IV

Hop! hop!... A travers les hautes forêts de l'Argonne la voiture passait

au trot, et la faible lueur des lanternes éclairait vaguement les

profondeurs boisées où la brume flottait sur la cime des chênes. Parfois

une éclatante et soudaine illumination flamboyait parmi les arbres de la

lisière. De larges embrasures se découpaient en noir sur un fond

lumineux, et vers le ciel s'élançaient de hautes cheminées surmontées

d'une fumée rougeâtre.--C'était une verrerie... Les baies des fenêtres

laissaient voir des ombres fantastiques s'agitant dans cette lumière

incandescente et remuant des matières embrasées au bout de longues

cannes de fer... C'étaient les verriers, les _hâzis_ maigres et brûlés

par les flammes d'enfer de leurs _ouvreaux_ nuit et jour allumés... Et

Gertrude songeait à la maison de sa tante, à l'appentis couvert de

tuiles moussues et à Xavier. Elle revoyait ce dernier accoudé sur son

établi, le menton dans sa main, pensif, concentré, les yeux tournés vers

une vision intérieure. Elle le voyait aussi courant dans les bois à la

recherche des premières fleurs de la saison, elle entendait encore

l'accent profondément triste de sa voix, lorsqu'ils s'étaient dit adieu

devant l'auberge... Quelle étrange nature et qu'y avait-il réellement au

fond de ce coeur obscur? Sous cette enveloppe dure et difficile à

pénétrer, Gertrude devinait une féconde source de tendresse qui

jaillirait peut-être un jour.--Et en pensant à toutes ces choses, elle

pressait contre ses lèvres le petit bouquet d'anémones, le sauvage

bouquet noué avec un brin d'herbe et qui sentait les bois et le

printemps.

Hop! hop!... Sur la route blafarde, parmi de grandes plaines nues et

crayeuses, la voiture roulait, et les sabots des chevaux heurtant les

cailloux faisaient jaillir des étincelles. Le ciel terne et sans étoiles

bordait confusément un horizon monotone. Parfois la masse noire d'une

ferme endormie se dressait sur la berge du chemin, ou bien, dans les

champs, on entrevoyait un parc de moutons avec la maison roulante du

berger... Et Gertrude songeait à la vie errante du régiment, quand elle

suivait son père d'étape en étape, blottie dans un coin de son manteau,

bercée par le roulement du fourgon; elle se souvenait que parfois un

gros baiser du capitaine Jacques la réveillait à demi, et qu'entre les

plis du manteau elle distinguait un coin du ciel étoilé... Ah! les bons

baisers donnés à plein coeur, il y avait longtemps qu'elle ne les

connaissait plus! Les petits soins paternels, les dorloteries et les

câlineries du réveil, les intimes babillages du coin du feu, tout cela

était bien loin!...

Ho, la Grise! holà, Blond!... On était arrivé au relais. Des lumières

couraient aux croisées de l'auberge; la porte de la remise s'ouvrait, un

garçon d'écurie dételait les chevaux tout fumants et en amenait de

frais. Le facteur s'avançait lourdement avec sa sacoche pleine de

lettres; une commère recommandait un paquet au conducteur; un homme

courbé sous le poids de deux seaux remplis au réservoir prochain se

dirigeait lentement vers l'auge. Par la porte ouverte de l'auberge on

voyait un bon feu flambant, on entendait de gros rires et le choc des

verres... Au dehors le vent sifflait contre les rideaux de la capote, et

Gertrude se sentait plus seule que jamais. Elle enviait les gens qui se

chauffaient au feu de l'auberge, et ceux qui dormaient dans les maisons

du village après une rude journée de labeur; elle se disait qu'elle

n'avait plus de _chez elle_, plus de foyer, plus de maison!...

En route!... et la voiture reprenait le trot.--Encore des champs à perte

de vue, des sillons nus, des chaumes frissonnant au vent, de petits

villages assoupis et blottis autour de leur clocher. Encore de grands

bois sombres où l'écho répercutait le bruit des roues et des claquements

du fouet, puis la voiture enrayée glissa rapidement sur une longue

pente. De grands prés s'étendaient au long d'une rivière bordée de

peupliers, un moulin apparaissait avec son bief rempli d'eau, des

coteaux de vignes dessinaient vaguement leurs formes arrondies, et, au

loin, sur une colline, des centaines de lumières scintillaient...

