pour ne raisonner qu'en thèse générale et abstraction faite des hautes
questions d'art, n'est-ce pas d'Italie que sont venues les _formes
conventionnelles et invariables_ adoptées depuis par quelques
compositeurs français, que Chérubini et Spontini, seuls entre tous leurs
compatriotes, ont repoussées, et dont l'école allemande est restée pure?
Pouvait-il entrer dans les habitudes d'êtres bien organisés, et
_sensibles à l'expression musicale_ de voir dans un morceau d'ensemble
quatre personnages, animés de _passions entièrement opposées_, chanter
successivement tous les quatre la _même phrase mélodique_ avec des
paroles différentes et employer le même chant pour dire: «O toi que
j'adore...--Quelle terreur me glace...--Mon coeur bat de plaisir...--La
fureur me transporte.» Supposer, comme le font certaine gens, que la
musique est une langue assez vague pour que les inflexions de la
_fureur_ puissent convenir également à la _crainte_, à la _joie_ et à
_l'amour_, c'est prouver seulement qu'on est dépourvu du sens qui rend
perceptibles à d'autres différents caractères de musique expressive,
dont la réalité est pour ces derniers aussi incontestable que
l'existence du soleil. Mais cette discussion, quoique déjà mille fois
soulevée, m'entraînerait trop loin. Pour en finir, je dirai seulement
qu'après avoir étudié longuement, sans la moindre prévention, le
caractère musical de la nation italienne, je regarde la route suivie par
ses compositeurs comme une conséquence de la disposition naturelle du
public. Disposition qui existait à l'époque de Pergolèse, et qui dans le
fameux _Stabat_ lui avait fait écrire une sorte d'air de bravoure sur le
verset:
_Et moerebat,_
_Et tremebat;_
_Quum videbat;_
_Nati poenas inclyti,_
disposition dont se plaignaient le savant Martini, Beccaria, Calzabigi
et beaucoup d'autres esprits élevés; disposition dont Gluck, avec son
génie herculéen et malgré le succès colossal _d'Orfeo_ n'a pu triompher;
disposition qu'entretiennent les chanteurs et que certains compositeurs,
qui la partagent eux-mêmes, ont développée à leur tour dans le public
jusqu'au point incroyable où nous la voyons aujourd'hui; disposition,
enfin, qu'on ne détruira pas plus chez les Italiens que chez les
Français, la passion innée du vaudeville. Quant à l'instinct harmonique
des ultramontains dont on parle beaucoup, je puis assurer que les récits
qu'on en a faits sont au moins exagérés. J'ai entendu, il est vrai, à
Tivoli et à Subiaco, des gens du peuple chantant assez purement à deux
voix; dans le midi de la France, qui n'a aucune réputation en ce genre,
la chose est fort commune. A Rome, au contraire, il ne m'est pas arrivé
de surprendre une intonation harmonieuse dans la bouche du peuple; les
pecorari (gardiens de troupeaux) de la plaine, ont une espèce de
grognement étrange qui n'appartient à aucune échelle musicale et dont la
notation est absolument impossible. On prétend que ce chant barbare
offre beaucoup d'analogie avec celui des Turcs. C'est à Turin que, pour
la première fois, j'ai entendu chanter en choeur dans les rues. Mais ces
choristes en plein vent sont pour l'ordinaire des amateurs pourvus d'une
certaine éducation développée par la fréquentation des théâtres. Sous ce
rapport, Paris est aussi riche que la capitale du Piémont, car il m'est
arrivé maintes fois d'entendre, au milieu de la nuit, la rue de
Richelieu retentir d'accords assez supportables. Je dois dire d'ailleurs
que les choristes piémontais entremêlaient leurs harmonies de quintes
successives qui, _présentées de la sorte_, sont odieuses à toute
oreille exercée.
Pour les villages d'Italie, dont l'église est dépourvue d'orgue et dont
les habitants n'ont pas de relations avec les grandes villes, c'est
folie d'y chercher ces harmonies tant vantées, il n'y en a pas la
moindre trace. A Tivoli même, si deux jeunes gens me parurent avoir le
sentiment des tierces et des sixtes en chantant de jolis couplets, le
peuple réuni, quelques mois après, m'étonna par la manière burlesque
dont il criait _à l'unisson_ les litanies de la Vierge.
