Là-dessus, je quittai le vieux concierge, gardien, huissier

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VOYAGE MUSICAL

EN ALLEMAGNE

ET

EN ITALIE.

SÈVRES--M. CERF. IMPRIMEUR. 444, RUE ROYALE.

VOYAGE MUSICAL

EN

ALLEMAGNE

ET

EN ITALIE.

ÉTUDES SUR BEETHOVEN, GLUCK ET WEBER.

MÉLANGES ET NOUVELLES.

PAR HECTOR BERLIOZ.

2

PARIS

JULES LABITTE, LIBRAIRE-ÉDITEUR,

Nº 3. QUAI VOLTAIRE.

1844

VOYAGE MUSICAL

EN ITALIE.

I

CONCOURS DE COMPOSITION MUSICALE A L'INSTITUT.

_Je dirai: J'étais là, telle chose m'advint._

Il faut dire aussi pourquoi j'étais là, car on ne s'en douterait guère.

En effet, que peut aller chercher aujourd'hui un musicien en Italie?

Irait-il y entendre les chefs-d'oeuvre de l'ancienne école? on ne les

exécute nulle part. Ceux de l'école moderne? on les représente

habituellement à Paris. Se proposerait-il d'y étudier l'art du chant?

C'est bien, il est vrai, la terre classique des chanteurs; mais ceux-ci

n'ont pas plutôt acquis un talent un peu remarquable, que nous les

voyons accourir en France. Les Rubini, Tamburini, Grisi, Persiani,

Ronconi, Salvi, ont fondé ou consolidé leur réputation à Paris, et ils y

passent, en général, une bonne partie de leur vie d'artiste. Se

livre-t-il à l'étude de la musique instrumentale? c'est le Rhin qu'il

faut passer et non les Alpes. Toutes ces raisons sont excellentes, sans

doute; je me bornerai à répondre que, si je suis allé en Italie sous

prétexte de musique, c'est par arrêt de l'Académie. J'ai obtenu, comme

tant d'autres, le grand prix de composition musicale au concours annuel

de l'Institut; et si le lecteur est curieux de savoir comment se faisait

ce concours, à l'époque où je m'y présentai, je puis le lui apprendre.

Faire connaître quels sont chaque année ceux des jeunes compositeurs

français qui offrent le plus de garanties pour l'avenir de l'art, et les

encourager en les mettant, au moyen d'une pension, dans le cas de

s'occuper librement et exclusivement pendant cinq ans de leurs études,

tel est le double but de l'institution du prix de Rome, telle a été

l'intention du gouvernement qui l'a fondée. Toutefois, voici les moyens

qu'on employait encore il y a quelques années, pour remplir l'une et

parvenir à l'autre. Les choses ont un peu changé depuis lors, mais bien

peu.

Les _faits_ que je vais citer paraîtront sans doute fort extraordinaires

et improbables à la plupart des lecteurs, mais comme j'ai eu l'honneur

d'obtenir successivement le second et le premier grand prix au concours

de l'Institut, je ne dirai rien que je n'aie vu moi-même, et dont je ne

sois parfaitement sûr. Cette circonstance d'ailleurs me permet de dire

librement toute ma pensée sans crainte de voir attribuer à l'aigreur

d'une vanité blessée ce qui n'est que l'expression de mon amour de l'art

et de ma conviction intime.

Tous les Français, ou naturalisés Français, âgés de moins de trente ans,

pouvaient, et peuvent encore, aux termes du réglement, être admis au

concours.

Quand l'époque en avait été fixée, les candidats venaient s'inscrire au

secrétariat de l'Institut. Ils subissaient ensuite un examen

préparatoire, nommé _concours préliminaire_, qui avait pour but de

désigner parmi les aspirants les cinq ou six élèves les plus avancés.

Le sujet du grand concours devait être une _scène lyrique sérieuse pour

une ou deux voix et orchestre_; et les candidats, afin de prouver qu'ils

possédaient le sentiment de la mélodie et de l'expression dramatique,

l'art de l'instrumentation et les autres qualités indispensables pour un

tel ouvrage, étaient tenus d'écrire une _fugue vocale_. On leur

accordait une journée entière pour ce travail. _Chaque fugue devait être

signée._

Le lendemain, les membres de la section de musique de l'Institut se

rassemblaient, lisaient les fugues, et faisaient un choix trop souvent

entaché de partialité, car un certain nombre des manuscrits _signés_

appartenait toujours à des élèves de messieurs les académiciens.

Les votes recueillis et les concurrents désignés, ceux-ci devaient se

représenter bientôt après pour recevoir les paroles de la scène ou

cantate qu'ils allaient avoir à mettre en musique, et _entrer en loge_.

M. le secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts leur dictait

collectivement le classique poème, qui commençait presque toujours

ainsi:

Déjà l'Aurore aux doigts de rose.

Ou:

Déjà le jour naissant ranime la nature.

