ce merveilleux jardin. Quel voyageur, en effet, n'a été frappé de la
splendeur de son aspect général! Qui n'a admiré à midi la mer faisant la
sieste, et les plis moëlleux de sa robe azurée et le bruit flatteur avec
lequel elle l'agite doucement! Perdu à minuit dans le cratère du Vésuve,
qui n'a senti un vague sentiment d'effroi aux sourds roulements de son
tonnerre intérieur, aux cris de fureur qui s'échappent de sa bouche, à
ces explosions, à ces myriades de roches fondantes, dirigées contre le
ciel comme de brûlants blasphêmes, qui retombent ensuite, roulent sur
le col de la montagne, et s'arrêtent pour former un ardent collier sur
la vaste poitrine du volcan! Qui n'a parcouru tristement le squelette de
cette désolée Pompéïa, et, spectateur unique, n'a attendu sur les
gradins de l'amphithéâtre, la tragédie d'Euripide ou de Sophocle pour
laquelle la scène semble encore préparée! Qui n'a accordé un peu
d'indulgence aux moeurs des lazzaroni, ce charmant peuple d'enfants, si
gai, si voleur, si spirituellement facétieux et si naïvement bon
quelquefois!
Je me garderai donc d'aller sur les brisées de tant de descripteurs;
mais je ne puis résister au plaisir de raconter ici une anecdote qui
peint on ne peut mieux le caractère des pécheurs napolitains. Il s'agit
d'un festin que des lazzaroni me donnèrent trois jours après mon
arrivée, et d'un présent qu'ils me firent au dessert. C'était par un
beau jour d'automne, avec une fraîche brise, une atmosphère claire,
transparente, à faire croire qu'on pourrait de Naples, sans trop étendre
le bras, cueillir des oranges à Caprée; je me promenais à la villa
Reale; j'avais prié mes compagnons de voyage, nos camarades de
l'Académie romaine, de me laisser errer seul ce jour-là. En passant près
d'un petit pavillon que je ne remarquais point, un soldat en faction
devant l'entrée me dit brusquement en français:
--Monsieur, levez votre chapeau!
--Pourquoi donc?
--Voyez!
Et me désignant du doigt une noble statue de marbre placée au centre du
pavillon, je lus sur le socle ces deux mots qui me firent à l'instant
faire le signe de respect que l'enthousiaste militaire me demandait:
TORQUATO TASSO. Cela est bien! Cela est touchant!... Mais j'en suis
encore à me demander comment la sentinelle du poète avait deviné que
j'étais Français et artiste, et que j'obéirais avec empressement à son
injonction. Savant physionomiste! Je reviens à mes lazzaroni.
Je marchais donc nonchalamment au bord de la mer, en songeant, tout ému,
au pauvre Tasso, dont j'avais, avec Mendelssohn, visité la modeste tombe
à Rome, au couvent de Sant-Onofrio, quelques mois auparavant,
philosophant à part moi sur le malheur des poètes qui sont poètes par le
coeur, etc., etc. Tout d'un coup Tasso me fit penser à Cervantes,
Cervantes à sa charmante pastorale _Galathée_, Galathée à une délicieuse
figure qui brille à côté d'elle dans le roman et qui se nomme Nisida,
Nisida à l'île de la baie de Pouzzoles qui porte ce joli nom; et je fus
pris à l'improviste d'un désir irrésistible de visiter l'île de Nisida.
J'y cours; me voilà dans la grotte du Pausilippe; j'en sors toujours
courant; j'arrive au rivage; je vois une barque, je veux la louer; je
demande quatre rameurs, il en vient six; je leur offre un prix
raisonnable, en leur faisant observer que je n'avais pas besoin de six
hommes pour nager dans une coquille de noix jusqu'à Nisida. Ils
insistent en souriant, et demandent à peu près trente francs pour une
course qui en valait cinq tout au plus; j'étais de bonne humeur, deux
jeunes garçons se tenaient à l'écart, sans rien dire, avec un air
d'envie; j'éclatai de rire à l'insolente prétention de mes rameurs, et
désignant les deux lazzaronetti:
--Eh bien! oui, allons, trente francs; mais venez tous les huit, et
ramons vigoureusement.