C'était la ville.--Les chevaux redoublèrent de vitesse, le conducteur

fit claquer son fouet avec frénésie et on traversa les faubourgs...

Encore un pont, une large rue plantée d'arbres, puis la voiture s'arrêta

brusquement devant un bureau de messageries. On était à B...

Gertrude descendit tout engourdie. Il était trop tard pour aller frapper

à la porte des demoiselles Pêche; elle prit une chambre à l'auberge

voisine, s'y barricada et essaya de dormir. Le sommeil ne vint que tard,

et lorsqu'elle s'éveilla, il faisait déjà grand jour. Un rayon de soleil

pénétrait dans la chambre et on entendait une sonnerie de cloches sur la

colline. Ce sourire du soleil et cette chanson des cloches lui

redonnèrent du courage, elle s'habilla rapidement et se fit conduire

chez les modistes.

* * * * *

Dans l'atelier des demoiselles Pêche, le poêle de faïence, allumé dès le

matin par la vieille servante Scholastique, commençait à répandre une

douce chaleur et les ouvrières étaient déjà à la besogne. L'atelier,

contigu avec le magasin où on recevait les pratiques, était éclairé par

deux fenêtres donnant sur la rue Entre-Deux-Ponts, la plus animée et la

plus commerçante des rues de B... L'ameublement était des plus

simples.--Au milieu, une grande table ronde, autour de laquelle se

rangeait le menu fretin des apprenties; de chaque côté du poêle, de

grandes armoires où l'on serrait les coiffures confectionnées; çà et là,

des chaises encombrées de cartons; pour tout ornement, une statuette de

la Vierge, coloriée en rouge et en bleu, tenant encore à la main un

raisin desséché, offrande de la Notre-Dame d'août; puis, en guise de

pendant, une naïve image d'Épinal représentant les vierges sages et les

vierges folles et se déroulant aux yeux des apprenties comme une pieuse

et salutaire invitation à la vertu.--Devant chaque fenêtre, sur une

sorte d'estrade, se dressaient les deux maîtresses chaises de

mademoiselle Hortense Pêche, l'aînée, et de mademoiselle Héloïse, sa

principale ouvrière. Mademoiselle Héloïse était une fille de

vingt-quatre ans, adroite, remuante et s'entendant à tout. Elle était

grande, bien faite, très blanche, très vaine de ses yeux noirs et de ses

cheveux bruns abondants. Curieuse, hardie, ingénument orgueilleuse,

folle de spectacles forains et de toilette, mauvaise langue et bon coeur,

elle représentait le type de la grisette de B...,--une race qui se perd.

A travers les cartons, les chaises et les _têtes à bonnet_, passant de

l'atelier au magasin et du magasin à un ouvroir de couturières,

mademoiselle Célénie Pêche allait et venait, brandissant une aune dans

sa forte main, s'agitant sans cesse et ne se reposant jamais. Les deux

soeurs faisaient un contraste complet:--Mademoiselle Hortense, qui

frisait la cinquantaine, ronde, replète, avec des yeux à fleur de tête

et un tour de cheveux bruns sous un bonnet à tuyaux, était l'image du

calme et de la prudence. Mademoiselle Célénie était grande, robuste et

taillée comme un homme; sa taille plate, sa voix mâle et toujours

grondante, ses bras osseux et ses grosses mains rouges ajoutaient encore

à l'illusion; mais elle était bonne fille, oubliait vite ses colères et

n'aurait pas fait de mal à une mouche. La nature, qui avait si maltraité

les deux soeurs au point de vue plastique, leur avait donné, par une

juste compensation, un goût sûr et des doigts de fée. Les chapeaux

montés par mademoiselle Hortense, les robes coupées par mademoiselle

Célénie étaient renommées à dix lieues à la ronde, et les demoiselle

Pêche avaient la plus belle clientèle de l'arrondissement. Très pieuses,

en dépit des rubans et des toilettes de bal, elles s'efforçaient de se

faire pardonner leurs occupations mondaines en prodiguant des soins

assidus à la congrégation du Rosaire, dont elles étaient directrices.

Mademoiselle Hortense réservait pour la chapelle de la Vierge du Pont

ses plus belles fleurs artificielles, et de ces mêmes mains qui avaient

trop largement échancré un corsage de bal, mademoiselle Célénie, les

jours de Fête-Dieu, portait fièrement en tête du cortège la lourde

bannière de la congrégation.--En résumé, c'étaient de braves filles,

actives comme des abeilles et courageuses comme des fourmis; chacun les

estimait, et Gertrude ne pouvait tomber en de meilleures mains.

