seule poétise la nouvelle, n'ait pas suffi pour me dédommager de ce qui
me manquait. On se familiarise bien vite avec les objets qu'on a sans
cesse sous les yeux, et ils finissent par ne plus éveiller dans l'âme
que des impressions et des idées ordinaires. Je dois pourtant en
excepter le Colysée; le jour ou la nuit je ne le voyais jamais de
sang-froid. Saint-Pierre me faisait aussi toujours éprouver un frisson
d'admiration. C'est si grand! si noble! si beau! si majestueusement
calme!!! J'aimais à y passer la journée pendant les intolérables
chaleurs de l'été. Je portais avec moi un volume de Byron, et
m'établissant commodément dans un confessionnal, jouissant d'une fraîche
atmosphère, d'un silence religieux, interrompu seulement à longs
intervalles par l'harmonieux murmure des deux fontaines de la grande
place de Saint-Pierre, que des bouffées de vent apportaient jusqu'à mon
oreille, je dévorais à loisir cette ardente poésie; je suivais sur les
ondes les courses audacieuses du Corsaire; j'adorais profondément ce
caractère à la fois inexorable et tendre, impitoyable et généreux,
composé bizarre de deux sentiments, opposés en apparence, la haine de
l'espèce et l'amour d'une femme.
Parfois quittant mon livre pour réfléchir, je promenais mes regards
autour de moi; mes yeux, attirés par la lumière, se levaient vers la
sublime coupole de Michel-Ange. Quelle brusque transition d'idées!!! Des
cris de rage des pirates, de leurs orgies sanglantes, je passais
tout-à-coup au concert des séraphins, à la paix de la vertu, à la
quiétude infinie du ciel.... Puis ma pensée, abaissant son vol, se
plaisait à chercher sur le parvis du temple la trace des pas du noble
poète....
--Il a du venir contempler ce groupe de Canova, me disais-je; ses pieds
ont foulé ce marbre, ses mains se sont promenées sur les contours de ce
bronze; il a respiré cet air, ces échos ont répété ses paroles....
Paroles de tendresse et d'amour peut-être.... Eh oui! ne peut-il pas
être venu visiter le monument avec son amie, madame Guiccioli[11]?...
Femme admirable et rare, dont il a été si complètement compris, si
profondément aimé!!! Aimé!!!... poète!... libre!... riche!.... Il a été
tout cela, lui!.... Et le confessionnal retentissait d'un grincement de
dents à faire frémir les damnés.
Un jour, en de telles dispositions, je me levai spontanément, comme pour
prendre ma course, et, après quelques pas précipités, m'arrêtant
tout-à-coup au milieu de l'église, je demeurai silencieux et immobile.
Un paysan entra, et vint tranquillement baiser l'orteil de saint
Pierre.
--Heureux bipède! murmurai-je avec amertume, que te manque-t-il? Tu
crois et espères; ce bronze que tu adores, et dont la main droite tient
aujourd'hui, au lieu de foudres, les clés du paradis, était jadis un
Jupiter tonnant. Tu l'ignores; point de désenchantement. En sortant, que
vas-tu chercher? De l'ombre et du sommeil; les madones des champs te
sont ouvertes, tu y trouveras l'un et l'autre. Quelles richesses
rêves-tu?.... la poignée de piastres nécessaires pour acheter un âne ou
te marier; tes économies de trois ans y suffiront. Qu'est une femme pour
toi?... une autre sexe. Que cherches-tu dans l'art?... un moyen de
matérialiser les objets de ton culte ou de t'exciter au rire ou à la
danse. A toi, la Vierge enluminée de rouge et de vert, c'est la
peinture; à toi, les marionnettes et polichinelle, c'est le drame; à
toi, la musette et le tambour de basque, c'est la musique; à moi le
désespoir et la haine, car je manque de tout ce que je cherche, et
n'espère plus l'obtenir.
