aperçumes, à une grande profondeur sous nos pieds, briller des lumières:
c'était Subiaco. J'y trouvai Gibert... éveillé!! il me prêta du linge
dont j'avais grand besoin. Je comptais aller me reposer, mais bientôt
les cris: _Oh! Signor Sidoro![21] ecco questo signore Francese che suona
la chitarra[22]!_» Et Flacheron d'accourir, avec la belle Mariucia[23]
le tambour de basque à la main, et bon gré mal gré, il fallut danser le
saltarello jusqu'à minuit.
C'est en quittant Subiaco, deux jours après que j'eus la spirituelle
idée de l'expérience qu'on va lire.
MM. Bennet et Klinksporn, mes deux compagnons suédois, marchaient très
vite, et leur allure me fatiguait beaucoup. Ne pouvant obtenir d'eux de
s'arrêter de temps en temps ni de ralentir le pas, je pris le parti de
les laisser prendre les devants et de m'étendre tranquillement à
l'ombre, quitte à faire ensuite comme le lièvre de la fable, pour les
rattraper. Ils étaient déjà fort loin quand je me demandai en me
relevant: serais-je capable de courir, sans m'arrêter, d'ici à Tivoli?
(c'était bien un trajet de huit lieues) Essayons! Et me voilà courant
comme s'il se fût agi d'atteindre une maîtresse enlevée. Je revois les
Suédois, je les dépasse; je traverse un village, deux villages,
poursuivi par les aboiements de tous les chiens, faisant fuir en
grognant les porcs pleins d'épouvante, mais suivi du regard
bienveillant des habitants persuadés que je venais de _faire un
malheur_[24].
Bientôt une douleur vive dans l'articulation du genou vint me rendre
impossible la flexion de la jambe droite. Il fallut la laisser pendre et
la traîner en sautant sur la gauche. C'était diabolique, mais je tins
bon, et je parvins à Tivoli sans avoir interrompu un instant cette
course absurde. J'aurais mérité de mourir en arrivant d'une rupture du
coeur. Il n'en résulta rien. Il faut croire que j'ai le coeur dur.
Quand les deux officiers suédois parvinrent à Tivoli, une heure après
moi, ils me trouvèrent endormi; me voyant ensuite, au réveil,
parfaitement sain de corps et d'esprit (et je leur pardonne bien
sincèrement d'avoir eu des doutes à cet égard), ils me prièrent d'être
leur cicerone dans l'examen qu'ils avaient à faire des curiosités
locales. En conséquence nous allâmes visiter le joli petit temple de
Vesta, qui a plutôt l'air d'un temple de l'Amour; la grande cascade, les
Cascatelles, la grotte de Neptune; il fallut admirer l'immense
stalactite de cent pieds de haut, sous laquelle gît enfouie la maison
d'Horace, sa célèbre villa de Tibur; je laissai ces messieurs se reposer
une heure sous les oliviers qui croissent au-dessus de la demeure du
poète, pour gravir seul la montagne voisine et couper à son sommet un
jeune myrthe. A cet égard, je suis comme les chèvres; impossible de
résister à mon humeur grimpante, auprès d'un monticule verdoyant. Puis,
comme nous descendions dans la plaine, on voulut bien nous ouvrir la
villa Mecena; nous parcourûmes son grand salon voûté, que traverse
maintenant un bras de l'Anio, donnant la vie à un atelier de forgerons,
où retentit, sur d'énormes enclumes, le bruit cadencé de marteaux
monstrueux. Cette même salle résonna jadis des strophes épicuriennes
d'Horace, entendit s'élever dans sa douce gravité, la voix mélancolique
de Virgile, récitant, après les festins présidés par le ministre
d'Auguste, quelque fragment magnifique de ses poèmes des champs:
Hactenus arvorum cultus et sidera cæli:
Nunc te, Bacche, canam, nec non silvestria tecum
Virgulta, et prolem tarde crescentis olivæ.
Plus bas, nous examinâmes en passant la villa d'Este, dont le nom
rappelle celui de la princesse Eleonora, célèbre par Tasso et l'amour
douloureux qu'elle lui inspira.