Sans vouloir faire en ce genre une réputation aux Dauphinois, que je
tiens au contraire pour les plus innocents hommes du monde en tout ce
qui se rattache à l'art musical, cependant je dois dire que chez eux la
mélodie de ces mêmes litanies est douce, suppliante et triste, comme il
convient à une prière adressée à la mère de Dieu; tandis qu'à Tivoli
elle a l'air d'une chanson de corps-de-garde. Voici l'une et l'autre; on
en jugera.
[Illustration: notation musicale
Chant de Tivoli
_Allegro._
Stel-la ma-tu - ti- na! O - ra pro no - bis.
]
[Illustration: notation musicale
Chant de la Côte-Saint-André (Dauphiné), avec la mauvaise prosodie
latine adoptée en France.
_Poco adagio._
Stel-la ma - tu - - ti - - - na! O -
ra pro no - - - - - - - bis.
]
Ce qui est incontestablement plus commun en Italie que partout ailleurs,
ce sont les belles voix; les voix non-seulement sonores et mordantes,
mais souples et agiles, qui, en facilitant la vocalisation, ont dû,
aidées de cet amour naturel du public pour le clinquant dont j'ai déjà
parlé, faire naître, et cette fureur de _fioriture_ qui dénature les
plus belles mélodies; et les formules de chant commodes qui font que
toutes les phrases italiennes se ressemblent; et ces cadences finales
sur lesquelles le chanteur peut broder à son aise, mais qui torturent
bien des gens par leur insipide et opiniâtre uniformité; et cette
tendance incessante au genre bouffe, qui se fait sentir dans les scènes
même les plus pathétiques; et tous ces abus enfin qui ont rendu la
mélodie, l'harmonie, le mouvement, le rhythme, l'instrumentation, les
modulations, le drame, la mise en scène, la poésie, le poète et le
compositeur, esclaves humiliés des chanteurs.
* * * * *
Et ce fut le 12 mai que du haut du mont Cenis, je revis, parée de ses
plus beaux atours de printemps, cette délicieuse vallée de Grésivaudan
où serpente l'Isère, où j'ai passé les plus belles heures de mon
enfance, où les premiers rêves poétiques sont venus m'agiter. Voilà mon
vieux rocher de St-Eynar... là-bas dans cette vapeur bleue, me sourit la
maison de mon grand-père. Toutes ces villas... cette riche verdure....
C'est beau, c'est beau.... Il n'y a rien de pareil en Italie!...
Mais mon élan de joie naïve fut brisé soudain par une douleur aigue, que
je sentis au coeur... Il m'avait semblé entendre gronder Paris dans le
lointain.
LE PREMIER OPÉRA.
NOUVELLE.
Florence, 27 juillet 1555[27].
ALFONSO DELLA VIOLA A BENVENUTO CELLINI.
Je suis triste, Benvenuto; je suis fatigué, dégoûté; ou plutôt, à dire
vrai, je suis malade, je me sens maigrir, comme tu maigrissais avant
d'avoir vengé la mort de Francesco. Mais tu fus bientôt guéri toi, et le
jour de ma guérison arrivera-t-il jamais!... Dieu le sait. Pourtant
quelle souffrance fut plus que la mienne digne de pitié? A quel
malheureux le Christ et sa sainte Mère feraient-ils plus de justice en
lui accordant ce remède souverain, ce baume précieux, le plus puissant
de tous pour calmer les douleurs amères de l'artiste outragé dans son
art et dans sa personne, la vengeance. Oh! non, Benvenuto, non, sans
vouloir te contester le droit de poignarder le misérable officier qui
avait tué ton frère, je ne puis m'empêcher de mettre entre ton offense
et la mienne une distance infinie. Qu'avait fait, après tout, ce pauvre
diable? Versé le sang du fils de ta mère, il est vrai. Mais l'officier
commandait une ronde de nuit; Francesco était ivre; après avoir insulté
sans raison, assailli à coups de pierres le détachement, il en était
venu, dans son extravagance, à vouloir enlever leurs armes à ces
soldats; ils en firent usage, et ton frère périt. Rien n'était plus
facile à prévoir, et, conviens-en, rien n'était plus juste.
Je n'en suis pas là, moi. Bien qu'on ait fait pis que de me tuer, je
n'ai en rien mérité mon sort; et c'est quand j'avais droit à des
récompenses, que j'ai reçu l'outrage et l'avanie.
