Le jour fixé pour le départ de l'orpheline était arrivé. Sa petite
malle, cadenassée et ficelée, attendait dans le corridor le passage
d'Herbillon le _brioleur_[2] qui devait la charger sur un de ses mulets,
et accompagner la jeune fille jusqu'aux Islettes où passe le courrier de
B... Il ne restait plus à Gertrude qu'une démarche pénible à faire,
c'était sa visite d'adieu à l'oncle Renaudin. Cette visite lui coûtait,
car le bonhomme était quinteux et recevait fort mal les visiteurs,
surtout quand ceux-ci faisaient partie de sa famille. Néanmoins Gertrude
se croyait obligée à ce dernier devoir. L'oncle Eustache était le frère
de sa mère, et puis elle l'avait trouvé si faible, si vieilli,
lorsqu'elle l'avait rencontré récemment!... Qui pouvait dire si elle le
reverrait jamais? C'est en songeant à toutes ces choses que, vers midi,
Gertrude prit le chemin de la maison de son oncle.
Cette maison était une ancienne dépendance de l'abbaye de Lachalade, et
on l'appelait encore l'Abbatiale. Elle était bâtie un peu en dehors du
village, sur une éminence d'où l'on dominait la vallée de la Biesme, et
elle comprenait, outre les bâtiments d'habitation, un grand jardin
abandonné dont les murs croulants ne finissaient qu'à la lisière de la
forêt. Le chemin qui allait du village à l'Abbatiale était bordé de
peupliers mélancoliques et aboutissait à un grand mur triste dans lequel
était pratiquée une porte cintrée, prudemment munie d'un guichet. C'est
devant cette porte que Gertrude s'arrêta pour respirer, car son coeur
battait fort et elle se sentait tout oppressée. Au bout de quelques
minutes elle agita la chaîne rouillée de la sonnette. Un tintement
plaintif réveilla l'écho de la cour sonore, un aboiement lointain y
répondit, mais personne ne se montra. Enfin un bruit de sabots résonna
dans la cour, puis une clef grinça dans la serrure et la porte
s'entre-bâilla.
--Bonjour, Fanchette; puis-je voir mon oncle? demanda Gertrude à une
vieille servante qui l'examinait d'un air revêche.
--Vous savez bien que M. Renaudin ne veut recevoir personne, répondit
froidement celle-ci.
--C'est que je pars ce soir... pour longtemps, et j'aurais désiré lui
dire adieu.
La servante, tenant toujours la porte à demi fermée, considérait la
jeune fille d'un air soupçonneux.
--Allons, Fanchette, dit une voix d'homme, laisse donc entrer
mademoiselle dans la cour.... J'irai voir si elle peut monter là-haut.
En même temps le vieux garde Pitois ouvrit la porte toute grande et fit
passer Gertrude, malgré les protestations de Fanchette. Les deux
domestiques s'acheminèrent vers la porte du vestibule, en discutant
aigrement. Gertrude les suivait toute décontenancée et regardait
machinalement la cour solitaire avec sa ceinture de hauts bâtiments aux
volets clos, son puits à la margelle usée et sa pelouse ovale bordée de
buis, où un grand houx dressait son feuillage sombre et piquant, emblème
de la maussaderie des hôtes du logis....
--Je vous dis que M. Renaudin ne la recevra pas! marmonnait Fanchette.
--Encore faut-il s'en assurer, grommelait Pitois.
--Allez-y donc, vieil entêté! s'écria-t-elle poussée à bout.
Ils étaient arrivés dans le vestibule, en face d'un escalier de pierre
qui conduisait à la chambre de M. Renaudin.
--Eh bien! Fanchette, dit une voix perçante et plaintive, que signifie
ce vacarme?...
En même temps l'oncle Renaudin parut sur les marches supérieures de
l'escalier. Il était enveloppé dans une longue redingote râpée, ses
doigts maigres s'appuyaient à la rampe de fer, son corps était courbé
comme la lame d'une serpe et sa tête surplombait, montrant un crâne
couronné de cheveux blancs, un long nez pointu et des yeux gris qui
dardaient un regard méfiant.
