Par une singularité remarquable, j'étais parti seul de Paris; je m'étais

trouvé seul Français dans la traversée de Marseille à Livourne; je fus

l'unique voyageur que le voiturin de Florence trouva disposé à

s'acheminer vers Rome, et c'est dans cet isolement complet que j'y

arrivai. Deux volumes de Mémoires sur l'impératrice Joséphine, que le

hasard m'avait fait rencontrer chez un bouquiniste de Sienne, m'aidèrent

à tuer le temps pendant que ma vieille berline cheminait paisiblement.

Mon Phaéton ne savait pas un mot de français; pour moi, je ne possédais

de la langue italienne que des phrases comme celle-ci: «Fa molto caldo.

Piove. Quando lo pranzo?» Il était difficile que notre conversation fût

d'un grand intérêt. L'aspect du pays était assez peu pittoresque, et le

manque absolu de confortable dans les bourgs ou villages où nous nous

arrêtions, achevait de me faire pester contre l'Italie, et la nécessité

absurde qui m'y amenait. Mais un jour, sur les dix heures du matin,

comme nous venions d'atteindre un petit groupe de maisons, appelé la

Storta, le vetturino me dit tout-à-coup d'un air nonchalant, en se

versant un verre de vin: «Ecco Roma, signore!» Et, sans se retourner, il

me montrait du doigt la croix de Saint-Pierre. Ce peu de mots opéra en

moi une révolution complète; je ne saurais exprimer le trouble, le

saisissement que me causa l'aspect lointain de la ville immortelle, au

milieu de cette immense plaine nue et désolée... Tout à mes yeux devint

grand, poétique, sublime; l'imposante majesté de la _piazza del Popolo_,

par laquelle on entre dans Rome en venant de France, vint encore quelque

temps après augmenter ma religieuse émotion; et j'étais tout rêveur

quand les chevaux, dont j'avais cessé de maudire la lenteur,

s'arrêtèrent devant un palais de noble et sévère apparence; c'était

l'Académie.

La _villa Medici_, qu'habitent les pensionnaires et le directeur de

l'Académie de France, fut bâtie en 1557 par Annibal Lippi; Michel-Ange

ensuite y ajouta une aile et quelques embellissements: elle est située

sur cette portion du _monte Pincio_ qui domine la ville, et de laquelle

on jouit d'une des plus belles vues qu'il y ait au monde. A droite,

s'étend la promenade du Pincio; c'est l'avenue des Champs-Élysées de

Rome. Chaque soir, au moment où la chaleur commence à baisser, elle est

inondée de promeneurs à pied, à cheval, et surtout en calèche

découverte, qui, après avoir animé pendant quelque temps la solitude de

ce magnifique plateau, en descendent précipitamment au coup de sept

heures, et se dispersent comme un essaim de moucherons emporté par le

vent. Telle est la crainte presque superstitieuse qu'inspire aux Romains

le _mauvais air_, que si un petit nombre de promeneurs attardés,

narguant l'influence pernicieuse de l'_aria cattiva_, s'arrête encore

après la disparition de la foule, pour admirer la pompe du majestueux

paysage déployé par le soleil couchant, derrière le _monte Mario_, qui

borne l'horizon de ce côté, vous pouvez en être sûrs, ces imprudents

rêveurs sont étrangers.

A gauche de la Villa, l'avenue du Pincio aboutit sur la petite place de

la Trinita del Monte, ornée d'un obélisque, d'où un large escalier de

marbre descend dans Rome, et sert de communication directe entre le haut

de la colline et la place d'Espagne.

Du côté opposé, le palais s'ouvre sur de beaux jardins, dessinés dans le

goût de Lenôtre, comme doivent l'être les jardins de toute honnête

Académie. Un bois de lauriers et de chênes verts, élevé sur une

terrasse, en fait partie, borné d'un côté par les remparts de Rome et

de l'autre par le couvent des Ursulines-Françaises, attenant aux

terrains de la villa Medici.

En face on aperçoit, au milieu des champs incultes de la villa Borghèse,

la triste et désolée maison de campagne qu'habita Raphaël; et, comme

pour assombrir encore ce mélancolique tableau, une ceinture de

_pins-parasols_ en tout temps couverte d'une noire armée de corbeaux,

l'encadre à l'horizon.

