Si je voulais citer, _les exemples fameux ne me manqueraient pas_; mais

pour ne raisonner qu'en thèse générale et abstraction faite des hautes

questions d'art, n'est-ce pas d'Italie que sont venues les _formes

conventionnelles et invariables_ adoptées depuis par quelques

compositeurs français, que Chérubini et Spontini, seuls entre tous leurs

compatriotes, ont repoussées, et dont l'école allemande est restée pure?

Pouvait-il entrer dans les habitudes d'êtres bien organisés, et

_sensibles à l'expression musicale_ de voir dans un morceau d'ensemble

quatre personnages, animés de _passions entièrement opposées_, chanter

successivement tous les quatre la _même phrase mélodique_ avec des

paroles différentes et employer le même chant pour dire: «O toi que

j'adore...--Quelle terreur me glace...--Mon coeur bat de plaisir...--La

fureur me transporte.» Supposer, comme le font certaine gens, que la

musique est une langue assez vague pour que les inflexions de la

_fureur_ puissent convenir également à la _crainte_, à la _joie_ et à

_l'amour_, c'est prouver seulement qu'on est dépourvu du sens qui rend

perceptibles à d'autres différents caractères de musique expressive,

dont la réalité est pour ces derniers aussi incontestable que

l'existence du soleil. Mais cette discussion, quoique déjà mille fois

soulevée, m'entraînerait trop loin. Pour en finir, je dirai seulement

qu'après avoir étudié longuement, sans la moindre prévention, le

caractère musical de la nation italienne, je regarde la route suivie par

ses compositeurs comme une conséquence de la disposition naturelle du

public. Disposition qui existait à l'époque de Pergolèse, et qui dans le

fameux _Stabat_ lui avait fait écrire une sorte d'air de bravoure sur le

verset:

_Et moerebat,_

_Et tremebat;_

_Quum videbat;_

_Nati poenas inclyti,_

disposition dont se plaignaient le savant Martini, Beccaria, Calzabigi

et beaucoup d'autres esprits élevés; disposition dont Gluck, avec son

génie herculéen et malgré le succès colossal _d'Orfeo_ n'a pu triompher;

disposition qu'entretiennent les chanteurs et que certains compositeurs,

qui la partagent eux-mêmes, ont développée à leur tour dans le public

jusqu'au point incroyable où nous la voyons aujourd'hui; disposition,

enfin, qu'on ne détruira pas plus chez les Italiens que chez les

Français, la passion innée du vaudeville. Quant à l'instinct harmonique

des ultramontains dont on parle beaucoup, je puis assurer que les récits

qu'on en a faits sont au moins exagérés. J'ai entendu, il est vrai, à

Tivoli et à Subiaco, des gens du peuple chantant assez purement à deux

voix; dans le midi de la France, qui n'a aucune réputation en ce genre,

la chose est fort commune. A Rome, au contraire, il ne m'est pas arrivé

de surprendre une intonation harmonieuse dans la bouche du peuple; les

pecorari (gardiens de troupeaux) de la plaine, ont une espèce de

grognement étrange qui n'appartient à aucune échelle musicale et dont la

notation est absolument impossible. On prétend que ce chant barbare

offre beaucoup d'analogie avec celui des Turcs. C'est à Turin que, pour

la première fois, j'ai entendu chanter en choeur dans les rues. Mais ces

choristes en plein vent sont pour l'ordinaire des amateurs pourvus d'une

certaine éducation développée par la fréquentation des théâtres. Sous ce

rapport, Paris est aussi riche que la capitale du Piémont, car il m'est

arrivé maintes fois d'entendre, au milieu de la nuit, la rue de

Richelieu retentir d'accords assez supportables. Je dois dire d'ailleurs

que les choristes piémontais entremêlaient leurs harmonies de quintes

successives qui, _présentées de la sorte_, sont odieuses à toute

oreille exercée.

Pour les villages d'Italie, dont l'église est dépourvue d'orgue et dont

les habitants n'ont pas de relations avec les grandes villes, c'est

folie d'y chercher ces harmonies tant vantées, il n'y en a pas la

moindre trace. A Tivoli même, si deux jeunes gens me parurent avoir le

sentiment des tierces et des sixtes en chantant de jolis couplets, le

peuple réuni, quelques mois après, m'étonna par la manière burlesque

dont il criait _à l'unisson_ les litanies de la Vierge.