--Que me veut-on? répéta-t-il d'un ton bref, en apercevant une figure
étrangère.
--C'est votre nièce, monsieur, dit Pitois.
--Je ne veux voir personne, murmura le vieillard d'un ton bourru.
--Mon oncle, commença Gertrude en s'avançant, je venais vous faire mes
adieux... En même temps elle le regardait avec ses beaux yeux mouillés
de larmes.
Le son clair de cette voix sympathique sembla frapper le vieillard. Il
s'arrêta, dévisagea silencieusement sa nièce, puis, comme si quelque
chose avait enfin tressailli au dedans de lui, sa figure prit une
expression moins rébarbative.
--Tes adieux? reprit-il, tu quittes donc la maison du verrier?
--Je vais à B..., répondit Gertrude.
--A B...! s'écria M. Renaudin.--Les muscles de sa face parcheminée se
détendirent et le nom de cette ville parut agir mystérieusement sur son
esprit.--Pitois, cria-t-il, laisse-la monter.
--Attrape! dit le garde triomphant, et il fit la nique à Fanchette qui
s'éloigna d'un air grognon.
Quand Gertrude fut sur le palier: «Attends un moment, petite!» murmura
son oncle. Il se traîna dans sa chambre où la jeune fille l'entendit
clore à double tour les portes des armoires et les tiroirs d'un
secrétaire. «Tu peux venir maintenant!» lui cria-t-il.
La pièce où elle entrait était entièrement lambrissée de chêne. Au fond,
un grand lit carré à baldaquin de perse faisait face à la porte. De
hautes fenêtres garnies de rideaux jaunis donnaient sur la vallée et les
bois. M. Renaudin était assis dans son fauteuil de façon à avoir le
secrétaire à portée de la main.--Viens te chauffer, dit-il à Gertrude en
lui montrant une chaise près de la cheminée où deux pauvres tisons se
mouraient dans un monceau de cendres. Il attisa un moment le brasier,
puis fixant de nouveau ses yeux perçants sur la jeune fille:
--Dis-moi, reprit-il, que vas-tu faire à B...?
--Je vais y apprendre un métier, mon oncle, afin de gagner ma vie.
La figure de l'avare s'éclaircit un peu.
--Bien, fit-il, tu veux travailler... Bien cela, petite, et d'autant
mieux que ce n'est pas dans les habitudes de ta famille... Et les
Mauprié te laissent partir sans regret, hein?
--C'est moi qui ai demandé à m'en aller; je ne voulais pas abuser de
l'hospitalité de ma tante... Il faut apprendre à se suffire à soi-même,
quand on est pauvre.
--Pauvre!... pauvre! grommela le vieillard qui crut saisir un reproche
dans ces derniers mots, à qui la faute?... Si ta mère et ta tante
m'avaient écouté autrefois, elles n'auraient pas épousé leurs _hâzis_[3]
de verriers, et elles s'en seraient mieux trouvées... Enfin,
continua-t-il en se radoucissant, tu as pris le bon parti, qui est de
travailler quand on est jeune... C'est comme cela que j'ai fait; j'ai
quitté Lachalade à ton âge, avec mon paquet sur le dos... J'allais à
B..., comme toi... Eh! eh! il y a eu de cela quarante-deux ans à la
Chandeleur dernière...
Il poussa un soupir, croisa ses longs doigts sur ses jambes et se mit à
regarder le foyer à demi éteint où scintillaient parfois encore quelques
points lumineux. Cette allusion à sa jeunesse l'avait rendu songeur; il
resta longtemps silencieux. Gertrude embarrassée ne savait si elle
devait s'en aller. A un mouvement qu'elle fit pour quitter sa chaise, M.
Renaudin releva la tête.
--Quoi! tu veux déjà partir, s'écria-t-il... Attends encore un peu, je
n'ai pas tout dit.
