quelle fidélité mon esprit se rappelle ce beau sauvage pays des
Abbruzzes où j'ai tant erré! Villages étranges, mal peuplés d'habitants
mal vêtus, au regard soupçonneux, armés de vieux fusils délabrés qui
portent loin et atteignent trop souvent leur but! Sites bizarres, dont
la mystérieuse solitude me frappa si vivement! Je retrouve en foule des
impressions perdues et oubliées. Ce sont Subiaco, Alatri, Civitella,
Genesano, Isola di Sora, San Germano, Arce, les pauvres vieux couvents
déserts dont l'église est toute grande ouverte..... les moines sont
absents..... le silence seul y habite..... Plus tard, moines et bandits
y reviendront de compagnie. Ce sont les somptueux monastères peuplés
d'hommes pieux et bienveillants, qui accueillent cordialement les
voyageurs et les étonnent par leur spirituelle et savante conversation;
le palais bénédictin du Monte-Cassino, avec son luxe éblouissant de
mosaïques, de boiseries sculptées, de reliquaires, etc., l'autre couvent
de san Benedetto, à Subiaco, où l'Ordre fut fondé, où se trouve la
grotte qui reçut saint Benoît, où les rosiers qu'il planta fleurissent
encore. Plus haut, dans la même montagne, au bord d'un précipice au fond
duquel murmure le vieil Anio, ce ruisseau chéri d'Horace et de Virgile,
la cellule del Beato Lorenzo, adossée à un mur de rochers que dore le
soleil, et où j'ai vu s'abriter des hirondelles au mois de janvier.
Grands bois de châtaigniers au noir feuillage, où surgissent des ruines
surmontées par intervalles, au soir, de formes humaines qui se montrent
un instant et disparaissent sans bruit..... pâtres ou brigands..... En
face, sur l'autre rive de l'Anio, grande montagne à dos de baleine, où
l'on voit encore à cette heure une petite pyramide de pierres que j'eus
la constance de bâtir un jour de spleen, et que les peintres français,
amants fidèles de ces solitudes, ont eu la courtoisie de baptiser de mon
nom. Au-dessous, une caverne où l'on entre en rampant, et dont on ne
peut atteindre l'entrée qu'en se laissant tomber du rocher supérieur,
au risque d'arriver brisé à cinq cents pieds plus bas.
A droite, un champ où je fus arrêté par des moissonneurs étonnés de ma
présence en pareil lieu, qui m'accablèrent de questions, et ne me
laissèrent continuer mon ascension que sur l'assurance plusieurs fois
donnée qu'elle avait pour but l'accomplissement d'un voeu fait à la
Madone. Loin de là, dans une étroite plaine, la maison isolée de la
Piagia, bâtie sur le bord de l'inévitable Anio, où j'allais demander
l'hospitalité et faire sécher mes habits, après les longues chasses, aux
jours pluvieux d'automne. La maîtresse du logis, excellente femme, avait
une fille admirablement belle, qui depuis a épousé le peintre lyonnais,
notre ami Flacheron. Je vois encore ce jeune drôle, demi-bandit,
demi-conscrit, Crispino, qui nous apportait de la poudre et des
cigarres. Lignes de Madones couronnant les hautes collines, et que
suivent le soir, en chantant des litanies, les moissonneurs attardés qui
reviennent des plaines, au tintement mélancolique de la campanella d'un
couvent caché; forêts de sapins, que les Pifferari font retentir de
leurs refrains agrestes; grandes filles aux noirs cheveux, à la peau
brune, au rire éclatant, qui, tant de fois, pour danser, ont abusé de la
patience et des doigts endoloris _di questo signore chi suona la
chitarra francese_; et le classique tambour de basque accompagnant mes
_saltarelli_ improvisés; les carabiniers voulant à toute force
s'introduire dans nos bals d'_osteria_; l'indignation des danseurs
français et abbruzzais; les prodigieux coups de poing de Flacheron;
l'expulsion honteuse de ces _soldats du pape_; menaces d'embuscades, de
grands couteaux!..... Flacheron, sans nous rien dire, allant seul à
minuit au rendez-vous, armé d'un simple bâton; absence des carabiniers;
Crispino enthousiasmé!