Après avoir quelque temps écouté rugir ma tempête intérieure, je
m'aperçus que le jour baissait. Le paysan était parti; j'étais seul dans
Saint-Pierre..... Je sortis. Je rencontrai des peintres allemands qui
m'entraînèrent dans une osteria, hors des portes de la ville, où nous
bûmes je ne sais combien de bouteilles d'orvieto, en disant des
absurdités, fumant, et mangeant crus de petits oiseaux que nous avions
achetés d'un chasseur. Ces messieurs trouvaient ce mets sauvage
très-bon, et je fus bientôt de leur avis, malgré le dégoût que j'en
avais ressenti d'abord. Nous rentrâmes à Rome, en chantant des choeurs de
Weber, qui nous rappelèrent des jouissances musicales, auxquelles il ne
fallait plus songer de longtemps..... A minuit, j'allai au bal de
l'ambassadeur. J'y vis une Anglaise, belle comme Diane, qu'on me dit
avoir cinquante mille livres sterling de rentes, une voix superbe et un
admirable talent sur le piano; ce qui me fit grand plaisir. La
Providence est juste; elle a soin de répartir également ses faveurs! Je
rencontrai d'horribles visages de vieille, les yeux fixés sur une table
d'écarté, flamboyants de cupidité. Sorcières de Macbeth!! Je vis
minauder des coquettes; on me montra deux gracieuses jeunes filles,
faisant ce que les mères appellent _leur entrée dans le monde_;
délicates et précieuses fleurs que son souffle desséchant aura bientôt
flétries! J'en fus ravi. Trois amateurs discoururent devant moi sur
l'enthousiasme, la poésie, la musique; ils comparèrent ensemble
Beethoven et M. Vaccaï, Shakespeare et M. Ducis; me demandèrent _si
j'avais lu Goëthe_, si Faust m'avait _amusé_; que sais-je encore? mille
autres belles choses. Tout cela m'enchanta tellement, que je quittai le
salon en souhaitant qu'une aérolithe, grande comme une montagne, pût
tomber sur le palais de l'ambassadeur et l'écraser avec tout ce qu'il
contenait.
En remontant l'escalier de la Trinita del Monte, pour rentrer à
l'Académie, il fallut dégaîner le grand couteau romain. Des malheureux
étaient en embuscade sur la plate-forme pour demander aux passants la
bourse ou la vie. Mais nous étions deux, et ils n'étaient que trois; le
craquement de nos couteaux, que nous ouvrîmes avec bruit, suffit pour
les rendre momentanément à la vertu.
Souvent, au retour de ces insipides réunions, où de plates cavatines,
platement chantées au piano, n'avaient fait qu'exciter ma soif de
musique et aigrir ma mauvaise humeur, le sommeil m'était impossible.
Alors je descendais au jardin, et, couvert d'un grand manteau à
capuchon, assis sur un bloc de marbre, écoutant dans de noires et
misanthropiques rêveries les cris des hiboux de la villa Borghèse,
j'attendais le retour du soleil. Si mes camarades avaient connu ces
veilles oisives à la belle étoile, ils n'auraient pas manqué de
m'accuser de _manière_ (c'est le terme consacré), et les charges de
toute espèce ne se seraient pas fait attendre; mais je ne m'en vantais
pas.
Voilà, avec la chasse et les promenades à cheval, le gracieux cercle
d'actions et d'idées dans lequel je tournais incessamment pendant mon
séjour à Rome. Qu'on y joigne l'influence accablante du sirocco, le
besoin impérieux et toujours renaissant des jouissances de mon art, de
pénibles souvenirs, le chagrin de me voir pendant deux ans[12] exilé du
monde musical, une impossibilité inexplicable, mais réelle, de
travailler à l'Académie, et l'on comprendra ce que pouvait avoir
d'intensité le spleen qui me dévorait.
J'étais méchant comme un dogue à la chaîne. Les efforts de mes camarades
pour me faire partager leurs amusements ne servaient même qu'à m'irriter
davantage. Le charme qu'ils trouvaient aux _joies_ du carnaval, surtout
m'exaspérait. Je ne pouvais concevoir (je ne le puis encore) quel
plaisir on peut prendre aux divertissements de ce qu'on appelle à Rome,
comme à Paris, _les jours gras_! Fort gras, en effet; gras de boue, gras
de fard, de blanc, de lie de vin, de sales quolibets, de grossières
injures, de filles de joie, de mouchards ivres, de masques ignobles, de
chevaux éreintés, d'imbécilles qui rient, de niais qui admirent et
d'oisifs qui s'ennuient. A Rome, où les bonnes traditions de l'antiquité
se sont conservées, on immolait naguère aux _jours gras_ une victime
humaine. Je ne sais si cet admirable usage, où l'on retrouve un vague
parfum de la poésie du Cirque, existe toujours; c'est probable: les
grandes idées ne s'évanouissent pas si promptement. On conservait alors
pour _les jours gras_ (quelle ignoble épithète) un pauvre diable
condamné à la peine capitale; on l'engraissait, lui aussi, pour le
rendre digne du dieu auquel il allait être offert, le peuple romain; et
quand l'heure était venue, quand cette tourbe d'imbécilles de toutes
nations (car, pour être juste, il faut dire que les étrangers ne se
montrent pas moins que les _indigènes_, avides de si nobles plaisirs),
quand cette cohue de sauvages en frac et en veste était bien lasse de
voir courir des chevaux et de se jeter à la figure de petites boules de
plâtre, en riant aux éclats d'une malice si spirituelle, on allait voir
mourir l'homme; oui, l'_homme_! C'est souvent avec raison que de tels
insectes l'appellent ainsi. Pour l'ordinaire, c'est quelque malheureux
brigand, qui, affaibli par ses blessures, aura été pris à demi-mort par
les _braves_ soldats du pape, et qu'on aura pansé, qu'on aura soigné,
qu'on aura guéri, engraissé et _confessé_ pour les jours gras. Et,
certes il y a, à mon avis, dans ce vaincu mille fois plus de l'homme que
dans toute cette racaille de vainqueurs, à laquelle le chef temporel et
spirituel de l'Église (_abhorrens a sanguine_), le représentant de Dieu
sur la terre, est obligé de donner de temps en temps le spectacle d'une
tête coupée.
