Replongé maintenant dans la tourmente parisienne, avec quelle force et

quelle fidélité mon esprit se rappelle ce beau sauvage pays des

Abbruzzes où j'ai tant erré! Villages étranges, mal peuplés d'habitants

mal vêtus, au regard soupçonneux, armés de vieux fusils délabrés qui

portent loin et atteignent trop souvent leur but! Sites bizarres, dont

la mystérieuse solitude me frappa si vivement! Je retrouve en foule des

impressions perdues et oubliées. Ce sont Subiaco, Alatri, Civitella,

Genesano, Isola di Sora, San Germano, Arce, les pauvres vieux couvents

déserts dont l'église est toute grande ouverte..... les moines sont

absents..... le silence seul y habite..... Plus tard, moines et bandits

y reviendront de compagnie. Ce sont les somptueux monastères peuplés

d'hommes pieux et bienveillants, qui accueillent cordialement les

voyageurs et les étonnent par leur spirituelle et savante conversation;

le palais bénédictin du Monte-Cassino, avec son luxe éblouissant de

mosaïques, de boiseries sculptées, de reliquaires, etc., l'autre couvent

de san Benedetto, à Subiaco, où l'Ordre fut fondé, où se trouve la

grotte qui reçut saint Benoît, où les rosiers qu'il planta fleurissent

encore. Plus haut, dans la même montagne, au bord d'un précipice au fond

duquel murmure le vieil Anio, ce ruisseau chéri d'Horace et de Virgile,

la cellule del Beato Lorenzo, adossée à un mur de rochers que dore le

soleil, et où j'ai vu s'abriter des hirondelles au mois de janvier.

Grands bois de châtaigniers au noir feuillage, où surgissent des ruines

surmontées par intervalles, au soir, de formes humaines qui se montrent

un instant et disparaissent sans bruit..... pâtres ou brigands..... En

face, sur l'autre rive de l'Anio, grande montagne à dos de baleine, où

l'on voit encore à cette heure une petite pyramide de pierres que j'eus

la constance de bâtir un jour de spleen, et que les peintres français,

amants fidèles de ces solitudes, ont eu la courtoisie de baptiser de mon

nom. Au-dessous, une caverne où l'on entre en rampant, et dont on ne

peut atteindre l'entrée qu'en se laissant tomber du rocher supérieur,

au risque d'arriver brisé à cinq cents pieds plus bas.

A droite, un champ où je fus arrêté par des moissonneurs étonnés de ma

présence en pareil lieu, qui m'accablèrent de questions, et ne me

laissèrent continuer mon ascension que sur l'assurance plusieurs fois

donnée qu'elle avait pour but l'accomplissement d'un voeu fait à la

Madone. Loin de là, dans une étroite plaine, la maison isolée de la

Piagia, bâtie sur le bord de l'inévitable Anio, où j'allais demander

l'hospitalité et faire sécher mes habits, après les longues chasses, aux

jours pluvieux d'automne. La maîtresse du logis, excellente femme, avait

une fille admirablement belle, qui depuis a épousé le peintre lyonnais,

notre ami Flacheron. Je vois encore ce jeune drôle, demi-bandit,

demi-conscrit, Crispino, qui nous apportait de la poudre et des

cigarres. Lignes de Madones couronnant les hautes collines, et que

suivent le soir, en chantant des litanies, les moissonneurs attardés qui

reviennent des plaines, au tintement mélancolique de la campanella d'un

couvent caché; forêts de sapins, que les Pifferari font retentir de

leurs refrains agrestes; grandes filles aux noirs cheveux, à la peau

brune, au rire éclatant, qui, tant de fois, pour danser, ont abusé de la

patience et des doigts endoloris _di questo signore chi suona la

chitarra francese_; et le classique tambour de basque accompagnant mes

_saltarelli_ improvisés; les carabiniers voulant à toute force

s'introduire dans nos bals d'_osteria_; l'indignation des danseurs

français et abbruzzais; les prodigieux coups de poing de Flacheron;

l'expulsion honteuse de ces _soldats du pape_; menaces d'embuscades, de

grands couteaux!..... Flacheron, sans nous rien dire, allant seul à

minuit au rendez-vous, armé d'un simple bâton; absence des carabiniers;

Crispino enthousiasmé!