* * * * *
Enfin Albano, Caslelgandolpho, Tusculum, le petit théâtre de Cicéron,
les fresques de sa villa ruinée; le lac de Gabia, le marais où j'ai
dormi à midi, sans songer à la fièvre; vestiges des jardins qu'habita
Zénobie, la noble et belle reine détrônée de Palmyre. Longues lignes
d'aquéducs antiques fuyant au loin à perte de vue!....
Cruelle mémoire des jours de liberté qui ne sont plus! Liberté de coeur,
d'esprit, d'âme, de tout; liberté de ne pas agir, de ne pas penser même;
liberté d'oublier le temps, de mépriser l'ambition, de rire de la
gloire, de ne plus croire à l'amour; liberté d'aller au nord, au sud, à
l'est ou à l'ouest, de coucher en plein champ, de vivre de peu, de
vaguer sans but, de rêver, de rester gisant, assoupi des journées
entières, au souffle murmurant du tiède sirocco! Liberté vraie,
absolue, immense! O grande et forte Italie! Italie sauvage! insoucieuse
de ta soeur l'Italie artiste,
«La belle Juliette au cercueil étendue!»
que je..... Mais, par respect pour le lecteur, continuons avec un peu
moins de désordre, s'il est possible, le récit des excursions et des
observations que j'y ai faites.
XI
SUBIACO.
Subiaco est un petit bourg de quatre mille habitants, bizarrement bâti
autour d'une montagne en pain de sucre. L'Anio, qui, plus bas, va former
les cascades de Tivoli, en fait toute la richesse, en alimentant
quelques usines assez mal entretenues.
Cette rivière coule en certains endroits dans une vallée resserrée;
Néron la fit barrer par une énorme muraille dont on voit encore quelques
débris, et qui, en retenant les eaux, formait au-dessus du village un
lac d'une grande profondeur. De là le nom de _Sub-Lacu_. Le couvent de
_San-Benedetto_, situé une lieue plus haut, sur le bord d'un immense
précipice, est à peu près le seul monument curieux des environs. Aussi
les visites y abondent. L'autel de la chapelle est élevé devant
l'entrée d'une petite caverne qui servit jadis de retraite au saint
fondateur de l'ordre des Bénédictins. La forme intérieure de l'église
est d'une bizarrerie extrême; un escalier d'une trentaine de marches
unit les deux étages dont elle est composée. Après vous avoir fait
admirer la _santa spelunca_ de saint Benoît et les grotesques peintures
dont les murailles sont couvertes, les moines vous conduisent à l'étage
inférieur. Des monceaux de feuilles de roses, provenant d'un bosquet de
rosiers planté dans le jardin du couvent, y sont entassés. Ces fleurs
ont la propriété miraculeuse de _guérir les convulsions_, et les moines
en font un débit considérable. Trois vieilles carabines, brisées,
tordues et rongées de rouille, sont appendues auprès de l'odorant
spécifique, comme preuves irréfragables de miracles non moins éclatants.
Des chasseurs, ayant imprudemment chargé leur arme, _s'aperçurent, en
faisant feu_, du danger qu'ils couraient. Saint Benoît, _invoqué_ (fort
laconiquement sans doute) _pendant que le fusil éclatait_, les préserva
non-seulement de la mort, mais même de la plus légère égratignure. En
gravissant la montagne l'espace de deux milles au-dessus de
San-Benedetto, on arrive à l'ermitage _del Beato Lorenzo_, aujourd'hui
inhabité. C'est une solitude horrible, environnée de roches rouges et
nues, que l'abandon à peu près complet où elle est restée depuis la
mort de l'ermite rend plus effrayante encore. Un énorme chien en était
le gardien unique lorsque je la visitai; couché au soleil dans une
attitude d'observation soupçonneuse et sans faire le moindre mouvement,
il suivit tous mes pas d'un oeil sévère. Sans armes, au bord d'un
précipice, la présence de cet argus silencieux, qui pouvait au moindre
geste douteux étrangler ou précipiter l'inconnu qui excitait sa
méfiance, contribua un peu, je l'avoue, à abréger le cours de mes
méditations. Subiaco n'est pas tellement reculé dans les montagnes que
la civilisation n'y ait déjà pénétré. Il y a un café pour les politiques
du pays, voire même une _société_ philharmonique. Le maître de musique
qui la dirige remplit en même temps les fonctions d'organiste de la
paroisse. A la messe du dimanche des Rameaux, l'ouverture de _la