Au-dessous, à l'entrée de la plaine, je guidai ces messieurs dans le
labyrinthe de la villa Adriana; nous visitâmes ce qui reste de ses
vastes jardins; le vallon dont une fantaisie toute puissante voulut
créer une copie en miniature de la fameuse vallée de Tempé; la salle des
gardes, où veillent à cette heure des essaims d'oiseaux de proie; et
enfin l'emplacement où s'éleva le théâtre privé de l'empereur, et qu'une
plantation de choux, le plus ignoble des légumes, occupe maintenant.
Comme le temps et la mort doivent rire de ces bizarres transformations!
Me voilà rentré à la caserne académique! Recrudescence d'ennui. Une
sorte d'influenza plus ou moins contagieuse désole la ville; on meurt
très bien, par centaine, par milliers. Couvert, au grand divertissement
des polissons romains, d'une sorte de manteau à capuchon dans le genre
de celui que les peintres donnent à Pétrarque, j'accompagne les
charretées de morts à l'église Transteverine dont le large caveau les
reçoit béant. On lève une pierre de la cour intérieure, et les cadavres
suspendus à un crochet de fer sont mollement déposés sur les dalles de
ce palais de la putréfaction. Quelques crânes seulement ayant été
ouverts par les médecins curieux de savoir pourquoi les malades
n'avaient pas voulu guérir, et les cerveaux s'étant répandus dans le
char funèbre, l'homme qui remplace à Rome le fossoyeur des autres
nations, prend alors _avec une truelle_ ces débris de l'organe pensant
et les lance fort dextrement au fond du gouffre. Le Gravedigger de
Shakespeare, ce maçon de l'éternité qui prétendait _bâtir si
solidement_, n'avait pourtant pas songé à se servir de la truelle ni à
mettre en oeuvre ce mortier humain.
Un architecte de l'académie, Garrez, fait un dessin représentant cette
gracieuse scène où je figure encapuchonné. Le spleen redouble.
Bezard le peintre, Gibert le paysagiste, Delanoie l'architecte, et moi,
nous formons une société appelée _les quatre_, dans le but d'élaborer et
de compléter le grand système philosophique dont j'avais, six mois
auparavant, jeté les premières bases, et qui avait pour titre: _Système
de l'Indifférence absolue en matière universelle_; doctrine
transcendante qui tend à donner à l'homme la perfection et la
sensibilité d'un bloc de pierre. Notre système ne prend pas. On nous
objecte: la _douleur_ et le _plaisir_, les _sentiments_ et les
_sensations_! On nous traite de fous. Nous avons beau répondre avec une
admirable indifférence: Ces messieurs disent que nous sommes fous!
Qu'est ce que cela te fait, Bezard? qu'en penses-tu, Gibert? qu'en
dis-tu Delanoie?
--Cela ne fait rien à personne.
--Je pense que ces messieurs nous traitent de fous.
--Je dis que ces messieurs nous traitent de fous.
--Il paraît que ces messieurs nous traitent de fous.» On nous rit au
nez. Les grands philosophes ont ainsi toujours été méconnus.
Une nuit, je pars pour la chasse avec Debay le statuaire. Nous appelons
le gardien de la porte du peuple, qui, grâce aux ordonnances du pape en
faveur des chasseurs, est contraint de se lever et de nous ouvrir, après
l'exhibition de notre port-d'armes. Nous marchons jusqu'à deux heures du
matin. Un certain mouvement dans les herbes voisines de la route nous
fait croire à la présence d'un lièvre; deux coups de fusil partent à la
fois... il est mort... c'est un confrère, un émule, un chasseur qui rend
à Dieu son ame et son sang à la terre... c'est un superbe chat qui
guettait une couvée de cailles. Le sommeil vient, irrésistible. Nous
dormons quelques heures dans un champ. Nous nous séparons. Arrive une
pluie battante; je trouve dans une gorge de la plaine, un petit bois de
chêne, où je vais inutilement chercher un abri. J'y tue un hérisson,
dont j'emporte en trophée quelques beaux piquants. Mais voici un village
solitaire; à l'exception d'une vieille femme lavant son linge dans un
mince ruisseau, je n'aperçois pas un être humain. Elle m'apprend que ce
silencieux réduit s'appelle Isola Farnese. C'est, dit-on, le nom moderne
de l'ancienne Veïes. C'est donc là que fut la capitale des Volsques, ces
fiers ennemis de Rome! C'est là que commanda Aufidius et que le
fougueux Marcus Coriolanus vint lui offrir l'appui de son bras sacrilége
pour détruire sa propre patrie! Cette vieille femme accroupie au bord du
ruisseau, occupe peut-être la place où la sublime Volumnia, à la tête
des matronnes romaines, s'agenouilla devant son fils! J'ai marché tout
le matin sur cette terre où furent livrés tant de beaux combats,
illustrés par Plutarque, immortalisés par Shakespeare, mais assez
semblables, en réalité, par leur dimension et leur importance, à ceux
qui résulteraient d'une guerre entre Versailles et Saint-Cloud! La
rêverie m'immobilise. La pluie continue plus intense. Mes deux chiens
aveuglés par l'eau du ciel, se cachent le museau dans les broussailles.