* * * * *

Enfin Albano, Caslelgandolpho, Tusculum, le petit théâtre de Cicéron,

les fresques de sa villa ruinée; le lac de Gabia, le marais où j'ai

dormi à midi, sans songer à la fièvre; vestiges des jardins qu'habita

Zénobie, la noble et belle reine détrônée de Palmyre. Longues lignes

d'aquéducs antiques fuyant au loin à perte de vue!....

Cruelle mémoire des jours de liberté qui ne sont plus! Liberté de coeur,

d'esprit, d'âme, de tout; liberté de ne pas agir, de ne pas penser même;

liberté d'oublier le temps, de mépriser l'ambition, de rire de la

gloire, de ne plus croire à l'amour; liberté d'aller au nord, au sud, à

l'est ou à l'ouest, de coucher en plein champ, de vivre de peu, de

vaguer sans but, de rêver, de rester gisant, assoupi des journées

entières, au souffle murmurant du tiède sirocco! Liberté vraie,

absolue, immense! O grande et forte Italie! Italie sauvage! insoucieuse

de ta soeur l'Italie artiste,

«La belle Juliette au cercueil étendue!»

que je..... Mais, par respect pour le lecteur, continuons avec un peu

moins de désordre, s'il est possible, le récit des excursions et des

observations que j'y ai faites.

XI

SUBIACO.

Subiaco est un petit bourg de quatre mille habitants, bizarrement bâti

autour d'une montagne en pain de sucre. L'Anio, qui, plus bas, va former

les cascades de Tivoli, en fait toute la richesse, en alimentant

quelques usines assez mal entretenues.

Cette rivière coule en certains endroits dans une vallée resserrée;

Néron la fit barrer par une énorme muraille dont on voit encore quelques

débris, et qui, en retenant les eaux, formait au-dessus du village un

lac d'une grande profondeur. De là le nom de _Sub-Lacu_. Le couvent de

_San-Benedetto_, situé une lieue plus haut, sur le bord d'un immense

précipice, est à peu près le seul monument curieux des environs. Aussi

les visites y abondent. L'autel de la chapelle est élevé devant

l'entrée d'une petite caverne qui servit jadis de retraite au saint

fondateur de l'ordre des Bénédictins. La forme intérieure de l'église

est d'une bizarrerie extrême; un escalier d'une trentaine de marches

unit les deux étages dont elle est composée. Après vous avoir fait

admirer la _santa spelunca_ de saint Benoît et les grotesques peintures

dont les murailles sont couvertes, les moines vous conduisent à l'étage

inférieur. Des monceaux de feuilles de roses, provenant d'un bosquet de

rosiers planté dans le jardin du couvent, y sont entassés. Ces fleurs

ont la propriété miraculeuse de _guérir les convulsions_, et les moines

en font un débit considérable. Trois vieilles carabines, brisées,

tordues et rongées de rouille, sont appendues auprès de l'odorant

spécifique, comme preuves irréfragables de miracles non moins éclatants.