Cenerentola_ dont il nous régala me découragea tellement, que je n'osai
pas me faire présenter à l'académie chantante, dans la crainte de
laisser trop voir mes antipathies et de blesser par là ces bons
dilettanti. Je m'en tins à la musique des paysans; au moins a-t-elle,
celle-là, de la naïveté et du caractère. Une nuit, la plus singulière
sérénade que j'eusse encore entendue vint me réveiller. Un _ragazzo_ aux
vigoureux poumons criait de toute sa force une chanson d'amour sous les
fenêtres de sa _ragazza_, avec accompagnement d'une énorme mandoline,
d'une musette et d'un petit instrument de fer de la nature du triangle,
qu'ils appellent dans le pays _stimbalo_. Son chant, ou plutôt son cri,
consistait en quatre ou cinq notes d'une progession descendante, et se
terminait en remontant par un long gémissement de la note sensible à la
tonique, sans reprendre haleine. La musette, la mandoline et le
stimbalo, sur un mouvement de valse continu, frappaient deux accords en
succession régulière et presque uniforme, dont l'harmonie remplissait
les instants de silence placés par le chanteur entre chacun de ses
couplets; suivant son caprice, celui-ci repartait ensuite à plein
gosier, sans s'inquiéter si le son qu'il attaquait si bravement
discordait ou non avec l'harmonie des accompagnateurs, et sans que
ceux-ci s'en inquiétassent davantage. On eût dit qu'il chantait au bruit
de la mer ou d'une cascade. Malgré la rusticité de ce concert, je ne
puis dire combien j'en fus agréablement affecté. L'éloignement et les
cloisons que le son devait traverser pour tenir jusqu'à moi, en
affaiblissant les discordances, adoucissaient les rudes éclats de cette
voix montagnarde. Peu à peu, la monotone succession de ces petits
couplets, terminés si douloureusement et suivis de silences, me plongea
dans une espèce de demi-sommeil plein d'agréables rêveries; et quand le
galant ragazzo n'ayant plus rien à dire à sa belle, eût mis fin
brusquement à sa chanson, il me sembla qu'il me manquait tout à coup
quelque chose d'essentiel... J'écoutais toujours... mes pensées
flottaient si douces sur ce bruit auquel elles s'étaient amoureusement
unies!... L'un cessant, le fil des autres fut rompu... et je demeurai
jusqu'au matin sans sommeil, sans rêves, sans idées...
Cette phrase mélodique est répandue dans toutes les Abbruzzes; je l'ai
entendue depuis Subiaco jusqu'à Arce, dans le royaume de Naples, plus ou
moins modifiée par le sentiment des chanteurs et le mouvement qu'ils lui
imprimaient. Je puis assurer qu'elle me parut délicieuse une nuit, à
Alatri, chantée lentement, avec douceur, et sans accompagnement; elle
prenait alors une couleur religieuse fort différente de celle que je lui
connaissais.
Le nombre des mesures de cette espèce de cri mélodique n'est pas
toujours exactement le même à chaque couplet; il varie suivant les
paroles improvisées par le chanteur, et les accompagnateurs suivent
alors celui-ci comme ils peuvent. Cette improvisation n'exige pas des
Orphées montagnards de grands fraie de poésie: c'est toit simplement de
la prose, dans laquelle ils font entrer tout ce qu'ils diraient dans une
conversation ordinaire.
Le jeune gars dont j'ai déjà parlé, nommé Crispino, et qui avait
l'insolence de prétendre avoir été brigand, parce qu'il avait fait deux
ans de galères, ne manquait jamais à mon arrivée à Subiaco, de me saluer
de cette phrase de bienvenue qu'il criait comme un voleur:
[Illustration: notation musicale
Bon giorno, bon giorno, bon giorno, si - gno - - - re!
Co - - - - - me sta - te e - - - - - - ?
]
Le redoublement de la dernière voyelle, en arrivant à la mesure marquée
du signe [**symbol >], est de rigueur. Il résulte d'un coup de gosier,
assez semblable à un sanglot, dont l'effet est fort singulier.
Dans les autres villages environnants, dont Subiaco semble être la
capitale, je n'ai pas recueilli la moindre bribe musicale. Civitella, le
plus intéressant de tous, est un véritable nid d'aigle, perché sur la
pointe d'un rocher d'un accès fort difficile, misérable, sale et puant.
