J'attendis quelques jours; vint la réponse de M. Vernet; réponse
amicale, bienveillante, paternelle, dont je fus profondément touché. Ce
grand artiste, sans connaître le sujet de mon trouble, me donnait des
conseils qui s'y appliquaient on ne peut mieux; il m'indiquait le
travail et l'amour de l'art comme les deux remèdes souverains contre les
tourmentes morales; il m'annonçait que mon nom était resté sur la liste
des pensionnaires, que le ministre ne serait pas instruit de mon équipée
et que je pouvais revenir à Rome où l'on me recevrait à bras ouverts.
--Allons, ils sont sauvés, fis-je en soupirant profondément. Et si je
vivais maintenant! Si je vivais tranquillement, heureusement,
musicalement! Oh! la plaisante affaire!... Essayons.
Voilà que j'aspire l'air tiède et embaumé de Nice à pleins poumons;
voilà la vie et la joie qui accourent à tire-d'ailes, et la musique qui
m'embrasse, et l'avenir qui me sourit, et je reste à Nice un mois entier
à errer dans les bois d'orangers, à me plonger dans la mer, à dormir nu
sur les bruyères des montagnes de Villefranche, à voir du haut de ce
radieux observatoire les navires venir, passer et disparaître
silencieusement. Je vis entièrement seul, j'écris l'ouverture du _Roi
Lear_, je chante, je crois en Dieu! Convalescence.
C'est ainsi que j'ai passé à Nice les vingt plus beaux jours de ma vie.
Nizza! Nizza! ô rimenbranza!
Mais la police du roi de Sardaigne vint encore troubler mon paisible
bonheur et m'obliger à y mettre un terme.
J'avais fini par échanger quelques paroles au café avec deux officiers
de la garnison piémontaise; il m'arriva même un jour de faire avec eux
une partie de billard; cela suffit pour inspirer au chef de la police
des soupçons graves sur mon compte.
--Évidemment ce jeune musicien français n'est pas venu à Nice pour
assister aux représentations de _Mathilde de Sabran_ (le seul ouvrage
qu'on y entendît alors), il ne va jamais au théâtre. Il passe des
journées entières dans les rochers de Villefranche..... il y attend un
signal de quelque vaisseau révolutionnaire..... Il ne dîne pas à table
d'hôte..... pour éviter les insidieuses conversations des agents
secrets. Le voilà qui se lie tout doucement avec les chefs de nos
régiments..... Il va entamer avec eux les négociations dont il est
chargé au nom de _la Jeune Italie_, cela est clair, la conspiration est
flagrante!
O grand homme! politique profond, tu es délirant, va!
Je suis mandé au bureau de police et interrogé en formes.
--Que faites-vous ici, Monsieur?
--Je me rétablis d'une maladie cruelle; je compose, je rêve, je remercie
Dieu d'avoir fait un si beau soleil, une mer si belle, des montagnes si
verdoyantes.
--Vous n'êtes pas peintre?
--Non, Monsieur.
--Cependant, on vous voit partout, un album à la main et dessinant
beaucoup; seriez-vous occupé à lever quelque plan?
--Oui, je _lève le plan_ d'une ouverture du _Roi Lear_, c'est-à-dire,
j'ai levé ce plan, car le dessin et l'instrumentation en sont
tout-à-fait terminés; je crois même que l'entrée en sera formidable!
--Comment l'entrée? qu'est-ce que ce roi Lear?
--Hélas! monsieur, c'est un vieux bonhomme de roi d'Angleterre.
--D'Angleterre!
--Oui, qui vécut, au dire de Shakespeare, il y a quelque dix-huit cents
ans, et qui eut la faiblesse de partager son royaume à deux filles
scélérates qu'il avait, et qui le mirent à la porte quand il n'eut plus
rien à leur donner. Vous voyez qu'il y a peu de rois.....
--Ne parlons pas du Roi!..... Vous entendez par ce mot
instrumentation?.....
--C'est un terme de musique.
--Toujours ce prétexte! Je sais très-bien, monsieur, qu'on ne compose
pas ainsi de la musique sans piano, seulement avec un album et un
crayon, en marchant silencieusement sur les grèves! Ainsi donc, veuillez
nous dire où vous comptez aller, on va vous rendre votre passeport; vous
ne pouvez rester à Nice plus longtemps.