Il est vrai que, bientôt après, ce peuple sensible et intelligent va,
pour ainsi dire, faire ses ablutions à la place Navone et y laver les
taches que le sang a pu laisser sur ses habits. Cette place est alors
mondée complètement; au lieu d'un marché aux légumes, c'est un véritable
étang d'eau sale et puante, à la surface duquel surnagent, au lieu de
fleurs, des tronçons de choux, des feuilles de laitues, des écorces de
pastèques, des brins de paille et des coquilles d'amandes. Sur une
estrade élevée au bord de ce lac enchanté, quinze musiciens, dont deux
grosses caisses, une caisse roulante, un tambour, un triangle, un
pavillon chinois et deux paires de cymbales, flanqués pour la forme de
quelques cors et clarinettes, exécutent des mélodies d'un style aussi
pur que le flot qui baigne les pieds de leurs tréteaux, pendant que les
plus brillants équipages circulent lentement dans cette mare, aux
acclamations ironiques du _peuple-roi_, dont la _grandeur_ n'est pas
l'unique cause _qui l'attache au rivage_.
--_Mirate! Mirate!_ voilà l'ambassadeur d'Autriche!
--Non, c'est l'envoyé d'Angleterre!
--Voyez ses armes: une espèce d'aigle.
--Du tout, je distingue un autre animal, et d'ailleurs la fameuse
inscription: _Dieu et mon droit_.
--Ah! ah! c'est le consul d'Espagne avec son fidèle Sancho. Rossinante
n'a pas l'air fort enchanté de cette promenade aquatique.
--Quoi! lui aussi? le représentant de la France?
--Pourquoi pas? ce vieillard qui le suit, couvert de la pourpre
cardinale, est bien l'oncle maternel de Napoléon.
--Et ce petit homme, au ventre arrondi, au sourire malicieux, qui veut
avoir l'air grave?
--C'est un homme d'esprit qui écrit sur les arts d'imagination, c'est le
consul de Civita-Vecchia, qui s'est cru obligé par la _fashion_ de
quitter son poste sur la Méditerranée pour venir se balancer en calèche
autour de l'égout de la place Navone; il médite en ce moment quelque
nouveau chapitre pour son roman de _Rouge et Noir_.
_Mirate! Mirate!_ voilà notre fameuse Vittoria, cette Fornarina au petit
pied (pas tant petit), qui vient poser aujourd'hui en costume
d'Éminente, pour se délasser de ses travaux de la semaine dans les
ateliers de l'Académie. La voilà sur son char, comme Vénus sortant de
l'onde. Gare! les tritons de la place Navone, qui la connaissent tous,
vont emboucher leurs conques et souffler à son passage une marche
triomphale. Sauve qui peut!
