ainsi à dessein sur les textes sacrés, et mu seulement par l'intention
d'approcher le plus possible d'une pieuse idéalité, s'abusent
étrangement. Ils ne connaissent pas, sans doute, ses madrigaux, dont les
paroles frivoles ou galantes sont accolées par lui cependant à une sorte
de musique absolument semblable à celle dont il revêtit les paroles
saintes. Il fait chanter par exemple: _Au bord du Tibre, je vis un beau
pasteur dont la plainte amoureuse_, etc., par un choeur lent dont l'effet
général et le style harmonique ne diffèrent en aucune façon de ses
compositions dites religieuses. Il ne savait pas faire d'autre musique,
voilà la vérité; et il était si loin de poursuivre un céleste idéal,
qu'on retrouve dans ses écrits une foule de ces sortes de logogriphes
que les contre-pointistes qui le précédèrent avaient mis à la mode et
dont il passe pour avoir été l'antagoniste inspiré. La messe de
Palestrina, dédiée au pape Marcello, est écrite à deux choeurs, dont l'un
imite canoniquement l'autre du commencement à la fin. C'est là une
grande difficulté de contrepoint habilement vaincue; mais qu'en
résulte-t-il de beau, ou de convenable au style vraiment religieux? En
quoi cette sorte de jeu harmonique, perceptible seulement pour les yeux,
puisque l'oreille ne saurait suivre des imitations canoniques de notes
aussi longues et sans dessin mélodique, en quoi, dis-je, cette preuve de
la patience du tisseur d'accords annonce-t-elle en lui une simple
préoccupation du véritable objet de son travail? en rien à coup sûr. Il
importe aussi peu à l'expression du sentiment religieux de dessiner deux
choeurs en canon perpétuel que de les écrire en se servant d'un morceau
de bois au lieu de plume, ou gêné d'une façon quelconque par une douleur
physique ou un obstacle matériel. Si Palestrina, ayant perdu les deux
mains, s'était vu forcé d'écrire avec le pied et y était parvenu, ses
ouvrages n'en eussent pas acquis plus de valeur pour cela et n'en
seraient ni plus ni moins religieux.
Le critique allemand dont je parlais tout-à-l'heure, n'hésite pas
cependant à appeler _sublimes_ les _Improperia_ de Palestrina.
«Toute cette cérémonie, dit-il encore, le sujet en lui-même, la présence
du pape au milieu du corps des cardinaux, le mérite d'exécution des
chanteurs qui déclament avec une précision et une intelligence
admirables, tout cela forme de ce spectacle un des plus imposants et
des plus touchants de la Semaine-Sainte.»--Oui, certes; mais tout cela
ne fait pas de cette musique une oeuvre de génie et d'inspiration.
Par une de ces journées sombres qui attristent la fin de l'année, et que
rend encore plus mélancoliques le souffle glacé du vent du Nord, écoutez
en lisant Ossian, la fantastique harmonie d'une harpe éolienne balancée
au sommet d'un arbre dépouillé de verdure, et je vous défie de ne pas
éprouver un sentiment profond de tristesse, d'abandon, un désir vague et
infini d'une autre existence, un dégoût immense de celle-ci, en un mot,
une forte atteinte de spleen jointe à une tentation de suicide. Cet
effet est encore plus prononcé que celui des harmonies vocales de la
chapelle Sixtine; on n'a jamais songé cependant à mettre les facteurs de
harpes éoliennes au nombre des grands compositeurs.
Mais au moins, le service musical de la chapelle Sixtine a-t-il conservé
sa dignité et le caractère religieux qui lui convient, tandis
qu'infidèles aux anciennes traditions, les autres églises de Rome sont
tombées, sous ce rapport, dans un état de dégradation, je dirai même de
démoralisation, qui passe toute croyance. Plusieurs prêtres français,
témoins de ce scandaleux abaissement de l'art religieux, en ont été
indignés.
