En outre, les gens qui croient encore sincèrement que Palestrina composa

ainsi à dessein sur les textes sacrés, et mu seulement par l'intention

d'approcher le plus possible d'une pieuse idéalité, s'abusent

étrangement. Ils ne connaissent pas, sans doute, ses madrigaux, dont les

paroles frivoles ou galantes sont accolées par lui cependant à une sorte

de musique absolument semblable à celle dont il revêtit les paroles

saintes. Il fait chanter par exemple: _Au bord du Tibre, je vis un beau

pasteur dont la plainte amoureuse_, etc., par un choeur lent dont l'effet

général et le style harmonique ne diffèrent en aucune façon de ses

compositions dites religieuses. Il ne savait pas faire d'autre musique,

voilà la vérité; et il était si loin de poursuivre un céleste idéal,

qu'on retrouve dans ses écrits une foule de ces sortes de logogriphes

que les contre-pointistes qui le précédèrent avaient mis à la mode et

dont il passe pour avoir été l'antagoniste inspiré. La messe de

Palestrina, dédiée au pape Marcello, est écrite à deux choeurs, dont l'un

imite canoniquement l'autre du commencement à la fin. C'est là une

grande difficulté de contrepoint habilement vaincue; mais qu'en

résulte-t-il de beau, ou de convenable au style vraiment religieux? En

quoi cette sorte de jeu harmonique, perceptible seulement pour les yeux,

puisque l'oreille ne saurait suivre des imitations canoniques de notes

aussi longues et sans dessin mélodique, en quoi, dis-je, cette preuve de

la patience du tisseur d'accords annonce-t-elle en lui une simple

préoccupation du véritable objet de son travail? en rien à coup sûr. Il

importe aussi peu à l'expression du sentiment religieux de dessiner deux

choeurs en canon perpétuel que de les écrire en se servant d'un morceau

de bois au lieu de plume, ou gêné d'une façon quelconque par une douleur

physique ou un obstacle matériel. Si Palestrina, ayant perdu les deux

mains, s'était vu forcé d'écrire avec le pied et y était parvenu, ses

ouvrages n'en eussent pas acquis plus de valeur pour cela et n'en

seraient ni plus ni moins religieux.

Le critique allemand dont je parlais tout-à-l'heure, n'hésite pas

cependant à appeler _sublimes_ les _Improperia_ de Palestrina.

«Toute cette cérémonie, dit-il encore, le sujet en lui-même, la présence

du pape au milieu du corps des cardinaux, le mérite d'exécution des

chanteurs qui déclament avec une précision et une intelligence

admirables, tout cela forme de ce spectacle un des plus imposants et

des plus touchants de la Semaine-Sainte.»--Oui, certes; mais tout cela

ne fait pas de cette musique une oeuvre de génie et d'inspiration.

Par une de ces journées sombres qui attristent la fin de l'année, et que

rend encore plus mélancoliques le souffle glacé du vent du Nord, écoutez

en lisant Ossian, la fantastique harmonie d'une harpe éolienne balancée

au sommet d'un arbre dépouillé de verdure, et je vous défie de ne pas

éprouver un sentiment profond de tristesse, d'abandon, un désir vague et

infini d'une autre existence, un dégoût immense de celle-ci, en un mot,

une forte atteinte de spleen jointe à une tentation de suicide. Cet

effet est encore plus prononcé que celui des harmonies vocales de la

chapelle Sixtine; on n'a jamais songé cependant à mettre les facteurs de

harpes éoliennes au nombre des grands compositeurs.

Mais au moins, le service musical de la chapelle Sixtine a-t-il conservé

sa dignité et le caractère religieux qui lui convient, tandis

qu'infidèles aux anciennes traditions, les autres églises de Rome sont

tombées, sous ce rapport, dans un état de dégradation, je dirai même de

démoralisation, qui passe toute croyance. Plusieurs prêtres français,

témoins de ce scandaleux abaissement de l'art religieux, en ont été

indignés.