--Quelles clameurs! Qu'arrive-t-il donc? une voiture bourgeoise a été
renversée! Oui, je reconnais notre grosse marchande de tabac de la rue
Condotti. Bravo! elle aborde à la nage, comme Agrippine dans la baie de
Putzolles, et pendant qu'elle donne le fouet à son petit garçon, pour le
consoler du bain qu'il vient de prendre, les chevaux, qui ne sont pas
des chevaux marins, se débattent contre l'eau bourbeuse. Eh! vive la
joie! en voilà un de noyé! Agrippine s'arrache les cheveux! L'hilarité
de l'assistance redouble! Les polissons lui jettent des écorces
d'orange, etc., etc. Bon peuple, que tes ébats sont touchants! que tes
délassements sont aimables! que de poésie dans tes jeux! que de dignité,
que de grâce dans ta joie! Oh oui! les grands critiques ont raison,
l'art est fait pour tout le monde. Si Raphaël a peint ses divines
Madones, c'est qu'il connaissait bien l'amour exalté de la masse pour le
beau, chaste et pur idéal; si Michel-Ange a tiré des entrailles du
marbre son immortel Moïse, si ses puissantes mains ont élevé un temple
sublime, c'était pour répondre sans doute à ce besoin de grandes
émotions qui tourmente les âmes de la multitude. C'est pour donner un
aliment à la flamme poétique qui les dévore, que Tasso et Dante ont
chanté. Oui, anathème sur toutes les oeuvres que la foule n'admire pas!
car si elle les dédaigne, c'est qu'elles n'ont aucune valeur; si elle
les méprise, c'est qu'elles sont méprisables, et si elle les condamne
formellement par ses sifflets, condamnez aussi l'auteur, car il a manqué
de respect au public, il a outragé sa grande intelligence, froissé sa
profonde sensibilité; _qu'on le mène aux carrières_.........
* * * * *
L'événement funeste que je vais raconter et qui eut lieu, pour ainsi
dire, sous mes yeux, vint encore ajouter une couche de noir à la teinte
déjà fort sombre de mon caractère à cette époque.
IX
VINCENZA.
Un de mes amis, G***, peintre de talent, avait inspiré un sentiment
profond à une jeune paysanne d'Albano, nommée Vincenza, qui venait
quelquefois à Rome offrir pour modèle sa tête virginale aux pinceaux de
nos plus habiles dessinateurs. La grâce naïve de cette enfant des
montagnes, et l'expression candide de ses traits, l'avaient rendue
l'objet d'une espèce de culte que lui rendaient les peintres, et que sa
conduite décente et réservée justifiait d'ailleurs complètement.
Depuis le jour où G*** parut prendre plaisir à la voir, Vincenza ne
quitta plus Rome. Albano, son beau lac, ses sites ravissants, furent
échangés contre une petite chambre sale et obscure qu'elle occupait
dans le Transtevere, chez la femme d'un artisan dont elle soignait les
enfants. Les prétextes ne lui manquaient jamais pour faire de fréquentes
visites à l'atelier de son _bello Francese_. Un jour je l'y trouvai.
G*** était gravement assis devant son chevalet, le pinceau et la palette
à la main; Vincenza, accroupie à ses pieds comme un chien à ceux de son
maître, épiait son regard, aspirait sa moindre parole, par intervalles
se levait d'un bond, se plaçait en face de G***, le contemplait avec
ivresse, et se jetait à son cou en faisant des éclats de rire de
convulsionnaire, sans songer le moins du monde à déguiser à mes yeux sa
délirante passion.
Pendant plusieurs mois le bonheur de la jeune Albanaise fut sans nuages,
mais la jalousie vint y mettre fin. On fit concevoir à G... des doutes
sur la fidélité de Vincenza; dès ce moment, il lui ferma sa porte et
refusa obstinément de la voir. Vincenza, frappée d'un coup mortel par
cette rupture, tomba dans un désespoir effrayant; elle attendait
quelquefois G... des journées entières sur la promenade du Pincio, où
elle espérait le rencontrer, refusait toute consolation, et devenait de
plus en plus sinistre dans ses paroles et brusque dans ses manières.
J'avais déjà essayé inutilement de lui ramener son inflexible; quand je
la trouvais sur mes pas, noyée de pleurs, le regard morne, je ne
pouvais que détourner les yeux et m'éloigner en soupirant. Un jour
pourtant je la rencontrai, marchant avec une agitation extraordinaire au
bord du Tibre, sur un escarpement élevé qu'on nomme la promenade du
Poussin.
--Eh bien! où allez-vous donc, Vincenza?
Rien.
--Vous ne voulez pas me répondre?
Rien.
--Vous n'irez pas plus loin; je prévois quelque folie...
--Laissez-moi, Monsieur, ne m'arrêtez pas.
--Mais que venez-vous faire ici, seule?
--Eh! ne savez-vous donc pas qu'il ne veut plus me voir, qu'il ne m'aime
plus, qu'il croit que je le trompe? Puis-je vivre, après cela? Je venais
me noyer.