--Alors je retournerai à Rome, en composant encore sans piano, avec
votre permission.
Ainsi fut fait. Je quittai Nice le lendemain fort contre mon gré, il est
vrai, mais le coeur léger et plein d'_allegria_, et bien vivant et bien
guéri. Et c'est ainsi qu'une fois encore on a vu _des pistolets chargés
qui ne sont pas partis_.
C'est égal, je crois que ma petite comédie avait un certain intérêt, et
c'est vraiment dommage qu'elle n'ait pas été représentée!....
VII
RETOUR A ROME.
En repassant à Gênes, j'allai entendre l'_Agnese_ de Paër. Cet opéra fut
célèbre à l'époque de transition crépusculaire qui précéda _le lever_ de
Rossini.
L'impression de froid ennui dont il m'accabla tenait sans doute à la
détestable exécution qui en paralysait les beautés. Je remarquai d'abord
que, suivant la louable habitude de certaines gens qui, bien
qu'incapables de rien _faire_, se croient appelés à tout _refaire_ ou
retoucher, et qui, de leur coup-d'oeil d'aigle aperçoivent tout de suite
ce qui manque dans un ouvrage, on avait renforcé d'une grosse caisse
l'instrumentation sage et modérée de Paër; de sorte qu'écrasé sous le
tampon du maudit instrument, cet orchestre, qui n'avait pas été écrit
de manière à lui résister, disparaissait entièrement. Madame Ferlotti
chantait (elle se gardait bien de le jouer) le rôle d'Agnèse. En
cantatrice qui sait, à un franc près, ce que son gosier lui rapporte par
an, elle répondait à la douloureuse folie de son père par le plus
imperturbable sang-froid, la plus complète insensibilité; on eût dit
qu'elle ne faisait qu'une répétition de son rôle, indiquant à peine les
gestes et chantant sans expression pour ne pas se fatiguer.
L'orchestre m'a paru passable. C'est une petite troupe fort inoffensive;
mais les violons jouent juste et les instruments à vent suivent assez
bien la mesure. A propos de violon..... pendant que je m'ennuyais dans
sa ville natale, Paganini enthousiasmait tout Paris. Maudissant le
mauvais destin qui me privait du bonheur de l'entendre, je cherchais au
moins à obtenir de ses compatriotes quelques renseignements sur lui;
mais les Gênois sont, comme les habitants de toutes les villes de
commerce, fort indifférents pour les beaux-arts. Ils me parlèrent très
froidement de l'homme extraordinaire que l'Allemagne, la France et
l'Angleterre ont accueilli avec acclamations. Je demandai la maison de
son père, on ne put me l'indiquer. A la vérité, je cherchai aussi dans
Gênes le temple, la pyramide, enfin le monument que je pensais avoir été
élevé à la mémoire de Colomb, et le buste du grand homme qui découvrit
le Nouveau-Monde n'a pas même frappé une fois mes regards pendant que
j'errais dans les rues de l'ingrate cité qui lui donna naissance et dont
il fit la gloire.