Tu sais avec quelle persévérance je travaille depuis longues années à
accroître les forces, à multiplier les ressources de la musique. Ni le
mauvais vouloir des anciens maîtres, ni les stupides railleries de leurs
élèves, ni la méfiance des dilettanti qui me regardent comme un homme
bizarre, plus près de la folie que du génie, ni les obstacles matériels
de toute espèce qu'engendre la pauvreté, n'ont pu m'arrêter, tu le sais.
Je puis le dire, puisqu'à mes yeux le mérite d'une telle conduite est
parfaitement nul.
Ce jeune Montecco, nommé Roméo, dont les aventures et la mort tragique
firent tant de bruit à Vérone, il y a quelques années, n'était
certainement pas le maître de résister au charme qui l'entraînait sur
les pas de la belle Giuletta, fille de son mortel ennemi. La passion
était plus forte que les insultes des valets Capuletti, plus forte que
le fer et le poison dont il était sans cesse menacé; Giuletta l'aimait,
et pour une heure passée auprès d'elle, il eût mille fois bravé la mort.
Eh bien! Ma Giuletta à moi, c'est la musique, et, par le ciel! j'en suis
aimé.
Il y a deux ans, je formai le plan d'un ouvrage de théâtre sans pareil
jusqu'à ce jour, où le chant, accompagné de divers instruments, devait
remplacer le langage parlé et faire naître, de son union avec le drame,
des impressions telles, que la plus haute poésie n'en produisit jamais.
Par malheur ce projet était fort dispendieux; un souverain ou un juif
pouvaient seuls entreprendre de le réaliser.
Tous nos princes d'Italie ont entendu parler du mauvais effet de la
prétendue tragédie en musique exécutée à Rome à la fin du siècle
dernier; le peu de succès de l'_Orfeo_ d'Angelo Politiano, autre essai
du même genre, ne leur est pas inconnu, et rien n'eût été plus inutile
que de réclamer leur appui pour une entreprise où de vieux maîtres
avaient échoué si complètement. On m'eût de nouveau taxé d'orgueil et de
folie.
Pour les juifs, je n'y pensai pas un instant; tout ce que je pouvais
raisonnablement espérer d'eux, c'était, au simple énoncé de ma
proposition, d'être éconduit sans injures, et sans huées de la
valetaille; encore n'en connais-je pas un assez intelligent, pour qu'il
me fût permis de compter avec quelque certitude sur une telle
générosité. J'y renonçai donc, non sans chagrin, tu peux m'en croire; et
ce fut le coeur serré que je repris le cours des travaux obscurs qui me
font vivre, mais qui ne s'accomplissent qu'aux dépens de ceux dont la
gloire et la fortune seraient peut-être le prix.
Une autre idée nouvelle, bientôt après, vint me troubler encore. Ne ris
pas de mes découvertes, Cellini, et garde-toi surtout de comparer mon
art naissant à ton art depuis longtemps formé. Tu sais assez de musique
pour me comprendre. De bonne foi, crois-tu que nos traînants madrigaux à
quatre parties soient le dernier degré de perfection où la composition
et l'exécution puissent atteindre? Le bon sens n'indique-t-il pas que,
sous le rapport de l'expression, comme sous celui de la forme musicale,
ces oeuvres tant vantées ne sont qu'enfantillages et niaiseries.
Les paroles expriment l'amour, la colère, la jalousie, la vaillance; et
le chant, toujours le même, ressemble à la triste psalmodie des moines
mendiants. Est-ce là tout ce que peuvent faire la mélodie, l'harmonie,
le rhythme? N'y a-t-il pas de ces diverses parties de l'art mille
applications qui nous sont inconnues? Un examen attentif de ce qui est
ne fait-il pas pressentir avec certitude ce qui sera et ce qui devrait
être? Et les instruments, en a-t-on tiré parti? Qu'est-ce que notre
misérable accompagnement qui n'ose quitter la voix et la suit
continuellement à l'unisson ou à l'octave? La musique instrumentale,
prise individuellement, existe-t-elle? Et dans la manière d'employer la
vocale, que de préjugés, que de routine! Pourquoi toujours chanter à
quatre parties, lors même qu'il s'agit d'un personnage qui se plaint de
son isolement?