Cris de joie, gambades des petits et des grands! Nous sautons dans la
barque, et en quelques minutes nous arrivons à Nisida. Laissant _mon
navire_ à la garde de l'_équipage_, je monte dans l'île, je la parcours
dans tous les sens, je veux tout voir, jardins, villas, prison, bois
d'oliviers; assis sur un tertre, je regarde le soleil descendre derrière
le cap Misène, poétisé par l'auteur de _l'Énéide_, pendant que la mer,
qui ne se souvient ni de Virgile, ni d'Énée, ni d'Ascagne, ni de Misène,
ni de Palinure, chante gaîment dans le mode majeur mille accords
scintillants... Je serais resté là jusqu'au lendemain, je crois, si un
de mes _matelots_, délégué par le _capitaine_, ne fût venu me _héler_
et m'avertir que le vent fraîchissait, et que nous aurions de la peine
à regagner la terre ferme si nous tardions encore à _lever l'ancre_, à
_déraper_. Je me rends à ce prudent avis. Je descends; chacun reprend sa
place sur le _navire_; le capitaine, digne émule du héros troyen:
.... _Eripit ensem
Fulmineum_ (ouvre son grand couteau) _strictoque ferit retinacula
ferro_ (et coupe vivement la ficelle);
_Idem omnes simul ardor habet; rapiuntque, ruuntque;
Littora deseruêre; latet sub classibus æquor;
Adnixi torquent spumas, et coerula verrunt._
(Tous pleins d'ardeur et d'un peu de crainte, nous nous précipitons,
nous fuyons le rivage; nos rames font voler des flocons d'écume, la mer
disparaît sous notre.... canot.)
Cependant il y avait vraiment du danger, la coquille de noix frétillait
d'une singulière façon à travers les crêtes blanches de vagues
disproportionnées; mes gaillards ne riaient plus et commençaient à
chercher leurs chapelets. Tout cela me paraissait d'un ridicule atroce,
et je me disais: «A propos de quoi vais-je me noyer? A propos d'un
soldat lettré qui admire Tasso; pour moins encore, pour un chapeau; car,
si j'eusse marché tête nue, le soldat ne m'eût pas interpellé; je
n'aurais pas songé au chantre d'Armide, ni à l'auteur de _Galathée_, ni
à Nisida: Je n'aurais pas fait cette sotte excursion insulaire, et je
serais tranquillement assis à Saint-Charles en ce moment, à écouter la
Brambilla et Tamburini!» Ces réflexions et les mouvements de la nef en
perdition me faisaient grand mal au coeur, je l'avoue. Pourtant le dieu
des mers, trouvant la plaisanterie suffisante comme cela, nous permit de
gagner la terre, et les _matelots_, jusque-là muets comme des poissons,
recommencèrent à crier comme des geais. Leur joie même fut si grande,
qu'en recevant les trente francs que j'avais consenti à me laisser
escroquer, ils eurent un remords et me prièrent avec une véritable
bonhomie, de venir dîner avec eux. J'acceptai; ils me conduisirent assez
loin de là, au milieu d'un bois de peupliers, sur la route de Pouzzoles,
en un lieu fort solitaire, et je commençais à calomnier leur candide
intention (pauvres lazzaroni!), quand nous arrivâmes vers une chaumière
à eux bien connue, où mes amphitryons se hâtèrent de donner des ordres
pour le festin.
