me donner tout ce que je demanderais. La chose cependant en resta là; et
comme je refusais de faire un calice qu'il me demandait en outre,
toujours sans donner d'argent, ce bon pape, devenu furieux comme une
bête féroce, me fit loger en prison pendant six semaines. C'est tout ce
que j'en ai jamais obtenu[29]. Il n'y avait pas un mois que j'étais en
liberté quand je rencontrai Pompéo, ce misérable orfèvre qui avait
l'insolence d'être jaloux de moi, et contre lequel, pendant longtemps,
j'ai eu assez de peine à défendre ma pauvre vie. Je le méprisais trop
pour le haïr; mais il prit, en me voyant, un air railleur qui ne lui
était pas ordinaire, et que, cette fois, aigri comme je l'étais, il me
fut impossible de supporter. A mon premier mouvement pour le frapper au
visage, la frayeur lui fit détourner la tête, et le coup de poignard
porta précisément au-dessous de l'oreille. Je ne lui en donnai que deux;
car au premier il tomba mort dans ma main. Jamais mon intention n'avait
été de le tuer, mais dans l'état d'esprit où je me trouvais, est-on
jamais sûr de ses coups? Ainsi donc, après avoir subi un odieux
emprisonnement, me voilà de plus obligé de prendre la fuite pour avoir,
sous l'impulsion de la juste colère causée par la mauvaise foi et
l'avarice d'un pape, écrasé un scorpion.[30]
Paul III, qui m'accablait de commandes de toute espèce, ne me les payait
pas mieux que son prédécesseur; seulement, pour mettre en apparence les
torts de mon côté, il imagina un expédient digne de lui et vraiment
atroce. Les ennemis que j'avais en grand nombre autour de sa sainteté,
m'accusent un jour auprès d'elle d'avoir volé des bijoux à Clément. Paul
III, sachant bien le contraire, feint cependant de me croire coupable,
et me fait enfermer au château Saint-Ange; dans ce fort que j'avais si
bien défendu quelques années auparavant pendant le siége de Rome, sous
ces remparts d'où j'avais tiré plus de coups de canon que tous les
canonniers ensemble, et d'où j'avais, à la grande joie du pape, tué
moi-même le connétable de Bourbon. Je viens à bout de m'échapper;
j'arrive aux murailles extérieures; suspendu à une corde au-dessus des
fossés, j'invoque Dieu qui connaît la justice de ma cause; je lui crie,
en me laissant tomber: «Aidez-moi donc, Seigneur, puisque je m'aide!»
Dieu ne m'entend pas, et dans ma chute, je me brise une jambe. Exténué,
mourant, couvert de sang, je parviens, en me traînant sur les mains et
les genoux, jusqu'au palais de mon ami intime, le cardinal Cornaro. Cet
infâme me livre traîtreusement au pape pour un évêché.
Paul me condamne à mort; puis, comme s'il se repentait de terminer trop
promptement mon supplice, il me fait plonger dans un cachot fétide tout
rempli de tarentules et d'insectes venimeux, et ce n'est qu'au bout de
six mois de ces tortures que, tout gorgé de vin, dans une nuit d'orgie,
il accorda ma grâce à l'ambassadeur français[31].
Ce sont là, cher Alfonso, des souffrances terribles et des persécutions
bien difficiles à supporter; ne t'imagine pas que la blessure faite
récemment à ton amour-propre puisse t'en donner une juste idée.
D'ailleurs, l'injure adressée à l'oeuvre et au génie de l'artiste te
semblât-elle plus pénible encore que l'outrage fait à sa personne,
celle-là m'a-t-elle manqué, dis, à la cour de notre admirable grand-duc,
quand j'ai fondu Persée? Tu n'as oublié, je pense, ni les surnoms
grotesques dont on m'appelait, ni les insolents sonnets qu'on placardait
chaque nuit à ma porte, ni les cabales au moyen desquelles on sut
persuader à Côme que mon nouveau procédé de fonte ne réussirait pas, et
que c'était folie de me confier le métal. Ici même, à cette brillante
cour de France où j'ai fait fortune, où je suis puissant et admiré,
n'ai-je pas une lutte de tous les instants à soutenir, sinon avec mes
rivaux (ils sont hors de combat aujourd'hui), au moins avec la favorite
du roi, madame d'Étampes, qui m'a pris en haine, je ne sais pourquoi!