Sans vouloir faire en ce genre une réputation aux Dauphinois, que je

tiens au contraire pour les plus innocents hommes du monde en tout ce

qui se rattache à l'art musical, cependant je dois dire que chez eux la

mélodie de ces mêmes litanies est douce, suppliante et triste, comme il

convient à une prière adressée à la mère de Dieu; tandis qu'à Tivoli

elle a l'air d'une chanson de corps-de-garde. Voici l'une et l'autre; on

en jugera.

[Illustration: notation musicale

Chant de Tivoli

_Allegro._

Stel-la ma-tu - ti- na! O - ra pro no - bis.

]

[Illustration: notation musicale

Chant de la Côte-Saint-André (Dauphiné), avec la mauvaise prosodie

latine adoptée en France.

_Poco adagio._

Stel-la ma - tu - - ti - - - na! O -

ra pro no - - - - - - - bis.

]

Ce qui est incontestablement plus commun en Italie que partout ailleurs,

ce sont les belles voix; les voix non-seulement sonores et mordantes,

mais souples et agiles, qui, en facilitant la vocalisation, ont dû,

aidées de cet amour naturel du public pour le clinquant dont j'ai déjà

parlé, faire naître, et cette fureur de _fioriture_ qui dénature les

plus belles mélodies; et les formules de chant commodes qui font que

toutes les phrases italiennes se ressemblent; et ces cadences finales

sur lesquelles le chanteur peut broder à son aise, mais qui torturent

bien des gens par leur insipide et opiniâtre uniformité; et cette

tendance incessante au genre bouffe, qui se fait sentir dans les scènes

même les plus pathétiques; et tous ces abus enfin qui ont rendu la

mélodie, l'harmonie, le mouvement, le rhythme, l'instrumentation, les

modulations, le drame, la mise en scène, la poésie, le poète et le

compositeur, esclaves humiliés des chanteurs.

* * * * *

Et ce fut le 12 mai que du haut du mont Cenis, je revis, parée de ses

plus beaux atours de printemps, cette délicieuse vallée de Grésivaudan

où serpente l'Isère, où j'ai passé les plus belles heures de mon

enfance, où les premiers rêves poétiques sont venus m'agiter. Voilà mon

vieux rocher de St-Eynar... là-bas dans cette vapeur bleue, me sourit la

maison de mon grand-père. Toutes ces villas... cette riche verdure....

C'est beau, c'est beau.... Il n'y a rien de pareil en Italie!...

Mais mon élan de joie naïve fut brisé soudain par une douleur aigue, que

je sentis au coeur... Il m'avait semblé entendre gronder Paris dans le

lointain.

LE PREMIER OPÉRA.

NOUVELLE.

Florence, 27 juillet 1555[27].

ALFONSO DELLA VIOLA A BENVENUTO CELLINI.

Je suis triste, Benvenuto; je suis fatigué, dégoûté; ou plutôt, à dire

vrai, je suis malade, je me sens maigrir, comme tu maigrissais avant

d'avoir vengé la mort de Francesco. Mais tu fus bientôt guéri toi, et le

jour de ma guérison arrivera-t-il jamais!... Dieu le sait. Pourtant

quelle souffrance fut plus que la mienne digne de pitié? A quel

malheureux le Christ et sa sainte Mère feraient-ils plus de justice en

lui accordant ce remède souverain, ce baume précieux, le plus puissant

de tous pour calmer les douleurs amères de l'artiste outragé dans son

art et dans sa personne, la vengeance. Oh! non, Benvenuto, non, sans

vouloir te contester le droit de poignarder le misérable officier qui

avait tué ton frère, je ne puis m'empêcher de mettre entre ton offense

et la mienne une distance infinie. Qu'avait fait, après tout, ce pauvre

diable? Versé le sang du fils de ta mère, il est vrai. Mais l'officier

commandait une ronde de nuit; Francesco était ivre; après avoir insulté

sans raison, assailli à coups de pierres le détachement, il en était

venu, dans son extravagance, à vouloir enlever leurs armes à ces

soldats; ils en firent usage, et ton frère périt. Rien n'était plus

facile à prévoir, et, conviens-en, rien n'était plus juste.

Je n'en suis pas là, moi. Bien qu'on ait fait pis que de me tuer, je

n'ai en rien mérité mon sort; et c'est quand j'avais droit à des

récompenses, que j'ai reçu l'outrage et l'avanie.