Là-dessus, elle commença à pousser des cris désespérés. Je la vis
quelque temps se rouler à terre, s'arracher les cheveux, s'exhaler en
imprécations furieuses contre les auteurs de ses maux; puis, quand elle
fut un peu fatiguée, je lui demandai si elle voulait me promettre de
rester tranquille jusqu'au lendemain, m'engageant à faire auprès de G...
une dernière tentative.
--Ecoutez bien, ma pauvre Vincenza, je le verrai ce soir, je lui dirai
tout ce que votre malheureuse passion et la pitié qu'elle m'inspire me
suggèreront pour qu'il vous pardonne. Venez demain matin chez moi, je
vous apprendrai le résultat de ma démarche, et ce que vous devez faire
pour achever de le fléchir. Si je ne réussis pas, comme il n'y aura
effectivement rien de mieux pour vous... le Tibre est toujours là.
--Oh! Monsieur, vous êtes bon, je ferai ce que vous me dites.
Le soir, en effet, je pris G... en particulier, je lui racontai la scène
dont j'avais été témoin, en le suppliant d'accorder à cette malheureuse
une entrevue qui, seule, pouvait la sauver.
--Prends de nouvelles et sévères informations, lui dis-je en finissant;
je parierais mon bras droit que tu la rends victime d'une erreur.
D'ailleurs, si toutes mes raisons sont sans force, je puis t'assurer que
son désespoir est admirable, et que c'est une des plus dramatiques
choses que l'on puisse voir; prends-là comme objet d'art.
--Allons, mon cher Mercure, tu plaides bien; je me rends. Je verrai dans
deux heures quelqu'un qui peut me donner de nouvelles clartés sur cette
ridicule affaire. Si je me suis trompé, qu'elle vienne, je laisserai ma
clé à la porte. Si, au contraire, la clé n'y est pas, c'est que j'aurai
acquis la certitude que mes soupçons étaient fondés: alors, je te prie,
qu'il n'en soit plus question. Parlons d'autre chose. Comment
trouves-tu mon nouvel atelier?
--Incomparablement mieux que l'ancien; mais la vue en est moins belle. A
ta place, j'aurais gardé la mansarde, ne fût-ce que pour pouvoir
distinguer Saint-Pierre et le tombeau d'Adrien.
--Oh! te voilà bien avec tes idées nuageuses! A propos de nuages,
laisse-moi allumer mon cigarre... Bon!... A présent, adieu, je vais à
l'enquête; dis à ta protégée ma dernière résolution. Je suis _curieux_
de voir lequel de nous deux est joué.
Le lendemain, Vincenza entra chez moi de fort bonne heure; je dormais
encore. Elle n'osa pas d'abord interrompre mon sommeil; mais son anxiété
l'emportant enfin, elle saisit ma guitare et me jeta trois accords qui
me réveillèrent. En me retournant dans mon lit, je l'aperçus à mon
chevet mourante d'émotion. Dieu! qu'elle était jolie!!! L'espoir
éclatait sur sa ravissante figure. Malgré la teinte cuivrée de sa peau,
je la voyais rougir de passion; tous ses membres frémissaient.
--Eh bien! Vincenza, je crois qu'il vous recevra. Si la clé est à sa
porte, c'est qu'il vous pardonne, et...
La pauvre fille m'interrompt par un cri de joie, se jette sur ma main,
la baise avec transport en la couvrant de larmes, gémit, sanglote, et
se précipite hors de ma chambre, en m'adressant pour remercîment un
divin sourire qui m'illumina comme un rayon des cieux. Quelques heures
après, je venais de m'habiller, G... entre, et me dit d'un air grave:
«Tu avais raison, j'ai tout découvert; mais pourquoi n'est-elle pas
venue? je l'attendais.
--Comment, pas venue? Elle est sortie d'ici ce matin à demi-folle de
l'espoir que je lui donnais; elle a dû être chez toi en cinq minutes.
--Je ne l'ai pas vue;..... et pourtant la clé était bien à ma porte.
--Malheur! malheur!! j'ai oublié de lui dire que tu avais changé
d'atelier. Elle sera montée au quatrième, ignorant que tu étais au
premier.
--Courons.
Nous nous précipitons à l'étage supérieur, la porte de l'atelier était
fermée; dans le bois était fichée avec force la _spada_ d'argent que
Vincenza portait dans ses cheveux, et que G... reconnut avec effroi:
elle venait de lui. Nous courons au Transtevere, chez elle, au Tibre, à
la promenade du Poussin; nous demandons à tous les passants: personne ne
l'avait vue. Enfin nous entendons des voix et des interpellations
violentes..... Nous arrivons au lieu de la scène..... Deux bouviers se
battaient pour le fazzoletto blanc de Vincenza, que la malheureuse
Albanaise avait arraché de sa tête et jeté sur le rivage avant de se
précipiter[13].