J'assistai, le jour de la fête du roi, à une messe solennelle à grands

choeurs et à grand orchestre, pour laquelle notre ambassadeur, M. de

Saint-Aulaire, avait demandé les meilleurs artistes de Rome. Un

amphithéâtre assez vaste, élevé devant l'orgue, était occupé par une

soixantaine d'exécutants. Ils commencèrent par s'accorder à grand bruit,

comme ils l'eussent fait dans un foyer de théâtre; le diapason de

l'orgue, beaucoup trop bas, rendait, à cause des instruments à vent, son

adjonction à l'orchestre impossible. Un seul parti restait à prendre, se

passer de l'orgue. L'organiste ne l'entendait pas ainsi; il voulait

faire sa partie, dussent les oreilles des auditeurs en être torturées

jusqu'au sang; il voulait gagner son argent, le brave homme, et il le

gagna bien, je le jure, car de ma vie je n'ai ri d'aussi bon coeur.

Suivant la louable coutume des organistes italiens, il n'employa,

pendant toute la durée de la cérémonie, que les jeux aigus. L'orchestre,

plus fort que cette harmonie de petites flûtes, la couvrait assez bien

dans les _tutti_, mais quand la masse instrumentale venait à frapper un

accord sec, suivi d'un silence, l'orgue, dont le son traîne un peu,

comme on sait, et ne peut se couper aussi bref que celui des autres

instruments, demeurait alors à découvert et laissait entendre un accord

plus bas d'un quart de ton que celui de l'orchestre, produisant ainsi le

gémissement le plus atrocement comique qu'on puisse imaginer. Pendant

les intervalles remplis par le plain-chant des prêtres, les concertants,

incapables de contenir leur démon musical, préludaient hautement tous à

la fois, avec un incroyable sang-froid; la flûte lançait des gammes en

_ré_; le cor sonnait une fanfare en _mi b_; les violons faisaient

d'aimables cadences, des gruppetti charmants; le basson, tout bouffi

d'importance, soufflait ses notes graves en faisant claquer ses grandes

clefs, pendant que les gazouillements de l'orgue achevaient de

brillanter l'harmonie de ce concert inouï, digne de Callot. Et tout cela

se passait en présence d'une assemblée d'hommes civilisés, de

l'ambassadeur de France, du directeur de l'Académie, d'un corps nombreux

de prêtres et de cardinaux, devant une réunion d'artistes de toutes les

nations. Pour la musique, elle était digne de tels exécutants. Cavatines

avec crescendo, cabalettes, points-d'orgue et roulades; oeuvre sans nom,

monstre de l'ordre composite dont une phrase de Vaccaï formait la tête,

des bribes de Paccini les membres, et un ballet de Gallemberg le corps

et la queue. Qu'on se figure, pour couronner l'oeuvre, les _soli_ de

cette étrange musique sacrée, chantés _en voix de soprano_ par un gros

gaillard dont la face rubiconde était ornée d'une énorme paire de

favoris noirs. «Mais mon Dieu, dis-je à mon voisin qui étouffait, tout

est donc miracle dans ce bienheureux pays! Avez-vous jamais vu un

_castrat_ barbu comme celui-ci?»

--«Castrato!... répliqua vivement en se retournant une dame italienne,

indignée de nos rires et de nos observations, davvero non è castrato.»

--«Vous le connaissez, madame?

--«Per Bacco! non burlate. Imparate, pezzi d'asino, che quello virtuoso

maraviglioso è il marito mio.»

J'ai entendu fréquemment dans d'autres églises les ouvertures du

_Barbier de Séville_, de la _Cenerentola_ et d'_Otello_. Ces morceaux

paraissaient former le répertoire favori des organistes, ils en

assaisonnaient fort agréablement le service divin.