Des chasseurs, ayant imprudemment chargé leur arme, _s'aperçurent, en

faisant feu_, du danger qu'ils couraient. Saint Benoît, _invoqué_ (fort

laconiquement sans doute) _pendant que le fusil éclatait_, les préserva

non-seulement de la mort, mais même de la plus légère égratignure. En

gravissant la montagne l'espace de deux milles au-dessus de

San-Benedetto, on arrive à l'ermitage _del Beato Lorenzo_, aujourd'hui

inhabité. C'est une solitude horrible, environnée de roches rouges et

nues, que l'abandon à peu près complet où elle est restée depuis la

mort de l'ermite rend plus effrayante encore. Un énorme chien en était

le gardien unique lorsque je la visitai; couché au soleil dans une

attitude d'observation soupçonneuse et sans faire le moindre mouvement,

il suivit tous mes pas d'un oeil sévère. Sans armes, au bord d'un

précipice, la présence de cet argus silencieux, qui pouvait au moindre

geste douteux étrangler ou précipiter l'inconnu qui excitait sa

méfiance, contribua un peu, je l'avoue, à abréger le cours de mes

méditations. Subiaco n'est pas tellement reculé dans les montagnes que

la civilisation n'y ait déjà pénétré. Il y a un café pour les politiques

du pays, voire même une _société_ philharmonique. Le maître de musique

qui la dirige remplit en même temps les fonctions d'organiste de la

paroisse. A la messe du dimanche des Rameaux, l'ouverture de _la

Cenerentola_ dont il nous régala me découragea tellement, que je n'osai

pas me faire présenter à l'académie chantante, dans la crainte de

laisser trop voir mes antipathies et de blesser par là ces bons

dilettanti. Je m'en tins à la musique des paysans; au moins a-t-elle,

celle-là, de la naïveté et du caractère. Une nuit, la plus singulière

sérénade que j'eusse encore entendue vint me réveiller. Un _ragazzo_ aux

vigoureux poumons criait de toute sa force une chanson d'amour sous les

fenêtres de sa _ragazza_, avec accompagnement d'une énorme mandoline,

d'une musette et d'un petit instrument de fer de la nature du triangle,

qu'ils appellent dans le pays _stimbalo_. Son chant, ou plutôt son cri,

consistait en quatre ou cinq notes d'une progession descendante, et se

terminait en remontant par un long gémissement de la note sensible à la

tonique, sans reprendre haleine. La musette, la mandoline et le

stimbalo, sur un mouvement de valse continu, frappaient deux accords en

succession régulière et presque uniforme, dont l'harmonie remplissait

les instants de silence placés par le chanteur entre chacun de ses

couplets; suivant son caprice, celui-ci repartait ensuite à plein

gosier, sans s'inquiéter si le son qu'il attaquait si bravement

discordait ou non avec l'harmonie des accompagnateurs, et sans que

ceux-ci s'en inquiétassent davantage. On eût dit qu'il chantait au bruit

de la mer ou d'une cascade. Malgré la rusticité de ce concert, je ne

puis dire combien j'en fus agréablement affecté. L'éloignement et les

cloisons que le son devait traverser pour tenir jusqu'à moi, en

affaiblissant les discordances, adoucissaient les rudes éclats de cette

voix montagnarde. Peu à peu, la monotone succession de ces petits

couplets, terminés si douloureusement et suivis de silences, me plongea

dans une espèce de demi-sommeil plein d'agréables rêveries; et quand le

galant ragazzo n'ayant plus rien à dire à sa belle, eût mis fin

brusquement à sa chanson, il me sembla qu'il me manquait tout à coup

quelque chose d'essentiel... J'écoutais toujours... mes pensées

flottaient si douces sur ce bruit auquel elles s'étaient amoureusement

unies!... L'un cessant, le fil des autres fut rompu... et je demeurai

jusqu'au matin sans sommeil, sans rêves, sans idées...

Cette phrase mélodique est répandue dans toutes les Abbruzzes; je l'ai

entendue depuis Subiaco jusqu'à Arce, dans le royaume de Naples, plus ou

moins modifiée par le sentiment des chanteurs et le mouvement qu'ils lui

imprimaient. Je puis assurer qu'elle me parut délicieuse une nuit, à

Alatri, chantée lentement, avec douceur, et sans accompagnement; elle

prenait alors une couleur religieuse fort différente de celle que je lui

connaissais.

Le nombre des mesures de cette espèce de cri mélodique n'est pas

toujours exactement le même à chaque couplet; il varie suivant les

paroles improvisées par le chanteur, et les accompagnateurs suivent

alors celui-ci comme ils peuvent. Cette improvisation n'exige pas des

Orphées montagnards de grands fraie de poésie: c'est toit simplement de

la prose, dans laquelle ils font entrer tout ce qu'ils diraient dans une

conversation ordinaire.

Le jeune gars dont j'ai déjà parlé, nommé Crispino, et qui avait

l'insolence de prétendre avoir été brigand, parce qu'il avait fait deux

ans de galères, ne manquait jamais à mon arrivée à Subiaco, de me saluer

de cette phrase de bienvenue qu'il criait comme un voleur:

[Illustration: notation musicale

Bon giorno, bon giorno, bon giorno, si - gno - - - re!

Co - - - - - me sta - te e - - - - - - ?

]

Le redoublement de la dernière voyelle, en arrivant à la mesure marquée

du signe [**symbol >], est de rigueur. Il résulte d'un coup de gosier,

assez semblable à un sanglot, dont l'effet est fort singulier.

Dans les autres villages environnants, dont Subiaco semble être la

capitale, je n'ai pas recueilli la moindre bribe musicale. Civitella, le

plus intéressant de tous, est un véritable nid d'aigle, perché sur la

pointe d'un rocher d'un accès fort difficile, misérable, sale et puant.