J'assistai, le jour de la fête du roi, à une messe solennelle à grands
choeurs et à grand orchestre, pour laquelle notre ambassadeur, M. de
Saint-Aulaire, avait demandé les meilleurs artistes de Rome. Un
amphithéâtre assez vaste, élevé devant l'orgue, était occupé par une
soixantaine d'exécutants. Ils commencèrent par s'accorder à grand bruit,
comme ils l'eussent fait dans un foyer de théâtre; le diapason de
l'orgue, beaucoup trop bas, rendait, à cause des instruments à vent, son
adjonction à l'orchestre impossible. Un seul parti restait à prendre, se
passer de l'orgue. L'organiste ne l'entendait pas ainsi; il voulait
faire sa partie, dussent les oreilles des auditeurs en être torturées
jusqu'au sang; il voulait gagner son argent, le brave homme, et il le
gagna bien, je le jure, car de ma vie je n'ai ri d'aussi bon coeur.
Suivant la louable coutume des organistes italiens, il n'employa,
pendant toute la durée de la cérémonie, que les jeux aigus. L'orchestre,
plus fort que cette harmonie de petites flûtes, la couvrait assez bien
dans les _tutti_, mais quand la masse instrumentale venait à frapper un
accord sec, suivi d'un silence, l'orgue, dont le son traîne un peu,
comme on sait, et ne peut se couper aussi bref que celui des autres
instruments, demeurait alors à découvert et laissait entendre un accord
plus bas d'un quart de ton que celui de l'orchestre, produisant ainsi le
gémissement le plus atrocement comique qu'on puisse imaginer. Pendant
les intervalles remplis par le plain-chant des prêtres, les concertants,
incapables de contenir leur démon musical, préludaient hautement tous à
la fois, avec un incroyable sang-froid; la flûte lançait des gammes en
_ré_; le cor sonnait une fanfare en _mi b_; les violons faisaient
d'aimables cadences, des gruppetti charmants; le basson, tout bouffi
d'importance, soufflait ses notes graves en faisant claquer ses grandes
clefs, pendant que les gazouillements de l'orgue achevaient de
brillanter l'harmonie de ce concert inouï, digne de Callot. Et tout cela
se passait en présence d'une assemblée d'hommes civilisés, de
l'ambassadeur de France, du directeur de l'Académie, d'un corps nombreux
de prêtres et de cardinaux, devant une réunion d'artistes de toutes les
nations. Pour la musique, elle était digne de tels exécutants. Cavatines
avec crescendo, cabalettes, points-d'orgue et roulades; oeuvre sans nom,
monstre de l'ordre composite dont une phrase de Vaccaï formait la tête,
des bribes de Paccini les membres, et un ballet de Gallemberg le corps
et la queue. Qu'on se figure, pour couronner l'oeuvre, les _soli_ de
cette étrange musique sacrée, chantés _en voix de soprano_ par un gros
gaillard dont la face rubiconde était ornée d'une énorme paire de
favoris noirs. «Mais mon Dieu, dis-je à mon voisin qui étouffait, tout
est donc miracle dans ce bienheureux pays! Avez-vous jamais vu un
_castrat_ barbu comme celui-ci?»
--«Castrato!... répliqua vivement en se retournant une dame italienne,
indignée de nos rires et de nos observations, davvero non è castrato.»
--«Vous le connaissez, madame?
--«Per Bacco! non burlate. Imparate, pezzi d'asino, che quello virtuoso
maraviglioso è il marito mio.»
J'ai entendu fréquemment dans d'autres églises les ouvertures du
_Barbier de Séville_, de la _Cenerentola_ et d'_Otello_. Ces morceaux
paraissaient former le répertoire favori des organistes, ils en
assaisonnaient fort agréablement le service divin.