Il contempla un moment la jolie figure étonnée et attentive de sa nièce;
on eût dit que ses regards se rafraîchissaient en se reposant sur ces
cheveux soyeux, sur ces yeux limpides et rêveurs, sur cette petite
bouche souriante... Il se leva péniblement et effleura de sa main ridée
et tremblante les bandeaux crêpelés de Gertrude.
--Comme tu as de beaux cheveux blonds! soupira-t-il. Va, rassieds-toi
encore un peu; mes yeux ne sont pas souvent réjouis par la vue de la
jeunesse... Arrête-toi un peu ici. Qui sait quand nous nous reverrons?
Il secoua tristement la tête, et il y eut de nouveau un moment de
silence. On entendait la bise se lamenter dans la cage de l'escalier.
--Écoute le vent, reprit-il... Rassieds-toi et chauffe tes petits
pieds... Attends, je vais mettre du bois au feu et te faire une bonne
flambée.
Il attisa le brasier et jeta sur les chenets une brassée de menu bois
qui pétilla en lançant une flamme claire.
--Eh! eh! dit-il en étendant ses mains devant le foyer, c'est gai, un
bon feu, cela vous ragaillardit... C'est bien à toi, Gertrude, d'être
venue me faire visite!
--Et pourtant, répondit Gertrude un peu apprivoisée et demi-souriante,
et pourtant vous ne m'aviez guère encouragée...
--Oui, c'est vrai... Je me disais: «La caque sent toujours le hareng» et
je te jugeais d'après tes grandes pecques de cousines, mais tu ne leur
ressembles pas, tu es tout autre... Tu ressembles...
Il s'arrêta, passa la main sur son front jauni et poussa un long soupir.
--D'ailleurs, ajouta-t-il, je suis content de ton courage et de ta bonne
envie de travailler... Mais tu ne m'as point dit ce que tu comptes faire
à B...?
--Je veux y apprendre le métier de modiste.
M. Renaudin tressaillit et murmura en se parlant à lui-même: «Modiste...
à B...? Il y a des ressemblances singulières!»
Et comme si cette réflexion l'avait replongé dans de profondes
méditations, il tourna la tête du côté de la cheminée. La flamme dansait
sur les chenets en formant mille fantastiques images, et au dehors la
bise se lamentait toujours. Était-ce la plainte du vent qui réveillait
de vieux souvenirs, ou bien le vieillard revoyait-il dans les arabesques
de la flamme les fuyantes apparitions d'une époque lointaine?... Il
étendait ses mains vers le brasier, puis il les passait sur son front
comme pour réchauffer sa mémoire engourdie. Sa figure s'était attendrie
et ses yeux étaient devenus humides.
--Tu auras grand froid sur la route, ma pauvre enfant! reprit-il tout à
coup... Aie soin de bien te couvrir! En vérité, il y a des ressemblances
singulières!... En te regardant et en entendant la bise de mars, il me
semble revoir une pauvre enfant comme toi, qui s'en allait seule aussi
dans la froidure et le vent... Écoute, dit-il en s'animant, laisse-moi
te donner un conseil... Quand tu seras là-bas, à la ville, veille bien
sur ton coeur! A ton âge, on ne demande qu'à aimer; défie-toi de ceux qui
te diront que tu es jolie!... Ne donne pas ton coeur avant d'avoir au
doigt un bel anneau de mariée. Veille sur toi; les hommes sont égoïstes
et ne valent rien!...
Il s'était levé, tout surexcité; l'expression étrange de sa figure
effraya Gertrude:
--Mon oncle, dit-elle, il est temps que je prenne congé de vous; je vais
jusqu'aux Islettes à pied, et le brioleur Herbillon m'attend pour
charger ma malle.
--Allons! fit-il en abaissant la voix, merci de ta visite, Gertrude!
Avant de partir, mets-toi là et écris-moi lisiblement ton adresse à B...