Cette méchante chienne dit tout le mal possible de mes ouvrages[32];
cherche, par mille moyens, à me nuire dans l'esprit de Sa Majesté; et,
en vérité, je commence à être si las de l'entendre aboyer sur ma trace,
que, sans un grand ouvrage récemment entrepris, dont j'espère plus
d'honneur que de tous mes précédents travaux, je serais déjà sur la
route d'Italie.
Va, va, j'ai connu tous les genres de maux que le sort puisse infliger à
l'artiste. Et je vis encore, cependant. Et ma vie glorieuse fait le
tourment de mes ennemis. Et je l'avais prévu. Et maintenant je puis les
abîmer dans mon mépris. Cette vengeance marche à pas lents, il est vrai;
mais pour l'homme inspiré, sûr de lui-même, patient et fort, elle est
certaine. Songe, Alfonso, que j'ai été insulté plus de mille fois, et
que je n'ai tué que sept ou huit hommes; et quels hommes! je rougis d'y
penser. La vengeance directe et personnelle est un fruit rare, qu'il
n'est pas donné à tous de cueillir. Je n'ai eu raison ni de Clément VII,
ni de Paul III, ni de Cornaro, ni de Côme, ni de madame d'Étampes, ni de
cent autres lâches puissants; comment donc te vengerais-tu, toi, de ce
même Côme, de ce grand-duc, de ce Mécène ridicule qui ne comprend pas
plus ta musique que ma sculpture, et qui nous a si platement offensés
tous les deux? Ne pense pas à le tuer, au moins; ce serait une insigne
folie, dont les conséquences ne sont pas douteuses. Deviens un grand
musicien; que ton nom soit illustre; et si quelque jour sa sotte vanité
le portait à t'offrir ses faveurs, repousse-les; n'accepte jamais rien
de lui et ne fais jamais rien pour lui. C'est le conseil que je te
donne; c'est la promesse que j'exige de toi; et, crois-en mon
expérience, c'est aussi, cette fois, l'unique vengeance qui soit à ta
portée.
Je t'ai dit tout à l'heure que le roi de France, plus généreux et plus
noble que nos souverains italiens, m'avait enrichi; c'est donc à moi,
artiste, qui t'aime, te comprends et t'admire, à tenir la parole du
prince sans esprit et sans coeur qui te méconnaît. Je t'envoie dix mille
écus. Avec cette somme tu pourras, je pense, parvenir à monter dignement
ton drame en musique; ne perds pas un instant. Que ce soit à Rome, à
Naples, à Milan, à Ferrare, partout, excepté à Florence; il ne faut pas
qu'un seul rayon de ta gloire puisse se refléter sur le grand-duc.
Adieu, cher enfant; la vengeance est bien belle, et pour elle on peut
être tenté de mourir;--mais l'art est encore plus beau, et n'oublie
jamais que, _malgré tout, il faut vivre pour lui_.
Ton ami,
BENVENUTO CELLINI.
* * * * *
Paris, 10 juin 1557.
BENVENUTO CELLINI A ALFONSO DELLA VIOLA.
Misérable! baladin! saltimbanque! cuistre! castrat! joueur de flûte[33]!
C'était bien la peine de jeter tant de cris, de souffler tant de
flammes, de tant parler d'offense et de vengeance, de rage et d'outrage,
d'invoquer l'enfer et le ciel, pour arriver enfin à une aussi vulgaire
conclusion! Ame basse et sans ressort! fallait-il proférer de telles
menaces puisque ton ressentiment était de si frêle nature, que, deux ans
à peine après avoir reçu l'insulte à la face, tu devais t'agenouiller
lâchement pour baiser la main qui te l'infligea!
Quoi! ni la parole que tu m'avais donnée, ni les regards de l'Europe
aujourd'hui fixés sur toi, ni ta dignité d'homme et d'artiste, n'ont pu
te garantir des séductions de cette cour, où règnent l'intrigue,
l'avarice et la mauvaise foi; de cette cour où tu fus honni, méprisé, et
qui te chassa comme un valet infidèle! Il est donc vrai! tu composes
pour le grand-duc! Il s'agit même, dit-on, d'une oeuvre plus vaste et
plus hardie encore que celles que tu as produites jusqu'ici. L'Italie
musicale tout entière doit prendre part à la fête. On dispose les
jardins du palais Pitti; cinq cents virtuoses habiles, réunis sous ta
direction dans un vaste et beau pavillon décoré par Michel-Ange,
verseront à flots ta splendide harmonie sur un peuple haletant, éperdu,
enthousiasmé. C'est admirable! Et tout cela pour le grand-duc, pour
Florence, pour cet homme et cette ville qui t'ont si indignement traité.