On y jouit d'une vue magnifique, seul dédommagement à la fatigue d'une

telle escalade, et les rochers y ont une physionomie étrange dans leurs

fantastiques amoncellements, qui charme assez les yeux des artistes pour

qu'un peintre de mes amis y ait séjourné six mois entiers.

L'un des flancs du village repose sur des dalles superposées, tellement

énormes, qu'il est absolument impossible de concevoir comment des hommes

ont pu jamais exercer la moindre action locomotive sur de pareilles

masses. Ce mur de Titans, par sa grossièreté et ses dimensions, est aux

constructions cyclopéennes, comme celles-ci sont aux murailles

ordinaires des monuments contemporains. Il ne jouit cependant d'aucune

renommée, et, quoique vivant habituellement avec des architectes, je

n'en avais jamais entendu parler.

Civitella offre, en outre, aux vagabonds, un précieux avantage dont les

autres villages semblables sont totalement dépourvus: c'est une auberge

ou quelque chose d'approchant. On peut y loger et y vivre passablement.

L'homme riche du pays, _il signor Vincenzo_, reçoit et héberge de son

mieux les étrangers, les Français surtout, pour lesquels il professe la

plus honorable sympathie, mais qu'il assassine de questions sur la

politique. Assez modéré dans ses autres prétentions, ce brave homme est

insatiable sur ce point. Enveloppé dans une redingote qu'il n'a pas

quittée depuis dix ans, accroupi sous sa cheminée enfumée, il commence,

en vous voyant entrer, son interrogatoire; et, fussiez-vous exténué,

mourant de soif, de faim et de fatigue, vous n'obtiendrez pas un verre

de vin avant de lui avoir répondu sur Lafayette, Louis-Philippe et la

garde nationale. Vico-Var, Olevano, Arsoli, Genesano, et vingt autres

villages dont le nom m'échappe, se présentent presque uniformément sous

le même aspect. Ce sont toujours des agglomérations de maisons grisâtres

appliquées, comme des nids d'hirondelles, contre des pics stériles,

presque inabordables; toujours de pauvres enfants demi-nus poursuivent

les étrangers en criant: _Pittore! pittore! Inglese!_[14] _mezzo

baïocco!_[15] (Pour eux tout étranger qui vient les visiter est

_peintre_ ou _Anglais_). Les chemins, quand il y en a, ne sont que des

gradins informes à peine indiqués dans le rocher. On rencontre des

hommes oisifs, qui vous regardent d'un air singulier; des femmes

conduisant des cochons qui, avec le maïs, forment toute la richesse du

pays; de jeunes filles, la tête chargée d'une lourde cruche de cuivre ou

d'un fagot de bois mort; et tout cela si misérable, si triste, si

délabré, si dégoûtant de saleté, que, malgré la beauté naturelle de la

race et la coupe pittoresque des vêtements, il est difficile d'éprouver

à leur aspect autre chose qu'un sentiment de pitié; et pourtant je

trouvais un plaisir extrême à parcourir ces repaires, à pied, le fusil à

la main, et même sans fusil.

Lorsqu'il s'agissait, en effet, de gravir quelque pic inconnu, j'avais

soin de laisser en bas ce bel instrument, dont les qualités excitaient

assez la convoitise des Abbruzzais, pour leur donner l'idée d'en

détacher le propriétaire, au moyen de quelques balles envoyées à sa

rencontre par d'affreuses carabines embusquées traîtreusement derrière

un vieux mur.

A force de fréquenter les villages de ces braves gens, j'avais même fini

par être très bien avec eux. Crispino surtout m'avait pris en affection;

il me rendait toutes sortes de services; il me procurait non-seulement

des tuyaux de pipe parfumés, exquis[16], non-seulement du plomb et de la

poudre, mais des capsules fulminantes même; des capsules! dans ce pays

perdu, dépourvu de toute idée d'art et d'industrie. De plus, Crispino

connaissait toutes les _ragazze_ bien peignées à dix lieues à la ronde,

leurs inclinations, leurs relations, leurs ambitions, leurs passions,

celles de leurs parents et de leurs amants; il avait une note exacte des

degrés de vertu et de température de chacune, et ce thermomètre était

quelquefois fort amusant à consulter.