Je tue un grand imbécille de serpent qui aurait du rester dans son trou
par un pareil temps. Debay m'appelle, en tirant coup sur coup. Nous nous
rejoignons pour déjeûner. Je prends dans ma gibecière un crâne que
j'avais cueilli sur le haut cimetière de Radicoffani, en revenant de
Nice l'année précédente, celui-là même qui me sert de sablier
aujourd'hui; nous le remplissons de tranches de jambon, et nous le
plaçons ensuite au milieu d'un ruisselet pour dessaller un peu cette
atroce victuaille. Repas frugal arrosé d'une froide pluie; point de vin,
point de cigarres! Debay n'a rien tué. Quant à moi, je n'ai pu envoyer
chez les morts qu'un innocent ronge-gorge pour tenir compagnie au chat,
au hérisson et au serpent. Nous nous dirigeons vers l'auberge de la
Storta, le seul bouge des environs. Je m'y couche, et je dors trois
heures pendant qu'on fait sécher mes habits. Le soleil se montre enfin,
la pluie a cessé; je me rhabille à grand'peine et je repars. Debay,
plein d'ardeur, n'a pas voulu m'attendre. Je tombe sur une troupe de
fort beaux oiseaux, qu'on prétend venir des côtes d'Afrique, et dont je
n'ai jamais pu savoir le nom. Ils planent continuellement comme des
hirondelles, avec un petit cri semblable à celui des perdrix; ils sont
bigarrés de jaune et de vert. J'en abats une demi-douzaine. L'honneur du
chasseur est sauf. Je vois de loin Debay manquer un lièvre. Nous
rentrons à Rome aussi embourbés que dut l'être Marius quand il sortit
des marais de Minturnes.
Semaine stagnante.
Enfin, l'académie s'anime un peu, grâce à la terreur comique de autre
camarade L****, qui, amant aimé de la femme d'un Italien, valet de pied
de M. Vernet, et surpris avec elle par le mari, se voit toujours au
moment d'être sérieusement assassiné. Il n'ose plus sortir de sa
chambre; quand vient l'heure des repas, nous sommes obligés d'aller le
prendre chez lui et de l'escorter, en le soutenant, jusqu'au
réfectoire. Il croit voir des couteaux briller dans tous les coins du
palais. Il maigrit, il est pâle, jaune, bleu; il vient à rien. Ce qui
lui attire un jour à table cette charmante apostrophe de Delanoie: «Eh
bien! mon pauvre L****, tu as donc toujours des chagrins _de
domestiques_?»[25]
Le mot circule avec grand succès.
Mais l'ennui est le plus fort; je ne rêve plus que Paris. J'ai fini mon
mélologue et retouché ma symphonie fantastique: il faut les faire
exécuter. J'obtiens de M. Vernet la permission de quitter l'Italie avant
l'expiration de mon temps d'exil. Je pose pour mon portrait qui, selon
l'usage, est fait par le plus ancien de nos peintres, et prend place
dans la galerie du réfectoire, dont j'ai déjà parlé; je fais une
dernière tournée de quelques jours à Tivoli, à Albano, à Palestrina; je
vends mon fusil, je brise ma guitare; j'écris sur quelques albums; je
donne un grand punch aux camarades; je caresse longtemps les deux chiens
de M. Vernet, compagnons ordinaires de mes chasses; j'ai un instant de
profonde tristesse, en songeant que je quitte cette poétique contrée,
peut-être pour ne plus la revoir; les amis m'accompagnent jusqu'à
Ponte-Molle; je monte dans une affreuse carriole; me voilà parti.