Ce matin-là mademoiselle Célénie était plus agitée que jamais.

--C'est aujourd'hui que doit arriver la nouvelle ouvrière, dit-elle à sa

soeur; puis, s'appuyant sur son aune comme sur une canne:--J'espère,

Mesdemoiselles, que vous n'allez pas prendre vos grands airs, et que

vous vous montrerez bonnes et serviables... Où la caserons-nous,

Hortense?

--Je crois, répondit l'aînée, qu'on pourrait lui faire une petite place

à côté d'Héloïse, près de la fenêtre...

La grande Héloïse releva vivement la tête:

--Près de _ma_ fenêtre, fit-elle d'un air piqué, et pourquoi donc pas à

la table ronde? Cette demoiselle est une apprentie, après tout!...

--Nous devons des égards à sa famille, reprit tranquillement

mademoiselle Hortense.

--Oui, elle est noble! répliqua Héloïse en pinçant dédaigneusement les

lèvres. Puis, après un moment de réflexion, elle ajouta:--C'est drôle

tout de même qu'une demoiselle dans sa position soit obligée de

travailler pour vivre...

--Elle est orpheline, dit mademoiselle Hortense, et sa situation n'en

est que plus intéressante...

--N'importe, poursuivit obstinément Héloïse on ne m'ôtera pas de l'idée

qu'il y a là-dessous quelque chose de louche!...

--Héloïse, s'écria sévèrement mademoiselle Célénie, pas de jugements

téméraires, s'il vous plaît!... Cette jeune fille m'est recommandée et

je n'entends pas qu'on fasse courir de sottes histoires sur son compte.

--Je crois que la voici, dit mademoiselle Hortense qui venait de jeter

un coup d'oeil dans la rue.

Au même moment la sonnette du magasin se mit à tinter, et mademoiselle

Célénie alla ouvrir. C'était en effet Gertrude. Scholastique se chargea

de son mince bagage et la modiste montra à la jeune fille la chambre

qu'elle devait occuper au second étage; puis, après l'avoir mise au

courant des habitudes de la maison et l'avoir forcée à boire une tasse

de lait chaud, mademoiselle Pêche la cadette, toujours armée de son

bâton à auner, introduisit Gertrude dans l'atelier. A son entrée, les

ouvrières, dont le babil à mi-voix produisait un bourdonnement pareil à

celui d'un essaim de mouches, se turent subitement et se mirent à

considérer la nouvelle arrivante qui saluait, souriait et rougissait à

la fois. Bientôt leurs regards témoignèrent une admiration qui déplut

fort à la grande Héloïse. La première ouvrière n'avait pu charitablement

s'empêcher de rêver une Gertrude gauche, revêche et guindée. Celle qui

arrivait était tout le contraire; en outre, elle avait de magnifiques

cheveux blonds et le plus joli teint du monde.--Ce sont là de ces

déceptions qu'une femme supporte généralement assez mal, et la grande

Héloïse ne se piquait pas de stoïcisme.

Mademoiselle Hortense baisa doucement Gertrude au front et lui souhaita

la bienvenue, puis, comme la jeune fille manifestait le désir de

commencer à se rendre utile:

--Tenez, dit mademoiselle Pêche, allez trouver mademoiselle Héloïse;

elle vous mettra au courant de la besogne.

Les grands yeux de Gertrude parcoururent l'atelier.

--Là, près de la vitre, prenez un tabouret! lui cria la grosse voix de

mademoiselle Célénie, et en même temps, avec son aune, la soeur cadette

désignait l'estrade d'Héloïse. Celle-ci, piquée de ce que Gertrude

n'avait pas deviné du premier coup qui elle était et ce qu'elle valait,

prit son air le plus imposant.

--Vous voulez de la besogne, Mademoiselle, commença-t-elle avec dignité,

dites-moi d'abord ce que vous savez faire...

--Peu de chose; répondit Gertrude en souriant, mais j'ai de la bonne

volonté, et avec vos conseils... En même temps elle regarda Héloïse et

son regard à la fois si doux et si profond, son regard et le son de sa

voix opérèrent comme un charme. Héloïse se sentit gagnée et amollie;

elle quitta son grand air et donna d'assez bonne grâce ses instructions

à la débutante.

