Cependant, celui qui venait de jeter la discorde dans le paisible
magasin des demoiselles Pêche, Xavier, poursuivait ses projets. Son
premier soin avait été de s'occuper de la construction d'un atelier. Un
terrain en friche, situé sur la lisière du bois, à une portée de fusil
du village, eut bientôt fixé son choix. Tout s'y rencontrait à souhait:
un chemin d'exploitation partait de là pour s'enfoncer dans le bois, et
un ruisseau descendant de la Gorge-aux-Couleuvres permettait d'y établir
une scierie. Grâce à de nouvelles commandes, Xavier put traiter
immédiatement avec un entrepreneur, et deux mois après, l'atelier
élevait à l'entrée du bois ses murs blanchis à la chaux et son toit de
tuiles rouges. Il était vaste, bien éclairé et bien outillé. Au fond, on
avait réservé une petite pièce où Xavier couchait, car il s'était décidé
à quitter la maison de Lachalade, pour se livrer tout entier à son
travail.--Madame de Mauprié avait vivement combattu la résolution de son
fils cadet; elle voyait avec peine un de ses enfants devenir «une sorte
de menuisier.» Mais le jeune homme avait tenu bon, et comme, au
demeurant, il trouvait de l'argent ailleurs que dans le coffre de la
famille, on avait fini par le laisser faire;--seulement, ses relations
avec ses soeurs et sa mère étaient maintenant moins fréquentes et plus
froides.
Ce refroidissement lui eût été pénible autrefois; en ce moment, son
esprit et son coeur étaient trop occupés pour en éprouver une grande
souffrance. Il emportait avec lui, dans sa solitude, un trésor de
pensées et de souvenirs consolants. L'amour de Gertrude lui faisait une
compagnie toujours fidèle et toujours joyeuse. Il lui tenait lieu de
tout: de parents et d'amis, de plaisirs et de bien-être. C'était un
foyer toujours réchauffant et toujours illuminé; un retrait intime et
voilé, tout plein de fleurs printanières, d'où sortaient les rêves de la
nuit et les premiers sourires des heures matinales;--c'était son
enchantement et son seul luxe, son soutien dans les jours de doute, son
bon génie dans les moments d'inspiration. Au dedans et au dehors de
l'atelier, l'image de Gertrude était toujours présente. Elle se glissait
avec les rayons lumineux sous les ramures de la futaie; elle dansait à
la lueur des étoiles dans les vapeurs argentées qui s'élevaient du
ruisseau; elle peuplait les recoins sombres du bâtiment, et quand Xavier
sculptait dans un panneau une tête de nymphe ou de déesse, c'était
toujours le visage de Gertrude aux cheveux crépelés qui souriait au
milieu des entrelacs et des guirlandes. Les lettres de la jeune fille
arrivaient tous les lundis et mettaient l'atelier en fête. Après avoir
lu les huit pages d'écriture serrée, Xavier les cachait dans sa poitrine
et travaillait ferme jusqu'au soir; puis, à l'heure du soleil couchant,
il allait s'asseoir sur le seuil de sa porte et relisait lentement les
pages où Gertrude lui racontait sa vie et ses pensées de chaque jour. Le
soleil s'enfonçait derrière les bois des Hauts-Bâtis, la vallée était
coupée de grandes ombres bleuâtres et le silence du soir s'y faisait peu
à peu. On n'entendait plus que le susurrement du ruisseau et la chanson
des rainettes au long des talus de la Biesme. C'était l'heure des
châteaux en Espagne. Xavier se figurait Gertrude installée à Lachalade;
il bâtissait en face de l'atelier un chalet en bois de sapin avec sa
galerie extérieure et sa toiture en auvent; il voyait déjà sa mignonne
Gertrude accoudée à la balustrade et lui souriant à travers les brins
fleuris des plantes grimpantes--et lui-même souriait à son rêve, sans
s'apercevoir que la nuit était venue et que les étoiles fourmillaient
dans le ciel.