XIV
RETOUR EN FRANCE.
J'étais fort morose, bien que mon ardent désir de revoir la France fut
sur le point d'être rempli. Un tel adieu à l'Italie avait quelque chose
de solennel, et, sans pouvoir me rendre bien compte de mes sentiments,
j'en avais l'ame oppressée. L'aspect de Florence, où je rentrais pour la
quatrième fois, me causa surtout une impression accablante. Pendant les
deux jours que je passai dans la cité reine des arts, quelqu'un
m'avertit que le peintre Chenavard, cette grosse tête crevant
d'intelligence, me cherchait avec empressement et ne pouvait parvenir à
me rencontrer. Il m'avait manqué deux fois dans les galeries du palais
Pitti, il était venu me demander à l'hôtel, il voulait me voir
absolument. Je fus très sensible à cette preuve de sympathie d'un
artiste aussi distingué; je le cherchai sans succès à mon tour, et je
partis sans faire sa connaissance. Ce fut cinq ans plus tard seulement,
que nous nous vîmes enfin à Paris et que je pus admirer la pénétration,
la sagacité et la lucidité merveilleuses de son esprit, dès qu'il veut
l'appliquer à l'étude des questions vitales des arts mêmes, tels que la
musique et la poésie, les plus différents de l'art qu'il cultive.
Je venais de parcourir le Dôme, un soir en le poursuivant, et je m'étais
assis près d'une colonne, pour voir s'agiter les atômes dans un
splendide rayon du soleil couchant qui traversait la naissante obscurité
de l'église, quand une troupe de prêtres et de porte-flambleaux entra
dans la nef pour une cérémonie funèbre. Je m'approchai; je demandai à un
Florentin quel était le personnage qui en était l'objet: _E una Sposina,
morta al mezzo giorno!_ me répondit-il d'un air gai, en souriant de son
grand sourire d'Italien. Les prières furent d'un laconisme
extraordinaire, les prêtres semblaient, en commençant, avoir hâte de
finir. Puis le corps fut mis sur une sorte de brancard couvert, et le
cortége s'achemina vers le lieu où il devait reposer jusqu'au lendemain,
avant d'être définitivement inhumé. Je le suivis. Pendant le trajet; les
chantres porte-flambeaux gromelaient bien, pour la forme, quelques
vagues oraisons entre leurs dents; mais leur occupation principale
était de faire fondre et couler autant de cire que possible, des cierges
dont la famille de la morte les avait armés. Et voici pourquoi: Le
restant des cierges devait, après la cérémonie, revenir à l'église, et
comme on n'osait pas en voler des morceaux entiers, ces braves Lucioli,
d'accord avec une troupe de petits drôles qui ne les quittaient pas de
l'oeil, écarquillaient à chaque instant la mèche du cierge qu'ils
inclinaient ensuite pour répandre la cire fondante sur le pavé. Aussitôt
les polissons, se précipitant avec une avidité furieuse, détachaient la
goutte de cire de la pierre, à l'aide d'un couteau, et la roulaient en
boule qui allait toujours grossissant. De sorte, qu'à la fin de ce
trajet, assez long, (la morgue étant située à l'une des plus lointaines
extrémités de Florence), ils se trouvaient avoir fait, indignes frêlons,
une assez bonne provision de cire mortuaire. Telle était la pieuse
préoccupation des misérables par qui la pauvre Sposina était portée à sa
couche dernière.
Parvenu à la porte de la morgue, le même Florentin gai qui m'avait
répondu dans le dôme, et qui faisait parti du cortége, voyant que
j'observais avec anxiété le mouvement de cette scène, s'approcha de moi
et me dit, en espèce de français:
--Vole vous intrer?
--Oui, comment faire?
--Donnez-moi tre paoli.