La musique des théâtres, aussi _dramatique_ que celle des églises est

_religieuse_, est dans le même état de splendeur. Même invention, même

pureté des formes, même élévation, même charme dans le style, même

profondeur de pensée. Les chanteurs que j'ai entendus pendant la saison

théâtrale avaient en général de bonnes voix et cette facilité de

vocalisation qui caractérise spécialement les Italiens; mais, à

l'exception de Mme Ungher, prima dona allemande que nous avons

applaudie souvent à Paris, et de Salvator, assez bon Baryton, ils ne

sortaient pas de la ligne des médiocrités. Les choeurs sont d'un degré

au-dessous de ceux de notre Opéra-Comique, pour l'ensemble, la justesse

et la chaleur. L'orchestre, imposant et formidable à peu près comme

l'armée du prince de Monaco, possède, sans exception, toutes les

qualités qu'on appelle ordinairement des défauts. Au théâtre _Valle_,

ainsi qu'à celui d'Apollon, dont les dimensions égalent celles du

Grand-Opéra de Paris, les violoncelles sont au nombre de.... _un_,

lequel _un_ exerce l'état d'orfèvre, plus heureux qu'un de ses

confrères, obligé, pour vivre, de _rempailler des chaises_. A Rome, le

mot symphonie, comme celui d'ouverture, n'est employé que pour désigner

un _certain bruit_ que font les orchestres de théâtre avant le lever de

la toile, et auquel personne ne fait attention. Weber et Beethoven sont

là des noms à peu près inconnus. Un savant abbé de la chapelle Sixtine

disait un jour à M. Mendelssohn _qu'on lui avait parlé d'un jeune homme

de grande espérance, nommé Mozart_. Il est vrai que ce digne

ecclésiastique communique fort rarement avec les gens du monde et ne

s'est occupé toute sa vie que des oeuvres de Palestrina. C'est donc un

être que sa conduite privée et ses opinions mettent à part. Quoiqu'on

n'y exécute jamais la musique de Mozart, il est pourtant juste de dire

que, dans Rome, bon nombre de personnes ont entendu parler de lui

autrement que comme _d'un jeune homme de grande espérance_. Les

dilettanti érudits savent même qu'il est mort, et que, sans approcher

toutefois de Donizetti, il a écrit quelques partitions remarquables.

J'en ai connu un qui s'était procuré le Don Juan. Après l'avoir

longuement étudié au piano, il fut assez franc pour m'avouer en

confidence que cette _vieille musique_ lui paraissait supérieure au

Zadig et Astartea de M. Vaccaï, récemment mis en scène au théâtre

d'Apollon. L'art instrumental est lettre close pour les Romains. Ils

n'ont pas même l'idée de ce que nous appelons une symphonie.

J'ai remarqué seulement à Rome une musique instrumentale populaire que

je penche fort à regarder comme un reste de l'antiquité; je veux parler

des _pifferari_. On appelle ainsi des musiciens ambulants qui, aux

approches de Noël, descendent des montagnes par groupes de quatre ou

cinq, et viennent, armés de musettes et de _pifferi_ (espèce de

hautbois), donner de pieux concerts devant les images de la madone. Ils

sont, pour l'ordinaire, couverts d'amples manteaux de drap brun, portent

le chapeau pointu dont se coiffent les brigands, et tout leur extérieur

est empreint d'une certaine sauvagerie mystique pleine d'originalité.

J'ai passé des heures entières à les contempler dans les rues de Rome,

la tête légèrement penchée sur l'épaule, les yeux brillants de la foi la

plus vive, fixant un regard de pieux amour sur la sainte madone, presque

aussi immobiles que l'image qu'ils adoraient. La musette, secondée d'un

grand _piffero_ soufflant la basse, fait entendre une harmonie de deux

ou trois notes, sur laquelle un double _piffero_[18] de moyenne longueur

exécute la mélodie; puis au-dessus de tout cela deux petits _pifferi_

très courts, joués par des enfants de douze à quinze ans, tremblottent

trilles et cadences, et inondent la rustique chanson d'une pluie de

bizarres ornements. Après de gais et réjouissants refrains, fort

longtemps répétés, une prière lente, grave, d'une onction toute

patriarchale, vient dignement terminer la naïve symphonie. Cet air a été

gravé dans plusieurs recueils napolitains, nous nous abstenons en

conséquence de le reproduire ici. De près, le son est si fort qu'on peut

à peine le supporter; mais à un certain éloignement ce singulier

orchestre produit un effet délicieux, touchant, poétique, auquel les

personnes même les moins susceptibles de pareilles impressions, ne

peuvent rester insensibles. J'ai entendu depuis les _pifferari_ chez

eux, et si je les avais trouvés si remarquables à Rome, combien

l'émotion que j'en reçus fut plus vive dans les montagnes sauvages des

Abbruzzes, où mon humeur vagabonde m'avait conduit! Des roches

volcaniques, de noires forêts de sapins, formaient la décoration

naturelle et le complément de cette musique primitive. Quand à cela

venait se joindre encore l'aspect d'un de ces monuments mystérieux d'un

autre âge, connus sous le nom de murs cyclopéens, et quelques bergers

revêtus d'une peau de mouton brute, avec la toison entière en dehors

(costume des pâtres de la Sabine), je pouvais me croire contemporain des

anciens peuples au milieu desquels vint s'installer jadis Evandre

l'Arcadien, l'hôte généreux d'Énée:

Pater infelix Pallantis pueri.