Est-il possible de rien entendre de plus déraisonnable que ces
_canzonnette_ introduites depuis peu dans les tragédies, où un acteur,
qui parle en son nom et paraît seul en scène, n'en est pas moins
accompagné par trois autres voix placées dans la coulisse, d'où elles
suivent son chant tant bien que mal?
Sois-en sûr, Benvenuto, ce que nos maîtres, enivrés de leurs oeuvres,
appellent aujourd'hui le comble de l'art est aussi loin ce qu'on
nommera musique dans deux ou trois siècles, que les petits monstres
bipèdes, pétris avec de la boue par les enfants, sont loin de ton
sublime Persée ou du Moïse de Buonarotti.
Il y a donc d'innombrables modifications à apporter dans un art aussi
peu avancé... des progrès immenses lui restent donc à faire... Et
pourquoi ne contribuerais-je pas à donner l'impulsion qui les
amènera?...
Mais, sans te dire en quoi consiste ma dernière invention, qu'il te
suffise de savoir qu'elle était de nature à pouvoir être mise en lumière
à l'aide des moyens ordinaires et sans avoir recours au patronage des
riches ni des grands. C'était du temps seulement qu'il me fallait; et
l'oeuvre, une fois terminée, l'occasion de la produire au grand jour eût
été facile à trouver pendant les fêtes qui allaient attirer à Florence
l'élite des seigneurs et des amis des arts de toutes les nations.
Or, voilà le sujet de l'âcre et noire colère qui me ronge le coeur.
Un matin que je travaillais à cette composition singulière dont le
succès m'eût rendu célèbre dans toute l'Europe, monseigneur Galeazzo,
l'homme de confiance du grand-duc, qui, l'an passé, avait fort goûté ma
scène d'Ugolino, vient me trouver et me dit: «Alfonso, ton jour est
venu. Il ne s'agit plus de madrigaux, de cantates, ni de chansonnettes.
Ecoute-moi; les fêtes du mariage seront splendides, on n'épargne rien
pour leur donner un éclat digne des deux familles illustres qui vont
s'allier; tes derniers succès ont fait naître la confiance; à la cour
maintenant on croit en toi.
«J'avais connaissance de ton projet de tragédie en musique, j'en ai
parlé à monseigneur; ton idée lui plaît. A l'oeuvre donc, que ton rêve
devienne une réalité. Écris ton drame lyrique et ne crains rien pour
l'exécution; les plus habiles chanteurs de Rome et de Milan seront
mandés à Florence; les premiers virtuoses en tout genre seront mis à ta
disposition; le prince est magnifique, il ne te refusera rien; réponds à
ce que j'attends de toi, ton triomphe est certain et ta fortune est
faite.»
Je ne sais ce qui se passa en moi à ce discours inattendu; mais je
demeurai muet et immobile. L'étonnement, la joie me coupèrent la parole,
et je pris l'aspect et l'attitude d'un idiot. Galeazzo ne se méprit pas
sur la cause de mon trouble, et me serrant la main: «Adieu, Alfonso; tu
consens, n'est ce pas? Tu me promets de laisser toute autre composition
pour te livrer exclusivement à celle que son altesse te demande?...
Songe que le mariage aura lieu dans trois mois!» Et comme je répondais
toujours affirmativement par un signe de tête, sans pouvoir parler:
«Allons, calme-toi, Vésuve; adieu. Tu recevras demain ton engagement, il
sera signé ce soir. C'est une affaire faite. Bon courage; nous comptons
sur toi.»
Demeuré seul, il me sembla que toutes les cascades de Terni et de Tivoli
bouillonnaient dans ma tête.
Ce fut bien pis quand j'eus compris mon bonheur, quand je me fus
représenté de nouveau la grandeur et la beauté de ma tâche. Je m'élance
sur mon libretto, qui jaunissait abandonné dans un coin depuis si
longtemps; je revois Paulo, Francesca, Dante, Virgile, et les ombres et
les damnés; j'entends cet amour ravissant soupirer et se plaindre; de
tendres et gracieuses mélodies pleines d'abandon, de mélancolie, de
chaste passion, se déroulent au-dedans de moi; l'horrible cri de haine
de l'époux outragé retentit; je vois deux cadavres enlacés rouler à ses
pieds; puis je retrouve les ames toujours unies des deux amants,
errantes et battues des vents aux profondeurs de l'abîme; leurs voix
plaintives se mêlent au bruit sourd et lointain des fleuves infernaux,
aux sifflements de la flamme, aux cris forcenés des malheureux qu'elle
poursuit, à tout l'affreux concert des douleurs éternelles...