Ou:

Déjà d'un doux éclat l'horizon se colore.

Ou:

Déjà du blond Phébus le char brillant s'avance.

Ou:

Déjà de pourpre et d'or les monts lointains se parent.

Ou:

Déjà....

Ah! ma foi, j'allais faire une fausse citation. La cantate avec laquelle

j'ai obtenu le grand prix commençait précisément de la façon contraire.

C'était, si je ne me trompe: «_Déjà la nuit a voilé la nature._» C'est

fort différent, comme on voit.

Les candidats, munis du lumineux poème, étaient alors enfermés isolément

avec un piano, jusqu'à ce qu'ils eussent terminé leur partition. Le

matin à onze heures, et le soir à six, le concierge, dépositaire des

clefs de chaque loge, venait ouvrir aux détenus, qui se réunissaient

pour prendre ensemble leurs repas; mais défense à eux de sortir du

palais de l'Institut. Tout ce qui venait du dehors, papiers, lettres,

livres, linge, était soigneusement visité, afin que les élèves ne

pussent obtenir ni aide ni conseils de personne. Ce qui n'empêchait pas

qu'on ne les autorisât à recevoir des visites dans la cour de

l'Institut, tous les jours, de six à huit heures du soir, à inviter même

leurs amis à de joyeux dîners, où Dieu sait tout ce qui pouvait se

communiquer, de vive voix ou par écrit, entre le bordeaux et le

champagne. Le délai fixé pour la composition était de 22 jours; ceux des

auteurs qui avaient fini avant ce temps étaient libres de sortir, après

avoir déposé leur manuscrit, toujours _numéroté et signé_. Toutes les

partitions étant livrées, le lyrique aréopage s'assemblait de nouveau,

et s'adjoignait à cette occasion deux membres pris dans les autres

sections de l'Institut. Un sculpteur et un peintre, par exemple, ou un

graveur et un architecte, ou un sculpteur et un graveur, ou un

architecte et un peintre, ou même deux graveurs, ou deux peintres, ou

deux architectes, ou deux sculpteurs. L'important était qu'ils ne

fussent pas musiciens. Ils avaient voix délibérative et se trouvaient là

pour juger d'un art qui leur est étranger. On entendait successivement

toutes les scènes écrites pour l'orchestre, comme je l'ai dit plus haut,

et on les entendait réduites par _un seul_ accompagnateur, _sur le

piano_!..... (Et il en est encore ainsi à cette heure!)

Vainement prétendrait-on qu'il est possible d'apprécier à sa juste

valeur une composition d'orchestre ainsi mutilée; rien n'est plus

éloigné de la vérité. Le piano peut donner une idée de l'orchestre, pour

un ouvrage qu'on aurait déjà entendu complètement exécuté; la mémoire

alors se réveille, supplée à ce qui manque, et on est ému par souvenir.

Mais pour une oeuvre nouvelle, dans l'état actuel de la musique, c'est

impossible. Une partition telle que l'_OEdipe_, de Sacchini, ou toute

autre de cette école, dans laquelle l'instrumentation n'existe pas, ne

perdrait presque rien à une pareille épreuve. Aucune composition

moderne, en supposant que l'auteur ait profité des ressources que l'art

actuel lui donne, n'est dans le même cas. Exécutez donc sur le piano la

marche de _la Communion_, de la messe du sacre, de Chérubini? Que

deviendront ces délicieuses tenues d'instruments à vent qui vous

plongent dans une extase mystique? ces ravissants enlacements de flûtes

et de clarinettes, d'où résulte presque tout l'effet? Ils disparaîtront

complètement, puisque le piano ne peut tenir ni enfler un son.

Accompagnez au piano l'admirable air d'Agamemnon dans l'_Iphigénie en

Aulide_ de Gluck! Il y a sous ces vers:

J'entends retentir dans mon sein

Le cri plaintif de la nature.

un solo de hautbois d'un effet poignant et vraiment sublime. Au piano,

au lieu d'une plainte déchirante, cette note vous donnera un son de

clochette, et rien de plus. Voilà l'idée, la pensée, l'inspiration

anéanties. Je ne parle pas des grands effets d'orchestre, des

oppositions si piquantes établies entre les instruments à cordes et

l'_harmonie_ des couleurs tranchées qui séparent les instruments de

cuivre des instruments de bois, des effets magiques de timbales qu'on

trouve à chaque pas dans Beethoven et Weber, des moyens dramatiques qui

résultent de l'_éloignement_ des masses harmoniques placées à distance

les unes des autres, ni de cent autres détails dans lesquels il serait

superflu d'entrer. Je dirai seulement qu'ici l'injustice et l'absurdité

du réglement se montrent dans toute leur laideur. N'est-il pas évident

que le piano anéantissant tous les effets d'instrumentation, nivelle,

par cela seul, tous les compositeurs? Celui qui sera habile, profond,

ingénieux instrumentaliste, est rabaissé à la taille de l'ignorant qui

n'a pas les premières notions de cette branche de l'art. Ce dernier peut

avoir écrit des trombones au lieu de clarinettes, des ophicléides au

lieu de bassons, avoir commis les plus énormes bévues, pendant que

l'autre aura composé un magnifique orchestre, sans qu'il soit possible,

avec une pareille exécution, d'apercevoir la différence qu'il y a entre

eux. Le piano, pour les instrumentalistes, est donc une vraie guillotine

destinée à abattre toutes les nobles têtes, et dont la plèbe seule n'a

rien à redouter.