Cette affection, du reste, était motivée; j'avais, une nuit, dirigé la

sérénade qu'il donnait à sa maîtresse; j'avais chanté avec lui pour la

jeune louve, en nous accompagnant de la _chitarra francese_, une chanson

alors en vogue parmi les élégants de Tivoli; je lui avais fait présent

de deux chemises, d'un pantalon et de trois superbes coups de pied au

derrière, un jour qu'il me manquait de respect[17].

Crispino n'avait pas eu le temps d'apprendre à lire, et il ne m'écrivait

jamais. Quand il avait quelque nouvelle intéressante à me donner hors

des montagnes, il venait à Rome. Qu'était-ce, en effet, qu'une trentaine

de lieues _per un bravo_ comme lui. Nous avions l'habitude, à

l'Académie, de laisser ouvertes les portes de nos chambres. Un matin de

janvier (j'avais quitté les montagnes en octobre; je m'ennuyais donc

depuis trois mois), en me retournant dans mon lit, j'aperçois debout

devant moi, un grand scélérat basané, chapeau pointu, jambes cordées,

qui paraissait attendre très honnêtement mon réveil; c'était mon gredin,

mon bandit, mon ami!

--Tiens! Crispino! qu'es-tu venu faire à Rome?

--_Sono venuto... per veder lo!_

--Oui, pour me voir, et puis?...

--_Crederei mancare al più preciso mio debito, se in questa

occasione..._

--Quelle occasion?

--_Per dire la verità... mi manca... il danaro._

--A la bonne heure! voilà ce qui s'appelle dire vraiment _la verità_.

Ah! tu n'as pas d'argent! et que veux-tu que j'y fasse, Birbonacio?

--_Per bacco, non sono birbone!_

Je finis sa réponse en français:

--«Si vous m'appelez _gueux_, parce que je n'ai pas le sou, vous avez

raison; mais si c'est parce que j'ai été deux ans à Civita-Vecchia, vous

avez bien tort. On ne m'a pas envoyé aux galères pour avoir volé, dit-il

en levant la tête fièrement, mais bien pour de bons coups de carabine,

pour de fameux coups de couteau donnés dans la montagne à des étrangers

(_forestieri_).»

Mon ami se flattait assurément; il n'avait peut-être pas tué seulement

un moine. Mais enfin, on voit qu'il avait le sentiment de l'honneur.

Aussi, dans son indignation, n'accepta-t-il que trois piastres, une

chemise et un foulard, sans vouloir attendre que j'eusse mis mes bottes

pour lui donner... le reste. Le pauvre garçon est mort, il y a deux ans,

d'un coup de pierre reçu à la tête dans une rixe.

Nous reverrons-nous dans un monde meilleur?.....

XII

ENCORE ROME.