La musique des théâtres, aussi _dramatique_ que celle des églises est
_religieuse_, est dans le même état de splendeur. Même invention, même
pureté des formes, même élévation, même charme dans le style, même
profondeur de pensée. Les chanteurs que j'ai entendus pendant la saison
théâtrale avaient en général de bonnes voix et cette facilité de
vocalisation qui caractérise spécialement les Italiens; mais, à
l'exception de Mme Ungher, prima dona allemande que nous avons
applaudie souvent à Paris, et de Salvator, assez bon Baryton, ils ne
sortaient pas de la ligne des médiocrités. Les choeurs sont d'un degré
au-dessous de ceux de notre Opéra-Comique, pour l'ensemble, la justesse
et la chaleur. L'orchestre, imposant et formidable à peu près comme
l'armée du prince de Monaco, possède, sans exception, toutes les
qualités qu'on appelle ordinairement des défauts. Au théâtre _Valle_,
ainsi qu'à celui d'Apollon, dont les dimensions égalent celles du
Grand-Opéra de Paris, les violoncelles sont au nombre de.... _un_,
lequel _un_ exerce l'état d'orfèvre, plus heureux qu'un de ses
confrères, obligé, pour vivre, de _rempailler des chaises_. A Rome, le
mot symphonie, comme celui d'ouverture, n'est employé que pour désigner
un _certain bruit_ que font les orchestres de théâtre avant le lever de
la toile, et auquel personne ne fait attention. Weber et Beethoven sont
là des noms à peu près inconnus. Un savant abbé de la chapelle Sixtine
disait un jour à M. Mendelssohn _qu'on lui avait parlé d'un jeune homme
de grande espérance, nommé Mozart_. Il est vrai que ce digne
ecclésiastique communique fort rarement avec les gens du monde et ne
s'est occupé toute sa vie que des oeuvres de Palestrina. C'est donc un
être que sa conduite privée et ses opinions mettent à part. Quoiqu'on
n'y exécute jamais la musique de Mozart, il est pourtant juste de dire
que, dans Rome, bon nombre de personnes ont entendu parler de lui
autrement que comme _d'un jeune homme de grande espérance_. Les
dilettanti érudits savent même qu'il est mort, et que, sans approcher
toutefois de Donizetti, il a écrit quelques partitions remarquables.
J'en ai connu un qui s'était procuré le Don Juan. Après l'avoir
longuement étudié au piano, il fut assez franc pour m'avouer en
confidence que cette _vieille musique_ lui paraissait supérieure au
Zadig et Astartea de M. Vaccaï, récemment mis en scène au théâtre
d'Apollon. L'art instrumental est lettre close pour les Romains. Ils
n'ont pas même l'idée de ce que nous appelons une symphonie.
J'ai remarqué seulement à Rome une musique instrumentale populaire que
je penche fort à regarder comme un reste de l'antiquité; je veux parler
des _pifferari_. On appelle ainsi des musiciens ambulants qui, aux
approches de Noël, descendent des montagnes par groupes de quatre ou
cinq, et viennent, armés de musettes et de _pifferi_ (espèce de
hautbois), donner de pieux concerts devant les images de la madone. Ils
sont, pour l'ordinaire, couverts d'amples manteaux de drap brun, portent
le chapeau pointu dont se coiffent les brigands, et tout leur extérieur
est empreint d'une certaine sauvagerie mystique pleine d'originalité.
J'ai passé des heures entières à les contempler dans les rues de Rome,
la tête légèrement penchée sur l'épaule, les yeux brillants de la foi la
plus vive, fixant un regard de pieux amour sur la sainte madone, presque
aussi immobiles que l'image qu'ils adoraient. La musette, secondée d'un
grand _piffero_ soufflant la basse, fait entendre une harmonie de deux
ou trois notes, sur laquelle un double _piffero_[18] de moyenne longueur
exécute la mélodie; puis au-dessus de tout cela deux petits _pifferi_
très courts, joués par des enfants de douze à quinze ans, tremblottent
trilles et cadences, et inondent la rustique chanson d'une pluie de
bizarres ornements. Après de gais et réjouissants refrains, fort
longtemps répétés, une prière lente, grave, d'une onction toute
patriarchale, vient dignement terminer la naïve symphonie. Cet air a été
gravé dans plusieurs recueils napolitains, nous nous abstenons en
conséquence de le reproduire ici. De près, le son est si fort qu'on peut
à peine le supporter; mais à un certain éloignement ce singulier
orchestre produit un effet délicieux, touchant, poétique, auquel les
personnes même les moins susceptibles de pareilles impressions, ne
peuvent rester insensibles. J'ai entendu depuis les _pifferari_ chez
eux, et si je les avais trouvés si remarquables à Rome, combien
l'émotion que j'en reçus fut plus vive dans les montagnes sauvages des
Abbruzzes, où mon humeur vagabonde m'avait conduit! Des roches
volcaniques, de noires forêts de sapins, formaient la décoration
naturelle et le complément de cette musique primitive. Quand à cela
venait se joindre encore l'aspect d'un de ces monuments mystérieux d'un
autre âge, connus sous le nom de murs cyclopéens, et quelques bergers
revêtus d'une peau de mouton brute, avec la toison entière en dehors
(costume des pâtres de la Sabine), je pouvais me croire contemporain des
anciens peuples au milieu desquels vint s'installer jadis Evandre
l'Arcadien, l'hôte généreux d'Énée:
Pater infelix Pallantis pueri.