Mais ses pensées n'étaient pas toujours aussi paisibles ni aussi
joyeuses. Il avait aussi des heures moroses et découragées. Ce fut
surtout à la fin de l'automne, pendant les longues soirées et les jours
brumeux, que la mélancolie se mit à hanter l'atelier. Le vent de
l'arrière-saison commença à pleurer dans les ramées, les pluies
monotones grossirent la voix du ruisseau, les feuilles jaunies
tourbillonnaient sous les fenêtres de l'atelier, et Xavier se sentit
envahi par la bande des pensées maussades et soupçonneuses. Puis, comme
un malheur n'arrive jamais seul, un jour qu'il revenait de
Sainte-Menehould, il monta jusqu'aux Islettes dans le cabriolet du
courrier de B... Au moment où il mettait pied à terre, le conducteur lui
dit:
--N'avez-vous pas de commission pour mademoiselle Gertrude? et comme il
voyait la figure de Xavier s'animer:--Ah! continua-t-il, sans flatterie,
c'est bien la plus avenante et la plus jolie fille de B..., les garçons
de là-bas en sont quasiment fous, et je parle des plus huppés!...--Le
conducteur cligna de l'oeil et fit claquer sa langue.--Voyez-vous, vous
pouvez être tranquille sur son compte, elle fera un beau mariage!--Il
alluma sa pipe, fouetta ses chevaux et partit au trot.
Il n'en fallait pas davantage pour que Xavier eût la mort dans l'âme et
martel en tête. Il revint au logis tout travaillé et tout époinçonné par
la jalousie.--Le conducteur pouvait avoir raison. Gertrude était belle,
jeune, sans expérience de la vie... Lui se trouvait loin d'elle, et
d'ailleurs n'étant point fat, il se rendait justice; il ne s'abusait ni
sur son mérite ni sur sa beauté. Gertrude pouvait rencontrer là-bas
quelque riche et beau fils de famille qui effaçât rapidement le souvenir
de son maussade cousin... D'ailleurs, l'amour est le plus capricieux des
oiseaux, il s'en va comme il est venu, sans raisons, et Xavier trouvait
mille motifs pour que l'absence aliénât celui de Gertrude.--Il passa
ainsi plusieurs jours à se forger des fantômes et à broyer du noir. La
lettre de sa cousine le surprit dans ces terreurs jalouses et jeta un
rayon de soleil à travers les brouillards qu'il avait amassés comme à
plaisir. Il eut honte de ses soupçons, et, pour faire amende honorable,
il s'en accusa très humblement dans une longue épître à Gertrude.
Celle-ci non plus n'était pas heureuse. Outre qu'elle souffrait de
l'absence de Xavier, elle se sentait de jour en jour plus isolée au
milieu des modistes de B... Bien que les demoiselles Pêche se louassent
fort de ses services, aucune intimité n'avait pu s'établir entre les
patronnes et la nouvelle ouvrière. L'éducation et la culture d'esprit de
Gertrude contrastaient trop avec les idées étroites et les manières
communes de ces bonnes filles. Mademoiselle Hortense, qui était plus
fine que sa soeur, se rendait vaguement compte de la supériorité de
Gertrude, et cette seule pensée suffisait pour mettre une certaine gêne
dans leurs relations. Mademoiselle Célénie, plus ronde et moins
susceptible, aurait fort bien passé sur les minuties qui froissaient son
aînée; mais ce qui l'offusquait, c'était l'effet trop vite produit par
Gertrude sur la partie masculine de la société de B... La grande Héloïse
n'épargnait rien, du reste, pour exciter la susceptibilité des deux
soeurs et pour ruiner petit à petit la faveur de sa rivale. Héloïse
n'était pas méchante, mais elle n'était pas non plus magnanime. Elle ne
pouvait pardonner à Gertrude ses succès, ses manières distinguées, et
surtout la fameuse déconvenue du mois de juin. Elle ne lui voulait pas
de mal au fond, mais elle l'eût volontiers trouvée en faute, sauf à lui
tendre ensuite la main pour la tirer du mauvais pas où elle l'aurait
jetée. Elle l'épiait, commentait ses moindres mots et ses moindres
démarches, et ne laissait jamais perdre une occasion de lui être
désagréable.