Pendant trois jours, Cellini, j'ai marché sans but, au hasard, dans un
vertige continuel; pendant trois nuits j'ai été privé de sommeil. Ce
n'est qu'après ce long accès de fièvre, que la pensée lucide et le
sentiment de la réalité me sont revenus. Il m'a fallu tout ce temps de
lutte ardente et désespérée pour dompter mon imagination et dominer mon
sujet. Enfin je suis resté le maître.
Dans ce cadre immense, chaque partie du tableau, disposée dans un ordre
simple et logique, s'est montrée peu à peu revêtue de couleurs sombres
ou brillantes, de demi-teintes ou de tons tranchés; les formes humaines
ont apparu, ici pleines de vie, là sous le pâle et froid aspect de la
mort. L'idée poétique, toujours soumise au sens musical, n'a jamais été
pour lui un obstacle; j'ai fortifié, embelli et agrandi l'une par
l'autre.
Enfin j'ai fait ce que je voulais, comme je le voulais, et avec tant de
facilité, qu'à la fin du deuxième mois l'ouvrage entier était déjà
terminé.
Le besoin de repos se faisait sentir, je l'avoue; mais en songeant à
toutes les minutieuses précautions qui me restaient à prendre pour
assurer l'exécution, la vigueur et la vigilance me sont revenues. J'ai
surveillé les chanteurs, les musiciens, les copistes, les machinistes,
les décorateurs.
Tout s'est fait en ordre, avec la plus étonnante précision; et cette
gigantesque machine musicale allait se mouvoir majestueusement, quand
un coup inattendu est venu en briser les ressorts et anéantir à la fois,
et la belle tentative, et les légitimes espérances de ton malheureux
ami.
Le grand-duc, qui de son propre mouvement m'avait demandé ce drame en
musique; lui qui m'avait fait abandonner l'autre composition sur
laquelle je comptais pour populariser mon nom; lui dont les paroles
dorées avaient gonflé un coeur, enflammé une imagination d'artiste, il se
joue de tout cela maintenant; il dit à cette imagination de se
refroidir, à ce coeur de se calmer ou de se briser; que lui importe! Il
s'oppose, enfin, à l'exhibition de mon oeuvre; l'ordre est donné aux
artistes romains et milanais de retourner chez eux; mon drame ne sera
pas mis en scène; le grand-duc n'en veut plus; IL A CHANGÉ D'IDÉE... La
foule qui se pressait déjà à Florence, attirée moins encore par
l'appareil des noces que par l'intérêt de curiosité que la fête musicale
annoncée excitait dans toute l'Italie, cette foule avide de sensations
nouvelles, trompée dans son attente, s'enquiert bientôt du motif qui la
privait ainsi brutalement du spectacle qu'elle était venue chercher, et
ne pouvant le découvrir, n'hésite pas à l'attribuer à l'incapacité du
compositeur. Chacun dit: «Ce fameux drame était absurde, sans doute; le
grand-duc, informé à temps de la vérité, n'aura pas voulu que
l'impuissante tentative d'un artiste ambitieux vînt jeter du ridicule
sur la solennité qui se prépare. Ce ne peut être autre chose. Un prince
ne manque pas ainsi à sa parole. Della Viola est toujours le même
vaniteux extravagant que nous connaissons; son ouvrage n'était pas
présentable, et par égard pour lui, on s'abstient de l'avouer.» O
Cellini! ô mon noble, et fier, et digne ami! réfléchis un instant, et
juge d'après toi-même ce que j'ai dû éprouver à cet incroyable abus de
pouvoir, à cette violation inouïe des promesses les plus formelles, à
cet horrible affront qu'il était impossible de redouter, à cette
calomnie insolente d'une production que personne au monde, excepté moi,
ne connaît encore.