* * * * *

* * * * *

Il faut, on le voit, renoncer à peu près à entendre de la musique quand

on habite Rome; j'en étais venu même, au milieu de cette atmosphère

antiharmonique, à n'en plus pouvoir composer. Tout ce que j'ai produit à

l'Académie se borne à trois ou quatre morceaux: 1º Une _Ouverture de

Rob-Roy_, longue et diffuse, qui fut exécutée à Paris, un an après, par

la société du Conservatoire, fort mal reçue du public, et que je brûlai

le même jour en sortant du concert; 2º _la Scène aux champs_, de la

Symphonie Fantastique, que je refis presque entièrement en vaguant dans

la Villa-Borghèse; 3º _le Chant de bonheur_, du mélologue[19] que je

rêvai, perfidement bercé par mon ennemi intime le vent du sud, sur les

buis touffus et taillés en muraille de notre classique jardin; 4º cette

petite mélodie qui a nom _la Captive_, et dont j'étais fort loin, en

l'écrivant, de prévoir la fortune. Encore me trompai-je, en disant

qu'elle fut composée à Rome; car c'est de Subiaco qu'elle est datée. Il

me souvient, en effet, qu'un jour, en regardant travailler mon ami

Lefebvre l'architecte, dans l'auberge de Subiaco où nous logions, un

mouvement de son coude ayant fait tomber un livre placé sur sa table, je

le relevai: c'était le volume des _Orientales_ de V. Hugo; il se trouva

ouvert à la page de _la Captive_. Je lus cette délicieuse poésie, et me

retournant vers Lefebvre: «Si j'avais là du papier réglé, lui dis-je,

j'écrirais la musique de ce morceau; car _je l'entends_.

--Qu'à cela ne tienne, je vais vous en donner.

Et Lefebvre, prenant une règle et un tireligne, eut bientôt tracé

quelques portées, sur lesquelles je jetai la mélodie et la basse de ce

petit air; puis, je mis le manuscrit dans mon portefeuille et n'y

songeai plus. Quinze jours après, de retour à Rome, on chantait chez

notre directeur, quand _la Captive_ me revint en tête. «Il faut, dis-je

à mademoiselle Vernet, que je vous montre un air improvisé à Subiaco,

pour voir un peu ce qu'il signifie: je n'en ai plus la moindre idée.»

L'accompagnement de piano, griffonné à la hâte, nous permit de

l'exécuter convenablement; et cela prit si bien, qu'au bout d'un mois M.

Vernet, poursuivi, obsédé par cette mélodie, m'interpella ainsi: «Ah!

ça, quand vous retournerez dans les montagnes, j'espère bien que vous

n'en rapporterez pas d'autres chansons; car votre _Captive_ commence à

me rendre le séjour de la Villa fort désagréable; on ne peut faire un

pas dans le palais, dans le jardin, dans le bois, sur la terrasse, dans

les corridors, sans entendre chanter, ou ronfler, ou grogner: «_Le long

du mur sombre... le sabre du spahis... je ne suis pas Tartare...

l'eunuque noir..., etc._» C'est à en devenir fou! Je renvoie demain un

de mes domestiques, je n'en prendrai un nouveau qu'à la condition

expresse pour lui de ne pas chanter _la Captive_.»

Il reste enfin à citer, pour clore cette liste fort courte de mes

productions romaines, une psalmodie à cinq voix, avec accompagnement

d'instruments à vent, sur la traduction en prose d'une poésie de Moore

(_Ce monde entier n'est qu'une ombre fugitive_), dédiée à ceux _dont

l'ame est triste jusqu'à la mort_. Ce morceau n'a pas encore été publié

et je n'ai jamais osé le faire entendre. Quant au _Resurrexit_, à grand

orchestre, avec choeurs, que j'envoyai aux académiciens de Paris, pour

obéir au réglement, et dans lequel ces messieurs trouvèrent un _progrès_

très-remarquable, une _preuve_ sensible de l'influence du séjour de Rome

sur mes idées, et l'_abandon_ complet de mes fâcheuses _tendances

musicales_; c'est un fragment d'une messe que j'avais écrite et fait

exécuter à Paris deux ans avant de me présenter au concours de

l'Institut. Fiez-vous donc aux jugements des immortels!