De toutes les capitales d'Italie aucune ne m'a laissé d'aussi gracieux
souvenirs que Florence. Loin de m'y sentir dévoré de spleen, comme je le
fus plus tard à Rome et à Naples, complètement inconnu, ne connaissant
personne, avec quelques poignées de piastres à ma disposition, malgré la
brèche énorme que la course à Nice avait faite à ma fortune, jouissant
en conséquence de la plus entière liberté, j'y ai passé de bien douces
journées, soit à parcourir ses nombreux monuments en rêvant de Dante et
de Michel-Ange, soit à lire Shakespeare dans les bois délicieux qui
bordent la rive gauche de l'Arno et dont la solitude profonde me
permettait de crier à mon aise d'admiration. Sachant bien que je ne
trouverais pas dans la capitale de la Toscane ce que Naples et Milan me
faisaient tout au plus espérer, je ne songeais guère à la musique, quand
les conversations de table d'hôte m'apprirent que le nouvel opéra de
Bellini (_I Montecchi ed i Capuletti_) allait être représenté. On disait
beaucoup de bien de la musique, mais aussi beaucoup du libretto, ce qui,
eu égard au peu de cas que les Italiens font pour l'ordinaire des
paroles d'un opéra, me surprenait étrangement. Ah! ah! c'est une
innovation!!! Je vais donc, après tant de misérables essais lyriques sur
ce beau drame, entendre un véritable opéra de Roméo, digne du génie de
Shakespeare! Dieu! quel sujet! comme tout y est dessiné pour la
musique!... D'abord, le bal éblouissant dans la maison de Capulet, où,
au milieu d'un essaim tourbillonnant de beautés, le jeune Montaigu
aperçoit pour la première fois la _sweet Juliet_, dont la fidélité doit
lui coûter la vie; puis ces combats furieux dans les rues de Vérone,
auxquels le bouillant _Tybald_ semble présider comme le génie de la
colère et de la vengeance; cette inexprimable scène de nuit au balcon de
Juliette, où les deux amants murmurent un concert d'amour tendre, doux
et pur comme les rayons de l'astre des nuits qui les garde en souriant
amicalement; les piquantes bouffonneries de l'insouciant Mercutio, le
naïf caquet de la vieille nourrice, le grave caractère de l'ermite,
cherchant inutilement à ramener un peu de calme sur ces flots d'amour et
de haine dont le choc tumultueux retentit jusque dans sa modeste
cellule... puis l'affreuse catastrophe, l'ivresse du bonheur aux prises
avec celle du désespoir, de voluptueux soupirs changés en râle de mort,
et enfin le serment solennel des deux familles ennemies jurant, trop
tard, sur le cadavre de leurs malheureux enfants, d'éteindre la haine
qui fit verser tant de sang et de larmes.--Les miennes coulaient en y
songeant. Je courus donc au théâtre de la Pergola. Les choristes
nombreux qui couvraient la scène me parurent assez bons, leurs voix
sonores et mordantes; il y avait surtout une douzaine de petits garçons
de quatorze à quinze ans dont les _contralti_ étaient d'un excellent
effet. Les personnages se présentèrent successivement et chantèrent
presque tous faux, à l'exception de deux femmes, dont l'une _grande et
forte_ remplissait le rôle de _Juliette_, et l'autre _petite et grêle_
celui de _Roméo_.--Pour la troisième ou quatrième fois, après Zingarelli
et Vaccaï, écrire encore Roméo pour une femme!... Mais au nom de Dieu,
est-il donc décidé que l'amant de Juliette doit paraître dépourvu des
attributs de la virilité? Est-il un enfant, celui qui, en trois passes,
perce le coeur du _furieux Tybald, le héros de l'escrime_, et qui, plus
tard, après avoir brisé les portes du tombeau de sa maîtresse, d'un bras
dédaigneux étend mort sur les degrés du monument le comte Pâris qui l'a
provoqué?... Et son désespoir au moment de l'exil, sa sombre et terrible
résignation en apprenant la mort de Juliette, son délire convulsif après
avoir bu le poison, toutes ces passions volcaniques germent-elles
d'ordinaire dans l'ame d'un eunuque?...
Trouverait-on que l'effet musical de deux voix féminines est le
meilleur?... Alors, à quoi bon des ténors, des basses, des barytons?
Faites donc jouer tous les rôles par des soprani ou des contralti, Moïse
et Otello ne seront pas beaucoup plus étranges avec une voix flûtée que
ne l'est Roméo. Mais il faut en prendre son parti; la composition de
l'ouvrage va me dédommager...
Quel désappointement!!! Dans le libretto il n'y a point de bal chez
Capulet, point de Mercutio, point de nourrice babillarde, point d'ermite
grave et calme, point de scène au balcon, point de sublime monologue
pour Juliette recevant la fiole de l'ermite, point de duo dans la
cellule entre Roméo banni et l'ermite désolé; point de Shakespeare,
rien; un ouvrage manqué, mutilé, défiguré, _arrangé_. Et c'est un grand
poète pourtant, c'est Félix Romani, que les habitudes mesquines des
théâtres lyriques d'Italie ont contraint à découper un si pauvre
libretto dans le chef-d'oeuvre shakespearien!