Bientôt apparut un petit monticule de fumants macaroni; ils m'invitèrent
à y plonger la main droite à leur exemple; un grand pot de vin de
Pausilippe fut placé sur la table, et chacun de nous y buvait à son
tour, après, toutefois, un vieillard édenté, le seul de la bande, qui
devait boire le premier avant moi; le respect pour l'âge l'emportant
chez ces braves enfants, même sur la courtoisie qu'ils reconnaissaient
devoir à leur hôte. Le vieux, après avoir bu déraisonnablement, commença
à parler politique et à s'attendrir beaucoup au souvenir du roi Joachim,
qu'il portait dans son coeur; les jeunes lazzaroni, pour le distraire et
me procurer un divertissement, lui demandèrent avec instances le récit
d'un long et pénible voyage de mer qu'il avait fait autrefois et dont
l'histoire était célèbre.
Là-dessus le vieux lazzarone raconta, au grand ébahissement de son
auditoire, comment embarqué à vingt ans sur un _speronare_, il avait
demeuré en mer _trois jours et deux nuits_, et comme quoi, _toujours
poussé vers de nouveaux rivages_, il avait enfin été jeté dans _une île
lointaine_, où l'_on prétend_ que Napoléon depuis lors a été exilé, et
que les indigènes appellent Isola d'Elba. Je manifestai une grande
émotion à cet incroyable récit, en félicitant de tout mon coeur le brave
marin d'avoir échappé à des dangers aussi formidables. De là profonde
sympathie des lazzaroni pour _Mon Excellence_; la reconnaissance les
exalte, on se parle à l'oreille, on va, on vient dans la chaumière avec
un air de mystère; je vois qu'il s'agit des préparatifs de quelque
surprise flatteuse qui m'est destinée. En effet, au moment où je me
levais pour prendre congé de la société, le plus grand des jeunes
lazzaroni m'aborde d'un air embarrassé, et me prie, au nom de ses
camarades et pour l'amour d'eux, d'accepter un souvenir, un présent, le
plus magnifique qu'ils pouvaient m'offrir, et capable de faire pleurer
l'homme le moins sensible. C'était un oignon monstrueux, une énorme
ciboule, que je reçus avec une modestie et un sérieux dignes de la
circonstance, et que j'emportai jusqu'au sommet du Pausilippe, après
mille adieux, serremens de mains et protestations d'une amitié
inaltérable.
* * * * *
Je venais de quitter ces bonnes gens et cheminais péniblement, à cause
d'un coup que je m'étais donné au pied droit en descendant de Nisida; il
faisait presque nuit. Une belle calèche passe sur la route de Naples.
L'idée peu fashionable me vient de sauter sur la banquette de derrière,
libre par l'absence du valet de pied, et de parvenir ainsi sans fatigue
jusqu'à la ville. Mais j'avais compté sans la jolie petite parisienne
emmousselinée qui trônait à l'intérieur et qui, de sa voix aigre-douce
appelant vivement le cocher: «Louis, il y a quelqu'un derrière!» me fit
administrer à travers la figure un ample coup de fouet. Ce fut le
présent de ma gracieuse compatriote. J'aime mieux la ciboule. O poupée
française! si Crispino seulement s'était trouvé là, nous t'aurions fait
passer un singulier quart-d'heure!
Je revins donc clopin-clopant, en songeant aux charmes de la vie de
brigand, qui malgré ses fatigues, serait vraiment aujourd'hui la seule
digne d'un honnête homme, si dans la moindre bande ne se trouvaient
toujours tant de misérables stupides et puants!
J'allai oublier mon chagrin et me reposer à Saint-Charles. Et là, pour
la première fois depuis mon arrivée en Italie, j'entendis de la musique.