* * * * *
* * * * *
Il faut, on le voit, renoncer à peu près à entendre de la musique quand
on habite Rome; j'en étais venu même, au milieu de cette atmosphère
antiharmonique, à n'en plus pouvoir composer. Tout ce que j'ai produit à
l'Académie se borne à trois ou quatre morceaux: 1º Une _Ouverture de
Rob-Roy_, longue et diffuse, qui fut exécutée à Paris, un an après, par
la société du Conservatoire, fort mal reçue du public, et que je brûlai
le même jour en sortant du concert; 2º _la Scène aux champs_, de la
Symphonie Fantastique, que je refis presque entièrement en vaguant dans
la Villa-Borghèse; 3º _le Chant de bonheur_, du mélologue[19] que je
rêvai, perfidement bercé par mon ennemi intime le vent du sud, sur les
buis touffus et taillés en muraille de notre classique jardin; 4º cette
petite mélodie qui a nom _la Captive_, et dont j'étais fort loin, en
l'écrivant, de prévoir la fortune. Encore me trompai-je, en disant
qu'elle fut composée à Rome; car c'est de Subiaco qu'elle est datée. Il
me souvient, en effet, qu'un jour, en regardant travailler mon ami
Lefebvre l'architecte, dans l'auberge de Subiaco où nous logions, un
mouvement de son coude ayant fait tomber un livre placé sur sa table, je
le relevai: c'était le volume des _Orientales_ de V. Hugo; il se trouva
ouvert à la page de _la Captive_. Je lus cette délicieuse poésie, et me
retournant vers Lefebvre: «Si j'avais là du papier réglé, lui dis-je,
j'écrirais la musique de ce morceau; car _je l'entends_.
--Qu'à cela ne tienne, je vais vous en donner.
Et Lefebvre, prenant une règle et un tireligne, eut bientôt tracé
quelques portées, sur lesquelles je jetai la mélodie et la basse de ce
petit air; puis, je mis le manuscrit dans mon portefeuille et n'y
songeai plus. Quinze jours après, de retour à Rome, on chantait chez
notre directeur, quand _la Captive_ me revint en tête. «Il faut, dis-je
à mademoiselle Vernet, que je vous montre un air improvisé à Subiaco,
pour voir un peu ce qu'il signifie: je n'en ai plus la moindre idée.»
L'accompagnement de piano, griffonné à la hâte, nous permit de
l'exécuter convenablement; et cela prit si bien, qu'au bout d'un mois M.
Vernet, poursuivi, obsédé par cette mélodie, m'interpella ainsi: «Ah!
ça, quand vous retournerez dans les montagnes, j'espère bien que vous
n'en rapporterez pas d'autres chansons; car votre _Captive_ commence à
me rendre le séjour de la Villa fort désagréable; on ne peut faire un
pas dans le palais, dans le jardin, dans le bois, sur la terrasse, dans
les corridors, sans entendre chanter, ou ronfler, ou grogner: «_Le long
du mur sombre... le sabre du spahis... je ne suis pas Tartare...
l'eunuque noir..., etc._» C'est à en devenir fou! Je renvoie demain un
de mes domestiques, je n'en prendrai un nouveau qu'à la condition
expresse pour lui de ne pas chanter _la Captive_.»
Il reste enfin à citer, pour clore cette liste fort courte de mes
productions romaines, une psalmodie à cinq voix, avec accompagnement
d'instruments à vent, sur la traduction en prose d'une poésie de Moore
(_Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive_), dédiée à ceux _dont
l'ame est triste jusqu'à la mort_. Ce morceau n'a pas encore été publié
et je n'ai jamais osé le faire entendre. Quant au _Resurrexit_, à grand
orchestre, avec choeurs, que j'envoyai aux académiciens de Paris, pour
obéir au réglement, et dans lequel ces messieurs trouvèrent un _progrès_
très-remarquable, une _preuve_ sensible de l'influence du séjour de Rome
sur mes idées, et l'_abandon_ complet de mes fâcheuses _tendances
musicales_; c'est un fragment d'une messe que j'avais écrite et fait
exécuter à Paris deux ans avant de me présenter au concours de
l'Institut. Fiez-vous donc aux jugements des immortels!