Quoi qu'il en soit, les scènes ainsi _exécutées_, on va au scrutin (je

parle au présent, puisque rien n'est changé à cet égard). Le prix est

donné. Vous croyez que c'est fini? Erreur. Huit jours après, toutes les

sections de l'Académie des beaux-arts se réunissent pour le grand

jugement définitif. Les peintres, statuaires, architectes, graveurs en

médailles et graveurs en taille-douce forment cette fois un imposant

jury, dont _les musiciens cependant ne sont pas exclus_: les hommes de

lettres et poètes seuls n'y figurent point. Pourquoi cela?... je

l'ignore. Il me semble, en tout cas, que le chantre d'_Atala_ et des

_Martyrs_, que l'auteur des _Voix intérieures_ et des _Chants du

Crépuscule_, celui des _Harmonies religieuses_ et des _Méditations_,

pourraient apprécier l'expression ou la noblesse d'une mélodie au moins

aussi bien que le plus grand sculpteur, fût-il un Phidias, ou le plus

habile architecte, fût-il un Michel-Ange.

Quand les _exécuteurs_, chanteur et pianiste, ont fait entendre une

seconde fois, et de la même manière chaque partition, l'urne fatale

circule, on lit les bulletins, et le jugement préliminaire que la

section de musique avait porté huit jours auparavant, se trouve, en

dernière analyse, confirmé, modifié, ou _cassé_ par la majorité.

Ainsi, le prix de musique est donné par des gens qui ne sont pas

musiciens et qui n'ont pas même été mis dans le cas d'entendre, telles

qu'elles ont été conçues, les partitions entre lesquelles un absurde

réglement les oblige de faire un choix.

Au jour solennel de la distribution des prix, la cantate préférée par

les peintres, sculpteurs et graveurs, est ensuite exécutée

_complètement_. C'est un peu tard; il aurait mieux valu sans doute

convoquer l'orchestre avant de se prononcer; et les dépenses

occasionnées par cette exécution tardive sont assez inutiles, puisqu'il

n'y a plus à revenir sur la décision prise; mais l'Académie est

curieuse, elle veut _connaître_ l'ouvrage qu'elle a couronné........

C'est un désir bien naturel!......

II

LE CONCIERGE DE L'INSTITUT.

Il y avait dans mon temps, à l'Institut, un vieux concierge nommé

Pingard, à qui tout ceci causait une indignation des plus plaisantes. La

tâche de ce brave homme, à l'époque des concours, était de nous enfermer

dans nos loges, de nous ouvrir soir et matin, et de surveiller nos

rapports avec les visiteurs, aux heures de loisir. Il remplissait, en

outre, les fonctions d'huissier auprès de Messieurs les académiciens, et

assistait, en conséquence, à toutes les séances secrètes et publiques,

où il avait fait bon nombre de curieuses observations. Embarqué à seize

ans comme mousse à bord d'une frégate de la compagnie des Indes, il

avait parcouru presque toutes les îles de la Sonde, et, obligé de

séjourner à Java, il échappa, par la force de sa constitution, et lui

neuvième, disait-il, aux fièvres pestilentielles qui avaient enlevé tout

l'équipage.

J'ai toujours beaucoup aimé les vieux voyageurs, pourvu qu'ils eussent

quelque histoire lointaine à me raconter. En pareil cas, je les écoute

avec une attention calme et une inexplicable patience. Je les suis dans

toutes leurs digressions, dans les dernières ramifications des épisodes

de leurs épisodes; et, quand le narrateur, voulant trop tard revenir au

sujet principal et ne sachant quel chemin prendre, se frappe le front

pour ressaisir le fil rompu de son histoire en disant: «Mon Dieu, où en

étais-je donc?...,» je suis heureux de le remettre sur la piste de son

idée, de lui jeter le nom qu'il cherchait, la date qu'il avait oubliée,

et c'est avec une véritable satisfaction que je l'entends s'écrier, tout

joyeux: «Ah! oui, oui, j'y suis, m'y voilà.» Aussi étions-nous fort bons

amis, le père Pingard et moi; il m'avait estimé tout d'abord, à cause du

plaisir que je trouvais à lui parler de Batavia, de Célèbes, d'Amboyne,

de la côte de Coromandel, de Bornéo, de Sumatra; parce que je l'avais

questionné plusieurs fois avec curiosité sur les femmes Javanaises, dont

l'amour est fatal aux Européens, et avec lesquelles le gaillard avait

fait de si terribles fredaines, que la consomption avait un instant paru

vouloir réparer à son égard la négligence du choléra-morbus. Lui ayant

un jour, à propos de la Syrie, parlé de Volney, de _ce bon monsieur le

comte de Volney, si simple, qui avait toujours des bas de laine bleue_,

son estime pour moi s'accrut d'une manière remarquable; mais son

enthousiasme n'eut plus de bornes, quand j'en vins à lui demander s'il

avait connu le célèbre voyageur Levaillant.