Le musicien toutefois a su rendre fort belle une des principales
situations: A la fin d'un acte, les deux amants séparés de force par
leurs parents furieux, s'échappent un instant des bras qui les
retenaient et s'écrient en s'embrassant: «Nous nous reverrons aux
cieux.» Bellini a mis, sur les paroles qui expriment cette idée, une
phrase d'un mouvement vif, passionné, pleine d'élan, et _chantée à
l'unisson_ par les deux personnages. Ces deux voix, vibrant ensemble
comme une seule, symbole d'une union parfaite, donnent à la mélodie une
force d'impulsion extraordinaire; et, soit par l'encadrement de la
phrase mélodique et la manière dont elle est ramenée, soit par
l'étrangeté bien motivée de cet unisson, auquel on est loin de
s'attendre, soit enfin par la mélodie elle-même, j'avoue que j'ai été
remué à l'improviste et que j'ai applaudi avec transport. On a
singulièrement abusé depuis lors des duos à l'unisson.--Décidé à boire
le calice jusqu'à la lie, je voulus, quelques jours après, entendre la
_Vestale_ de Paccini. Quoique ce que j'en connaissais déjà m'eût bien
prouvé qu'elle n'avait de commune avec l'héroïque et sublime conception
de Spontini que le titre, je ne m'attendais à rien de pareil.....
Licinius était encore joué par une femme..... Après quelques instants
d'une pénible attention, j'ai dû m'écrier comme Hamlet: «Ceci est de
l'absynthe!» et ne me sentant pas capable d'en avaler davantage, je suis
parti au milieu du second acte, donnant un terrible coup de pied dans le
parquet, qui m'a si fort endommagé le gros orteil que je m'en suis
ressenti pendant plusieurs jours.--Pauvre Italie!... Au moins, va-t-on
me dire, dans les églises la pompe musicale doit être digne des
cérémonies auxquelles elle se rattache. Pauvre Italie!... on verra plus
tard quelle musique on fait à Rome, dans la capitale du monde chrétien;
en attendant, voilà ce que j'ai entendu de mes propres oreilles pendant
mon séjour à Florence.
C'était peu après l'explosion de Modène et de Bologne; les deux fils de
Louis Bonaparte y avaient pris part; leur mère, la reine Hortense,
fuyait avec l'un d'eux; l'autre venait d'expirer dans les bras de son
père. On célébrait le service funèbre; toute l'église tendue de noir, un
immense appareil funéraire de prêtres, de catafalques, de flambeaux,
invitaient moins aux tristes et grandes pensées que les souvenirs
éveillés dans l'ame par le nom de celui pour qui l'on priait....
Napoléon Bonaparte!.... Il s'appelait ainsi!.... c'était _son_
neveu!.... presque _son_ petit-fils!.... mort à vingt ans.... Et sa
mère, arrachant le dernier de ses fils à la hache des réactions, fuit en
Angleterre.... La France lui est interdite.... la France, où luirent
pour elle tant de glorieux jours.... Mon esprit, remontant le cours du
temps, me la représentait, joyeuse enfant créole, dansant sur le pont du
vaisseau qui l'amenait sur le vieux continent, simple fille de madame
Beauharnais, plus tard fille adoptive du maître de l'Europe, reine de
Hollande, et enfin exilée, oubliée, orpheline, mère éperdue, reine
fugitive et sans Etats.... Oh! Beethoven!.... où était la grande ame,
l'esprit profond et homérique qui conçut la _Symphonie héroïque_, la
_Marche funèbre pour la mort d'un héros_, et tant d'autres miraculeuses
poésies musicales qui arrachent des larmes et oppressent le coeur?....
L'organiste avait tiré les registres de _petites flûtes_ et folâtrait
dans le haut du clavier, en sifflottant de _petits airs gais_, comme
font les roitelets quand, perchés sur le mur d'un jardin, ils s'ébattent
aux pâles rayons d'un soleil d'hiver.... La fête _del Corpus Domini_ (la
Fête-Dieu) devait être célébrée prochainement à Rome; j'en entendais
constamment parler autour de moi depuis quelques jours comme d'une chose
extraordinaire. Je m'empressai donc de m'acheminer vers la capitale des
Etats pontificaux avec plusieurs Florentins que le même motif y
attirait. Il ne fut question, pendant tout le voyage, que des merveilles
qui allaient être offertes à notre admiration. Ces messieurs me
déroulaient un tableau tout resplendissant de tiares, mitres, chasubles,
croix brillantes, vêtements d'or, nuages d'encens, etc.