Gertrude sentait cette antipathie toujours croissante, et une certaine
anxiété commençait à s'emparer de son esprit. Elle aurait voulu
s'enfuir, se soustraire à un danger vaguement pressenti, et en même
temps elle se disait qu'elle était obligée de vivre attachée au magasin
des demoiselles Pêche, qu'elle y resterait longtemps encore sans doute,
que Xavier était loin et l'avenir incertain... Alors elle pleurait et
s'effrayait. Ces larmes, ces agitations contenues, jointes à une vie
renfermée et au défaut d'exercice, la rendirent souffrante. Elle pâlit,
ses yeux se cernèrent et ses joues se creusèrent légèrement, le tout à
la satisfaction de mademoiselle Héloïse, qui n'était pas fâchée de lui
voir perdre la fraîcheur de son teint. Chaque fois qu'elle relevait la
tête, elle trouvait les yeux noirs de la _première ouvrière_ fixés sur
sa figure, et étudiant curieusement les progrès de sa pâleur. Elle fut
un jour souffrante au point de garder la chambre.
--Bah! ce ne sera rien, dit Héloïse à mademoiselle Célénie, qui s'en
inquiétait; elle s'écoute et se dorlote comme une princesse!
Cependant la mauvaise saison était revenue, et la vieille Scholastique
avait rallumé le poêle de faïence. On avait recommencé à veiller dans
l'atelier, et les demoiselles Pêche ne faisaient plus que de courtes
apparitions à leur jardin des _Saules_, maintenant tout effeuillé et
couvert de givre. Les dimanches se passaient à l'église. Parfois, après
les vêpres, mademoiselle Célénie faisait faire à Gertrude un ou deux
tours dans la rue de la Rochelle; puis, ennuyée de l'attention trop
persistante et des oeillades des jeunes gens, elle la ramenait tambour
battant au magasin, où son indignation s'exhalait à son aise contre
l'impertinence de la jeunesse. Les journées s'écoulaient monotones, et
les seules bonnes heures de Gertrude étaient celles où arrivaient les
lettres de Xavier. Alors ses yeux brillaient, une vive teinte rose
colorait ses joues pâlies et son coeur battait. Une seule chose gâtait
son bonheur: l'excitation produite en elle par l'arrivée hebdomadaire du
facteur n'avait pas échappé à Héloïse; les grands yeux inquisiteurs de
l'ouvrière suivaient les lettres jusque dans la poche de Gertrude, et
semblaient vouloir percer l'enveloppe.
De longs mois se passèrent ainsi sans événements remarquables. Les
lettres de Xavier arrivaient toujours ponctuellement et Gertrude
répondait avec la même exactitude. Le printemps et l'été fleurirent de
nouveau le jardin des Saules; de nouveau on procéda à la fabrication des
confitures; puis l'automne revint et les veillées recommencèrent.
Par un jour brumeux de décembre, Gertrude rangeait des cartons dans le
magasin. Tout à coup la porte de la rue s'ouvrit, et la jeune fille
poussa une exclamation en apercevant Pitois, le domestique de M.
Renaudin.
--Comment va mon oncle? s'écria-t-elle.
--Pas trop bien, répondit Pitois. Il désire vous voir, et m'a recommandé
de vous ramener aujourd'hui même.
Gertrude courut annoncer la nouvelle à mademoiselle Hortense; puis
montant précipitamment dans sa chambre, se prépara pour le voyage et
suivit Pitois, dont le cheval attendait tout attelé sous le porche de la
_Rose d'Or_. On partit, et, chemin faisant, le domestique expliqua à la
jeune fille la maladie de l'oncle Renaudin.
--Voyez-vous, mademoiselle Gertrude, je crois que la lampe baisse.--Et
il se frappa la tête.--M. Renaudin perd le fil de ses idées et rêve les
yeux ouverts. Il reste des fois une heure d'horloge immobile et muet
comme une souche; puis, crac! comme si un ressort partait, voilà que sa
langue se dégourdit et qu'il nous conte des choses de l'autre monde...