«--M. Levaillant!... M. Levaillant, s'écria-t-il vivement, pardieu si je

le connais. Tenez! Un jour que je me promenais au cap de

Bonne-Espérance, en sifflant, j'attendais une petite négresse qui

m'avait donné rendez-vous sur la Grève, parce que, entre nous, il y

avait des raisons pour qu'elle ne vînt pas chez moi. Je vais vous dire.

--Bon, bon, nous parlions de Levaillant.

--Ah! oui. Eh bien! un jour que je sifflais en me promenant au cap de

Bonne-Espérance, un grand homme basané, qui avait une barbe de sapeur,

se retourne vers moi; il m'avait entendu siffler en français, c'est

apparemment à ça qu'il me reconnut:

--Dis donc, gamin, qu'il me dit, tu es Français?

--Pardi, si je suis Français, que je lui dis, je suis de Givet,

département des Ardennes, pays de M. Méhul[1].

--Ah! tu es Français?

--Oui.

--Ah!--Et il me tourna le dos.

C'était M. Levaillant; vous voyez si je l'ai connu.»

Le père Pingard était donc véritablement mon ami; aussi me traitait-il

comme tel, et me confiait-il des choses qu'il eût tremblé de dévoiler à

tout autre. Je me rappelle une conversation très-animée que nous eûmes

ensemble en 1828, époque de mon second prix. On nous avait donné pour

sujet de concours un épisode du Tasse: Herminie se couvrant des armes de

Clorinde, et à la faveur de ce déguisement, sortant des murs de

Jérusalem pour aller porter à Tancrède blessé les soins de son fidèle et

malheureux amour. Au milieu du troisième air (car il y avait toujours

trois airs dans les scènes de l'Institut; d'abord le lever de l'aurore

obligé, puis le premier récitatif suivi d'un premier air suivi d'un

deuxième récitatif suivi d'un deuxième air suivi d'un troisième

récitatif suivi d'un troisième air, le tout pour le même personnage),

dans le milieu du troisième air donc, se trouvaient ces quatre vers:

Dieu des chrétiens, toi que j'ignore,

Toi que j'outrageais autrefois,

Aujourd'hui, mon respect t'implore,

Daigne écouter ma faible voix.

J'eus l'insolence de penser que, malgré le titre d'_air agité_ que

portait le dernier morceau, ce quatrain devait être le sujet d'une

prière, et il me parut impossible de faire implorer le Dieu des

chrétiens par la tremblante reine d'Antioche avec des cris de mélodrame

et un orchestre désespéré. J'en fis donc une prière; et, à coup sûr,

s'il y eût quelque chose de passable dans ma partition, ce ne fut que

cette andante. Comme j'arrivais à l'Institut le soir du jugement dernier

pour connaître mon sort, et savoir si les peintres, sculpteurs, graveurs

en médaille et graveurs en taille-douce m'avaient déclaré bon ou mauvais

musicien, je rencontre Pingard dans l'escalier:

«--Eh bien! lui dis-je, qu'ont-ils décidé?

»--Ah!... c'est vous, Berlioz... pardieu, je suis bien aise!... je vous

cherchais.

»--Qu'ai-je obtenu, voyons, dites vite; une mention, un premier, un

second prix, ou rien?

»--Oh! tenez, je suis encore tout remué. Quand je vous dis qu'il ne vous

a manqué que deux voix pour le premier.

»--Parbleu, je n'en savais rien; vous m'en donnez la première nouvelle.

»--Mais quand je vous le dis. Vous avez le second prix; c'est bon, mais

il n'a manqué que deux voix pour que vous eussiez le premier. Oh! tenez,

ça m'a vexé, parce que, voyez-vous, je ne suis ni peintre, ni

architecte, ni graveur en médaille, et par conséquent je ne connais

rien du tout en musique; mais ça n'empêche pas que votre Dieu des

chrétiens m'a fait un certain gargouillement dans le coeur qui m'a

bouleversé. Et sacredieu, tenez, si je vous avais rencontré sur le

moment, je vous aurais... je vous aurais payé une demi-tasse.

»--Merci, merci, mon cher Pingard, vous êtes bien bon. Vous vous y

connaissez; vous avez du goût. D'ailleurs, n'avez-vous pas visité la

côte de Coromandel?