Oh! quelle ridicule bonhomie était la mienne quand je cherchais à calmer
ta puérile colère d'un jour; oh! la miraculeuse simplicité qui me
faisait prêcher la continence à l'eunuque, la lenteur au colimaçon! Sot
que j'étais!
Mais quelle puissante passion a donc pu t'amener à ce degré
d'abaissement? La soif de l'or? Tu es plus riche que moi aujourd'hui.
L'amour de la renommée? Quel nom fut jamais plus populaire que celui
d'Alfonso, depuis le prodigieux succès de ta tragédie de _Francesca_, et
celui, non moins grand, des trois autres drames lyriques qui l'ont
suivie. D'ailleurs, qui t'empêchait de choisir une autre capitale pour
le théâtre de ton nouveau triomphe? Aucun souverain ne t'eût refusé ce
que le _grand_ Côme vient de t'offrir. Partout, à présent, tes chants
sont aimés et admirés; ils retentissent d'un bout de l'Europe à l'autre;
on les entend à la ville, à la cour, à l'armée, à l'église; le roi
François ne cesse de les répéter; madame d'Étampes, elle-même, trouve
que _tu n'es pas sans talent pour un Italien_, justice égale t'est
rendue en Espagne; les femmes, les prêtres surtout, professent
généralement pour ta musique un culte véritable; et si ta fantaisie eût
été de porter aux Romains l'ouvrage que tu prépares pour les Toscans, la
joie du pape, des cardinaux et de toute la fourmilière _enrabattée_ des
monsignori n'eût été surpassée, sans doute, que par l'ivresse et les
transports de leurs innombrables catins.
L'orgueil, peut-être, t'aura séduit..... quelque dignité bouffie...
quelque titre bien vain... Je m'y perds.
Quoi qu'il en soit, retiens bien ceci: tu as manqué de noblesse, tu as
manqué de fierté, tu as manqué de foi. L'homme, l'artiste et l'ami sont
également déchus à mes yeux. Je ne saurais accorder mes affections qu'à
des gens de coeur, incapables d'une action honteuse; tu n'es pas de
ceux-là, mon amitié n'est plus à toi. Je t'ai donné de l'argent, tu as
voulu me le rendre; nous sommes quittes. Je vais partir de Paris; dans
un mois je passerai à Florence; oublie que tu m'as connu et ne cherche
pas à me voir. Car, fût-ce le jour même de ton succès, devant le peuple,
devant les princes, et devant l'assemblée bien autrement imposante pour
moi de tes cinq cents artistes, si tu m'abordais, je te tournerais le
dos.
BENVENUTO CELLINI.
* * * * *
Florence, 23 Juin 1557.
ALFONSO A BENVENUTO.
Oui, Cellini, c'est vrai. Au grand-duc je dois une impardonnable
humiliation, à toi je dois ma célébrité, ma fortune et peut-être ma vie.
J'avais juré que je me vengerais de lui, je ne l'ai pas fait. Je t'avais
promis solennellement de ne jamais accepter de sa main ni travaux, ni
honneurs; je n'ai pas tenu parole. C'est à Ferrare que _Francesca_ a été
entendue (grâce à toi) et applaudie pour la première fois; c'est à
Florence qu'elle a été traitée d'ouvrage dénué de sens et de raison. Et
cependant Ferrare, qui m'a demandé ma nouvelle composition, ne l'a
point obtenue, et c'est au grand-duc que j'en fais hommage. Oui, les
Toscans, jadis si dédaigneux à mon égard, se réjouissent de la
préférence que je leur accorde; ils en sont fiers; leur fanatisme pour
moi, dépasse de bien loin tout ce que tu me racontes de celui des
Français.
Une véritable émigration se prépare dans la plupart des villes toscanes.