* * * * *
X
VAGABONDAGES.
Le séjour de la ville m'était devenu vraiment insupportable. Aussi ne
manquais-je aucune occasion de la quitter et de fuir aux montagnes, en
attendant le moment où il me serait permis de revenir en France.
Comme pour préluder à de plus longues courses dans cette partie de
l'Italie, visitée seulement par les paysagistes, je faisais fréquemment
alors le voyage de _Subiaco_, grand village des États du pape, à
dix-huit lieues de Tivoli.
Cette excursion était mon remède habituel contre le spleen; remède
souverain qui semblait me rendre à la vie. Une mauvaise veste de toile
grise et un chapeau de paille formaient tout mon équipement, six
piastres toute ma bourse. Puis, prenant un fusil ou une guitare, je
m'acheminais ainsi chassant ou chantant, insoucieux de mon gîte du soir,
certain d'en trouver un, si besoin était, dans les grottes innombrables
ou les _madones_ qui bordent toutes les routes, tantôt marchant au pas
de course, tantôt m'arrêtant pour examiner quelque vieux tombeau, ou, du
haut d'un de ces tristes monticules dont l'aride plaine de Rome est
couverte, écouter avec recueillement le grave chant des cloches de
Saint-Pierre, dont la croix d'or étincelait à l'horizon; tantôt
interrompant la poursuite d'un vol de vanneaux pour écrire dans mon
album une idée symphonique qui venait de poindre dans ma tête; et
toujours savourant à longs traits le bonheur suprême de la vraie
liberté.
Quelquefois, quand au lieu de fusil j'avais apporté ma guitare, me
postant au centre d'un paysage en harmonie avec mes pensées, un chant de
l'Énéide, enfoui dans ma mémoire depuis mon enfance, se réveillait à
l'aspect des lieux où je m'étais égaré; improvisant alors un étrange
récitatif sur une harmonie plus étrange encore, je me chantais la mort
de Pallas, le désespoir du bon Evandre, le convoi du jeune guerrier
qu'accompagnait son cheval Ethon sans harnais, la crinière pendante, et
versant de grosses larmes; l'effroi du bon roi Latinus, le siége du
Latium dont je foulais la terre, la triste fin d'Amata et la mort
cruelle du noble fiancé de Lavinie.
Ainsi, sous les influences combinées des souvenirs, de la poésie et de
la musique, j'atteignais le plus incroyable degré d'exaltation. Cette
triple ivresse se résolvait toujours en torrents de larmes versés avec
des sanglots convulsifs. Et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est que
je commentais mes larmes. Je pleurais ce pauvre Turnus, à qui le cagot
Enée était venu enlever ses États, sa maîtresse et la vie; je pleurais
la belle et touchante Lavinie obligée d'épouser le brigand étranger
couvert du sang de son amant; je regrettais ces temps poétiques où les
héros, fils des dieux, portaient de si belles armures et lançaient de
gracieux javelots à la pointe étincelante, ornée d'un cercle d'or;
quittant ensuite le passé pour le présent, je pleurais sur mes chagrins
personnels, mon avenir douteux, ma carrière interrompue; et, tombant
affaissé au milieu de ce chaos de poésie, murmurant des vers de
Shakespeare, de Virgile et de Dante: _Nessun maggior dolore.... che
ricordarsi........ O poor Ophelia!... Good night, sweet Ladies....
Vitaque cum gemitu... fugit indignata.... sub umbras...._ Je
m'endormais.
* * * * *
Quelle folie! diront bien des gens. Oui, mais quel bonheur! Les gens
raisonnables ne savent pas à quel degré d'intensité peut atteindre ainsi
le sentiment de l'existence; le coeur se dilate, l'imagination prend une
envergure immense, on vit avec fureur: le corps même, participant de
l'exhaliration de l'esprit, semble devenir de fer. Je faisais alors
mille imprudences qui peut-être aujourd'hui me coûteraient la vie.
Je partis un jour de Tivoli par une pluie battante, mon fusil _à
pistons_ me permettant de chasser malgré l'humidité. J'arrivai le soir à
Subiaco, mouillé jusqu'aux os dès le matin, ayant fait mes dix-huit
lieues et tué quinze pièces de gibier.