Elle lui obéit, et pendant qu'elle écrivait, il ouvrit son secrétaire:
--Je ne veux pas que tu t'en ailles sans rien emporter de moi. Tiens!
Il lui glissa dans la main un double louis:
--Serre-le bien, c'est de l'or... C'est beau et bon comme un rayon de
soleil, et c'est plus rare! Ne le montre à personne ici, et promets-moi,
si j'ai besoin de toi quelque jour, de revenir dès que je t'appellerai.
--Je vous le promets, mon oncle, répondit-elle tout émue!
--Maintenant, laisse-moi baiser tes cheveux blonds... Là... Bon voyage,
petite Gertrude, et merci... Ta visite m'a fait du bien... Il
l'accompagna jusque sur l'escalier:
--Ne dis rien à tes cousines! lui cria-t-il encore.
Quand Gertrude arriva au logis de sa tante, les _sonnailles_ des mulets
retentissaient déjà dans la descente de la Louvière.
--Eh bien! lui demandèrent à la fois Reine et Honorine, comment t'es-tu
tirée de ta visite à l'oncle Renaudin?
--Il m'a bien reçue, répliqua-t-elle brièvement, et il est meilleur
qu'on ne le dit.
Gaspard était parti dès le matin pour la chasse, madame de Mauprié et
ses filles étaient seules dans la salle. Gertrude courut à l'atelier
espérant y trouver Xavier, mais l'appentis était vide. «Où peut-il
être?» se demandait-elle et elle se sentait le coeur gros. Elle parcourut
du regard l'étroit réduit où s'étaient passées les seules bonnes heures
de sa jeunesse. Elle fit un adieu silencieux aux vitraux verdâtres, aux
dessins accrochés aux murs, aux outils rangés le long de l'établi... Le
bruit des _sonnailles_ s'était rapproché.
--Gertrude, cria la voix stridente d'Honorine, voici le brioleur!
Elle se hâta d'accourir et questionna ses cousines sur Xavier, Reine
haussa les épaules et répondit négligemment:
--Il court les bois, sans doute.
Gertrude sentit des larmes lui monter aux yeux. Elle était habituée aux
façons bizarres de son cousin, mais cette absence dans un pareil moment
lui semblait impardonnable.--On avait chargé son bagage à dos de mulet.
La veuve n'eut pas un moment d'expansion, et son baiser fut aussi froid
que d'habitude.
--Au revoir, ma nièce, fit-elle solennellement..., que Dieu vous garde!
Gertrude embrassa ses deux cousines.
--Nous t'écrirons là-bas et tu nous enverras des chapeaux! lui dit
Reine.
Ce fut la seule marque d'intérêt que Gertrude emporta de la maison de sa
tante...
Dans la chambre haute de l'Abbatiale, le vieil oncle Renaudin était
resté tout absorbé par les souvenirs que la visite de sa nièce avait
réveillés. Il s'était rassis dans son fauteuil et demeurait immobile,
les coudes sur les genoux et le front dans les mains. La belle flambée
allumée en l'honneur de Gertrude s'était éteinte et l'âtre ne contenait
plus que des cendres grises; mais dans les corridors de la vieille
maison le vent de mars gémissait toujours. Peu à peu on entendit au
dehors, dans l'éloignement, un bruit de grelots. Le vieillard se leva,
poussa un soupir et se mit à fouiller les tiroirs de son secrétaire.
Dans un coin il trouva un objet de petite dimension soigneusement
enveloppé de papier de soie. C'était une ancienne lorgnette de spectacle
avec trois tuyaux de cuivre doré et une garniture d'ivoire. On ne s'en
était pas servi depuis longtemps, car les tuyaux jouaient difficilement
les uns dans les autres, M. Renaudin nettoya les lentilles avec un
chiffon, ajusta les tuyaux, et s'approchant de l'une des fenêtres,
braqua la lorgnette sur la campagne. De l'embrasure où il se tenait on
pouvait voir l'extrémité du logis de Mauprié, l'angle du jardin, puis la
route blanche serpentant au long des bois et des prés, dans la direction
des Islettes.