L'orchestre comparé à ceux que j'avais observés jusqu'alors, me parut
excellent. Les instruments à vent peuvent être écoutés en sécurité, on
n'a rien à craindre de leur part; les violons sont assez habiles, et les
violoncelles chantent bien, mais ils sont en trop petit nombre. Le
système généralement adopté en Italie, de mettre toujours moins de
violoncelles que de contre-basses, ne peut être justifié que par le
genre de musique, sans basses dessinées, que les orchestres italiens
exécutent habituellement. Je reprocherais bien aussi au maestro di
capella le bruit souverainement désagréable de son archet dont il frappe
un peu rudement son pupitre; mais on m'a assuré que sans cela, les
_musiciens_ qu'il dirige, seraient quelquefois embarrassés pour _suivre
la mesure_... A cela il n'y a rien à répondre; car enfin, dans un pays
où la musique instrumentale est à peu près inconnue, on ne doit pas
exiger des orchestres comme ceux de Berlin, de Brunswick ou de Paris.
Les choristes sont d'une faiblesse extrême; je tiens d'un compositeur
qui a écrit pour le théâtre Saint-Charles, qu'il est fort difficile,
pour ne pas dire impossible, d'obtenir une bonne exécution des choeurs
écrits à _quatre parties_. Les soprani ont beaucoup de peine à marcher
isolés des ténors, et on est pour ainsi dire obligé de les leur faire
continuellement doubler à l'octave.
Au _Fondo_ on joue l'opéra buffa avec une verve, un feu, un _brio_, qui
lui assurent une supériorité incontestable sur la plupart des théâtres
d'opéra-comique. On y représentait pendant mon séjour une farce
très-amusante de Donizetti, _les Convenances et les Inconvenances du
théâtre_.
On pense bien néanmoins que l'attrait musical des théâtres de Naples ne
pouvait lutter avec avantage contre celui que m'offrait l'exploration
des environs de la ville, et que je me trouvais plus souvent dehors que
dedans.
Déjeunant un matin à Castellamare avec Munier, le peintre de marine que
nous avions surnommé Neptune: «Que faisons-nous? me dit-il en jetant sa
serviette, Naples m'ennuie, n'y retournons pas.
--«Allons en Sicile.
--«C'est cela, allons en Sicile; laissez-moi seulement finir une _étude_
que j'ai commencée, et à cinq heures nous irons retenir notre place sur
le bateau à vapeur.
--«Volontiers, quelle est notre fortune?»
Notre bourse visitée, il se trouva que nous avions bien assez pour aller
jusqu'à Palerme, mais que, pour en revenir, il eût fallu, comme disent
les moines, _compter sur la Providence_; et, en Français totalement
dépourvus de la vertu qui _transporte des montagnes_, jugeant qu'il ne
fallait pas tenter Dieu, nous nous séparâmes, lui pour aller portraire
la mer, moi pour retourner pédestrement à Rome.
Ce projet était arrêté dans ma tête depuis quelques jours. Rentré à
Naples le même soir, après avoir dit adieu à Dufeu et à Dantan, le
hasard me fit rencontrer deux officiers suédois de ma connaissance, qui
me firent part de leur intention de se rendre à Rome à pied.
--«Parbleu, leur dis-je, je pars demain pour Subiaco; je veux y aller en
droite ligne, à travers les montagnes, _franchissant rocs et torrents_
comme le chasseur de chamois; nous devrions faire le trajet ensemble.»
Malgré l'extravagance d'une pareille idée, ces messieurs l'adoptèrent.
Nos effets furent aussitôt expédiés par un _vetturino_; nous convînmes
de nous diriger sur Subiaco à vol d'oiseau, et, après nous y être
reposés un jour, de retourner à Rome par la grande route. Ainsi fut
fait. Nous avions endossé tous les trois le costume obligé de toile
grise; M. B*** portait son album et ses crayons; deux cannes étaient
toutes nos armes.
On vendangeait alors. D'excellens raisins (qui n'approchent pourtant pas
de ceux du Vésuve) firent à peu près toute notre nourriture pendant la
première journée; les paysans n'acceptaient pas toujours notre argent,
et nous nous abstenions quelquefois de nous enquérir des propriétaires.