On y jouit d'une vue magnifique, seul dédommagement à la fatigue d'une
telle escalade, et les rochers y ont une physionomie étrange dans leurs
fantastiques amoncellements, qui charme assez les yeux des artistes pour
qu'un peintre de mes amis y ait séjourné six mois entiers.
L'un des flancs du village repose sur des dalles superposées, tellement
énormes, qu'il est absolument impossible de concevoir comment des hommes
ont pu jamais exercer la moindre action locomotive sur de pareilles
masses. Ce mur de Titans, par sa grossièreté et ses dimensions, est aux
constructions cyclopéennes, comme celles-ci sont aux murailles
ordinaires des monuments contemporains. Il ne jouit cependant d'aucune
renommée, et, quoique vivant habituellement avec des architectes, je
n'en avais jamais entendu parler.
Civitella offre, en outre, aux vagabonds, un précieux avantage dont les
autres villages semblables sont totalement dépourvus: c'est une auberge
ou quelque chose d'approchant. On peut y loger et y vivre passablement.
L'homme riche du pays, _il signor Vincenzo_, reçoit et héberge de son
mieux les étrangers, les Français surtout, pour lesquels il professe la
plus honorable sympathie, mais qu'il assassine de questions sur la
politique. Assez modéré dans ses autres prétentions, ce brave homme est
insatiable sur ce point. Enveloppé dans une redingote qu'il n'a pas
quittée depuis dix ans, accroupi sous sa cheminée enfumée, il commence,
en vous voyant entrer, son interrogatoire; et, fussiez-vous exténué,
mourant de soif, de faim et de fatigue, vous n'obtiendrez pas un verre
de vin avant de lui avoir répondu sur Lafayette, Louis-Philippe et la
garde nationale. Vico-Var, Olevano, Arsoli, Genesano, et vingt autres
villages dont le nom m'échappe, se présentent presque uniformément sous
le même aspect. Ce sont toujours des agglomérations de maisons grisâtres
appliquées, comme des nids d'hirondelles, contre des pics stériles,
presque inabordables; toujours de pauvres enfants demi-nus poursuivent
les étrangers en criant: _Pittore! pittore! Inglese!_[14] _mezzo
baïocco!_[15] (Pour eux tout étranger qui vient les visiter est
_peintre_ ou _Anglais_). Les chemins, quand il y en a, ne sont que des
gradins informes à peine indiqués dans le rocher. On rencontre des
hommes oisifs, qui vous regardent d'un air singulier; des femmes
conduisant des cochons qui, avec le maïs, forment toute la richesse du
pays; de jeunes filles, la tête chargée d'une lourde cruche de cuivre ou
d'un fagot de bois mort; et tout cela si misérable, si triste, si
délabré, si dégoûtant de saleté, que, malgré la beauté naturelle de la
race et la coupe pittoresque des vêtements, il est difficile d'éprouver
à leur aspect autre chose qu'un sentiment de pitié; et pourtant je
trouvais un plaisir extrême à parcourir ces repaires, à pied, le fusil à
la main, et même sans fusil.
Lorsqu'il s'agissait, en effet, de gravir quelque pic inconnu, j'avais
soin de laisser en bas ce bel instrument, dont les qualités excitaient
assez la convoitise des Abbruzzais, pour leur donner l'idée d'en
détacher le propriétaire, au moyen de quelques balles envoyées à sa
rencontre par d'affreuses carabines embusquées traîtreusement derrière
un vieux mur.
A force de fréquenter les villages de ces braves gens, j'avais même fini
par être très bien avec eux. Crispino surtout m'avait pris en affection;
il me rendait toutes sortes de services; il me procurait non-seulement
des tuyaux de pipe parfumés, exquis[16], non-seulement du plomb et de la
poudre, mais des capsules fulminantes même; des capsules! dans ce pays
perdu, dépourvu de toute idée d'art et d'industrie. De plus, Crispino
connaissait toutes les _ragazze_ bien peignées à dix lieues à la ronde,
leurs inclinations, leurs relations, leurs ambitions, leurs passions,
celles de leurs parents et de leurs amants; il avait une note exacte des
degrés de vertu et de température de chacune, et ce thermomètre était
quelquefois fort amusant à consulter.