Telle est à peu près la topographie de l'habitation vraiment royale,

dont la munificence du gouvernement français a doté ses artistes pendant

le temps de leur séjour à Rome. Les appartements du directeur y sont

d'une somptuosité remarquable; bien des ambassadeurs seraient heureux

d'en posséder de pareils. Les chambres des pensionnaires, à l'exception

de deux ou trois, sont au contraire petites, incommodes, et surtout

excessivement mal meublées. Je parie qu'un maréchal-des-logis de la

caserne Popincourt, à Paris, est mieux partagé, sous ce rapport, que je

ne l'étais au palais de l'Accademia di Francia. Dans le jardin sont la

plupart des ateliers des peintres et sculpteurs; les autres sont

disséminés dans l'intérieur de la maison et sur un petit balcon élevé

donnant sur le jardin des Ursulines, d'où l'on aperçoit la chaîne de la

Sabine, le monte Cavo et le camp d'Annibal. De plus, une bibliothèque

totalement dépourvue d'ouvrages nouveaux, mais assez bien fournie en

livres classiques, est ouverte jusqu'à trois heures aux investigations

des élèves laborieux, et présente au désoeuvrement de ceux qui ne le sont

pas une ressource contre l'ennui. Car il faut dire que la liberté dont

ils jouissent est à peu près illimitée. Les pensionnaires sont bien

tenus d'envoyer tous les ans à l'Académie de Paris, un tableau, un

dessin, une statue, une médaille ou une partition; mais ce travail une

fois fait, ils peuvent employer leur temps comme bon leur semble, où

même ne pas l'employer du tout, sans que personne ait rien à y voir. La

tâche du directeur se borne à administrer l'établissement, et à

surveiller l'exécution du réglement qui le régit. Quant à la direction

des études, il n'exerce sur elle aucune influence. Cela se conçoit; les

vingt-deux élèves pensionnés, s'occupant de cinq arts, frères si l'on

veut, mais différents, il n'est pas possible à un seul homme de les

posséder tous, et il serait mal venu de donner son avis sur ceux qui lui

sont étrangers.

A présent que le lecteur a un aperçu du lieu de la scène, je crois que

le meilleur moyen de lui faire connaître les acteurs est de reprendre

mon auto-biographie au point où je l'avais interrompue.

V

L'ARRIVÉE.

L'Ave Maria venait de sonner, quand je descendis de voiture à la porte

de l'Académie; cette heure étant celle du dîner, je m'empressai de me

faire conduire au réfectoire, où l'on venait de m'apprendre que tous mes

nouveaux camarades étaient réunis. Mon arrivée à Rome ayant été retardée

par diverses circonstances, comme je l'ai dit plus haut, on n'attendait

plus que moi; et, à peine eus-je mis le pied dans la vaste salle où

siégeaient bruyamment autour d'une table bien garnie une vingtaine de

convives, qu'un hourra à faire tomber les vitres, s'il y en avait eu,

s'éleva à mon aspect.

--Oh! Berlioz! Berlioz! Oh! cette tête! Oh! ces cheveux! Oh! ce nez!

Dis-donc, Jalay, il t'enfonce joliment pour le nez!

--Et toi, il te _recale_ fièrement pour les cheveux!

--Mille dieux! quel toupet!

--Eh! Berlioz! tu ne me reconnais pas? Te rappelles-tu la séance de

l'Institut? Tes sacrées timbales qui ne sont pas parties pour l'incendie

de Sardanapale? Était-il furieux! Mais, ma foi, il y avait de quoi!

Voyons donc, tu ne me reconnais pas?

--Je vous reconnais bien; mais votre nom...

--Ah! tiens, il me dit _vous_, tu te _manières_, mon vieux: on se tutoie

tout de suite ici.

--Eh bien! comment t'appelles-tu?

--Il s'appelle Signol.

--Mieux que ça, Rossignol.

--Mauvais! mauvais le calembourg!

--Absurde!

--Laissez-le donc s'asseoir!

--Qui? le calembourg?

--Non, Berlioz.

--Ohé! Fleury, apportez-nous du punch, et du fameux; cela vaudra mieux

que les bêtises de cet autre qui veut faire le malin.

--Enfin, voilà notre section de musique au complet!

--Eh! Monfort[5], voilà ton collègue.

--Eh! Berlioz, voilà _ton-fort_.

--C'est _mon-fort_.

--C'est _son-fort_.

--C'est _notre-fort_.

--Embrassez-vous.

--Embrassons-nous.

--Ils ne s'embrasseront pas!

--Ils s'embrasseront!