A midi, quand sonna la cloche de la Tour de l'horloge, les ouvrières

s'en allèrent dîner, et dès qu'elles furent dehors, leur conversation

roula sur Gertrude. Toutes les fillettes regardaient Héloïse et

attendaient qu'elle donnât son avis; mais l'imposante _première_ se

bornait à écouter silencieusement. A la fin, une apprentie ayant vanté

les beaux yeux de la nouvelle venue, Héloïse plissa les lèvres d'un air

dédaigneux:

--Oh! fit-elle, des yeux verts comme les chats... Signe de trahison!--Ce

fut tout ce qu'on put tirer d'elle.

La journée se passa tranquillement. Le soir, à la cloche de huit heures,

après avoir soupé avec les demoiselles Pêche, Gertrude monta dans sa

chambrette haut perchée. Son premier soin fut de prendre le coffret de

Xavier et de le contempler longuement. Il avait la forme d'un fragment

de grès enveloppé de mousses, de ronces et de fougères: çà et là, dans

le fouillis des herbes et des feuilles, quelques insectes avaient été

sculptés, et cela avait été exécuté avec une légèreté et une sincérité

qui faisaient illusion; on eût dit que les scarabées allaient bourdonner

et les fougères frissonner au vent. Gertrude ouvrit le coffret et prit

les anémones qu'elle y avait enfermées; le bouquet flétri avait conservé

son odeur forestière, et la jeune fille se sentit de nouveau transportée

dans les bois de l'Argonne. Elle s'endormit en pensant à Xavier et au

petit atelier de Lachalade.

Le lendemain, quand elle s'éveilla vers six heures et qu'elle se pencha

à l'étroite fenêtre pour jeter un coup d'oeil sur la ville, elle fut un

peu réconfortée par la vue qu'on avait de sa mansarde.--En bas, la rue

Entre-Deux-Ponts encore endormie; puis un fouillis de toitures aux

profils curieux et, au-dessus, la ville haute avec ses maisons et ses

vergers en amphithéâtre. Sur la crête de la colline, la vieille tour de

l'horloge se dressait, coiffée de son toit pointu; un long couvent

étalait ses rangées de fenêtres étincelantes; au fond, les clochetons de

l'église Saint-Étienne se découpaient sur un ciel d'un bleu pâle; à

droite et à gauche, des coteaux de vignes s'arrondissaient mollement; et

enfin à l'horizon on apercevait la ligne sombre des grands bois... Il

faisait une claire matinée, les moineaux chantaient sur les toits, les

laitières criaient leur lait dans la rue, et de tous côtés, les cloches

sonnaient la première messe.--Gertrude descendit à l'atelier, plus gaie

et plus courageuse.

Elle fut vite au courant, et comme elle joignait à une grande dextérité

un goût délicat et une activité prodigieuse, elle fit rapidement la

conquête des demoiselles Pêche. Elle accueillait les clients avec un air

si avenant et un si joli sourire que chacun se retirait enchanté. Elle

s'entendait à merveille à la vente, et lorsqu'il s'agissait de

convaincre un acheteur rétif ou d'apaiser une belle dame irritée,

mademoiselle Célénie se laissait volontiers suppléer par Gertrude.

Bientôt il ne fut bruit dans B... que de la belle modiste du magasin des

demoiselles Pêche; on vantait sa grâce et son adresse; on consultait son

goût, on ne voulait plus être coiffé que par elle, et les dames à

imagination vive faisaient sur son compte toutes sortes de récits

romanesques. Le dimanche, à la grand'messe, on se la montrait de loin;

et vers quatre heures, chaque jour, les jeunes clercs, les fils de

fabricants et les surnuméraires des contributions venaient parader sur

le trottoir de la rue Entre-Deux-Ponts, afin de l'entrevoir derrière les

rideaux;--ce qui excitait vivement l'indignation de mademoiselle Célénie

et lui faisait brandir son aune d'une façon expressive. Tout ce manège,

naturellement, agréait très peu à la grande Héloïse. Après avoir trôné

seule pendant si longtemps, elle se sentait amoindrie et reléguée au

second plan, et son dépit contre Gertrude grandissait de jour en jour.