--_Ma la musica?...._
--_Oh! signore, lei sentira un coro immenso._
Puis ils retombaient sur les nuages d'encens, les vêtements dorés, les
brillantes croix, le tumulte des cloches et des canons. Mais Robin en
revient toujours à....
--_La musica?_ demandais-je encore, _la musica di questa ceremonia?_
--_Oh! signore, lei sentira un coro immenso._
--Allons, il paraît que ce sera.... un choeur immense, après tout. Je
pensais déjà à la pompe musicale des cérémonies religieuses dans le
temple de Salomon; mon imagination, s'enflammant de plus en plus,
j'allais jusqu'à espérer quelque chose de comparable au luxe gigantesque
de l'ancienne Egypte.... Faculté maudite, qui ne fait de notre vie qu'un
mirage continuel!... Sans elle, j'eusse peut-être été ravi de l'aigre et
discordant fausset des _castrati_ qui me firent entendre un sot et
insipide contrepoint; sans elle, je n'aurais point été surpris, sans
doute, de ne pas trouver à la procession _del Corpus Domini_ un essaim
de jeunes vierges, aux vêtements blancs, à la voix pure et fraîche, aux
traits empreints de sentiments religieux, exhalant vers le ciel de pieux
cantiques, harmonieux parfums de ces roses vivantes; sans cette fatale
imagination, ces deux groupes de clarinettes canardes, de trombones
rugissants, de grosses caisses furibondes, de trompettes saltimbanques,
ne m'eussent pas révolté par leur impie et brutale cacophonie. Il est
vrai que, dans ce cas, il eût aussi fallu supprimer l'organe de l'ouïe.
On appelle cela à Rome _musique militaire_. Que le vieux Silène, monté
sur un âne, suivi d'une troupe de grossiers satyres et d'impures
Bacchantes soit escorté d'un pareil concert, rien de mieux; mais le
Saint-Sacrement, le pape, les images de la Vierge!!! Ce n'était pourtant
que le prélude des mystifications qui m'attendaient. Mais n'anticipons
pas.
Me voilà réinstallé à la Villa Medici, bien accueilli du Directeur, fêté
de tous mes camarades, dont la curiosité était excitée, sans doute, sur
le but du pèlerinage que je venais d'accomplir, mais qui pourtant furent
tous à mon égard d'une réserve exemplaire.
J'étais parti, j'avais eu mes raisons pour partir; je revenais, c'était
à merveille; pas de commentaires, pas de questions.
VIII
LA VIE DE L'ACADÉMIE.
J'étais déjà au fait des habitudes du dedans et du dehors de l'Académie.
Une cloche, parcourant les divers corridors et les allées du jardin,
annonce l'heure des repas. Chacun d'accourir alors dans le costume où il
se trouve; en chapeau de paille, en blouse déchirée ou couverte de terre
glaise, les pieds en pantouffles, sans cravate, enfin dans le
délabrement complet d'une parure d'atelier. Après le déjeûner, nous
perdions ordinairement une ou deux heures dans le jardin, à jouer au
disque, à la paume, à tirer le pistolet, à fusiller les malheureux
merles qui habitent le bois de lauriers, ou à dresser de jeunes chiens.
Tous exercices auxquels M. Horace Vernet, dont les rapports avec nous
étaient plutôt d'un excellent camarade que d'un sévère directeur,
prenait part fort souvent. Le soir, c'était la visite obligée au café
Greco, où les artistes français, non attachés à l'Académie, que nous
appelions _les hommes d'en bas_, fumaient avec nous le _cigare de
l'amitié_, en buvant le _punch du patriotisme_. Après quoi, chacun se
dispersait..... Ceux qui rentraient vertueusement à la caserne
académique, se réunissaient quelquefois sous le grand vestibule qui
donne sur le jardin. Quand je m'y trouvais, ma mauvaise voix et ma
misérable guitare étaient mises à contribution, et assis tous ensemble
autour d'un petit jet d'eau qui, en retombant dans une coupe de marbre,
rafraîchit ce portique retentissant, nous chantions au clair de lune les
rêveuses mélodies du Freyschütz, d'Oberon, les choeurs énergiques
d'Euryanthe, ou des actes entiers d'Iphigénie en Tauride, de la Vestale
ou de don Juan; car je dois dire à la louange de mes commensaux de
l'Académie, que leur goût musical était des moins vulgaires.