--Ils ne s'embrasseront pas!

--Si!

--Non!

--Ah ça! mais, pendant qu'ils crient, tu manges tout le macaroni, toi;

aurais-tu la bonté de m'en laisser un peu?

--Eh bien! embrassons-le tous, et que ça finisse!

--Non, que ça commence! voilà le punch! Ne bois pas ton vin.

--Non, plus de vin!

--A bas le vin!

--Cassons les bouteilles! Gare, Fleury!

--Pinck! panck!

--Messieurs, ne cassez pas les verres, au moins; il en faut pour le

punch; je ne pense pas que vous veuillez le boire dans de petits verres.

--Ah! les petits verres! Fi donc!

--Pas mal, Fleury! ce n'est pas maladroit; sans ça, tout y passait.

Fleury est le nom du factotum de la maison; ce brave homme, si digne, à

tous égards, de la confiance que lui accordent les directeurs de

l'Académie, est en possession, depuis longues années, de servir à table

les pensionnaires; il a vu tant de scènes semblables à celle que je

viens de décrire, qu'il n'y fait plus attention, et garde en pareil cas

un sérieux de glace, dont le contraste est vraiment plaisant. Quand je

fus un peu revenu de l'étourdissement que devait me causer un tel

accueil, je m'aperçus que le salon où je me trouvais offrait l'aspect le

plus bizarre. Sur l'un des murs, sont encadrés les portraits des anciens

pensionnaires, au nombre de cinquante environ; sur l'autre, qu'on ne

peut regarder sans rire, d'effroyables fresques de grandeur naturelle,

étalent une suite de caricatures, dont la monstruosité grotesque ne peut

se décrire, et dont les originaux ont tous habité l'Académie.

Malheureusement l'espace manque aujourd'hui pour continuer cette

curieuse galerie, et les nouveaux venus, dont l'extérieur prête à la

charge, ne peuvent plus être admis aux honneurs du grand _salon_.

Le soir même, après avoir salué M. Vernet, je suivis mes camarades au

lieu habituel de leurs réunions, le fameux café Greco. C'est bien la

plus détestable taverne qu'on puisse trouver, sale, obscure et humide;

rien ne peut justifier la préférence que lui accordent les artistes de

toutes les nations fixés à Rome. Mais son voisinage de la place

d'Espagne et du restaurant Lepri qui est en face, lui amène un nombre

considérable de chalands. On y tue le temps à fumer d'exécrables

cigares, en buvant du café qui n'est guère meilleur, qu'on vous sert,

non point sur des tables de marbre comme partout ailleurs, mais sur de

petits guéridons de bois, larges comme la calotte d'un chapeau, et noirs

et gluants comme les murs de cet aimable lieu. Le _café Greco_

cependant, est tellement fréquenté par les artistes étrangers que la

plupart s'y font adresser leurs lettres, et que les nouveaux débarqués

n'ont rien de mieux à faire que de s'y rendre pour trouver des

compatriotes.

VI

ÉPISODE BOUFFON.

On a vu des fusils partir, qui n'étaient pas chargés, dit-on. On a

vu plus souvent encore, je crois, des fusils chargés qui ne

partaient pas.

(PASCAL.)

Je passai quelque temps à me façonner tant bien que mal à cette

existence si nouvelle pour moi. Mais une vive inquiétude qui, dès le

lendemain de mon arrivée, s'était emparée de mon esprit, ne me laissait

d'attention ni pour les objets environnants, ni pour le cercle social où

je venais d'être si brusquement introduit. Je n'avais pas trouvé à Rome

des lettres de Paris qui auraient dû m'y précéder de plusieurs jours. Je

les attendis pendant trois semaines avec une anxiété croissante; après

ce temps, incapable de résister davantage au désir de connaître la

cause de ce silence mystérieux, et malgré les remontrances amicales de

M. Horace Vernet, qui essaya d'empêcher un coup de tête, en m'assurant

qu'il serait obligé de me rayer de la liste des pensionnaires de

l'Académie si je quittais l'Italie, je m'obstinai à rentrer en France.