Celle-ci, cependant, ne paraissait pas se préoccuper de tout ce bruit,

et son succès ne l'enorgueillissait guère. Les oeillades admiratives des

jeunes gens de B... ne l'intéressaient que médiocrement; sa pensée était

ailleurs. Son seul plaisir consistait, le dimanche, à passer quelques

heures dans un jardin que possédaient les demoiselles Pêche, sur la

promenade des _Saules_. Ce jour-là, après les vêpres, les modistes

prenaient avec elles quelques-unes de leurs ouvrières et on allait

souper au jardin. Le petit enclos descendait en pente douce jusqu'à un

bras de l'Ornain coulant à l'ombre d'une allée de platanes. Il était

abondamment planté de néfliers et d'épines roses; on y voyait une

maisonnette au toit de chaume et une tonnelle de vigne vierge, un

_chambret_, comme on dit dans le Barrois. Gertrude aimait ce petit coin

de verdure, baigné d'eau courante. Comme on se trouvait au printemps,

les narcisses jaunes et les jacinthes commençaient à s'épanouir et les

néfliers étaient en fleurs. Sous ces arbres, il lui semblait qu'elle

pensait mieux à Lachalade et à l'Argonne, elle mettait là tous ses

rêves, et le bruit de l'eau les berçait. De temps en temps un merle

sifflait dans le fourré, un carillon tintait au loin, ou le vent

apportait par bouffées les airs sautillants d'un bal champêtre du

voisinage,--et Gertrude sentait en elle de mystérieuses espérances

palpiter comme des papillons qui essayent leurs ailes.

Un soir, comme elle revenait du jardin avec Héloïse et mademoiselle

Célénie, elle aperçut mademoiselle Hortense sur le seuil du magasin.

--Il y a quelqu'un qui vous attend avec impatience, dit celle-ci à

Gertrude; en même temps elle entr'ouvrit la porte et lui montra Xavier

près du comptoir. L'orpheline poussa une exclamation joyeuse et tendit

les deux mains à son cousin, pendant que la grande Héloïse examinait du

coin de l'oeil ce joli garçon à l'air mélancolique.

Dès qu'on les eut laissés seuls, Xavier dit à Gertrude:

--Je viens demeurer à B... pour trois mois.

--Vrai! s'écria-t-elle et elle battit des mains, que s'est-il donc passé

depuis mon départ?

--J'ai eu une bonne fortune, et je crois que c'est toi qui m'as porté

bonheur... J'avais déposé chez un marchand de Sainte-Menehould

quelques-uns de mes bois sculptés; ils ont plu à un Anglais qui passait

et qui les a payés largement, en me faisant une nouvelle commande; grâce

à cette aubaine, j'ai pu venir ici où je compte travailler chez un

marbrier-sculpteur, qui me donnera d'utiles conseils...

--Oh! que je suis contente! dit Gertrude ravie, ami Xavier, si tu savais

comme j'ai pensé à Lachalade, et comme j'admirais chaque jour ton

coffret!...

Elle s'arrêta court. Xavier la regardait avec tant de vivacité et tant

de bonheur qu'elle se mit à rougir, et ils demeurèrent silencieux.

--Tout le monde va bien là-bas? reprit enfin Gertrude, puis elle

s'informa de l'oncle Renaudin.--Il se portait assez mal et devenait de

plus en plus casanier.

--Il faut que je te fasse faire connaissance avec mademoiselle Célénie,

dit ensuite la jeune fille, et elle l'emmena dans l'atelier.

Les demoiselles Pêche firent bon accueil au jeune Mauprié, et, quand, à

la nuit, il prit congé des modistes, elles l'invitèrent à venir chez

elles chaque dimanche. Gertrude le reconduisit jusqu'au seuil de la

porte.

--Je me suis logé à la Ville haute, dit Xavier, près de mon sculpteur...

Je viendrai te voir le plus souvent possible... Ah! si tu savais comme

le temps me durait là-bas loin de toi!

Il lui serra brusquement la main et disparut dans la nuit...

--Comment s'appelle-t-il, votre cousin? demanda le lendemain Héloïse à

Gertrude.

--Xavier de Mauprié...

--Xavier... C'est un joli nom... Et lui aussi est très bien. Je suis

sûre qu'il est amoureux de vous.

--Quelle folie! s'écria Gertrude, et elle essaya de rire, mais en dedans

son coeur battait, et elle avait rougi jusqu'à la racine des cheveux.

V

L'arrivée de Xavier opéra dans l'esprit de Gertrude une métamorphose.