Que faire? que dire à cette tourbe de lâches imbéciles qui rient en me
voyant? que répondre aux questions de mes partisans? à qui m'en prendre?
quel est l'auteur de cette machination diabolique? et comment en avoir
raison? Cellini! Cellini! pourquoi es-tu en France? que ne puis-je te
voir, te demander conseil, aide et assistance? Par Bacchus, ils me
rendront réellement fou.... Lâcheté! honte! je viens de sentir des
larmes dans mes yeux. Arrière toute faiblesse; c'est la force,
l'attention et le sang-froid qui me sont indispensables, au contraire;
car je veux me venger, Benvenuto, je le veux. Quand et comment, il
n'importe; mais je me vengerai, je te le jure, et tu seras content.
Adieu. L'éclat de tes nouveaux triomphes est venu jusqu'à nous; je t'en
félicite et m'en réjouis de toute mon ame. Dieu veuille seulement que le
roi François te laisse le temps de répondre à ton ami _souffrant et non
vengé_.
ALFONSO DELLA VIOLA.
* * * * *
Paris, 20 août 1555.
BENVENUTO A ALFONSO.
J'admire, cher Alfonso, la candeur de ton indignation. La mienne est
grande, sois-en bien convaincu; mais elle est plus calme. J'ai trop
souvent rencontré de semblables déceptions pour m'étonner de celle que
tu viens de subir. L'épreuve était rude, j'en conviens, pour ton jeune
courage, et les révoltes de ton ame contre une insulte si grave et si
peu méritée sont justes autant que naturelles. Mais, pauvre enfant, tu
entres à peine dans la carrière. Ta vie retirée, tes méditations, tes
travaux solitaires, ne pouvaient rien t'apprendre des intrigues qui
s'agitent dans les hautes régions de l'art, ni du caractère réel des
hommes puissants, trop souvent arbitres du sort des artistes.
Quelques évènements de mon histoire, que je t'ai laissé ignorer
jusqu'ici, suffiront à t'éclairer sur notre position à tous et sur la
tienne propre.
Je ne redoute rien pour ta constance de l'effet de mon récit; ton
caractère me rassure; je le connais, je l'ai bien étudié. Tu
persévèreras, tu arriveras au but malgré tout; tu es un homme de fer; et
le caillou lancé contre ta tête par les basses passions embusquées sur
ta route, loin de briser ton noble front, en fera jaillir le feu.
Apprends donc tout ce que j'ai souffert, et que ces tristes exemples de
l'injustice des grands te servent de leçon.
L'évêque de Salamanque, ambassadeur à Rome, m'avait demandé une grande
aiguière, dont le travail, extrêmement minutieux et délicat, me prit
plus de deux mois, et qui, en raison de l'énorme quantité de métaux
précieux nécessaires à sa composition m'avait presque ruiné. Son
excellence se répandit en éloges sur le rare mérite de mon ouvrage, le
fit emporter, et me laissa deux grands mois sans plus parler de paiement
que si elle n'eût reçu de moi qu'une vieille casserole ou une médaille
de Fioretti. Le bonheur voulut que le vase revînt entre mes mains pour
une petite réparation; je refusai de le rendre.
Le maudit prélat, après m'avoir accablé d'injures dignes d'un prêtre et
d'un Espagnol, s'avisa de vouloir me soutirer un reçu de la somme qu'il
me devait encore; mais comme je ne suis pas homme à me laisser prendre à
un piége grossier, son excellence en vint à faire assaillir ma boutique
par ses valets. Je me doutai du tour; aussi quand cette canaille
s'avança pour enfoncer ma porte, Ascanio, Paulino et moi, armés
jusqu'aux dents, nous lui fîmes un tel accueil que le lendemain, grâce à
mon escopette et à mon long poignard, je fus enfin payé[28].
Plus tard il m'arriva bien pis, quand j'eus fait le célèbre bouton de la
chappe du pape, travail merveilleux que je ne puis m'empêcher de te
décrire. J'avais situé le gros diamant précisément au milieu de
l'ouvrage, et j'avais placé Dieu assis dessus, dans une attitude si
dégagée, qu'il n'embarrassait pas du tout le joyau, et qu'il en
résultait une très belle harmonie; il donnait la bénédiction en élevant
la main droite. J'avais disposé, au-dessous, trois petits anges qui le
soutenaient en élevant les bras en l'air. Un de ces anges, celui du
milieu, était en ronde bosse, les deux autres en bas-relief. Il y avait
à l'entour une quantité d'autres petits anges disposés avec d'autres
pierres fines. Dieu portait un manteau qui voltigeait, et d'où sortait
un grand nombre de chérubins, et mille ornements d'un admirable effet.