Hier, à travers ses rêvasseries, il n'avait que votre nom dans la
bouche. A la brune, il a rattrapé son bon sens, et, me faisant signe
d'approcher, il a tiré de dessous ses draps un papier sur lequel était
votre adresse; puis il m'a commandé de courir à B... et de vous ramener
vivement, sans en rien souffler à personne.
Pitois exécutait les ordres de son maître à la lettre; il fouaillait son
cheval, et la voiture filait comme une flèche. Quand ils entrèrent dans
la vallée de la Biesme, la nuit tombait. Gertrude était prise d'une
émotion si violente, qu'elle ne pouvait plus parler. Ses yeux
cherchaient à distinguer dans l'obscurité l'emplacement de l'atelier.
Xavier le lui avait décrit trop souvent, pour qu'elle ne le reconnût
pas, malgré la nuit. Elle distingua le toit de tuiles et vit de la
lumière à travers les vitraux.--Il était là... il travaillait en
songeant à elle, peut-être!--Son coeur se gonfla, et, triste à la pensée
de passer si près de lui sans le voir, elle était sur le point de prier
Pitois de s'arrêter... Mais on eût dit que le vieux garde prévoyait sa
demande, car il fouetta de plus belle la jument, et la voiture franchit
bientôt le porche de l'Abbatiale. Tout le village était enveloppé
d'ombre, et personne ne fut témoin de l'arrivée de Gertrude.
Dès qu'elle se fut un peu restaurée et réchauffée au feu de la cuisine,
Pitois la fit monter chez M. Renaudin. La disposition de la chambre à
coucher n'avait pas changé depuis la dernière visite de Gertrude:
c'étaient toujours les mêmes rideaux jaunis aux fenêtres, le même foyer
sombre où deux tisons se mouraient dans les cendres; seulement le lit
était défait, et, dans les couvertures, Eustache Renaudin montrait son
profil amaigri et mince comme une lame de couteau. Une chandelle posée
sur la table éclairait vaguement la chambre. M. Renaudin, assis sur son
séant, tenant les draps dans ses doigts crispés, demeurait immobile et
semblait regarder dans le vide. Près de la cheminée, Fanchette le
surveillait du coin de l'oeil, tout en préparant une potion pour la nuit.
Une odeur pharmaceutique imprégnait l'air.
Gertrude, poussée par Pitois, s'avança sur la pointe des pieds et
s'approcha du lit; mais le vieillard ne sembla pas la voir; ses yeux
gris continuèrent à poursuivre dans les plis de ses rideaux des visions
mystérieuses.
--Mon oncle! mon oncle Renaudin! dit Gertrude, me voici.
Le son de cette voix douce le tira de son immobilité, mais non de son
rêve. Ses yeux se tournèrent vers la jeune fille et la contemplèrent
avec une fixité effrayante; ses lèvres remuèrent.
--Toujours! murmura-t-il, je la vois maintenant toujours et partout. Ses
yeux tristes ne me quittent pas, et le son de sa voix me secoue jusque
dans la moelle des os... Mais, reprit-il en reculant vers le mur, jamais
je ne l'avais vue si nettement que ce soir... Ses yeux sont pleins de
reproches et son silence me donne la fièvre... Non, je ne veux plus
qu'elle revienne me reprocher sa misère et son enfant abandonné!... Je
ferai un sacrifice, s'il le faut; j'achèterai le repos au poids de
l'or... Vite, vite! A-t-on été chercher ma nièce Gertrude?
--Elle est près de vous, Monsieur! cria Pitois.
--Me voici, mon oncle! répéta Gertrude toute tremblante.
Et, surmontant sa peur, elle lui prit la main.
Le vieillard tressaillit, pencha la tête du côté de sa nièce, et parut
s'éveiller en sursaut.
--Hein! hein! fit-il, qui a parlé?... Ah! te voici, petite!... Je
m'étais assoupi... Es-tu là depuis longtemps?
--Je viens d'arriver, mon oncle.
--Tu as bien fait de venir... Fanchette, mets du bois au feu et
laisse-nous. J'ai à causer avec ma nièce.