Le bonhomme distingua bientôt les mulets avec leur charge de charbon,
puis le chien courant de l'un à l'autre, puis le brioleur chevauchant
sur la dernière mule et fermant la file. Gertrude enveloppée dans un
châle gris et coiffée d'une capeline bleue, cheminait à côté de lui.
--Voici la petite! murmura Renaudin, comme elle marche bravement sur
les cailloux de la route! Les Mauprié l'ont laissée partir seule... Ses
nobles cousines n'ont pas daigné l'accompagner jusqu'aux Islettes; le
hâle aurait gâté leur précieux teint!... Les pécores!... Heureusement
Gertrude ne leur ressemble pas.
Courbé vers la fenêtre, le front appuyé contre la targette glacée, il
clignait un oeil, et de l'autre suivait les détours de la route à travers
la lorgnette. Au dehors, le vent secouait les branches décharnées et les
pièces de toile pendues à des cordes dans le clos du voisinage. La
girouette du toit virait et grinçait furieusement.
--Quel vent! murmurait le vieillard, elle a bien fait de cacher ses
cheveux blonds. Elle marche bravement; elle est vaillante et elle a du
coeur... Tant mieux!
Il la suivait toujours avec un redoublement d'attention à mesure que la
distance rendait les images moins distinctes. Tout à coup une brume
mystérieuse brouilla les objets et il ne vit plus rien... Une buée
humide voilait le verre de la lunette. Les mains de M. Renaudin
tremblaient. Il les porta à ses paupières, à ses yeux si longtemps secs
comme son coeur, et il y trouva des larmes...
Gertrude aussi, sur la route balayée par la bise, avait des pleurs dans
les yeux. Elle écoutait pensivement le bruit berceur des _sonnailles_,
elle regardait le ciel où de longs nuages couraient avec une hâte
furibonde, le taillis où les chênes entre-choquaient leurs branches
encore couvertes des feuilles de l'an passé, les oseraies rougeâtres qui
bordaient le cours de la Biesme; puis elle se sentait un poids plus
lourd sur le coeur et cherchant la cause de ce redoublement de peine,
elle la trouvait dans l'absence étrange de Xavier. «Pourquoi n'est-il
pas venu me serrer la main?» se demandait-elle. Cet oubli lui paraissait
tellement inexplicable, qu'elle n'eût pas été étonnée de voir tout à
coup Xavier sortir du bois et accourir au-devant d'elle. A chaque point
noir qui apparaissait au loin: «Est-ce lui?» se disait-elle.--Puis le
point grandissait, et c'était un cantonnier cassant des pierres ou un
mendiant courbé sous sa besace, qui cheminait en comptant sa recette de
vieux sous.
Le brioleur Herbillon, qui était un brave homme et qui la voyait triste,
essayait de la distraire en lui contant des histoires de chasse. De
temps à autre, tout en talonnant son mulet, il entonnait une vieille
chanson du pays, à laquelle les tintements des _sonnailles_ formaient un
accompagnement naturel. En sa qualité de brioleur, il savait des
chansons de toute sorte et de toute provenance; tristes, gaies ou
gaillardes; chansons de noce et chansons de métier, refrains de soldats
ou complaintes de bergers.--Il en dit une surtout qui remua le coeur de
Gertrude, tant l'air lui semblait doux et tant quelques-unes des
rustiques paroles s'accordaient avec sa situation:
«Mon Dieu, mon Dieu, que je suis aise
Quand j'ai ma mie auprès de moi!
Je la prends et je la regarde:
O ma mignonne, embrasse-moi!
--Comment veux-tu que je t'embrasse?...
Tout chacun dit du mal de toi;
On dit que tu vas à la guerre,
Servir dans les soldats du roi.
--Ceux qui t'ont dit cela, ma belle,
Ne t'ont dit que la vérité;
Mon cheval est là à la porte,
Est tout sellé et tout bridé...