Cette affection, du reste, était motivée; j'avais, une nuit, dirigé la
sérénade qu'il donnait à sa maîtresse; j'avais chanté avec lui pour la
jeune louve, en nous accompagnant de la _chitarra francese_, une chanson
alors en vogue parmi les élégants de Tivoli; je lui avais fait présent
de deux chemises, d'un pantalon et de trois superbes coups de pied au
derrière, un jour qu'il me manquait de respect[17].
Crispino n'avait pas eu le temps d'apprendre à lire, et il ne m'écrivait
jamais. Quand il avait quelque nouvelle intéressante à me donner hors
des montagnes, il venait à Rome. Qu'était-ce, en effet, qu'une trentaine
de lieues _per un bravo_ comme lui. Nous avions l'habitude, à
l'Académie, de laisser ouvertes les portes de nos chambres. Un matin de
janvier (j'avais quitté les montagnes en octobre; je m'ennuyais donc
depuis trois mois), en me retournant dans mon lit, j'aperçois debout
devant moi, un grand scélérat basané, chapeau pointu, jambes cordées,
qui paraissait attendre très honnêtement mon réveil; c'était mon gredin,
mon bandit, mon ami!
--Tiens! Crispino! qu'es-tu venu faire à Rome?
--_Sono venuto... per veder lo!_
--Oui, pour me voir, et puis?...
--_Crederei mancare al più preciso mio debito, se in questa
occasione..._
--Quelle occasion?
--_Per dire la verità... mi manca... il danaro._
--A la bonne heure! voilà ce qui s'appelle dire vraiment _la verità_.
Ah! tu n'as pas d'argent! et que veux-tu que j'y fasse, Birbonacio?
--_Per bacco, non sono birbone!_
Je finis sa réponse en français:
--«Si vous m'appelez _gueux_, parce que je n'ai pas le sou, vous avez
raison; mais si c'est parce que j'ai été deux ans à Civita-Vecchia, vous
avez bien tort. On ne m'a pas envoyé aux galères pour avoir volé, dit-il
en levant la tête fièrement, mais bien pour de bons coups de carabine,
pour de fameux coups de couteau donnés dans la montagne à des étrangers
(_forestieri_).»
Mon ami se flattait assurément; il n'avait peut-être pas tué seulement
un moine. Mais enfin, on voit qu'il avait le sentiment de l'honneur.
Aussi, dans son indignation, n'accepta-t-il que trois piastres, une
chemise et un foulard, sans vouloir attendre que j'eusse mis mes bottes
pour lui donner... le reste. Le pauvre garçon est mort, il y a deux ans,
d'un coup de pierre reçu à la tête dans une rixe.
Nous reverrons-nous dans un monde meilleur?.....
XII
ENCORE ROME.
Il fallait bien toujours revenir dans cette éternelle ville de Rome, et
s'y convaincre de plus en plus que, de toutes les existences d'artiste,
il n'en est pas de plus triste que celle d'un musicien étranger,
condamné à l'habiter, si l'amour de l'art est dans son coeur. Il y
éprouve un supplice de tous les instants dans les premiers temps, en
voyant ses illusions poétiques tomber une à une, et le bel édifice
musical élevé par son imagination, s'écrouler devant la plus
désespérante des réalités; ce sont chaque jour de nouvelles expériences
qui amènent constamment de nouvelles déceptions. Au milieu de tous les
autres arts, pleins de vie, de grandeur, de majesté, éblouissants de
l'éclat du génie, étalant fièrement leurs merveilles diverses, il voit
la musique réduite au rôle d'une esclave dégradée, hébétée par la misère
et chantant d'une voix usée de stupides poèmes pour lesquels le peuple
lui jette à peine un morceau de pain. C'est ce que je reconnus
facilement au bout de quelques semaines. A peine arrivé, je cours à
Saint-Pierre... Immense! sublime! écrasant!... Voilà Michel-Ange, voilà
Raphaël, voilà Canova; je marche sur les marbres les plus précieux, les
mosaïques les plus rares... Ce silence solennel.. cette fraîche
atmosphère... ces tons lumineux si riches et si harmonieusement
fondus... ce vieux pèlerin, agenouillé seul dans la vaste enceinte... Un
léger bruit, parti du coin le plus obscur du temple, et roulant sous ces
voûtes colossales comme un tonnerre lointain... j'eus peur... Il me
sembla que c'était là réellement la maison de Dieu et que je n'avais pas