Ce fut vers ce temps de ma vie académique que je ressentis de nouveau

les atteintes d'une cruelle maladie (morale, nerveuse, imaginaire, tout

ce qu'on voudra), que j'appelerai le _mal de l'isolement_, et qui me

tuera quelque jour. J'en avais éprouvé un premier accès à l'âge de seize

ans, et voici dans quelles circonstances. Par une belle matinée de mai,

à la côte Saint-André, chez mon père, j'étais assis dans une prairie à

l'ombre d'un groupe de grands chênes, lisant un roman de Montjoie,

intitulé: _Manuscrit trouvé au mont Pausilippe_. Tout entier à ma

lecture, j'en fus distrait cependant par des chants doux et tristes,

s'épandant par la plaine à intervalles réguliers. La procession des

Rogations passait dans le voisinage, et j'entendais la voix des paysans

qui psalmodiaient les _Litanies des saints_. Cet usage de parcourir, au

printemps, les côteaux et les plaines, pour appeler sur les fruits de

la terre la bénédiction du ciel, a quelque chose de poétique et de

touchant qui m'émeut d'une manière indicible. Le cortége s'arrêta au

pied d'une croix de bois, ornée de feuillages; je le vis s'agenouiller

pendant que le prêtre bénissait la campagne, et il reprit sa marche

lente en continuant sa mélancolique psalmodie. La voix affaiblie de

notre vieux curé se distinguait seule parfois, avec des fragments de

phrases:

............

...._Conservare âigneris!_

LES PAYSANS.

_Te rogamus audi nos!_

Et la foule pieuse, s'éloignait, s'éloignait toujours.

..............

(Decrescendo.)

_Sancte Barnabe._

_Ora pro nobis!_

(Perdendo.)

_Sancta Magdalena_

_Ora pro_...........

_Sancta Maria_

_Ora_...........

_Sancta_..........

..........._nobis._

.................

Silence.. léger frémissement des blés en fleur, ondoyant sous la molle

pression de l'air du matin.... cri des cailles amoureuses appelant leur

compagne.... l'ortolan plein de joie chantant sur la pointe d'un

peuplier.... calme profond.... une feuille morte tombant lentement d'un

chêne.... coups sourds de mon coeur.... Evidemment la vie était hors de

moi, loin, très loin.... A l'horizon les glaciers des Alpes, frappés du

soleil levant, réfléchissaient d'immenses faisceaux de lumière....

derrière ces Alpes, l'Italie, Naples, le Pausilippe.... les personnages

de mon roman.... des passions ardentes.... des larmes essuyées...

quelque insondable bonheur.... secret.... allons, allons, des ailes!

dévorons l'espace! il faut voir! il faut admirer! il faut de l'amour, de

l'enthousiasme, des étreintes enflammées, _il faut la grande vie!_...

mais je ne suis qu'un corps lourd, cloué à terre! ces personnages sont

imaginaires, ou n'existent plus.... Quel amour?... quelle gloire?...

quel coeur?... quand verrai-je l'Italie?...

Et l'accès se déclara dans toute sa force, et je souffris affreusement

et je me couchai à terre, gémissant, étendant mes bras douloureux,

arrachant convulsivement des poignées d'herbes et d'innocentes

paquerettes qui ouvraient en vain leurs grands yeux étonnés, appelant

_l'inconnu_, luttant contre _l'absence_, contre l'horrible isolement.

Et pourtant, qu'était-ce qu'un pareil accès comparé aux tortures que

j'ai éprouvées depuis, et dont l'intensité augmente chaque jour?

Je ne sais comment donner une idée de ce mal inexprimable. Une

expérience de physique pourrait seule offrir je crois des similitudes

avec lui. C'est celle-ci: quand on place sous une cloche de verre

adaptée à une machine pneumatique, une coupe remplie d'eau à côté d'une

autre coupe contenant de l'acide sulfurique, au moment où la pompe

aspirante fait le vide sous la cloche, on voit l'eau s'agiter, entrer en

ébullition, s'évaporer. L'acide sulfurique absorbe cette vapeur d'eau au

fur et à mesure qu'elle se dégage, et, par suite de la propriété qu'ont

les molécules de vapeur d'emporter en s'exhalant une grande quantité de

calorique, la portion d'eau qui reste au fond du vase ne tarde pas à se

refroidir au point de produire un petit bloc de glace.