Les Pisans et les Siennois eux-mêmes, oubliant leurs vieilles haines,
implorent d'avance, pour le grand jour, l'hospitalité florentine. Côme,
ravi du succès de celui qu'il appelle _son artiste_, fonde en outre de
brillantes espérances sur les résultats que ce rapprochement de trois
populations rivales peut avoir pour sa politique et son gouvernement. Il
m'accable de prévenances et de flatteries. Il a donné hier, en mon
honneur, une magnifique collation au palais Pitti, où toutes les
familles nobles de la ville se trouvaient réunies. La belle comtesse de
Vallombrosa m'a prodigué ses plus doux sourires. La grande-duchesse m'a
fait l'honneur de chanter un madrigal avec moi. Della Viola est l'homme
du jour, l'homme de Florence, l'homme du grand-duc; il n'y a que lui...
Je suis bien coupable, n'est-ce pas, bien méprisable, bien vil? Eh bien!
Cellini, si tu passes à Florence le 28 juillet prochain, attends-moi de
huit à neuf heures du soir devant la porte du Baptistaire, j'irai t'y
chercher. Et si, dès les premiers mots, je ne me justifie pas
complètement de tous les griefs que tu me reproches, si je ne te donne
pas de ma conduite, une explication dont tu puisses de tout point
t'avouer satisfait, alors redouble de mépris, traite-moi comme le
dernier des hommes, foule-moi aux pieds, frappe-moi de ton fouet,
crache-moi au visage, je reconnais d'avance que je l'aurai mérité.
Jusque-là, garde-moi ton amitié; tu verras bientôt que je n'en fus
jamais plus digne.
»A toi, ALFONSO DELLA VIOLA.»
Le 28 juillet au soir, un homme de haute taille, à l'air sombre et
mécontent, se dirigeait à travers les rues de Florence, vers la place du
grand duc. Arrivé devant la statue en bronze de Persée, il s'arrêta et
la considéra quelque temps dans le plus profond recueillement: c'était
Benvenuto. Bien que la réponse et les protestations d'Alfonso eussent
fait peu d'impression sur son esprit, il avait été longtemps uni au
jeune compositeur, par une amitié trop sincère et trop vive, pour
qu'elle pût ainsi en quelques jours s'effacer de son ame à tout jamais.
Aussi ne s'était-il pas senti le courage de refuser d'entendre ce que
Della Viola pouvait alléguer pour sa justification; et c'est en se
rendant au Baptistaire, où Alfonso devait venir le rejoindre, que
Cellini avait voulu revoir, après sa longue absence, le chef-d'oeuvre qui
lui coûta naguère tant de fatigues et de chagrins. La place et les rues
adjacentes étaient désertes, le silence le plus profond régnait dans ce
quartier, d'ordinaire si bruyant et si populeux. L'artiste contemplait
son immortel ouvrage, en se demandant, si l'obscurité et une
intelligence commune n'eussent pas été préférables pour lui, à la gloire
et au génie.
--Que ne suis-je un bouvier de Nettuno ou de Porto d'Anzio! pensait-il;
semblable aux animaux confiés à ma garde, je mènerais une existence
grossière, monotone, mais inaccessible au moins, aux agitations qui,
depuis mon enfance, ont tourmenté ma vie. Des rivaux perfides et
jaloux..... des princes injustes ou ingrats..... des critiques
acharnés.... des flatteurs imbéciles..... des alternatives incessantes
de succès et de revers, de splendeur et de misère..... des travaux
excessifs et toujours renaissants..... jamais de repos, de bien-être, de
loisirs.... user son corps comme un mercenaire et sentir constamment son
ame transir ou brûler..... est-ce là vivre?....
Les exclamations bruyantes de trois jeunes artisans, qui débouchaient
rapidement sur la place, vinrent interrompre sa méditation.
--Six florins! disait l'un, c'est cher.
--En vérité, en eût-il demandé dix, répliqua l'autre, il eût bien fallu
en passer par là. Ces maudits Pisans ont pris toutes les places.
D'ailleurs, pense donc, Antonio, que la maison du jardinier n'est qu'à
vingt pas du pavillon; assis sur le toit, nous pourrons entendre et voir
à merveille; la porte du petit canal souterrain sera ouverte et nous
arriverons sans difficulté.
--Bah! ajouta le troisième, pour entendre ça, nous pouvons bien jeûner
un peu pendant quelques semaines. Vous savez l'effet qu'a produit hier
la répétition. La cour seule y avait été admise, le grand duc et sa
suite n'ont cessé d'applaudir; les exécutants ont porté Della Viola en
triomphe, et enfin, dans son extase, la comtesse de Vallombrosa l'a
embrassé: ce sera miraculeux.
--Mais voyez donc comme les rues sont dépeuplées; toute la ville est
déjà réunie au palais Pitti. C'est le moment. Courons! courons!