Tu sais avec quelle persévérance je travaille depuis longues années à

accroître les forces, à multiplier les ressources de la musique. Ni le

mauvais vouloir des anciens maîtres, ni les stupides railleries de leurs

élèves, ni la méfiance des dilettanti qui me regardent comme un homme

bizarre, plus près de la folie que du génie, ni les obstacles matériels

de toute espèce qu'engendre la pauvreté, n'ont pu m'arrêter, tu le sais.

Je puis le dire, puisqu'à mes yeux le mérite d'une telle conduite est

parfaitement nul.

Ce jeune Montecco, nommé Roméo, dont les aventures et la mort tragique

firent tant de bruit à Vérone, il y a quelques années, n'était

certainement pas le maître de résister au charme qui l'entraînait sur

les pas de la belle Giuletta, fille de son mortel ennemi. La passion

était plus forte que les insultes des valets Capuletti, plus forte que

le fer et le poison dont il était sans cesse menacé; Giuletta l'aimait,

et pour une heure passée auprès d'elle, il eût mille fois bravé la mort.

Eh bien! Ma Giuletta à moi, c'est la musique, et, par le ciel! j'en suis

aimé.

Il y a deux ans, je formai le plan d'un ouvrage de théâtre sans pareil

jusqu'à ce jour, où le chant, accompagné de divers instruments, devait

remplacer le langage parlé et faire naître, de son union avec le drame,

des impressions telles, que la plus haute poésie n'en produisit jamais.

Par malheur ce projet était fort dispendieux; un souverain ou un juif

pouvaient seuls entreprendre de le réaliser.

Tous nos princes d'Italie ont entendu parler du mauvais effet de la

prétendue tragédie en musique exécutée à Rome à la fin du siècle

dernier; le peu de succès de l'_Orfeo_ d'Angelo Politiano, autre essai

du même genre, ne leur est pas inconnu, et rien n'eût été plus inutile

que de réclamer leur appui pour une entreprise où de vieux maîtres

avaient échoué si complètement. On m'eût de nouveau taxé d'orgueil et de

folie.

Pour les juifs, je n'y pensai pas un instant; tout ce que je pouvais

raisonnablement espérer d'eux, c'était, au simple énoncé de ma

proposition, d'être éconduit sans injures, et sans huées de la

valetaille; encore n'en connais-je pas un assez intelligent, pour qu'il

me fût permis de compter avec quelque certitude sur une telle

générosité. J'y renonçai donc, non sans chagrin, tu peux m'en croire; et

ce fut le coeur serré que je repris le cours des travaux obscurs qui me

font vivre, mais qui ne s'accomplissent qu'aux dépens de ceux dont la

gloire et la fortune seraient peut-être le prix.

Une autre idée nouvelle, bientôt après, vint me troubler encore. Ne ris

pas de mes découvertes, Cellini, et garde-toi surtout de comparer mon

art naissant à ton art depuis longtemps formé. Tu sais assez de musique

pour me comprendre. De bonne foi, crois-tu que nos traînants madrigaux à

quatre parties soient le dernier degré de perfection où la composition

et l'exécution puissent atteindre? Le bon sens n'indique-t-il pas que,

sous le rapport de l'expression, comme sous celui de la forme musicale,

ces oeuvres tant vantées ne sont qu'enfantillages et niaiseries.

Les paroles expriment l'amour, la colère, la jalousie, la vaillance; et

le chant, toujours le même, ressemble à la triste psalmodie des moines

mendiants. Est-ce là tout ce que peuvent faire la mélodie, l'harmonie,

le rhythme? N'y a-t-il pas de ces diverses parties de l'art mille

applications qui nous sont inconnues? Un examen attentif de ce qui est

ne fait-il pas pressentir avec certitude ce qui sera et ce qui devrait

être? Et les instruments, en a-t-on tiré parti? Qu'est-ce que notre

misérable accompagnement qui n'ose quitter la voix et la suit

continuellement à l'unisson ou à l'octave? La musique instrumentale,

prise individuellement, existe-t-elle? Et dans la manière d'employer la

vocale, que de préjugés, que de routine! Pourquoi toujours chanter à

quatre parties, lors même qu'il s'agit d'un personnage qui se plaint de

son isolement?