Ce fut vers ce temps de ma vie académique que je ressentis de nouveau
les atteintes d'une cruelle maladie (morale, nerveuse, imaginaire, tout
ce qu'on voudra), que j'appelerai le _mal de l'isolement_, et qui me
tuera quelque jour. J'en avais éprouvé un premier accès à l'âge de seize
ans, et voici dans quelles circonstances. Par une belle matinée de mai,
à la côte Saint-André, chez mon père, j'étais assis dans une prairie à
l'ombre d'un groupe de grands chênes, lisant un roman de Montjoie,
intitulé: _Manuscrit trouvé au mont Pausilippe_. Tout entier à ma
lecture, j'en fus distrait cependant par des chants doux et tristes,
s'épandant par la plaine à intervalles réguliers. La procession des
Rogations passait dans le voisinage, et j'entendais la voix des paysans
qui psalmodiaient les _Litanies des saints_. Cet usage de parcourir, au
printemps, les côteaux et les plaines, pour appeler sur les fruits de
la terre la bénédiction du ciel, a quelque chose de poétique et de
touchant qui m'émeut d'une manière indicible. Le cortége s'arrêta au
pied d'une croix de bois, ornée de feuillages; je le vis s'agenouiller
pendant que le prêtre bénissait la campagne, et il reprit sa marche
lente en continuant sa mélancolique psalmodie. La voix affaiblie de
notre vieux curé se distinguait seule parfois, avec des fragments de
phrases:
............
...._Conservare âigneris!_
LES PAYSANS.
_Te rogamus audi nos!_
Et la foule pieuse, s'éloignait, s'éloignait toujours.
..............
(Decrescendo.)
_Sancte Barnabe._
_Ora pro nobis!_
(Perdendo.)
_Sancta Magdalena_
_Ora pro_...........
_Sancta Maria_
_Ora_...........
_Sancta_..........
..........._nobis._
.................
Silence.. léger frémissement des blés en fleur, ondoyant sous la molle
pression de l'air du matin.... cri des cailles amoureuses appelant leur
compagne.... l'ortolan plein de joie chantant sur la pointe d'un
peuplier.... calme profond.... une feuille morte tombant lentement d'un
chêne.... coups sourds de mon coeur.... Evidemment la vie était hors de
moi, loin, très loin.... A l'horizon les glaciers des Alpes, frappés du
soleil levant, réfléchissaient d'immenses faisceaux de lumière....
derrière ces Alpes, l'Italie, Naples, le Pausilippe.... les personnages
de mon roman.... des passions ardentes.... des larmes essuyées...
quelque insondable bonheur.... secret.... allons, allons, des ailes!
dévorons l'espace! il faut voir! il faut admirer! il faut de l'amour, de
l'enthousiasme, des étreintes enflammées, _il faut la grande vie!_...
mais je ne suis qu'un corps lourd, cloué à terre! ces personnages sont
imaginaires, ou n'existent plus.... Quel amour?... quelle gloire?...
quel coeur?... quand verrai-je l'Italie?...
Et l'accès se déclara dans toute sa force, et je souffris affreusement
et je me couchai à terre, gémissant, étendant mes bras douloureux,
arrachant convulsivement des poignées d'herbes et d'innocentes
paquerettes qui ouvraient en vain leurs grands yeux étonnés, appelant
_l'inconnu_, luttant contre _l'absence_, contre l'horrible isolement.
Et pourtant, qu'était-ce qu'un pareil accès comparé aux tortures que
j'ai éprouvées depuis, et dont l'intensité augmente chaque jour?
Je ne sais comment donner une idée de ce mal inexprimable. Une
expérience de physique pourrait seule offrir je crois des similitudes
avec lui. C'est celle-ci: quand on place sous une cloche de verre
adaptée à une machine pneumatique, une coupe remplie d'eau à côté d'une
autre coupe contenant de l'acide sulfurique, au moment où la pompe
aspirante fait le vide sous la cloche, on voit l'eau s'agiter, entrer en
ébullition, s'évaporer. L'acide sulfurique absorbe cette vapeur d'eau au
fur et à mesure qu'elle se dégage, et, par suite de la propriété qu'ont
les molécules de vapeur d'emporter en s'exhalant une grande quantité de
calorique, la portion d'eau qui reste au fond du vase ne tarde pas à se
refroidir au point de produire un petit bloc de glace.