L'un d'eux cependant nous entendit abattant des poires à coups de
pierres dans son champ. J'avais franchi la haie pour les ramasser, et
j'étais fort tranquillement occupé à en remplir mon chapeau, quand je
vis accourir mon homme criant au voleur. Impossible de refranchir la
clôture, chargé de butin comme je l'étais; un excès d'effronterie me
tira d'affaire. Au moment où le maître des poires s'apprêtait à me
traiter selon mes mérites:
«Comment, s..... canaille! lui dis-je d'un air furieux, il y a une
demi-heure que nous vous appelons pour vous acheter des fruits, et vous
ne répondez pas?... Croyez-vous donc que nous ayons le temps de vous
attendre? Tenez, voilà six grains[20] pour vos poires qui ne valent pas
le diable, et tachez une autre fois de ne pas vous moquer ainsi des
voyageurs, ou pardieu il vous arrivera malheur.»
Là-dessus un de mes compagnons de maraude étouffant de rire me tend la
main pour m'aider à sortir du champ, et nous laissons notre homme
immobile d'étonnement, la bouche ouverte, regardant d'un air stupide la
monnaie de cuivre que je lui laissais, et se consultant pour savoir s'il
nous ferait des excuses.... Le soir, à Capoue, nous trouvâmes _bon
souper, bon gîte et_.... un improvisateur.
Ce brave homme, après quelques préludes brillants sur sa grande
mandoline, s'informa de quelle nation nous étions.
--«Français répondit M. Kl.....rn.»
J'avais entendu un mois auparavant les _improvisations_ du Tyrtée
campanien; il avait fait la même question à mes compagnons de voyage,
qui répondirent:
--«Polonais.»
A quoi, plein d'enthousiasme, il avait répliqué:
--«J'ai parcouru le monde entier, l'Italie, l'Espagne, la France,
l'Allemagne, l'Angleterre, la Pologne, la Russie; mais les plus braves,
sont les Polonais, sont les Polonais.»
Voici la cantate qu'il adressa, en musique également _improvisée_, et
_sans la moindre hésitation_, aux trois prétendus Français:
[Illustration: notation musicale
Ho gi-ra-to per tutto il mun-do, Ho gira-to
per tutto il mun-do, Per l'I-ta-lia, per l'His-
pa-nia, Per la Francia, per la Ger-ma-nia, Per l'Inghil-
ter-ra; Ma gli più bra-vi, Ma gli più
bel-li, Sono i _Fran-ce-si_, Sono i _Fran-ce-si_.
]
On conçoit combien je dus être flatté, et quelle fut la mortification
des deux Suédois.
Avant de nous engager tout-à-fait dans les Abbruzzes, nous nous
arrêtâmes une journée à San-Germano pour visiter le fameux couvent du
_Monte-Cassino_.
Ce monastère de bénédictins, situé comme celui de Subiaco, sur une
montagne, est loin de lui ressembler sous aucun rapport. Au lieu de
cette simplicité naïve et originale qui charme à San-Benedetto, vous
trouvez ici le luxe et les proportions d'un palais. L'imagination recule
devant l'énormité des sommes qu'ont coûtées tous les objets précieux
rassemblés dans la seule église. Il y a un orgue avec de petits anges
fort ridicules, jouant de la trompette et des cymbales quand
l'instrument est mis en action. Le parvis est des marbres les plus
rares, et les amateurs peuvent admirer dans le choeur des stalles en
bois, sculptées avec un art infini, représentant différentes scènes de
la vie monacale.
Une marche forcée nous fit parvenir en un jour de San-Germano à Isola di
Sora, village situé sur la frontière du royaume de Naples et remarquable
par une petite rivière qui forme une assez belle cascade après avoir mis
en jeu plusieurs établissements industriels. Une mystification d'un
singulier genre nous y attendait. M. Kl...rn et moi avions les pieds en
sang, et tous les trois furieux de soif, harassés, couverts d'une
poussière brûlante, notre premier mot, en entrant dans la ville fut pour
demander la locanda (auberge).