Il fallait bien toujours revenir dans cette éternelle ville de Rome, et

s'y convaincre de plus en plus que, de toutes les existences d'artiste,

il n'en est pas de plus triste que celle d'un musicien étranger,

condamné à l'habiter, si l'amour de l'art est dans son coeur. Il y

éprouve un supplice de tous les instants dans les premiers temps, en

voyant ses illusions poétiques tomber une à une, et le bel édifice

musical élevé par son imagination, s'écrouler devant la plus

désespérante des réalités; ce sont chaque jour de nouvelles expériences

qui amènent constamment de nouvelles déceptions. Au milieu de tous les

autres arts, pleins de vie, de grandeur, de majesté, éblouissants de

l'éclat du génie, étalant fièrement leurs merveilles diverses, il voit

la musique réduite au rôle d'une esclave dégradée, hébétée par la misère

et chantant d'une voix usée de stupides poèmes pour lesquels le peuple

lui jette à peine un morceau de pain. C'est ce que je reconnus

facilement au bout de quelques semaines. A peine arrivé, je cours à

Saint-Pierre... Immense! sublime! écrasant!... Voilà Michel-Ange, voilà

Raphaël, voilà Canova; je marche sur les marbres les plus précieux, les

mosaïques les plus rares... Ce silence solennel.. cette fraîche

atmosphère... ces tons lumineux si riches et si harmonieusement

fondus... ce vieux pèlerin, agenouillé seul dans la vaste enceinte... Un

léger bruit, parti du coin le plus obscur du temple, et roulant sous ces

voûtes colossales comme un tonnerre lointain... j'eus peur... Il me

sembla que c'était là réellement la maison de Dieu et que je n'avais pas

le droit d'y entrer. Réfléchissant que de faibles créatures comme moi

étaient parvenues cependant à élever un pareil monument de grandeur et

d'audace, je sentis un mouvement de fierté; puis songeant au rôle

magnifique que devait y jouer l'art que je chéris, mon coeur commença à

battre à coups redoublés. Oh! oui, sans doute, me dis-je aussitôt, ces

tableaux, ces statues, ces colonnes, cette architecture de géants tout

cela n'est que le corps du monument; la musique en est l'ame; c'est par

elle qu'il manifeste son existence, c'est elle qui résume l'hymne

incessant des autres arts, et de sa vois puissante le porte brûlant aux

pieds de l'Éternel. Où donc est l'orgue?... L'orgue, un peu plus grand

que celui de l'Opéra de Paris, était _sur des roulettes_; un pilastre le

dérobait à ma vue. N'importe, ce chétif instrument ne sert peut-être

qu'à donner le ton aux voix, et tout effet instrumental étant proscrit,

il doit suffire. Quel est le nombre des chanteurs?... Me rappelant alors

la petite salle du Conservatoire, que l'église de St-Pierre contiendrait

cinquante ou soixante fois au moins, je pensai que si un choeur de

_quatre-vingt-dix_ voix y était employé journellement, les choristes de

Saint-Pierre, ne devaient se compter que par milliers.

Ils sont au nombre de _dix-huit_ pour les jours ordinaires; et de

_trente-deux_ pour les fêtes solennelles. J'ai même entendu un

_Miserere_ à la chapelle Sixtine, chanté par _cinq voix_. Un critique

allemand de beaucoup de mérite, s'est constitué tout récemment le

défenseur de la chapelle Sixtine.

«La plupart des voyageurs, dit-il, s'attendent en y entrant, à une

musique bien entraînante, je dirai même, bien plus amusante que celle

des opéras qui les avaient charmés dans leur patrie; au lieu de cela les

chanteurs du pape leur font entendre un plain-chant séculaire, simple,

pieux et sans le moindre accompagnement. Ces dilettanti désappointés ne

manquent pas alors de jurer à leur retour, que la chapelle Sixtine

n'offre aucun intérêt musical, et que tous les beaux récits qu'on en

fait sont autant de contes.»

Nous ne dirons pas à ce sujet, absolument comme les observateurs

superficiels dont parle cet écrivain. Bien au contraire, cette harmonie

des siècles passés, venue jusqu'à nous sans la moindre altération de

style ni de forme, offre aux musiciens le même intérêt que présentent

aux peintres les fresques de Pompéia. Loin de regretter, sous ces

accords, l'accompagnement de trompettes et de grosse caisse, aujourd'hui

tellement mis à la mode par les compositeurs italiens, que chanteurs et

danseurs ne croiraient pas, sans lui, pouvoir obtenir les

applaudissements qu'ils méritent, nous avouerons que la chapelle Sixtine

étant le seul lieu musical de l'Italie où cet abus déplorable n'ait

point pénétré, on est heureux de pouvoir y trouver un refuge contre

l'artillerie des fabricants de cavatines. Nous accorderons au critique

allemand que les _trente-deux_ chanteurs du pape, incapables de produire

le moindre effet, et même de se faire entendre dans la plus vaste église

du monde, suffisent à l'exécution des oeuvres de Palestrina dans

l'enceinte bornée de la chapelle pontificale; nous dirons avec lui que

cette harmonie pure et calme, jette dans une rêverie qui n'est pas sans

charme. Mais ce charme est le propre de l'harmonie elle-même, et le

prétendu génie des compositeurs n'en est point la cause, si toutefois on

peut donner le nom de compositeurs à des musiciens qui passaient leur

vie à compiler des successions d'accords comme celle-ci:

[Illustration: notation musicale.

Po-pu-le me-us, quid fe-ci ti - - bi?

aut, in quo contristavi te res - pon - - - de mi - hi.

]

Dans ces psalmodies à quatre parties, où la _mélodie_ et le _rhythme_ ne

sont point employés, et dont l'_harmonie_ se borne à l'emploi des

_accords parfaits_ entremêlés de quelques _suspensions_, on peut bien

admettre que le goût et une certaine science aient guidé le musicien qui

les écrivit; mais le génie! allons donc, c'est une plaisanterie.

Voyage musical en Allemagne et en Italie, II · 第 5 / 15 段