le droit d'y entrer. Réfléchissant que de faibles créatures comme moi
étaient parvenues cependant à élever un pareil monument de grandeur et
d'audace, je sentis un mouvement de fierté; puis songeant au rôle
magnifique que devait y jouer l'art que je chéris, mon coeur commença à
battre à coups redoublés. Oh! oui, sans doute, me dis-je aussitôt, ces
tableaux, ces statues, ces colonnes, cette architecture de géants tout
cela n'est que le corps du monument; la musique en est l'ame; c'est par
elle qu'il manifeste son existence, c'est elle qui résume l'hymne
incessant des autres arts, et de sa vois puissante le porte brûlant aux
pieds de l'Éternel. Où donc est l'orgue?... L'orgue, un peu plus grand
que celui de l'Opéra de Paris, était _sur des roulettes_; un pilastre le
dérobait à ma vue. N'importe, ce chétif instrument ne sert peut-être
qu'à donner le ton aux voix, et tout effet instrumental étant proscrit,
il doit suffire. Quel est le nombre des chanteurs?... Me rappelant alors
la petite salle du Conservatoire, que l'église de St-Pierre contiendrait
cinquante ou soixante fois au moins, je pensai que si un choeur de
_quatre-vingt-dix_ voix y était employé journellement, les choristes de
Saint-Pierre, ne devaient se compter que par milliers.
Ils sont au nombre de _dix-huit_ pour les jours ordinaires; et de
_trente-deux_ pour les fêtes solennelles. J'ai même entendu un
_Miserere_ à la chapelle Sixtine, chanté par _cinq voix_. Un critique
allemand de beaucoup de mérite, s'est constitué tout récemment le
défenseur de la chapelle Sixtine.
«La plupart des voyageurs, dit-il, s'attendent en y entrant, à une
musique bien entraînante, je dirai même, bien plus amusante que celle
des opéras qui les avaient charmés dans leur patrie; au lieu de cela les
chanteurs du pape leur font entendre un plain-chant séculaire, simple,
pieux et sans le moindre accompagnement. Ces dilettanti désappointés ne
manquent pas alors de jurer à leur retour, que la chapelle Sixtine
n'offre aucun intérêt musical, et que tous les beaux récits qu'on en
fait sont autant de contes.»
Nous ne dirons pas à ce sujet, absolument comme les observateurs
superficiels dont parle cet écrivain. Bien au contraire, cette harmonie
des siècles passés, venue jusqu'à nous sans la moindre altération de
style ni de forme, offre aux musiciens le même intérêt que présentent
aux peintres les fresques de Pompéia. Loin de regretter, sous ces
accords, l'accompagnement de trompettes et de grosse caisse, aujourd'hui
tellement mis à la mode par les compositeurs italiens, que chanteurs et
danseurs ne croiraient pas, sans lui, pouvoir obtenir les
applaudissements qu'ils méritent, nous avouerons que la chapelle Sixtine
étant le seul lieu musical de l'Italie où cet abus déplorable n'ait
point pénétré, on est heureux de pouvoir y trouver un refuge contre
l'artillerie des fabricants de cavatines. Nous accorderons au critique
allemand que les _trente-deux_ chanteurs du pape, incapables de produire
le moindre effet, et même de se faire entendre dans la plus vaste église
du monde, suffisent à l'exécution des oeuvres de Palestrina dans
l'enceinte bornée de la chapelle pontificale; nous dirons avec lui que
cette harmonie pure et calme, jette dans une rêverie qui n'est pas sans
charme. Mais ce charme est le propre de l'harmonie elle-même, et le
prétendu génie des compositeurs n'en est point la cause, si toutefois on
peut donner le nom de compositeurs à des musiciens qui passaient leur
vie à compiler des successions d'accords comme celle-ci:
[Illustration: notation musicale.
Po-pu-le me-us, quid fe-ci ti - - bi?
aut, in quo contristavi te res - pon - - - de mi - hi.
]
Dans ces psalmodies à quatre parties, où la _mélodie_ et le _rhythme_ ne
sont point employés, et dont l'_harmonie_ se borne à l'emploi des
_accords parfaits_ entremêlés de quelques _suspensions_, on peut bien
admettre que le goût et une certaine science aient guidé le musicien qui
les écrivit; mais le génie! allons donc, c'est une plaisanterie.