Est-il possible de rien entendre de plus déraisonnable que ces

_canzonnette_ introduites depuis peu dans les tragédies, où un acteur,

qui parle en son nom et paraît seul en scène, n'en est pas moins

accompagné par trois autres voix placées dans la coulisse, d'où elles

suivent son chant tant bien que mal?

Sois-en sûr, Benvenuto, ce que nos maîtres, enivrés de leurs oeuvres,

appellent aujourd'hui le comble de l'art est aussi loin ce qu'on

nommera musique dans deux ou trois siècles, que les petits monstres

bipèdes, pétris avec de la boue par les enfants, sont loin de ton

sublime Persée ou du Moïse de Buonarotti.

Il y a donc d'innombrables modifications à apporter dans un art aussi

peu avancé... des progrès immenses lui restent donc à faire... Et

pourquoi ne contribuerais-je pas à donner l'impulsion qui les

amènera?...

Mais, sans te dire en quoi consiste ma dernière invention, qu'il te

suffise de savoir qu'elle était de nature à pouvoir être mise en lumière

à l'aide des moyens ordinaires et sans avoir recours au patronage des

riches ni des grands. C'était du temps seulement qu'il me fallait; et

l'oeuvre, une fois terminée, l'occasion de la produire au grand jour eût

été facile à trouver pendant les fêtes qui allaient attirer à Florence

l'élite des seigneurs et des amis des arts de toutes les nations.

Or, voilà le sujet de l'âcre et noire colère qui me ronge le coeur.

Un matin que je travaillais à cette composition singulière dont le

succès m'eût rendu célèbre dans toute l'Europe, monseigneur Galeazzo,

l'homme de confiance du grand-duc, qui, l'an passé, avait fort goûté ma

scène d'Ugolino, vient me trouver et me dit: «Alfonso, ton jour est

venu. Il ne s'agit plus de madrigaux, de cantates, ni de chansonnettes.

Ecoute-moi; les fêtes du mariage seront splendides, on n'épargne rien

pour leur donner un éclat digne des deux familles illustres qui vont

s'allier; tes derniers succès ont fait naître la confiance; à la cour

maintenant on croit en toi.

«J'avais connaissance de ton projet de tragédie en musique, j'en ai

parlé à monseigneur; ton idée lui plaît. A l'oeuvre donc, que ton rêve

devienne une réalité. Écris ton drame lyrique et ne crains rien pour

l'exécution; les plus habiles chanteurs de Rome et de Milan seront

mandés à Florence; les premiers virtuoses en tout genre seront mis à ta

disposition; le prince est magnifique, il ne te refusera rien; réponds à

ce que j'attends de toi, ton triomphe est certain et ta fortune est

faite.»

Je ne sais ce qui se passa en moi à ce discours inattendu; mais je

demeurai muet et immobile. L'étonnement, la joie me coupèrent la parole,

et je pris l'aspect et l'attitude d'un idiot. Galeazzo ne se méprit pas

sur la cause de mon trouble, et me serrant la main: «Adieu, Alfonso; tu

consens, n'est ce pas? Tu me promets de laisser toute autre composition

pour te livrer exclusivement à celle que son altesse te demande?...

Songe que le mariage aura lieu dans trois mois!» Et comme je répondais

toujours affirmativement par un signe de tête, sans pouvoir parler:

«Allons, calme-toi, Vésuve; adieu. Tu recevras demain ton engagement, il

sera signé ce soir. C'est une affaire faite. Bon courage; nous comptons

sur toi.»

Demeuré seul, il me sembla que toutes les cascades de Terni et de Tivoli

bouillonnaient dans ma tête.

Ce fut bien pis quand j'eus compris mon bonheur, quand je me fus

représenté de nouveau la grandeur et la beauté de ma tâche. Je m'élance

sur mon libretto, qui jaunissait abandonné dans un coin depuis si

longtemps; je revois Paulo, Francesca, Dante, Virgile, et les ombres et

les damnés; j'entends cet amour ravissant soupirer et se plaindre; de

tendres et gracieuses mélodies pleines d'abandon, de mélancolie, de

chaste passion, se déroulent au-dedans de moi; l'horrible cri de haine

de l'époux outragé retentit; je vois deux cadavres enlacés rouler à ses

pieds; puis je retrouve les ames toujours unies des deux amants,

errantes et battues des vents aux profondeurs de l'abîme; leurs voix

plaintives se mêlent au bruit sourd et lointain des fleuves infernaux,

aux sifflements de la flamme, aux cris forcenés des malheureux qu'elle

poursuit, à tout l'affreux concert des douleurs éternelles...