«_E locanda... non ce n'è._», nous répondaient les paysans avec un air
de pitié railleuse. «_Ma peró per la notte dove si va?_
--_E..... chi lo sa?...._»
Nous demandons à passer la nuit dans une mauvaise remise; il n'y avait
pas un brin de paille, et d'ailleurs le propriétaire s'y refusait. On
n'a pas d'idée de notre impatience, augmentée encore par le sang-froid
et les ricanements de ces manants. Se trouver dans un petit bourg
commerçant comme celui-là, obligés de coucher dans la rue, faute d'une
auberge ou d'une maison hospitalière..... c'eût été fort, mais c'est
pourtant ce qui nous serait arrivé indubitablement, sans un souvenir
qui me frappa très à propos.
J'avais déjà passé, de jour, une fois à Isola di Sora; je me rappelai
heureusement le nom de M. Courrier, Français, propriétaire d'une
papeterie. On nous montre son frère dans un groupe; je lui expose notre
embarras, et après un instant de réflexion, il me répond tranquillement
en français, je pourrais même dire en dauphinois, car l'accent en fait
presque un idiome:
«Pardi! on vous couchera ben.
Ah! nous sommes sauvés!
M. Courrier est Dauphinois, je suis Dauphinois, et entre Dauphinois,
comme dit Charlet, l'_affaire peut s'arranger_. En effet, le papetier
qui me reconnut, exerça à notre égard la plus franche hospitalité. Après
un souper très confortable, un lit _monstre_, comme je n'en ai vu qu'en
Italie, nous reçut tous les trois; nous y reposâmes fort à l'aise, en
réfléchissant qu'il serait bon pour le reste de notre voyage de
connaître les villages qui ne sont pas sans _locanda_, pour ne pas
courir une seconde fois le danger auquel nous venions d'échapper. Notre
hôte nous tranquillisa un peu le lendemain, par l'assurance qu'en deux
jours de marche nous pourrions arriver à Subiaco; il n'y avait donc plus
qu'une nuit chanceuse à passer. Un petit garçon nous guida à travers les
vignes et les bois pendant une heure, après quoi, sur quelques
indications assez vagues qu'il nous donna, nous poursuivîmes seuls
notre route.
_Veroli_ est un grand village qui de loin a l'air d'une ville et couvre
le sommet d'une montagne. Nous y trouvâmes un mauvais dîner de pain et
de jambon cru, à l'aide duquel nous parvînmes avant la nuit à un autre
rocher habité, plus âpre et plus sauvage: c'était Alatri. A peine
parvenus à l'entrée de la rue principale, un groupe de femmes et
d'enfants se forma derrière nous et nous suivit jusqu'à la place avec
toutes les marques de la plus vive curiosité. On nous indiqua une
maison, ou plutôt un chenil, qu'un vieil écriteau désignait comme la
locanda; malgré tout notre dégoût ce fut là qu'il fallut passer la nuit.
Dieu! quelle nuit! elle ne fut pas employée à dormir, je puis l'assurer;
les insectes de _toute espèce_, qui foisonnaient dans nos draps
rendirent tout repos impossible. Pour mon compte ces myriades me
tourmentèrent si cruellement que je fus pris au matin d'un violent accès
de fièvre.
Que faire?... Ces messieurs ne voulaient pas me laisser à Alatri..... Il
fallait arriver au plus tôt à Subiaco... Séjourner dans cette bicoque
était une triste perspective... Cependant, je tremblais tellement qu'on
ne savait comment me réchauffer et que je ne me croyais guère capable de
faire un pas. Mes compagnons d'infortune, pendant que je grelottais, se
consultaient en langue suédoise, mais leur physionomie exprimait trop
bien l'embarras extrême que je leur causais pour qu'il fût possible de
s'y méprendre. Un effort de ma part était indispensable; je le fis, et
après deux heures de marche au pas de course, la fièvre avait disparu.