»--Pardi, certainement; mais pourquoi?

»--Les îles de Java?

»--Oui, mais...

»--De Sumatra?

»--Oui.

»--De Bornéo?

»--Oui.

»--Vous avez été _lié_ avec Levaillant?

»--Pardi, comme deux doigts de la main.

»--Vous avez parlé souvent à Volney?

»--A M. le comte de Volney, qui avait des bas bleus?

»--Oui.

»--Certainement.

»--Eh bien! vous êtes bon juge en musique.

»--Comment ça?

»--Il n'y a pas besoin de savoir comment; seulement, si on vous dit par

hasard: Quel titre avez-vous pour juger les compositeurs? êtes-vous

peintre, graveur en taille-douce, architecte, sculpteur? vous répondrez:

Non, je suis... voyageur, marin, mousse de la compagnie des Indes. C'est

plus qu'il n'en faut. Ah ça, voyons, comment s'est passée la séance?

»--Oh! tenez, ne m'en parlez pas; c'est toujours la même chose: J'aurais

trente enfants, que le diable m'emporte si j'en mettrais un seul dans

les arts. Parce que je vois tout ça, moi. Vous ne savez pas quelle

sacrée boutique... Par exemple, ils se donnent, ils se vendent même des

voix entre eux. Tenez, une fois, au concours de peinture, j'entendis M.

Lethière qui demandait sa voix à un musicien[2] pour un de ses élèves.

Nous sommes d'anciens camarades, qu'il lui dit, tu ne me refuseras pas

ça. D'ailleurs, mon élève a du talent, son tableau est très-bien.

»--Non, non, non, je ne veux pas, je ne veux pas, que l'autre lui

répond. Ton élève m'avait promis un album que désirait ma femme, et il

n'a pas seulement dessiné un arbre pour elle. Je ne lui donne pas ma

voix.

»--Ah! tu as bien tort, que lui dit M. Lethière; je vote pour les tiens,

tu le sais, et tu ne veux pas voter pour les miens.

»--Non, je ne veux pas.

»--Alors je ferai moi-même ton album, là, je ne peux pas mieux dire.

»--Ah! c'est différent. Comment l'appelles-tu ton élève? Pour que je ne

confonde pas, donne-moi ses noms et prénoms. Pingard!

»--Monsieur.

»--Un papier et un crayon.

»--Voilà, Monsieur. Ils vont dans l'embrasure de la fenêtre, ils

écrivent trois mots, et puis j'entends le musicien qui dit à l'autre, en

repassant: C'est bon! il a ma voix.

»--Eh bien! n'est-ce pas abominable? et si j'avais un de mes fils au

concours, et qu'on lui fit des tours pareils n'y aurait-il pas de quoi

me jeter par la fenêtre?

»--Bon, bon, calmez-vous, Pingard, et dites-moi comment tout s'est passé

aujourd'hui.

»--Je vous l'ai déjà dit, vous avez le second prix, et il ne vous a

manqué que deux voix pour le premier. Quand M. Dupont a eu chanté votre

cantate, et qu'il l'a fièrement bien chantée, par parenthèse, ils ont

commencé à écrire les bulletins. Il y avait un musicien, de mon côté,

qui parlait bas à un architecte, et qui lui disait: Voyez-vous, celui-là

ne fera jamais rien; ne lui donnez pas votre voix, c'est un jeune homme

perdu. Il n'admire que le dévergondage de Beethoven; on ne le fera

jamais rentrer dans la bonne route.

»--Vous croyez, dit l'architecte? Cependant.....

»--Oh! c'est très-sûr; d'ailleurs, demandez à notre illustre Cherubini.

Vous ne doutez pas de son expérience, j'espère; il vous dira, comme moi,

que ce jeune homme est fou, que Beethoven lui a troublé la cervelle.

»--Pardon, me dit Pingard en s'interrompant, mais qu'est-ce que ce M.

Beethoven? il n'est pas de l'Institut, je crois?

»--Non, il n'est pas de l'Institut; continuez.

»--Ah! mon Dieu, ça n'a pas été long; l'autre a donné sa voix au nº 4,

au lieu de vous la donner, et voilà. Tout d'un coup, il y a un des

musiciens qui se lève et qui dit: Messieurs, avant d'aller plus avant,

je dois vous prévenir que dans le second morceau de la partition que

nous venons d'entendre, il y a un travail d'orchestre très-ingénieux,

que le piano ne peut pas rendre, et qui doit, à l'exécution, produire le

plus grand effet. Il est bon d'en être instruit.

»--Que diable viens-tu nous chanter, lui répond un autre musicien, ton

élève ne s'est pas conformé au programme; au lieu d'_un_ air agité, il

en a écrit _deux_, et dans le milieu il a ajouté une prière qu'il ne

devait pas faire. Le réglement ne peut ainsi être méprisé. Il faut un

exemple.