Elle commença à trouver la vie plus facile et plus souriante. Les

journées lui semblèrent moins longues et ses nuits se peuplèrent de

rêves couleur d'espérance. Le matin en nouant ses cheveux, elle voyait

de jolis nuages roses courir sur le ciel, et des hirondelles passer

comme de noires flèches devant la croisée. Elle faisait sa toilette avec

plus de plaisir, et le soir, lorsque le carillon de Saint-Étienne

tintait sur la colline, elle était toute réjouie en songeant que Xavier

demeurait à la ville haute et entendait en même temps qu'elle les

joyeuses voix des cloches.

Xavier s'était arrangé de façon à passer avec sa cousine tous les

dimanches: dans l'atelier, les jours de pluie; au jardin des _Saules_,

les jours de soleil. Tous deux attendaient ces bienheureux dimanches

avec impatience: ils comptaient les heures, et quand arrivait le samedi

soir, ils respiraient plus librement et travaillaient avec un entrain

fiévreux. Le lendemain matin, tous deux en s'habillant se promettaient

des moments délicieux et se répétaient d'avance tout ce qu'ils auraient

à se dire, puis la journée passait comme une ombre, et ils se quittaient

le soir, tout étonnés de s'être si peu parlé. Sans que Gertrude s'en

rendît compte, ses manières avec Xavier étaient devenues plus réservées;

un certain embarras avait succédé à son enjouement habituel. Il s'en

aperçut bientôt, et, comme il était tout aussi farouche que par le

passé, la réserve de Gertrude redoubla la sienne. Xavier avait une de

ces natures timides et ombrageuses qui demandent à être fortement

encouragées pour devenir expansives. Aussi était-il rare qu'il se

montrât complètement lui-même. Pour le mettre en train, il fallait un

milieu bruyant et sympathique; pour le rendre joyeux, on devait

commencer par rire aux éclats. Chez les demoiselles Pêche, il gardait

souvent une attitude silencieuse qui ressemblait à de la bouderie, et il

savait un gré infini à la personne qui se chargeait de rompre la glace

et de le forcer à parler. On remarquait en lui une singularité toute

spéciale aux gens timides: il prenait un biais pour exprimer certaines

choses qu'il n'osait dire à sa cousine directement, et il les lançait

volontiers dans une conversation avec un indifférent, pourvu que

Gertrude fût à portée de les entendre. Il avait besoin que quelqu'un lui

donnât la réplique, et par un malencontreux hasard, ce quelqu'un fut la

grande Héloïse.

La _première ouvrière_ avait un air bon enfant et un bavardage familier

qui mettaient les gens à l'aise. La sauvagerie du jeune homme l'avait

intriguée; elle le trouvait beau garçon, bien qu'un peu trop

mélancolique et ténébreux, et elle résolut de l'apprivoiser. Xavier fut

presque heureux de ce secours inattendu, et sans songer à mal,

accueillit courtoisement les prévenances de la modiste. Il plaisantait

volontiers avec elle; la bonne humeur d'Héloïse le mettait en verve, il

devenait expansif et hasardait tout haut des demi-confidences destinées

à Gertrude. Héloïse, qui était peu fine, ne se doutait guère du manège;

elle écoutait Xavier bouche béante, sans trop comprendre le plus

souvent. Elle voyait la réserve de Gertrude et ne se l'expliquait pas.

Sans se mettre martel en tête pour en chercher la cause, elle trouva

beaucoup plus commode de supposer qu'elle s'était trompée, et que sans

doute mademoiselle de Mauprié n'avait aucun goût pour son cousin. De là

à tenter la conquête du coeur de Xavier, il n'y avait qu'un pas et elle

l'eut bientôt fait. Fière d'avoir attiré l'attention du jeune sculpteur,

elle avait sans cesse le nom de Mauprié à la bouche, et comme son

imagination allait vite en besogne, elle se voyait déjà en robe de

mariée, au bras d'un gentilhomme, et appelée par toutes ses

amies--madame de Mauprié!

Xavier, lui, ne se doutait de rien. Il continuait à aimer

silencieusement Gertrude sans s'apercevoir de la blessure de jour en

jour plus profonde qui se creusait au coeur de sa cousine. Gertrude avait

vu d'abord avec étonnement, puis avec tristesse, la familiarité qui

s'était établie entre Xavier et la grande Héloïse. Elle avait peine à

croire qu'avec sa réserve et sa sauvagerie, son cousin se fût si

facilement laissé prendre aux grâces un peu vulgaires de la grisette;

mais elle se sentait devenir jalouse, et la jalousie ne raisonne pas.

Elle souffrait: seulement, comme elle était fière à l'excès, elle se

serait plutôt laissée mourir à petit feu, que de montrer sa souffrance.