Cellini apprit seulement alors qu'il s'agissait de la grande fête
musicale, dont le jour et l'heure étaient arrivés. Cette circonstance ne
s'accordait guère avec le choix, qu'avait fait Alfonso de cette soirée
pour son rendez-vous. Comment, en un pareil moment, le maestro
pourrait-il abandonner son orchestre et quitter le poste important où
l'attachait un si grand intérêt? c'était difficile à concevoir.
Le ciseleur, néanmoins se rendit au Baptistaire, où il trouva ses deux
élèves Paolo et Ascanio, et des chevaux; il devait partir le soir même
pour Livourne, et de là s'embarquer pour Naples le lendemain.
Il attendait à peine depuis quelques minutes, quand Alfonso, le visage
pâle et les yeux ardents, se présenta devant lui avec une sorte de calme
affecté, qui ne lui était pas ordinaire.
--Cellini! tu es venu, merci.
--Eh bien!
--C'est ce soir!
--Je le sais; mais parle, j'attends l'explication que tu m'as promise.
--Le palais Pitti, les jardins, les cours, sont encombrés. La foule se
presse sur les murs, dans les bassins à demi pleins d'eau, sur les
toits, sur les arbres, partout.
--Je le sais.
--Les Pisans sont venus, les Siennois sont venus.
--Je le sais.
--Le grand duc, la cour et la noblesse sont réunis, l'immense orchestre
est rassemblé.
--Je le sais.
--Mais la musique n'y est pas, cria Alfonso en bondissant, le maestro
n'y est pas non plus, le sais-tu aussi?
--Comment? que veux-tu dire?
--Non, il n'y a pas de musique, je l'ai enlevée; non, il n'y a pas de
maestro, puisque me voilà; non, il n'y aura pas de fête musicale,
puisque l'oeuvre et l'auteur ont disparu. Un billet vient d'avertir le
grand duc que mon ouvrage ne serait pas exécuté. _Cela ne me convient
plus_, lui ai-je écrit, en me servant de ses propres paroles, _moi
aussi, à mon tour_, J'AI CHANGÉ D'IDÉE. Conçois-tu à présent la rage de
ce peuple désappointé pour la seconde fois! de ces gens qui ont quitté
leur ville, laissé leurs travaux, dépensé leur argent pour entendre ma
musique, et qui ne l'entendront pas? Avant de venir te joindre, je les
épiais, l'impatience commençait à les gagner, on s'en prenait au grand
duc. Vois-tu mon plan, Cellini?
--Je commence à comprendre.
--Viens, viens, approchons un peu du palais, allons voir éclater ma
mine. Entends-tu déjà ces cris, ce tumulte, ces imprécations? ô mes
braves Pisans, je vous reconnais à vos injures! Vois-tu voler ces
pierres, ces branches d'arbres, ces débris de vases? il n'y a que des
Siennois pour les lancer ainsi! Prends garde, ou nous allons être
renversés; comme ils courent! ce sont des Florentins; ils montent à
l'assaut du pavillon. Bon! voilà un bloc de boue dans la loge ducale,
bien a pris au _grand_ Côme de l'avoir quittée. A bas les gradins! à bas
les pupitres, les banquettes, les fenêtres! à bas la loge! à bas le
pavillon! le voilà qui s'écroule. Ils abîment tout, Cellini! c'est une
magnifique émeute! honneur au grand duc!!! Ah damnation! tu me prenais
pour un lâche! Es-tu satisfait, dis donc, est-ce là de la vengeance?
Cellini, les dents serrées, les narines ouvertes, regardait, sans
répondre, le terrible spectacle de cette fureur populaire; ses yeux où
brillait un feu sinistre, son front carré que sillonnaient de larges
gouttes de sueur, le tremblement presque imperceptible de ses membres,
témoignaient assez de la sauvage intensité de sa joie. Saisissant enfin
le bras d'Alfonso:
--Je pars à l'instant pour Naples, veux-tu me suivre?
--Au bout du monde à présent.
--Embrasse-moi donc, et à cheval! tu es un héros.
DU SYSTÈME DE GLUCK
EN MUSIQUE DRAMATIQUE.
Voici en quels termes, Gluck expose lui-même, son système de musique
dramatique, dans la préface, devenue fort rare, de _l'Alceste_ italienne
qu'il publia à Vienne en 1749.