Eh bien! il en est à peu près ainsi quand cette idée d'isolement, quand

ce sentiment de l'absence viennent me saisir. Le vide se fait autour de

ma poitrine palpitante, et il semble alors que mon coeur, sous

l'aspiration d'une force irrésistible, s'évapore et tend à se dissoudre

par expansion. Puis, la peau de tout mon corps devient douloureuse et

brûlante; je rougis de la tête aux pieds. Je suis tenté de crier,

d'appeler à mon aide mes amis, les indifférents mêmes, pour me

consoler, pour me garder, me défendre, m'empêcher d'être détruit, pour

retenir ma vie qui s'en va aux quatre points cardinaux.

On n'a pas d'idées de mort pendant ces crises; non, la pensée du suicide

n'est pas même supportable; on ne veut pas mourir: loin de là, on veut

vivre, on le veut absolument; on voudrait même donner à sa vie mille

fois plus d'énergie; c'est une aptitude prodigieuse au bonheur, qui

s'exaspère de rester sans application, et qui ne se peut satisfaire

qu'au moyen de jouissances immenses, dévorantes, furieuses, en rapport

avec l'incalculable surabondance de sensibilité dont on est pourvu.

Cet état n'est pas le spleen, mais il l'amène plus tard: c'est

l'ébullition, l'évaporation du coeur, des sens, du cerveau, du fluide

nerveux. Le spleen, c'est la congélation de tout cela, c'est le bloc de

glace.

Même à l'état calme, je sens toujours un peu d'_isolement_ les dimanches

d'été, parce que nos villes sont inactives ces jours-là, parce que

chacun sort, va à la campagne; parce qu'on est _joyeux au loin_, parce

qu'on est _absent_. Les adagio des symphonies de Beethoven, certaines

scènes d'_Alceste_ et d'_Armide_ de Gluck, un air de son opéra italien

de _Telemaco_, les Champs-Élysées de son _Orphée_, font naître aussi

d'assez violents accès de la même souffrance; mais ces chefs-d'oeuvre

portent avec eux leur contre-poison: ils font déborder les larmes, et on

est soulagé. Les adagio de quelques-unes des sonates de Beethoven, et

l'_Iphigénie en Tauride_ de Gluck, au contraire, appartiennent

entièrement au spleen, et le provoquent; il fait froid là-dedans, l'air

y est sombre, le ciel gris de nuages, le vent du nord y gémit

sourdement.

Il y a d'ailleurs deux espèces de spleen; l'un est ironique, railleur,

emporté, violent, haineux; l'autre, taciturne et sombre, ne demande rien

que l'inaction, le silence, la solitude et le sommeil. A l'être qui en

est possédé tout devient indifférent; la ruine d'un monde saurait à

peine l'émouvoir. Je voudrais alors que la terre fût une bombe remplie

de poudre, et j'y mettrais le feu, pour m'amuser.

En proie à ce genre de spleen, je dormais un jour dans le bois de

lauriers de l'Académie, roulé dans un tas de feuilles mortes, comme un

hérisson, quand je me sentis poussé du pied par deux de nos camarades:

c'étaient Constant Dufeu, l'architecte, et Dantan aîné, le statuaire,

qui venaient me réveiller: «Ohé! père la joie! veux-tu venir à Naples,

nous y allons?

--Allez au diable! vous savez bien que je n'ai plus d'argent.

--Mais jobard que tu es, nous en avons, et nous t'en prêterons! Allons,

aide-moi donc, Dantan, et levons-le de là, sans quoi nous n'en tirerons

rien. Bon! te voilà sur pieds! Secoue-toi un peu maintenant; va demander

à M. Horace la permission de Naples, et, dès que ta valise sera faite,

nous partirons; c'est convenu.»

Nous partîmes en effet.

Y compris un scandale assez joli, par nous causé dans la petite ville de

Cyprano... après dîner, je ne me souviens d'aucun incident narrable

pendant ce trajet bourgeoisement fait en voiturin. Mais Naples!...

XIII

NAPLES.

Naples!!! Ciel limpide et pur! soleil de fêtes! riche terre!

Voyage musical en Allemagne et en Italie, II · 第 6 / 15 段