Elle prenait mille soins pour la dérober à tous les yeux et surtout à

ceux de Xavier. Elle souriait toujours,--un peu plus tristement

parfois,--et c'était tout. Mais le soir, dès qu'elle était rentrée dans

sa chambre, ses yeux s'emplissaient de larmes et le petit bouquet

d'anémones, seul confident de ses douleurs, était tout humide

lorsqu'elle le replaçait au fond du coffret.

Cependant, Héloïse continuait ses coquetteries et les semaines

passaient. On était arrivé aux premiers jours de juillet, le séjour de

Xavier à B... touchait à sa fin. Ce moment de la saison a une importance

extraordinaire à B... C'est l'époque de la confection de ces fameuses

confitures auxquelles cette bonne petite ville bourgeoise doit, hélas!

sa seule célébrité. L'atelier des demoiselles Pêche s'était transformé;

les chapeaux et les rubans avaient été mis de côté, et des paniers de

groseilles rouges et blanches s'étalaient à la place où se dressaient

auparavant les cartons et les _têtes à bonnets_. Autour de la table

ronde, les apprenties, munies de fins ciseaux, détachaient de la grappe

les baies une par une, pour les livrer ensuite aux _épépineuses_;

celles-ci, à l'aide d'une plume au bec arrondi, enlevaient délicatement

les pépins sans endommager la pulpe. Dans la cour et dans la cuisine,

les demoiselles Pêche, revêtues de tabliers à bavette et armées de

spatules, surveillaient la cuisson des sirops; les réchauds flambaient,

une odeur de fruits confits s'exhalait des bassines fumantes et se

répandait, dans toute la maison.--L'après-midi du premier dimanche de

juillet fut tout entière consacrée à la cueillette des groseilles qui

foisonnaient dans le petit jardin des _Saules_. Héloïse et Gertrude

s'étaient chargées de dépouiller un groseillier; la grisette appela

Xavier à son aide, et bientôt entre elle et le jeune homme commença un

échange de gais propos qui agaça singulièrement Gertrude. De temps en

temps Héloïse choisissait avec soin une belle grappe, la plus longue et

la plus appétissante, puis la soulevant du bout des doigts, elle la

présentait aux lèvres de Xavier. Or il arriva qu'une fois, tout en

mordant à la grappe, le jeune homme effleura involontairement de ses

lèvres les doigts de la modiste, qui poussa un cri et se plaignit très

haut de ce prétendu baiser dont elle était enchantée... C'en était trop

pour Gertrude. Elle se leva brusquement et, quittant le groseillier,

elle alla se réfugier sous le _chambret_ de vigne-vierge, au bord de

l'eau. Là, elle put pleurer tout à son aise, car elle avait le coeur

plein de colère et les yeux gros de larmes.

Son départ avait été trop significatif pour que, cette fois, Xavier ne

s'aperçût de rien. Il reçut comme un choc en pleine poitrine, et, sans

écouter les récriminations d'Héloïse, il courut à la recherche de

Gertrude. Il la découvrit bientôt sous la tonnelle, où il entra si

précipitamment que la jeune fille n'eut pas le temps d'essuyer ses yeux.

D'un bond il fut près d'elle.

--Tu pleures, Gertrude; qu'as-tu?...

--Rien! dit celle-ci en renforçant ses larmes. Mais sa douleur, plus

forte que sa volonté, fit de nouveau explosion.

--Gertrude, s'écria Xavier désespéré, parle! Est-ce moi qui suis cause

de ton chagrin?

Les larmes étouffaient sa voix et elle restait silencieuse... Elle fit

un effort, et, passant sa main sur ses yeux:

--Si tu aimes cette fille, murmura-t-elle entre deux sanglots, au moins

ne lui fais pas la cour devant moi!

La figure de Xavier, rembrunie par l'angoisse s'éclaira tout à coup.

--Moi! répliqua-t-il, amoureux de mademoiselle Héloïse, quelle idée!

--N'essaye pas de me tromper, je vois bien qu'elle cherche à te plaire.

--Tu es jalouse d'elle?...

Pour toute réponse, Gertrude couvrit de nouveau sa figure de ses mains.

--Jalouse! s'écria Xavier tout joyeux... Mais alors tu m'aimes donc,

toi, Gertrude?...