Eh bien! il en est à peu près ainsi quand cette idée d'isolement, quand
ce sentiment de l'absence viennent me saisir. Le vide se fait autour de
ma poitrine palpitante, et il semble alors que mon coeur, sous
l'aspiration d'une force irrésistible, s'évapore et tend à se dissoudre
par expansion. Puis, la peau de tout mon corps devient douloureuse et
brûlante; je rougis de la tête aux pieds. Je suis tenté de crier,
d'appeler à mon aide mes amis, les indifférents mêmes, pour me
consoler, pour me garder, me défendre, m'empêcher d'être détruit, pour
retenir ma vie qui s'en va aux quatre points cardinaux.
On n'a pas d'idées de mort pendant ces crises; non, la pensée du suicide
n'est pas même supportable; on ne veut pas mourir: loin de là, on veut
vivre, on le veut absolument; on voudrait même donner à sa vie mille
fois plus d'énergie; c'est une aptitude prodigieuse au bonheur, qui
s'exaspère de rester sans application, et qui ne se peut satisfaire
qu'au moyen de jouissances immenses, dévorantes, furieuses, en rapport
avec l'incalculable surabondance de sensibilité dont on est pourvu.
Cet état n'est pas le spleen, mais il l'amène plus tard: c'est
l'ébullition, l'évaporation du coeur, des sens, du cerveau, du fluide
nerveux. Le spleen, c'est la congélation de tout cela, c'est le bloc de
glace.
Même à l'état calme, je sens toujours un peu d'_isolement_ les dimanches
d'été, parce que nos villes sont inactives ces jours-là, parce que
chacun sort, va à la campagne; parce qu'on est _joyeux au loin_, parce
qu'on est _absent_. Les adagio des symphonies de Beethoven, certaines
scènes d'_Alceste_ et d'_Armide_ de Gluck, un air de son opéra italien
de _Telemaco_, les Champs-Élysées de son _Orphée_, font naître aussi
d'assez violents accès de la même souffrance; mais ces chefs-d'oeuvre
portent avec eux leur contre-poison: ils font déborder les larmes, et on
est soulagé. Les adagio de quelques-unes des sonates de Beethoven, et
l'_Iphigénie en Tauride_ de Gluck, au contraire, appartiennent
entièrement au spleen, et le provoquent; il fait froid là-dedans, l'air
y est sombre, le ciel gris de nuages, le vent du nord y gémit
sourdement.
Il y a d'ailleurs deux espèces de spleen; l'un est ironique, railleur,
emporté, violent, haineux; l'autre, taciturne et sombre, ne demande rien
que l'inaction, le silence, la solitude et le sommeil. A l'être qui en
est possédé tout devient indifférent; la ruine d'un monde saurait à
peine l'émouvoir. Je voudrais alors que la terre fût une bombe remplie
de poudre, et j'y mettrais le feu, pour m'amuser.
En proie à ce genre de spleen, je dormais un jour dans le bois de
lauriers de l'Académie, roulé dans un tas de feuilles mortes, comme un
hérisson, quand je me sentis poussé du pied par deux de nos camarades:
c'étaient Constant Dufeu, l'architecte, et Dantan aîné, le statuaire,
qui venaient me réveiller: «Ohé! père la joie! veux-tu venir à Naples,
nous y allons?
--Allez au diable! vous savez bien que je n'ai plus d'argent.
--Mais jobard que tu es, nous en avons, et nous t'en prêterons! Allons,
aide-moi donc, Dantan, et levons-le de là, sans quoi nous n'en tirerons
rien. Bon! te voilà sur pieds! Secoue-toi un peu maintenant; va demander
à M. Horace la permission de Naples, et, dès que ta valise sera faite,
nous partirons; c'est convenu.»
Nous partîmes en effet.
Y compris un scandale assez joli, par nous causé dans la petite ville de
Cyprano... après dîner, je ne me souviens d'aucun incident narrable
pendant ce trajet bourgeoisement fait en voiturin. Mais Naples!...
XIII
NAPLES.
Naples!!! Ciel limpide et pur! soleil de fêtes! riche terre!