En repassant à Florence, une esquinancie assez violente vint me clouer

au lit pendant huit jours. Ce fut alors que je fis la connaissance de

l'architecte danois Schlick, aimable garçon et artiste d'un talent

classé très-haut par les connaisseurs. Pendant cette semaine de

souffrances, je m'occupai à réinstrumenter la scène du bal de ma

Symphonie fantastique, et j'ajoutai à ce morceau la _coda_ qui existe

maintenant. Je n'avais pas fini ce travail quand, le jour de ma première

sortie, j'allai à la poste demander mes lettres. Le paquet qu'on me

présenta contenait une épître d'une impudence si extraordinaire et si

blessante pour un homme de l'âge et du caractère que j'avais alors,

qu'il se passa soudain en moi quelque chose d'affreux. Deux larmes de

rage jaillirent de mes yeux, et mon parti fut pris instantanément. Il

s'agissait de voler à Paris, où j'avais à tuer sans rémission deux

femmes coupables et un innocent. Quant à me tuer, moi, après ce beau

coup, c'était de rigueur, on le pense bien. Le plan de l'expédition fut

conçu en quelques minutes. On devait à Paris redouter mon retour, on me

connaissait... Je résolus de ne m'y présenter qu'avec de grandes

précautions et sous un déguisement. Je courus chez Schlick, qui

n'ignorait pas le sujet du drame dont j'étais le principal acteur. En me

voyant si pâle:

--Ah! mon Dieu! qu'y a-t-il?

--Voyez, lui dis-je en lui tendant la lettre, lisez!

--Oh! c'est monstrueux, répondit-il après avoir lu. Qu'allez-vous faire?

L'idée me vint aussitôt de le tromper, pour pouvoir agir plus librement.

--Ce que je vais faire? Je persiste à rentrer en France; mais je vais

chez mon père au lieu de retourner à Paris.

--Oui, mon ami, vous avez raison; allez dans votre famille; c'est là

seulement que vous pourrez, avec le temps, oublier vos chagrins et

calmer l'effrayante agitation où je vous vois. Allons, du courage!

--J'en ai; mais il faut que je parte tout de suite, je ne répondrais pas

de moi demain.

--Rien n'est plus aisé que de vous faire partir ce soir; je connais

beaucoup de monde ici, à la police et à la poste; dans deux heures

j'aurai votre passeport, et dans cinq votre place dans la voiture du

courrier. Je vais m'occuper de tout cela; rentrez à l'hôtel faire vos

préparatifs, je vous y rejoindrai.

Au lieu de rentrer, je m'acheminai vers le quai de l'Arno, où demeurait

une marchande de modes française. J'entre dans son magasin, et tirant ma

montre:

--Madame, lui dis-je, il est midi; je pars ce soir avec le courrier,

pouvez-vous, avant cinq heures, préparer pour moi une toilette complète

de femme de chambre, robe, chapeau, voile vert, etc.? Je vous donnerai

ce que vous voudrez, je ne regarde pas à l'argent.

La marchande se consulte un instant, et m'assure que tout sera prêt

avant l'heure indiquée. Je donne des arrhes et rentre, sur l'autre rive

de l'Arno, à l'hôtel des Quatre-Nations où je logeais. J'appelle le

premier sommelier.

--Antoine, je pars à six heures pour la France; il m'est impossible

d'emporter ma malle, je vous la confie. Envoyez-la par la première

occasion sûre à mon père, dont voici l'adresse.

Et prenant la partition de la scène du Bal[6], dont la _coda_ n'était

pas entièrement instrumentée, j'écris en tête: _Je n'ai pas le temps de

finir; s'il prend fantaisie à la Société des Concerts de Paris

d'exécuter ce morceau en_ L'ABSENCE _de l'auteur, je prie Habeneck de

doubler à l'octave basse, avec les clarinettes et les cors, le trait

des flûtes placé sur la dernière rentrée du thème, et d'écrire à plein

orchestre les accords qui suivent. Cela suffira pour la conclusion._

Puis je mets la partition de ma Symphonie fantastique, adressée sous

enveloppe à Habeneck, dans une valise, avec quelques hardes; j'avais une

paire de pistolets à deux coups, je les charge convenablement; j'examine

et je place dans mes poches deux petites bouteilles de rafraîchissements,

tels que laudanum, stricnine; et, la conscience en repos au sujet de mon

arsenal, je m'en vais attendre l'heure du départ, en parcourant sans but

les rues de Florence avec cet air malade, inquiet et inquiétant des

chiens enragés.