Pendant trois jours, Cellini, j'ai marché sans but, au hasard, dans un

vertige continuel; pendant trois nuits j'ai été privé de sommeil. Ce

n'est qu'après ce long accès de fièvre, que la pensée lucide et le

sentiment de la réalité me sont revenus. Il m'a fallu tout ce temps de

lutte ardente et désespérée pour dompter mon imagination et dominer mon

sujet. Enfin je suis resté le maître.

Dans ce cadre immense, chaque partie du tableau, disposée dans un ordre

simple et logique, s'est montrée peu à peu revêtue de couleurs sombres

ou brillantes, de demi-teintes ou de tons tranchés; les formes humaines

ont apparu, ici pleines de vie, là sous le pâle et froid aspect de la

mort. L'idée poétique, toujours soumise au sens musical, n'a jamais été

pour lui un obstacle; j'ai fortifié, embelli et agrandi l'une par

l'autre.

Enfin j'ai fait ce que je voulais, comme je le voulais, et avec tant de

facilité, qu'à la fin du deuxième mois l'ouvrage entier était déjà

terminé.

Le besoin de repos se faisait sentir, je l'avoue; mais en songeant à

toutes les minutieuses précautions qui me restaient à prendre pour

assurer l'exécution, la vigueur et la vigilance me sont revenues. J'ai

surveillé les chanteurs, les musiciens, les copistes, les machinistes,

les décorateurs.

Tout s'est fait en ordre, avec la plus étonnante précision; et cette

gigantesque machine musicale allait se mouvoir majestueusement, quand

un coup inattendu est venu en briser les ressorts et anéantir à la fois,

et la belle tentative, et les légitimes espérances de ton malheureux

ami.

Le grand-duc, qui de son propre mouvement m'avait demandé ce drame en

musique; lui qui m'avait fait abandonner l'autre composition sur

laquelle je comptais pour populariser mon nom; lui dont les paroles

dorées avaient gonflé un coeur, enflammé une imagination d'artiste, il se

joue de tout cela maintenant; il dit à cette imagination de se

refroidir, à ce coeur de se calmer ou de se briser; que lui importe! Il

s'oppose, enfin, à l'exhibition de mon oeuvre; l'ordre est donné aux

artistes romains et milanais de retourner chez eux; mon drame ne sera

pas mis en scène; le grand-duc n'en veut plus; IL A CHANGÉ D'IDÉE... La

foule qui se pressait déjà à Florence, attirée moins encore par

l'appareil des noces que par l'intérêt de curiosité que la fête musicale

annoncée excitait dans toute l'Italie, cette foule avide de sensations

nouvelles, trompée dans son attente, s'enquiert bientôt du motif qui la

privait ainsi brutalement du spectacle qu'elle était venue chercher, et

ne pouvant le découvrir, n'hésite pas à l'attribuer à l'incapacité du

compositeur. Chacun dit: «Ce fameux drame était absurde, sans doute; le

grand-duc, informé à temps de la vérité, n'aura pas voulu que

l'impuissante tentative d'un artiste ambitieux vînt jeter du ridicule

sur la solennité qui se prépare. Ce ne peut être autre chose. Un prince

ne manque pas ainsi à sa parole. Della Viola est toujours le même

vaniteux extravagant que nous connaissons; son ouvrage n'était pas

présentable, et par égard pour lui, on s'abstient de l'avouer.» O

Cellini! ô mon noble, et fier, et digne ami! réfléchis un instant, et

juge d'après toi-même ce que j'ai dû éprouver à cet incroyable abus de

pouvoir, à cette violation inouïe des promesses les plus formelles, à

cet horrible affront qu'il était impossible de redouter, à cette

calomnie insolente d'une production que personne au monde, excepté moi,

ne connaît encore.

Que faire? que dire à cette tourbe de lâches imbéciles qui rient en me

voyant? que répondre aux questions de mes partisans? à qui m'en prendre?

quel est l'auteur de cette machination diabolique? et comment en avoir

raison? Cellini! Cellini! pourquoi es-tu en France? que ne puis-je te

voir, te demander conseil, aide et assistance? Par Bacchus, ils me

rendront réellement fou.... Lâcheté! honte! je viens de sentir des

larmes dans mes yeux. Arrière toute faiblesse; c'est la force,

l'attention et le sang-froid qui me sont indispensables, au contraire;

car je veux me venger, Benvenuto, je le veux. Quand et comment, il

n'importe; mais je me vengerai, je te le jure, et tu seras content.