Nous avions, en revanche, un genre de concerts que nous appelions
_concerts anglais_, et qui ne manquait pas d'agrément, après les dîners
un peu échevelés. Les buveurs, plus ou moins chanteurs, mais possédant
tant bien que mal quelque air favori, s'arrangeaient de manière à en
avoir tous un différent; pour obtenir la plus grande variété possible,
chacun d'ailleurs chantait dans un autre ton que son voisin. Duc, le
spirituel et savant architecte[8], chantait sa chanson de _la Colonne_,
Dantan celle du _Sultan Saladin_, Montfort triomphait dans la marché de
_la Vestale_, Signol était plein de charmes dans la romance _Fleuve du
Tage_, et j'avais quelque succès dans l'air si tendre et si naïf _Il
pleut, bergère_. A un signal donné, les concertants partaient les uns
après les autres, et ce vaste morceau d'ensemble à vingt-quatre parties
s'exécutait en crescendo, accompagné, sur la promenade du Pincio, par
les hurlements douloureux des chiens épouvantés, pendant que les
barbiers de la place d'Espagne, souriant d'un air narquois sur le seuil
de leur boutique, se renvoyaient l'un à l'autre cette naïve exclamation:
_musica francese!_
Le jeudi était le jour de grande réception chez le directeur. La plus
brillante société de Rome se réunissait alors aux soirées fashionables
que madame et mademoiselle Vernet présidaient avec tant de goût. On
pense bien que les pensionnaires n'avaient garde d'y manquer. La journée
du dimanche, au contraire, était presque toujours consacrée à des
courses plus ou moins longues dans les environs de Rome. C'étaient
_Ponte Molle_, où l'on va boire une sorte de drogue douceâtre et
huileuse, liqueur favorite des Romains, qu'on appelle vin d'Orvieto; la
villa Pamphili, Saint-Laurent hors les murs, et surtout le magnifique
tombeau de Cecilia Metella, dont il est de rigueur d'interroger
longuement le curieux écho, pour s'enrouer et avoir ainsi le prétexte
d'aller se rafraîchir dans une osteria qu'on trouve à quelques pas de
là, avec un gros vin noir, rempli de moucherons.
Avec la permission du directeur, les pensionnaires peuvent entreprendre
de plus longs voyages, d'une durée indéterminée, à la condition
seulement de ne pas sortir des États-Romains, jusqu'au moment où le
réglement les autorise à visiter toutes les parties de l'Italie. Voilà
pourquoi le nombre des habitants de l'Académie n'est que fort rarement
au complet. Il y en a presque toujours au moins deux en tournée à
Naples, à Venise, à Florence, à Palerme ou à Milan. Les peintres et les
sculpteurs, trouvant Michel-Ange et Raphaël à Rome, sont ordinairement
les moins pressés d'en sortir; les temples de Pestum, Pompéi, la Sicile,
excitent vivement au contraire la curiosité des architectes; les
paysagistes passent la plus grande partie de leur temps dans les
montagnes; pour les musiciens, comme les différentes capitales d'Italie
leur offrent toutes à peu près le même degré d'intérêt, ils n'ont pour
quitter Rome d'autres motifs que _le désir de voir et l'humeur
inquiète_, et rien que leurs sympathies personnelles ne peut influer sur
la direction ou la durée de leurs voyages. Usant de là liberté qui nous
était accordée, je cédais à mon penchant pour les explorations
aventureuses, et me sauvais aux Abruzzes quand l'ennui de Rome me
desséchait le sang. Sans cela je ne sais trop comment j'aurais pu
résister à la monotonie d'une pareille existence. On conçoit, en effet,
que la gaîté de nos réunions d'artistes, les bals élégants de l'Académie
et de l'ambassade, le laisser-aller de l'estaminet, n'aient guère pu me
faire oublier que j'arrivais de Paris, du centre de la civilisation, et
que je me trouvais tout d'un coup sevré de musique, de théâtre[9], de
littérature[10], d'agitations, de tout enfin ce qui composait ma vie.