«Lorsque j'entrepris de mettre en musique l'opéra d'_Alceste_, je me
proposai d'éviter tous les abus que la vanité mal entendue des
chanteurs, et l'excessive complaisance des compositeurs avaient
introduits dans l'opéra italien, et qui, du plus pompeux et du plus beau
de tous les spectacles, en avaient fait le plus ennuyeux et le plus
ridicule; je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction,
celle de seconder la poésie pour fortifier l'expression des sentiments
et l'intérêt des situations, sans interrompre l'action et la refroidir
par des ornements superflus; je crus que _la musique devait ajouter à la
poésie, ce qu'ajoute à un dessin correct et bien composé, la vivacité
des couleurs et l'accord heureux des lumières et des ombres, qui servent
à animer les figures sans en altérer les contours_.
«Je me suis donc bien gardé d'interrompre un acteur, dans la chaleur du
dialogue, pour lui faire attendre la fin d'une ritournelle, ou de
l'arrêter au milieu de son discours sur une voyelle favorable, soit pour
déployer, dans un long passage, l'agilité de sa belle voix, soit pour
attendre que l'orchestre lui donnât le temps de reprendre haleine, pour
faire un point d'orgue.
«J'ai imaginé que l'ouverture devait prévenir les spectateurs, sur le
caractère de l'action qu'on allait mettre sous leurs yeux, et _leur en
indiquer le sujet_, que les instruments ne devaient être mis en action
qu'en proportion du degré d'intérêt et passions, et qu'il fallait
_éviter surtout de laisser dans le dialogue, une disparate trop
tranchante entre l'air et le récitatif_, afin de ne pas tronquer à
contre-sens la période, et de ne pas interrompre mal à propos le
mouvement et la chaleur de la scène. J'ai cru encore que la plus belle
partie de mon travail devait se réduire à chercher une belle simplicité,
et j'ai évité de faire parade de difficultés aux dépens de la clarté;
_je n'ai attaché aucun prix à la découverte d'une nouveauté_, à moins
qu'elle ne fût naturellement donnée par la situation, et liée à
l'expression; enfin il n'y a aucune règle que je n'aie cru devoir
sacrifier de bonne grâce en faveur de l'effet.»
* * * * *
Cette profession de foi nous paraît admirable de franchise et de bon
sens; les points de doctrine qui en forment le fond sont basés sur le
raisonnement le plus rigoureux, et sur un profond sentiment de la vraie
musique dramatique. A part quelques conséquences outrées que nous
signalerons tout à l'heure, ces principes sont d'une telle excellence,
qu'ils ont été adoptés par la plupart des grands compositeurs de toutes
les nations. Piccini lui-même, qu'on opposa si longtemps à Gluck, était
tout entier dans le système gluckiste. Son Iphigénie en Tauride et sa
Didon, le prouvent bien; il en fut de même de Sacchini, de Salieri, de
Cherubini, parmi les Italiens; de Méhul, de Berton, de Kreutzer, parmi
les Français. (Je ne cite pas M. Lesueur, il a suivi une route
parallèle, il est vrai, à celle de l'illustre auteur d'Alceste, mais qui
en diffère cependant assez pour ne pouvoir être confondue avec elle.)
Chez les Allemands, je ne connais pas de compositeur dramatique qui se
soit écarté d'une manière sensible de la doctrine de Gluck; parmi ceux
qui l'ont adoptée et développée, il faut citer: Mozart qui, dans _Don
Juan_, _le Mariage de Figaro_, _la Flûte Enchantée_ et _l'Enlèvement du
Sérail_, n'a laissé échapper quelques rares vocalisations de mauvais
goût et d'une expression fausse, que lorsqu'il y a été contraint de vive
force par le caprice souvent irrésistible des chanteurs. On a dit que
Mozart avait beaucoup emprunté à l'ancienne école italienne, le fait
peut être vrai pour la coupe de quelques-uns de ses airs, encore la
beauté raphaëlesque de son dessin mélodique, la variété de son harmonie
et son instrumentation si riche et si savante, ne permettent-elles guère
d'apercevoir ces prétendus emprunts; mais quant à l'ordonnance générale
du drame musical, à la profondeur d'expression avec laquelle chaque
caractère est tracé et soutenu, il faut bien reconnaître qu'il a suivi
et accéléré le mouvement imprimé à l'art, de ce côté, par la puissance
du génie de Gluck.