Adieu. L'éclat de tes nouveaux triomphes est venu jusqu'à nous; je t'en

félicite et m'en réjouis de toute mon ame. Dieu veuille seulement que le

roi François te laisse le temps de répondre à ton ami _souffrant et non

vengé_.

ALFONSO DELLA VIOLA.

* * * * *

Paris, 20 août 1555.

BENVENUTO A ALFONSO.

J'admire, cher Alfonso, la candeur de ton indignation. La mienne est

grande, sois-en bien convaincu; mais elle est plus calme. J'ai trop

souvent rencontré de semblables déceptions pour m'étonner de celle que

tu viens de subir. L'épreuve était rude, j'en conviens, pour ton jeune

courage, et les révoltes de ton ame contre une insulte si grave et si

peu méritée sont justes autant que naturelles. Mais, pauvre enfant, tu

entres à peine dans la carrière. Ta vie retirée, tes méditations, tes

travaux solitaires, ne pouvaient rien t'apprendre des intrigues qui

s'agitent dans les hautes régions de l'art, ni du caractère réel des

hommes puissants, trop souvent arbitres du sort des artistes.

Quelques évènements de mon histoire, que je t'ai laissé ignorer

jusqu'ici, suffiront à t'éclairer sur notre position à tous et sur la

tienne propre.

Je ne redoute rien pour ta constance de l'effet de mon récit; ton

caractère me rassure; je le connais, je l'ai bien étudié. Tu

persévèreras, tu arriveras au but malgré tout; tu es un homme de fer; et

le caillou lancé contre ta tête par les basses passions embusquées sur

ta route, loin de briser ton noble front, en fera jaillir le feu.

Apprends donc tout ce que j'ai souffert, et que ces tristes exemples de

l'injustice des grands te servent de leçon.

L'évêque de Salamanque, ambassadeur à Rome, m'avait demandé une grande

aiguière, dont le travail, extrêmement minutieux et délicat, me prit

plus de deux mois, et qui, en raison de l'énorme quantité de métaux

précieux nécessaires à sa composition m'avait presque ruiné. Son

excellence se répandit en éloges sur le rare mérite de mon ouvrage, le

fit emporter, et me laissa deux grands mois sans plus parler de paiement

que si elle n'eût reçu de moi qu'une vieille casserole ou une médaille

de Fioretti. Le bonheur voulut que le vase revînt entre mes mains pour

une petite réparation; je refusai de le rendre.

Le maudit prélat, après m'avoir accablé d'injures dignes d'un prêtre et

d'un Espagnol, s'avisa de vouloir me soutirer un reçu de la somme qu'il

me devait encore; mais comme je ne suis pas homme à me laisser prendre à

un piége grossier, son excellence en vint à faire assaillir ma boutique

par ses valets. Je me doutai du tour; aussi quand cette canaille

s'avança pour enfoncer ma porte, Ascanio, Paulino et moi, armés

jusqu'aux dents, nous lui fîmes un tel accueil que le lendemain, grâce à

mon escopette et à mon long poignard, je fus enfin payé[28].

Plus tard il m'arriva bien pis, quand j'eus fait le célèbre bouton de la

chappe du pape, travail merveilleux que je ne puis m'empêcher de te

décrire. J'avais situé le gros diamant précisément au milieu de

l'ouvrage, et j'avais placé Dieu assis dessus, dans une attitude si

dégagée, qu'il n'embarrassait pas du tout le joyau, et qu'il en

résultait une très belle harmonie; il donnait la bénédiction en élevant

la main droite. J'avais disposé, au-dessous, trois petits anges qui le

soutenaient en élevant les bras en l'air. Un de ces anges, celui du

milieu, était en ronde bosse, les deux autres en bas-relief. Il y avait

à l'entour une quantité d'autres petits anges disposés avec d'autres

pierres fines. Dieu portait un manteau qui voltigeait, et d'où sortait

un grand nombre de chérubins, et mille ornements d'un admirable effet.

Voyage musical en Allemagne et en Italie, II · 第 9 / 15 段