»--Oh! c'est trop fort! qu'en dit M. le Secrétaire-Perpétuel?

»--Je crois que c'est un peu sévère, et qu'on peut pardonner la licence

que s'est permise votre élève; mais il est important que le jury soit

éclairé sur le genre de mérite que vous avez signalé, et que l'exécution

au piano ne nous a pas laissé apercevoir.

»--Non, non, ce n'est pas vrai, dit M. Chérubini, ce prétendu mérite

d'instrumentation n'existe pas, ce n'est qu'un fouillis auquel on ne

comprend rien et qui serait détestable à l'orchestre.

»--Ma foi, Messieurs, entendez-vous, disent de tous côtés les peintres,

sculpteurs, architectes et graveurs, nous ne pouvons juger que ce que

nous entendons, et pour le reste, si vous n'êtes pas d'accord...

»--Ah! oui.--Ah! non.--Mais mon Dieu!...--Eh! que

Diable!...--Cependant...

»Enfin, ils criaient tous à la fois, et comme ça les ennuyait, voilà M.

Renaud et deux autres qui s'en vont, en disant qu'ils se récusaient et

qu'ils ne voulaient pas voter. Puis on a compté les bulletins, et il

vous a manqué deux voix, comme je vous ai dit.

»--Je vous remercie, mon bon Pingard; mais, dites-moi, cela se

passait-il de la même manière à l'Académie du cap de Bonne-Espérance?

»--Oh! par exemple! quelle farce! Une académie au Cap! un institut

hottentot! Vous savez bien qu'il n'y en a pas.

»--Vraiment! et chez les Indiens de Coromandel?

»--Point.

»--Et chez les Malais?

»--Pas davantage.

»--Ah ça! mais il n'y a donc point d'académie dans l'Orient?

»--Certainement non.

»--Les Orientaux sont bien à plaindre!

»--Ah! oui, ils s'en moquent pas mal!

»--Les barbares!»

Là-dessus, je quittai le vieux concierge, gardien, huissier de

l'Institut, en songeant à l'immense avantage qu'il y aurait d'envoyer

l'Académie civiliser l'île de Java. Je ruminais déjà le plan d'un projet

que je voulais adresser aux académiciens eux-mêmes, à l'effet de les

prier _de vouloir bien se donner la peine_ d'aller se promener un peu au

cap de Bonne-Espérance, comme Pingard. Mais nous sommes si égoïstes,

nous autres Occidentaux, notre amour de l'humanité est si faible, que

ces pauvres Hottentots, ces malheureux Malais, qui n'ont pas d'académie,

ne m'ont occupé sérieusement que deux ou trois heures; le lendemain je

n'y songeais plus. Deux ans après, j'obtins enfin le premier grand prix;

_mon tour était venu_. Dans l'intervalle, le pauvre Pingard était mort,

et ce fut grand dommage, car s'il eût entendu mon _Incendie de

Sardanapale_, je suis sûr qu'il m'aurait cette fois payé une tasse tout

entière.

Ce fut en 1830 que ce bonheur m'arriva. Je terminais précisément ma

cantate le 28 juillet:

«...Lorsqu'un lourd soleil chauffait les grandes dalles

»Des ponts et de nos quais déserts;

»Que les cloches hurlaient, que la grêle des balles

»Sifflait et pleuvait par les airs;

»Que dans Paris entier, comme la mer qui monte,

»Le peuple soulevé grondait;

»Et qu'au lugubre accent des vieux canons de fonte

»_La Marseillaise_ répondait[3].»

L'aspect du palais de l'Institut, habité par de nombreuses familles,

était alors curieux; les biscayens traversaient nos portes barricadées,

les boulets ébranlaient la façade, les femmes poussaient des cris, et

dans les moments de silence, entre les décharges, les hirondelles

reprenaient en choeur leur chant joyeux cent fois interrompu. Et

j'écrivais, j'écrivais précipitamment les dernières pages de mon

orchestre, au bruit sec et mat des balles perdues qui, décrivant une

parabole au-dessus des toits, venaient s'applatir près de mes fenêtres,

contre la muraille de ma chambre. Enfin, le 29, je fus libre, et je pus

sortir et polissonner dans Paris, le pistolet au poing, avec la _sainte

canaille_[4], jusqu'au lendemain.

III

DISTRIBUTION DES PRIX DE L'INSTITUT.

Deux mois après eurent lieu, comme à l'ordinaire, la distribution des

prix et l'exécution à grand orchestre de la cantate couronnée. Cette

cérémonie se passe encore de la même façon. Tous les ans, les mêmes

musiciens exécutent des partitions qui sont à peu près aussi toujours

les mêmes, et les prix donnés avec le même discernement sont distribués

avec la même solennité. Tous les ans, le même jour, à la même heure,

debout sur la même marche du même escalier de l'Institut, le même

académicien répète la même phrase au lauréat qui vient d'être couronné.