Ses idées redevenaient lucides. Quand ils furent seuls, il dit à
Gertrude de s'asseoir à son chevet, et, lui prenant affectueusement les
mains:
--Je suis aise de te voir, commença-t-il. J'ai à t'entretenir de choses
sérieuses... Mais ce sont des choses difficiles à dire, et il faudra que
tu aies de la patience... Et puis, c'est un secret que tu devras me
garder fidèlement. Je m'étais bien promis de le garder moi-même; mais il
y a des secrets qu'on porte légèrement quand on est jeune, et qui
deviennent trop lourds quand on se fait vieux... Et je vieillis,
Gertrude, je m'affaiblis tous les jours, soupira-t-il en regardant ses
longs doigts pâles et osseux.--J'ai peut-être encore une dizaine
d'années à vivre, tout au plus; puis il me faudra quitter ma maison de
l'Abbatiale et mes beaux chênes... Dix ans! à peine dix ans!... La vie
est trop courte, on n'a pas le temps de jouir de ce qu'on a amassé!...
Mais, vois-tu, je veux passer au moins ces années-là en paix, et pour
cela il faut que je me décharge du poids que j'ai sur la poitrine... Il
m'étouffe, il me gâte mes jours et mes nuits!
Il s'était mis sur son séant et respirait avec bruit, comme un homme
oppressé.
--Tant que j'ai été dans les affaires, continua-t-il, je n'ai pas eu le
loisir de penser à cette _chose-là_. J'allais, je venais, je courais les
villages pour acheter de la laine à bon compte, les ballots roulaient
dans ma remise, et puis les fabricants arrivaient. On discutait fin
contre fin; moi, je leur donnais du fil à retordre et je faisais de
beaux gains. Je spéculais, j'achetais pour rien et je revendais cher...
Ah! c'était le bon temps! le secret était bien là, au fond de ma
mémoire, mais si léger!... Il ne pesait pas plus gros qu'une plume, et
c'était à peine si, de fois à autre, je le sentais sur ma conscience...
Mais quand je suis venu me reposer ici, croyant y jouir tranquillement
de ma fortune, je n'ai plus eu ni paix ni trêve. Toutes les choses
d'autrefois se sont réveillées au fond de mon cerveau, et ce qui était
léger comme une plume est devenu lourd comme un quintal de fer... Il
faut que je traîne cela nuit et jour; je n'ai plus de sommeil!... A tout
prix je veux me débarrasser de ce cauchemar qui m'écrase la poitrine!
J'ai compté sur toi, Gertrude; j'ai confiance en toi, parce que tu es
bonne et courageuse. Veux-tu me rendre un service?
--Oh! de tout mon coeur, mon oncle! s'écria Gertrude attendrie.
La figure altérée du vieillard se rasséréna un peu. Il serra les mains
de sa nièce dans les siennes et reprit d'une voix plus calme:
--Écoute d'abord une histoire du temps de ma jeunesse,... car j'ai été
jeune, moi aussi, et j'ai été amoureux tout comme un autre. C'était à
B..., et celle qui m'aimait était modiste comme toi. Elle était jolie et
fière de ses beaux cheveux, pareils aux tiens... C'est cette
ressemblance qui m'a tout d'abord intéressé à toi. Elle avait vingt ans
et j'en avais trente. Nous étions deux étourdis, et nous nous aimions
sans songer à l'avenir... Bref, une faute fut commise, et je ne sais
lequel de nous deux fut le plus imprudent... Pourtant, moi, je lui
promis le mariage... et ce fut un tort.
Il s'arrêta, un peu embarrassé, en voyant l'expression de tristesse et
de reproche qu'avait prise la figure de Gertrude.--L'histoire de M.
Renaudin était la banale et navrante histoire des séductions vulgaires.
La jeune fille séduite, étant devenue mère, l'avait conjuré de tout
réparer par le mariage. Mais ils étaient pauvres tous deux; Renaudin
était égoïste et ambitieux: un pareil mariage eût entravé son avenir et
gâté sa situation. Il avait quitté B... et s'était établi à Reims. Là,
par un soir d'hiver, sa victime était venue de nouveau le supplier. Il
avait été sans pitié et lui avait fermé sa porte, la laissant errer, par
la pluie et le vent, à travers les rues désertes d'une ville
étrangère... Depuis il n'avait jamais entendu parler d'elle, et il avait
cru que tout était fini. Mais plus il avait pris d'âge, plus ses remords
étaient devenus violents.