A cinq heures, je retourne chez ma modiste; on m'essaie ma parure qui va

fort bien. En payant le prix convenu, je donne vingt francs de trop; une

jeune ouvrière, assise devant le comptoir s'en aperçoit et veut me le

faire observer; mais la maîtresse du magasin, jetant d'un geste rapide

mes pièces d'or dans son tiroir, la repousse et l'interrompt par un:

«Allons, petite bête, laissez monsieur tranquille! croyez-vous qu'il ait

le temps d'écouter vos sottises!» Et répondant à mon sourire ironique

par un salut curieux mais plein de grâce: «Mille remercîments, monsieur,

j'augure bien du succès, vous serez _charmante_, sans aucun doute, dans

votre petite comédie.»

Six heures sonnent enfin; mes adieux faits à ce vertueux Schlick, qui

voyait en moi une brebis égarée et blessée rentrant au bercail, ma

parure féminine soigneusement serrée dans une des poches de la voiture,

je salue du regard le Persée de Benvenuto et sa fameuse inscription:

«_Si quis te læserit_, ego _tuus ultor ero_[7]» et nous partons.

Les lieues se succèdent, et toujours entre le courrier et moi règne un

profond silence. J'avais la gorge et les dents serrées; je ne mangeais

pas, je ne buvais pas, je ne parlais pas. Quelques mots furent échangés

seulement vers minuit, au sujet des pistolets, dont le prudent

conducteur ôta les capsules et qu'il cacha ensuite sous les coussins de

la voiture. Il craignait que nous ne vinssions à être attaqués, et en

pareil cas, disait-il, on ne doit jamais montrer la moindre intention de

se défendre quand on ne veut pas être assassiné.

--A votre aise, lui répondis-je, je serais bien fâché de nous

compromettre, et je n'en veux pas aux brigands!

Arrivé à Gênes, sans avoir avalé autre chose que le jus d'une orange, au

grand étonnement de mon compagnon de voyage qui ne savait trop si

j'étais de ce monde ou de l'autre, je m'aperçois d'un nouveau malheur:

Mon costume de femme était perdu. Nous avions changé de voiture à un

village nommé Pietra-Santa et en quittant celle qui nous amenait de

Florence, j'y avais oublié tous mes atours. «Feux et tonnerres!

m'écriai-je, ne semble-t-il pas qu'un bon ange maudit veuille m'empêcher

d'exécuter mon projet! c'est ce que nous verrons!»

Aussitôt je fais venir un domestique de place parlant le français et le

génois. Il me conduit chez une modiste. Il était près de midi, le

courrier repartait à six heures. Je demande un nouveau costume: on

refuse de l'entreprendre, ne pouvant l'achever en si peu de temps. Nous

allons chez une autre, chez deux autres, chez trois autres modistes,

même refus. Une enfin annonce qu'elle va rassembler plusieurs ouvrières

et qu'elle essaiera de me parer avant l'heure du départ.

Elle tient parole; je suis réparé. Mais pendant que je courais ainsi les

grisettes, ne voilà-t-il pas la police sarde qui s'avise, sur

l'inspection de mon passeport, de me prendre pour un émissaire de la

révolution de juillet, pour un co-carbonaro, pour un conspirateur, pour

un libérateur, de refuser de viser le dit passeport pour Turin, et de

m'enjoindre de passer par Nice!

«Eh! mon Dieu, visez pour Nice, qu'est-ce que cela me fait? je passerai

par l'enfer si vous voulez, pourvu que je passe!»

Lequel des deux était le plus splendidement niais, de la police, qui ne

voyait, dans tous les Français, que des missionnaires de la Révolution,

ou de moi, qui me croyais obligé de ne pas mettre le pied dans Paris

sans être déguisé en femme, comme si tout le monde, en me reconnaissant,

eût dû lire sur mon front le projet qui m'y ramenait; ou comme si, en me

cachant vingt-quatre heures dans un hôtel, je n'eusse pas dû trouver

cinquante marchandes de mode pour une, capables de me fagoter à

merveille.

Les gens passionnés sont charmants, ils s'imaginent tous, que le monde

entier est préoccupé de leur passion quelle qu'elle soit, et ils mettent

une bonne foi vraiment édifiante à se conformer à cette opinion.