Avant de quitter Alatri, un conseil des géographes du pays fut tenu sur
la place pour nous indiquer notre route. Bien des opinions émises et
débattues, celle qui nous dirigeait sur Subiaco par Arcino et Anticoli
ayant prévalu nous l'adoptâmes. Cette journée fut la plus pénible que
nous eussions encore faite depuis le commencement du voyage. Il n'y
avait plus de chemins frayés; nous suivions des lits de torrens,
enjambant à grand'peine les quartiers de rochers dont ils sont à chaque
instant encombrés.
Plusieurs fois nous nous sommes égarés dans ce labyrinthe, il fallait
alors gravir de nouveau la colline que nous venions de descendre, ou, du
fond d'un ravin, crier à quelque paysan:
«_Ohé!!! la strada d'Anticoli?..._»
A quoi il répondait pour l'ordinaire par un éclat de rire ou par:
«_Via! Via!_» ce qui nous rassurait beaucoup, comme on peut le penser.
Nous y parvînmes cependant; je me rappelle même avoir trouvé à Anticoli,
grande abondance d'oeufs, de jambon et d'épis de maïs, que nous fîmes
rôtir à l'exemple des pauvres habitans de ces terres stériles et dont
la saveur sauvage n'est pas désagréable. Le chirurgien d'Anticoli, gros
homme rouge qui avait l'air d'un boucher, vint nous honorer de ses
questions sur la _garde nationale de Paris_ et nous offrir de lui
acheter un _livre imprimé_...
D'immenses pâturages restaient à traverser avant la nuit: un guide fut
indispensable. Celui que nous prîmes ne paraissait pas très sûr de la
route, il hésitait souvent; un vieux berger, assis au bord d'un étang,
et qui n'avait peut-être pas entendu de voix humaine depuis un mois,
n'étant point prévenu de notre approche par le bruit de nos pas, que le
gazon touffu rendait imperceptible, faillit tomber à l'eau quand nous
lui demandâmes brusquement la direction d'Arcinasso, joli village (au
dire de notre guide) où nous devions trouver _toutes sortes de
rafraîchissements_.
Il se remit pourtant un peu de sa terreur, grâce à quelques baïochi qui
lui prouvèrent nos dispositions amicales; mais il fut presque impossible
de comprendre sa réponse, qu'une voix gutturale plus semblable à un
gloussement qu'à un langage humain, rendait inintelligible.
Le _joli village d'Arcinasso_ n'est qu'une osteria (cabaret) au milieu
de ces vastes et silencieuses _steppes_; une vieille femme y vendait du
vin et de l'eau fraîche dont nous avions grand besoin. L'album de M.
B....t ayant excité son attention, nous lui dîmes que c'était une
bible; là-dessus, se levant pleine de joie, elle examina chaque dessin
l'un après l'autre, et, après avoir embrassé cordialement M. B....t,
nous donna à tous les trois sa bénédiction.
Rien ne peut donner une idée du silence qui règne dans ces interminables
prairies. Nous n'y trouvâmes d'autres habitants que le vieux berger avec
son troupeau et un corbeau qui se promenait plein d'une gravité
triste..... A notre approche il prit son vol vers le Nord......... Je le
suivis longtemps des yeux...... puis.... des rêves sans fin.... Mais il
s'agissait bien de _rêver et de bailler aux corbeaux_, il fallait
absolument arriver cette nuit même à Subiaco. Le guide d'Anticoli était
reparti, l'obscurité approchait rapidement; nous marchions depuis trois
heures, silencieux comme des spectres, quand un buisson, sur lequel
j'avais tué une grive sept mois auparavant, me fit reconnaître notre
position.
«Allons, Messieurs, dis-je aux deux Suédois, encore un effort! je me
retrouve en pays de connaissance, dans deux heures nous serons arrivés.»