--J'ai tant pleuré, versé de larmes,
Que les ruisseaux ont débordé;
Petits ruisseaux, grandes rivières,
Quatre moulins en ont viré...»
Gertrude à son tour fondait en larmes aux sons de cette complainte
rythmée par la voix chevrotante du brioleur. Celui-ci vit que son remède
produisait un effet contraire à celui qu'il avait espéré, et il s'arrêta
court.
--Voyons, dit-il, mademoiselle Gertrude, ne vous laissez pas aller ainsi
à votre envie de pleurer. Je sais bien que ça soulage le coeur, mais ça
gâte les yeux quasiment comme la fumée de bois vert. Allons, allons,
hardi!... Montrez que vous êtes brave à l'égal de feu votre père!...
Aussi bien, nous voici au bourg et il ne faut pas que les gens des
Islettes vous voient pleurer comme une petite fille.
On était arrivé en effet, et déjà l'auberge se montrait avec son
escalier de pierre, son enseigne balancée par le vent, et sa remise
pleine de chevaux de rouliers. Gertrude essuya ses yeux, le brioleur
déchargea la petite malle, serra la main de la jeune fille et prit
congé. La voiture ne devait pas tarder; Gertrude s'assit sur le banc de
l'auberge, et elle n'y était pas depuis cinq minutes, lorsque tintèrent
les grelots du courrier qui descendait au galop la côte de Biesme.
Les chevaux s'arrêtèrent tout fumants devant l'auberge. On lia la malle
derrière la capote, et déjà Gertrude s'apprêtait à monter, quand elle
entendit son nom prononcé par une voix bien connue... Celui qu'elle
n'espérait plus, Xavier, sortit d'une maison voisine et s'élança vers
elle.
--Ah! s'écria Gertrude en lui tendant la main, je savais bien que tu ne
me laisserais pas partir ainsi!
Xavier semblait très ému; ses yeux noirs brillaient et la course avait
coloré ses joues.
--J'ai eu peur de ne pas arriver à temps! dit-il enfin.
--Pourquoi ne t'es-tu pas trouvé à la maison?
Il secoua la tête et plongea ses yeux dans ceux de sa cousine:
--Je ne voulais pas te faire mes adieux devant ma mère et mes soeurs.
J'avais besoin de te serrer les mains à mon aise, loin des regards
indifférents... Et puis... Il s'arrêta.
--Et puis? fit Gertrude en souriant.
--Et puis j'avais peur de montrer aux autres tout le chagrin que j'ai de
te voir partir!
Il détourna la tête et, comme s'il avait été honteux d'en avoir trop
dit, il reprit avec brusquerie:
--D'ailleurs, je voulais te donner ceci, et le serrurier des Islettes
n'en avait pas terminé la monture.
Il déchira le papier qui enveloppait un petit coffret de chêne sculpté,
puis il le tendit à sa cousine.
--C'est le premier essai dont je ne sois pas trop mécontent... Garde-le
pour y mettre tes aiguilles et tes écheveaux.
Elle souriait. Il ouvrit le coffret et y prit un bouquet de violettes et
d'anémones sauvages,--les premières de la saison.
--Tiens, continua-t-il, voici encore des fleurettes que j'ai cueillies
pour toi dans un ravin exposé au midi.
Gertrude sentait des larmes lui monter aux yeux.
--Merci tout plein, ami Xavier, dit-elle en lui serrant de nouveau la
main... Tu me gâtes!
--En voiture! en voiture! cria le conducteur qui s'impatientait.
Gertrude monta.
--Pense un peu à moi, là-bas! murmura encore Xavier d'une voix brisée.
Elle répondit en agitant la main et en aspirant longuement le parfum des
fleurettes.
--Hue, la Grise! Hardi, Blond!... s'écria le conducteur en faisant
claquer son fouet. L'attelage prit le trot et la voiture disparut
bientôt dans les vapeurs de la nuit brunissante.