--Je crois, disait-il à sa nièce, je crois la revoir à chaque instant...
La nuit, quand je veux fermer les yeux, je l'aperçois tout d'un coup
là!--et il montrait un coin du rideau.--Elle a la tête nue, et ses
cheveux blonds sont soulevés par le vent; ses yeux sont tristes comme
des fleurs mouillées... Je n'y tenais plus; j'ai voulu savoir ce qu'elle
était devenue, et j'ai fait prendre en secret des renseignements...
--Vous l'avez retrouvée? interrompit Gertrude, dont le coeur battait.
--Elle est morte!... reprit-il d'un air sombre; mais l'enfant, sa fille,
existe encore. Elle a grandi, elle vit à B... dans la misère, et c'est
sur toi que je compte pour la secourir.
--Oh! mon oncle, parlez, je suis prête à tout faire pour vous!
--Bien! Jure-moi d'abord de me garder le secret le plus absolu, et
d'exécuter les choses telles que je te les dirai.
--Je vous le promets, mon oncle!
--Bien!... Tu repartiras demain, avant le jour, avec Pitois. Sitôt
arrivée à B..., tu te rendras dans la maison indiquée sur l'adresse que
voici. Il tira un papier de dessous son oreiller et le tendit à
Gertrude.--C'est dans cette maison que demeure la fille de la morte...
Elle est misérable... Tu lui remettras de l'argent, mais tu ne lui diras
jamais de quelle part il vient... Tu comprends que si je me nommais, je
serais à la merci de ces gens-là. Femme, enfants, mari, j'aurais toute
la maisonnée sur les bras... Non, je veux faire du bien sans être
connu... Et puis, si la famille de ta tante venait à savoir cette
aventure, elle en ferait des gorges chaudes... Non, non, pas de mon
vivant!... Après, on verra... Tu agiras prudemment, discrètement,
n'est-ce pas, ma mie Gertrude?
--Oui, mon oncle.
--Je compte sur ta parole... Une parole, c'est sacré, petite!
De sa main tremblante il prit une clef sous le traversin et la donna à
sa nièce.
--Ouvre le secrétaire et apporte-moi le premier tiroir à gauche!
Elle obéit, et revint avec le tiroir plein de pièces d'or. L'avare le
vida avec précaution sur ses draps; puis ses yeux brillèrent, et il
passa ses mains amoureusement à travers les louis. Gertrude le regardait
ébahie: elle n'avait jamais tant vu de pièces d'or en toute sa vie. M.
Renaudin les compta deux fois; puis, prenant trois rouleaux d'or, et
geignant profondément, il les déposa dans un petit sac qu'il remit à
Gertrude.
--Tiens, dit-il, voici mille écus; serre-les soigneusement... C'est une
somme!... Hélas! c'est de bon or fin, gagné à la sueur de mon front...
Mais je ne veux rien épargner pour tranquilliser mes vieux jours...
Quand je saurai que _sa_ fille est à l'abri du besoin, je serai soulagé
et je retrouverai mon sommeil perdu. Écris-moi souvent, tiens-moi au
courant de tout, et s'il faut encore de l'argent, eh bien, j'en enverrai
encore!... Je veux dormir, dormir en paix!
Gertrude alla fermer le secrétaire et rendit la clef à son oncle.
--Tu es une brave fille, toi, murmura le vieillard. Viens que je
t'embrasse!... Et maintenant, va te reposer deux ou trois heures. Dès le
fin matin, Pitois te réveillera et vous repartirez vivement.
Elle prit congé de lui, en lui promettant de faire de son mieux pour
bien remplir sa mission. Comme elle allait fermer la porte, elle se
retourna en entendant M. Renaudin qui l'appelait encore, et elle aperçut
le vieillard soulevé sur son séant, pâle, décharné, et dardant vers elle
ses yeux soupçonneux.
--Surtout, Gertrude, murmura-t-il en posant un long doigt maigre sur ses
lèvres minces, garde-moi le secret!