même temps l'adresse d'une
femme de Beauzée, qui se chargerait volontiers du marmot et qui était
déjà prévenue de sa prochaine arrivée; enfin, il terminait en lui
recommandant prudence et discrétion.--Le même jour, Gertrude, voyant
Rose plus calme, lui parla de la nécessité de faire suivre à son enfant
un régime plus salutaire et l'amena peu à peu à l'idée d'une séparation.
La malade poussa un long soupir:
--Oui, vous avez raison, répondit-elle, il faut qu'une autre femme le
nourrisse de son lait... Je ne veux pas qu'il souffre et je consens à
tout... Laissez-le-moi seulement encore un jour ou deux. Je sens que je
n'irai pas plus loin...
En effet, elle s'affaiblissait visiblement; heure par heure, la vie
abandonnait son corps épuisé. Le lendemain, vers le soir, elle appela
Gertrude et la pria de lui apporter l'enfant. Elle regarda le marmot de
toute la force de ses yeux déjà voilés par l'agonie, puis elle dit:
--Promettez-moi de le porter vous-même à la nourrice... Pauvre petiot,
je meurs trop tôt pour lui!... Je ne sais pas qui vous a poussée à me
vouloir du bien, mais je vous en supplie, n'abandonnez pas mon
enfant!... Si je m'en vais avec l'idée que vous aurez soin de lui, je
mourrai tranquille.
Gertrude la rassura et lui promit de veiller elle-même sur l'orphelin.
--Merci, reprit Rose Finoël en cherchant la main de la jeune fille et en
essayant de la serrer dans sa main glacée, vous êtes bonne, vous!... Je
souhaite que vous ayez une vie heureuse. Moi, je n'ai eu que six mois de
bon... le reste n'a été que fatigue et misère... un cauchemar après six
mois de beaux rêves!... A cause de ce bon temps-là je pardonne à ceux
qui m'ont mise au monde... Mais je suis lasse, bien lasse... Donnez-moi
encore le petiot que je l'embrasse... Et maintenant adieu à tout!
Après une courte agonie, elle s'endormit du sommeil suprême...
Tandis que la vieille voisine veillait la morte, Gertrude courait au
bureau de la voiture de Clermont et retenait une place pour Beauzée. On
lui en promit une pour le lendemain au soir. Comme elle sortait du
bureau, une femme surgit de l'ombre du porche et parut l'examiner.
Gertrude hâta le pas, un secret pressentiment lui disait qu'elle était
suivie; en effet, en tournant la tête, elle aperçut une forme vague qui
marchait dans la même direction qu'elle. Alors la peur la prit, elle se
mit à courir, et, s'engageant dans les petites rues qui avoisinent
Polval, elle ne suspendit sa course qu'après avoir eu la certitude qu'on
avait perdu sa trace. Cet incident redoubla son désir de partir au plus
vite et de sortir enfin de la situation fausse où elle se trouvait.
L'enterrement eut lieu le lendemain: Gertrude n'y assista pas. Le soir
venu, elle paya largement la vieille, et, n'emportant de cette maison
qu'une boucle des cheveux de la morte, comme un souvenir pour le petit,
elle partit avec l'orphelin, chaudement emmailloté, qui se plaignait
doucement et qui finit par s'endormir au roulis de la voiture.
Le trajet de B... à Beauzée n'est pas bien long et la nuit n'était pas
trop avancée quand Gertrude frappa à la porte de la nourrice. C'était
une forte gaillarde, femme d'un rémouleur. Comme elle était prévenue,
elle reçut l'enfant sans trop d'étonnement ni de questions. Elle avait
l'air d'une brave femme, et elle promit de choyer le nourrisson comme
s'il eût été à elle. Gertrude lui donna tout l'argent qu'elle demanda,
et, après lui avoir indiqué son adressa à B... et lui avoir fait de
minutieuses recommandations, elle repartit par le courrier du matin.
Il lui tardait de rentrer à son magasin. Pâlie et affaiblie par
plusieurs nuits de veille, elle éprouvait néanmoins une certaine
satisfaction en se sentant secouée par les cahots du courrier. Elle se
disait qu'elle avait rempli jusqu'au bout et sans encombre sa triste
mission, que son oncle serait content d'elle, qu'elle allait enfin
pouvoir reprendre sa vie régulière, et qu'elle pourrait penser librement
et tout le jour à Xavier. Elle se sentait soulagée d'un poids énorme, et
quand la voiture s'arrêta dans la rue de la Rochelle, ce fut avec
bonheur qu'elle sauta sur le trottoir, courut prendre son paquet à
l'auberge, et se dirigea vers la maison des demoiselles Pêche.