Je lui glisse dans la main les trois pièces d'argent qu'il me demandait,
il va s'entretenir un instant avec le concierge de la salle funèbre, et
je suis introduit. La morte était déjà déposée sur une table. Une longue
robe de percale blanche, nouée autour de son cou et au-dessous de ses
pieds, la couvrait presque entièrement. Ses noirs cheveux à demi tressés
coulaient à flots sur ses épaules; grands yeux bleus demi clos, petite
bouche, triste sourire, cou d'albâtre, air noble et candide... jeune...
jeune!... morte!... L'Italien toujours souriant, s'exclama: «_E bella._»
Et, pour me faire mieux admirer ses traits, soulevant la tête de la
pauvre jeune belle morte, il écarta de sa sale main les cheveux qui
semblaient s'obstiner, par pudeur, à couvrir ce front et ces joues où
régnait encore une grâce ineffable, et la laissa rudement retomber sur
le bois. La salle retentit du choc... Je crus que ma poitrine se
brisait, à cette impie et brutale résonnance... N'y tenant plus, je me
jette à genoux, je saisis la main de cette beauté profanée, je la couvre
de baisers expiatoires, en versant les larmes les plus amères peut-être
que j'aie répandues de ma vie... Le Florentin riait toujours...
Mais je vins tout-à-coup à penser ceci: que dirait le mari, s'il pouvait
voir la chaste main qui lui fut si chère, froide tout-à-l'heure,
attiédie maintenant par les pleurs et les baisers d'un jeune homme
inconnu? Dans son épouvante indignée, n'aurait-il pas lieu de croire que
je suis l'amant clandestin de sa femme qui vient, plus aimant et plus
fidèle que lui, exhaler sur ce corps adoré un désespoir shakespearien?
Désabusez donc ce malheureux!... Mais n'a-t-il pas mérité de subir
l'incommensurable torture d'une erreur pareille?... Lymphatique époux!
laisse-t-on arracher de ses bras vivants la morte qu'on aime!...
_Addio! addio! bella Sposina abbandonata! umbra dolente! adesso, forse,
consolata! perdonna ad un straniero le sue pie lagrime sulla tua pallida
mono. Almen, colui, non ignora l'amore ostinato e la religione della
beltà!_
Et je sortis tout bouleversé.
Ah ça mais, si je compte bien, voici la quatrième histoire cadavéreuse
que je me permets d'introduire dans ces deux volumes! Les belles dames
qui me liront, s'il en est qui me lisent, ont le droit de demander si
c'est pour les tourmenter que je m'entête à leur mettre ainsi de
hideuses images sous les yeux. Mon Dieu non! Je n'ai pas la moindre
envie de les troubler de cette façon, ni de reproduire l'ironique
apostrophe d'Hamlet. Je n'ai pas même de goût très prononcé pour la
mort; j'aime mille fois mieux la vie. Je raconte une partie des choses
qui m'ont frappé, il se trouve dans le nombre quelques épisodes de
couleur sombre, voilà tout. Cependant je préviens les lectrices, qui ne
rient pas quand on leur rappelle qu'elles finiront aussi par _faire
cette figure là_, que je n'ai plus rien de vilain à leur narrer, et
qu'elles peuvent continuer tranquillement à parcourir ces pages, à
moins, ce qui est très probable, qu'elles n'aiment mieux aller faire
leur toilette, entendre de mauvaise musique, danser la Polka, dire une
foule de sottises et tourmenter leur amant.
En passant à Lodi, je n'eus garde de manquer de visiter le fameux pont.
Il me sembla entendre encore le bruit foudroyant de la mitraille de
Bonaparte et les cris de déroute des Autrichiens.
Il faisait un temps superbe, le pont était désert, un vieillard
seulement, assis sur le bord du tablier, y pêchait à la
ligne.--Sainte-Hélène!...