Je pris donc la route de Nice, sans décolérer. Je repassais même avec

beaucoup de soin dans ma tête, la _petite comédie_ que j'allais jouer en

arrivant à Paris. Je me présentais chez mes _amis_ sur les neuf heures

du soir, au moment où la famille était réunie et prête à prendre le thé;

je me faisais annoncer comme la femme de chambre de madame la comtesse

M..., chargée d'un message important et pressé; on m'introduisait au

salon, je remettais une lettre, et pendant qu'on s'occupait à la lire,

tirant de mon sein mes deux pistolets doubles, je cassais la tête au

numéro un, au numéro deux, je saisissais par les cheveux le numéro

trois, je me faisais reconnaître, malgré ses cris je lui adressais mon

troisième compliment; après quoi, avant que ce concert de voix et

d'instruments n'eût attiré des curieux, je me lâchais sur la tempe

droite le quatrième argument irrésistible, et si le pistolet venait à

rater (cela s'est vu), je me hâtais d'avoir recours à mes petits

flacons. Oh! la jolie scène! c'est vraiment dommage qu'elle ait été

supprimée!

Cependant, malgré ma rage condensée, je me disais parfois en cheminant:

«Oui, cela sera délicieux, j'aurai là un moment bien agréable! mais la

nécessité de me tuer ensuite, est assez... fâcheuse. Dire adieu ainsi au

monde, à l'art; ne laisser d'autre réputation que celle d'un brutal qui

ne savait pas vivre; n'avoir pas même terminé les corrections de ma

première symphonie; avoir en tête d'autres partitions.... plus

grandes..... ah!..... c'est.....» Et revenant à mon idée sanglante:

«Non, non, non, non, il faut qu'ils meurent tous, il faut que je les

extermine, il faut que je leur brise le crâne, il le faut, et cela sera!

cela sera!....» Et les chevaux trottaient, m'emportant vers la France.

La nuit vint; nous suivions la route de la Corniche, taillée dans le

rocher à deux où trois cents toises au-dessus de la mer, qui baigne en

cet endroit le pied des Alpes. L'amour de la vie et l'amour de l'art,

depuis une heure, me répétaient secrètement mille douces promesses, et

je les laissais dire; je trouvais même un certain charme à les écouter,

quand, tout d'un coup, le postillon ayant arrêté ses chevaux pour mettre

le sabot à la voiture, cet instant de silence me permit d'entendre les

sourds râlements de la mer, qui brisait furieuse au fond du précipice.

Ce bruit éveilla un écho terrible et fit éclater dans ma poitrine une

nouvelle tempête, plus effrayante que toutes celles qui l'avaient

précédée. Je râlai comme la mer, et m'appuyant de mes deux mains sur la

banquette où j'étais assis, je fis un mouvement convulsif comme pour

m'élancer en avant, en poussant un _Ha!_ si rauque, si sauvage, que le

malheureux conducteur, bondissant de côté, crut décidément avoir pour

compagnon de voyage quelque diable contraint de porter un morceau de la

vraie croix.

Cependant, l'intermittence existait, il fallait le reconnaître; il y

avait lutte entre la vie et la mort. Dès que je m'en fus aperçu, je fis

ce raisonnement qui ne me semble point trop saugrenu, vu le temps et le

lieu: «Si je profitais du bon moment (le bon moment était celui où la

vie venait coqueter avec moi. J'allais me rendre, on le voit), si je

profitais, dis-je, du bon moment, pour me cramponner de quelque façon

et m'appuyer sur quelque chose, afin de mieux résister au retour du

mauvais; peut-être viendrais-je à bout de prendre une résolution....

vitale. Voyons donc.» Nous traversions à cette heure, un village sarde,

sur une plage, au niveau de la mer qui ne rugissait pas trop. On

s'arrête pour changer de chevaux, je demande au conducteur le temps

d'écrire une lettre; j'entre dans un petit café, je prends un chiffon de

papier, et j'écris au directeur de l'Académie de Rome, M. Horace Vernet,

_de vouloir bien me conserver sur la liste des pensionnaires, s'il ne

m'en avait pas rayé; que j'en avais point encore enfreint le réglement,

et que je_ M'ENGAGEAIS SUR L'HONNEUR _à ne pas passer la frontière

d'Italie jusqu'à ce que sa réponse me fût parvenue à Nice, où j'allais

l'attendre_.

Ainsi lié par ma parole, et sûr de pouvoir toujours en revenir à mon

projet de Huron, si, exclu de l'Académie, privé de ma pension, je me

trouvais sans feu, ni lieu, ni sou, ni maille, je remontai plus

tranquillement en voiture. Je m'aperçus même tout-à-coup que... _j'avais

faim_, n'ayant rien mangé depuis Florence. O bonne grosse nature!

décidément j'étais repris.

Voyage musical en Allemagne et en Italie, II · 第 2 / 15 段