En même temps, il se rapprocha d'elle, écarta doucement ses mains

humides, les prit dans les siennes et se mit à les baiser avec mille

protestations passionnées. La glace était enfin brisée; tout son amour

lui montait aux lèvres. Il révéla à Gertrude les trésors de tendresse

qu'il tenait depuis si longtemps enfouis au fond de son âme. Il était

devenu éloquent: il lui contait ses songes d'autrefois, il lui avouait

qu'elle avait été son inspiratrice, sa bonne fée, sa seule espérance.

C'était pour elle qu'il avait rompu avec l'oisiveté, pour elle qu'il

avait travaillé, pour elle qu'il rêvait parfois de fortune et de

renommée... Gertrude, ranimée et consolée, l'écoutait en souriant à

travers ses dernières larmes. Elle ne fut tout à fait rassurée,

cependant, que lorsqu'il lui eut promis de quitter B... sans reparler à

Héloïse.--Quand vint le soir, le petit bouquet d'anémones reçut encore

une rosée de larmes, mais, cette fois, ce furent des larmes de joie.

Huit jours après, Xavier quitta la ville haute, et Gertrude obtint la

permission de l'accompagner jusqu'à la voiture. Avant de monter dans le

courrier, Xavier prit la main de sa cousine:

--Gertrude, dit-il, aussitôt arrivé à Lachalade, je vais me construire

un atelier et je travaillerai pour nous deux. Promets-moi d'avoir foi en

moi comme j'ai confiance en toi, et d'attendre patiemment le jour où

nous pourrons nous marier.

--Je t'aime, lui répondit-elle et je ne pense qu'à toi.

--Bien... maintenant embrassons-nous, Gertrude!

Et après avoir pris sur les beaux yeux verts un pur baiser de fiancé, il

s'élança dans le courrier, qui disparut bientôt au milieu d'un nuage de

poussière.

* * * * *

Le lendemain au soir, comme Héloïse et Gertrude étaient restées seules à

l'atelier pour terminer une commande pressée, la _première ouvrière_ dit

d'un ton sec à sa compagne:

--Votre cousin est donc parti?

Gertrude répondit affirmativement et essaya de détourner la

conversation.

--Il est parti... pour longtemps? reprit obstinément Héloïse.

--Il ne compte plus revenir; son travail ici est terminé et il a des

occupations qui l'attendent à Lachalade.

--Ah! ah! fit Héloïse d'une voix un peu altérée.--Elle se pinça les

lèvres, tira silencieusement quelques aiguillées, poussa un petit

soupir, puis, regardant fixement Gertrude:

--C'est égal, vous conviendrez, ma chère, qu'il aurait bien pu me dire

adieu... Il ne sait guère vivre, pour un gentilhomme!

--Xavier était pressé, répondit Gertrude avec hauteur, et il m'a chargée

de vous faire ses excuses.

--Vous n'étiez guère pressée de vous acquitter de sa commission, dans ce

cas, murmura Héloïse en lançant à sa voisine un regard méfiant...

N'importe, on ne m'ôtera pas de l'idée qu'il y a un mystère

là-dessous... Car, enfin, au point où nous en étions!...

Gertrude, un peu pâle, la regarda d'un air interrogateur.

--Quand vous me dévisagerez avec vos grands yeux étonnés, reprit Héloïse

furieuse, chacun sait qu'il me faisait la cour, et que si j'avais

voulu... Mais je ne suis ni une enjôleuse ni une sournoise, et je ne me

dérangerais pas de ça pour accaparer un amoureux, fût-il noble comme le

roi!

Elle fit claquer l'ongle de son pouce sous l'une de ses dents blanches

et regarda Gertrude d'une façon provocante. Mais celle-ci était décidée

à ne point entamer de querelle. Elle se contenta de sourire, et jetant

négligemment les yeux sur le chapeau que façonnait Héloïse:

--Nous causons trop, dit-elle d'un ton un peu railleur, et notre besogne

en pâtit... Tenez, voilà que sans vous en apercevoir, vous ourlez ce

bavolet vert avec de la soie bleue!.. Croyez-moi, ne plaisantons pas

avec les choses sérieuses.

Elles se remirent à travailler en silence, et Gertrude ayant fini sa

tâche la première, en profita pour se retirer, laissant son

interlocutrice ébahie et tout affairée à défaufiler son bavolet.

--C'est égal, dit mademoiselle Héloïse en agitant le doigt dans la

direction de la porte qui venait de se refermer sur Gertrude, c'est

égal, je lui revaudrai cela!

Gertrude et Veronique · 第 9 / 24 题