En arrivant à Milan, il fallut, pour l'acquit de ma conscience, aller
voir le nouvel opéra. On jouait alors à la Cannobiana l'_Elisire
d'amore_ de Donizetti. Je trouvai la salle pleine de gens qui parlaient
tout haut et tournaient le dos au théâtre; les chanteurs gesticulaient,
toutefois, et s'époumonnaient à qui mieux mieux, du moins je dus le
croire en les voyant ouvrir une bouche énorme, car il était impossible,
à cause du bruit des spectateurs, d'entendre un autre son que celui de
la grosse caisse. On jouait, on soupait dans les loges, etc., etc. En
conséquence, voyant qu'il était inutile d'espérer entendre la moindre
chose de cette partition, alors nouvelle pour moi, je me retirai. Il
paraît cependant, plusieurs personnes me l'ont assuré, que les Italiens
écoutent quelquefois. En tout cas la musique, pour les Milanais comme
pour les Napolitains, les Romains, les Florentins et les Génois, c'est
un air, un duo, un trio, tels quels, bien chantés; hors de là ils n'ont
plus que de l'aversion ou de l'indifférence. Peut-être ces antipathies
ne sont-elles que des préjugés et tiennent-elles surtout à ce que la
faiblesse des masses d'exécution, choeurs ou orchestres, ne leur permet
pas de connaître les chefs-d'oeuvre placés en dehors de l'ornière
circulaire qu'ils creusent depuis si longtemps. Peut-être aussi
peuvent-ils suivre encore jusqu'à une certaine hauteur l'essor des
hommes de génie, si ces derniers ont soin de ne pas choquer trop
brusquement leurs habitudes enracinées. Le grand succès de _Guillaume
Tell_ à Florence viendrait à l'appui de cette opinion. La _Vestale_
même, la sublime création de Spontini, obtint il y a vingt-cinq ans, à
Naples, une suite de représentations brillantes. En outre, si l'on
observe le peuple dans les villes soumises à la domination autrichienne,
on le verra se ruer sur les pas des musiques militaires pour écouter
avidement ces belles harmonies allemandes, si différentes des fades
cavatines dont on le gorge habituellement. Mais en général, cependant,
il est impossible de se dissimuler que le peuple italien n'apprécie de
la musique que son effet matériel, ne distingue que ses formes
extérieures.
De tous les peuples de l'Europe, je penche fort à le regarder comme le
plus inaccessible à la partie poétique de l'art ainsi qu'à toute
conception excentrique un peu élevée. La musique n'est pour les Italiens
qu'un plaisir des sens, rien autre. Il n'ont guère pour cette belle
manifestation de la pensée plus de respect que pour l'art culinaire. Ils
veulent des partitions dont ils puissent du premier coup, sans
réflexions, sans attention même, s'assimiler la substance, comme ils
feraient d'un plat de macaroni.
Nous autres Français, si petits, si mesquins, si étroits en musique,
nous pourrons bien comme les Italiens, faire retentir le théâtre
d'applaudissements furieux pour une cadence, une gamme chromatique de la
cantatrice à la mode, pendant qu'un _choeur_ d'action, un _récitatif
obligé_ du plus grand style passeront inaperçus, mais au moins nous
écoutons, et si nous ne comprenons pas les idées du compositeur, ce
n'est jamais notre faute. Au-delà des Alpes, au contraire, on se
comporte pendant les représentations d'une manière si humiliante pour
l'art et les artistes, que j'aimerais autant, je l'avoue, être obligé de
vendre du poivre et de la canelle chez un épicier de la rue Saint-Denis,
que d'écrire un opéra pour des Italiens. Ajoutez à cela qu'ils sont
routiniers et fanatiques comme on ne l'est plus, même à l'Académie; que
la moindre innovation imprévue dans le style mélodique, dans l'harmonie,
le rhythme ou l'instrumentation, les met en fureur; au point que les
dilettanti de Rome à l'apparition du _Barbiere di Siviglia_ de Rossini,
si complètement italien cependant, voulurent assommer le jeune maëstro
pour avoir eu l'insolence de faire autrement que Paësiello.
Mais ce qui rend tout espoir d'amélioration chimérique, ce qui peut
faire considérer le sentiment musical particulier aux Italiens comme un
résultat nécessaire de leur organisation, ainsi que l'ont pensé Gall et
Spurzeim, c'est leur amour exclusif pour tout ce qui est dansant,
chatoyant, brillanté, gai, en dépit de la situation dramatique, en dépit
des passions diverses qui animent les personnages, en dépit des temps et
des lieux, en un mot, en dépit du bon sens. Leur musique rit
toujours[26], et quand par hasard, dominé par le drame, le compositeur
se permet un instant de n'être pas absurde, vite il s'empresse de
revenir au style obligé, aux roulades, aux gruppetti, aux trilles qui,
succédant immédiatement à quelques accents vrais, ont l'air d'une
raillerie et donnent à _l'opera seria_ toutes les allures de la parodie
et de la charge.