Le jour est le premier samedi d'octobre; l'heure, la quatrième de

l'après-midi; la marche d'escalier, la troisième; l'académicien, tout

le monde s'en doute; la phrase, la voici:

«Allons, jeune homme, _macte animo_; vous allez faire un beau voyage...

la terre classique des beaux-arts... la patrie des Pergolèse, des

Piccini.... un ciel inspirateur.... Vous nous reviendrez avec quelque

magnifique partition. Vous êtes en beau chemin.»

Pour cette glorieuse journée, les académiciens endossent leur bel habit

brodé de vert; ils rayonnent, ils éblouissent. Ils vont couronner en

pompe, un peintre, un sculpteur, un architecte, un graveur et un

musicien. Grande est la joie au gynécée des muses.

Que viens-je d'écrire là?... cela ressemble à un vers! C'est que j'étais

déjà loin de l'Académie, et que je songeais (je ne sais trop à quel

propos, en vérité), à cette strophe de Victor Hugo:

«Aigle qu'ils devaient suivre, aigle de notre armée,

»Dont la plume sanglante en cent lieux est semée,

»Dont le tonnerre, un soir, s'éteignit dans les flots;

»Toi qui les as couvés dans l'aire maternelle,

»Regarde et sois contente, et crie, et bats de l'aîle,

«Mère, tes aiglons sont éclos.»

Revenons à nos lauréats, dont quelques-un ressemblent bien un peu à des

hiboux, à ces _petits monstres rechignés_ dont parle La Fontaine, plutôt

qu'à des aigles, mais qui se partagent tous également néanmoins les

affections de l'Académie.

C'est donc le premier samedi d'octobre que leur mère radieuse _bat de

l'aile_, et que la cantate couronnée est enfin exécutée sérieusement. On

rassemble alors un orchestre _tout entier_; il n'y manque rien. Les

instruments à cordes y sont; on y voit les deux flûtes, les deux

hautbois, les deux clarinettes (je dois cependant à la vérité de dire

que cette précieuse partie de l'orchestre est complète depuis peu

seulement. Quand l'_aurore_ du grand prix se leva pour moi, il n'y avait

qu'_une clarinette et demie_; le vieillard chargé depuis un temps

immémorial de la partie de première clarinette, n'ayant plus qu'une

dent, ne pouvait faire sortir de son instrument asthmatique que la

moitié des notes, tout au plus). On y trouve les quatre cors, les trois

trombones, et jusqu'à des _cornets à pistons_, instruments modernes!

Voilà qui est fort. Eh bien! rien n'est plus vrai. L'Académie, ce

jour-là, ne se connaît plus, elle fait des folies, de véritables

extravagances: _elle est contente, et crie et bat de l'aile, ses hiboux_

(ses aiglons voulais-je dire) _sont éclos_. Chacun est à son poste.

Habeneck, armé de l'archet conducteur, donne le signal.

Le soleil se lève; solo de violoncelle... léger crescendo.

Les petits oiseaux se réveillent; solo de flûte, trilles de violons.

Les petits ruisseaux murmurent, solo d'altos.

Les petits agneaux bêlent, solo de hautbois.

Et le crescendo continuant, il se trouve que quand les petits oiseaux,

les petits ruisseaux et les petits agneaux ont été entendus

successivement, le soleil est au zénith, et qu'il est midi tout au

moins. Le récitatif commence:

«Déjà le jour naissant, etc.»

Suivent, le premier air, le deuxième récitatif, le deuxième air, le

troisième récitatif et le troisième air où le personnage expire

ordinairement, mais où le chanteur et les auditeurs respirent. M. le

Secrétaire-Perpétuel prononce à haute et intelligible voix les noms et

prénoms de l'auteur, tenant d'une main la couronne de laurier

artificiel, qui doit ceindre les tempes du triomphateur, et de l'autre

une médaille d'or véritable qui lui servira à payer son terme avant le

départ pour Rome. Elle vaut 160 francs: j'en suis certain. Le lauréat se

lève:

Son front nouveau tondu, symbole de candeur

Rougit, en approchant, d'une honnête pudeur.

Il embrasse M. le Secrétaire-Perpétuel. On applaudit un peu. A quelques

pas de la tribune de M. le Secrétaire-Perpétuel, se trouve le maître

illustre de l'élève couronné; l'élève embrasse son illustre maître:

c'est juste. On applaudit encore un peu. Sur une banquette du fond,

derrière les Académiciens, les parents du lauréat versent

silencieusement des larmes de joie; celui-ci, enjambant les bancs de

l'amphithéâtre, écrasant le pied de l'un, marchant sur l'habit de

l'autre, se précipite dans les bras de son père et de sa mère, qui,

cette fois, sanglotent tout haut: rien de plus naturel: mais on

n'applaudit plus, le public commence à rire. A droite du lieu de la

scène larmoyante, une jeune personne fait des signes au héros de la

fête: celui-ci ne se fait pas prier, et déchirant au passage la robe de

gaze d'une dame, déformant le chapeau d'un dandy, il finit par arriver

jusqu'à sa cousine. Il embrasse sa cousine. Il embrasse quelquefois même

le voisin de sa cousine. On rit beaucoup. Une autre femme placée dans un

coin obscur et d'un difficile accès, donne quelques marques de sympathie

que l'heureux vainqueur se garde bien de ne pas apercevoir. Il vole

embrasser aussi sa maîtresse, sa future, sa fiancée, celle qui doit

partager sa gloire; mais dans sa précipitation et son indifférence pour

les autres femmes, il en renverse une d'un coup de pied, s'accroche

lui-même à une banquette, tombe lourdement, et sans aller plus loin,

renonçant à donner la moindre accolade à la pauvre jeune fille, regagne

sa place suant et confus. Cette fois on applaudit à outrance, on rit aux

éclats; c'est un bonheur, un délire: c'est le beau moment de la séance

académique, et je sais bon nombre d'amis de la joie qui n'y vont que

pour celui-là. Je ne parle pas ainsi par rancune contre les rieurs, car

je n'eus pour ma part, quand mon tour arriva, ni père, ni mère, ni

cousine, ni maître, ni maîtresse à embrasser. Mon maître était malade,

mes parents absents et mécontents; pour ma maîtresse..... Je n'embrassai

donc que M. le Secrétaire-Perpétuel et je doute qu'en l'approchant on

ait pu remarquer la rougeur de mon front, car, au lieu d'être _nouveau

tondu_, il était enfoui sous une forêt de longs cheveux roux, qui, avec

d'autres traits caractéristiques, ne devait pas peu contribuer à me

faire ranger dans la classe des hiboux.

J'étais d'ailleurs, ce jour-là, d'humeur très-peu embrassante; je crois

même n'avoir pas éprouvé de plus horrible colère dans toute ma vie.

Voici pourquoi: la cantate qu'on nous avait donnée à mettre en musique

finissait au moment où Sardanapale vaincu appelle ses plus belles

esclaves, et monte avec elles sur le bûcher. L'idée me vint d'écrire une

sorte de symphonie descriptive de l'incendie, des cris de ces femmes mal

résignées, des fiers accents de ce brave voluptueux, défiant la mort au

milieu des progrès de la flamme et du fracas de l'écroulement du palais.

Mais en songeant aux moyens que j'allais avoir à employer pour rendre

sensibles, par l'orchestre seul les principaux traits d'un tableau de

cette nature, je m'arrêtai. La section de musique de l'Académie eût

condamné, sans aucun doute, toute ma partition, à la seule inspection de

ce final instrumental; d'ailleurs, rien ne pouvant être plus

inintelligible, réduit à l'exécution du piano, il devenait au moins

inutile de l'écrire. J'attendis donc. Quand ensuite le prix m'eut été

accordé, sûr alors de ne pouvoir plus le perdre, et d'être en outre

exécuté à grand orchestre, j'écrivis mon incendie. Ce morceau, à la

répétition générale, produisit un tel effet, que plusieurs de MM. les

Académiciens, pris au dépourvu, vinrent eux-mêmes m'en faire compliment,

sans arrière pensée et sans rancune pour le piège où je venais de

prendre leur religion musicale.

La salle des séances publiques de l'Institut était pleine d'artistes et

d'amateurs, curieux d'entendre cette cantate dont l'auteur avait alors

déjà une fière réputation d'extravagance. La plupart en sortant, se

récriaient sur l'étonnement que leur avait causé l'_Incendie_, et par le

récit qu'ils firent de l'étrangeté de cet effet symphonique, la

curiosité et l'attention des auditeurs du lendemain, qui n'avaient point

assisté à la répétition, furent naturellement excitées à un degré peu

ordinaire.

A l'ouverture de la séance, me méfiant un peu de l'habileté de Grasset,

l'ex-chef d'orchestre du théâtre Italien, qui dirigeait alors, j'allai

me placer à côté de lui, mon manuscrit à la main. La pauvre Malibran,

attirée aussi par la rumeur de la veille, et qui n'avait pas pu trouver

place dans la salle, était assise sur un tabouret, auprès de moi, entre

deux contre-basses. Je la vis ce jour-là pour la dernière fois.

Mon _decrescendo_ commence:

(La cantate débutant par ce vers: _Déjà la nuit a voilé la nature_,

j'avais dû faire un _Coucher du soleil_, au lieu du _Lever de l'Aurore_

consacré. Il semble que je sois condamné à ne jamais agir comme tout le

monde, à prendre la vie et l'Académie à contre-poil!)

La cantate se déroule sans accident; Sardanapale apprend sa défaite, se

résout à mourir, appelle ses femmes; l'incendie s'allume, on écoute, les

initiés de la répétition disent à leurs voisins:

«Vous allez entendre cet écroulement, c'est étrange, c'est prodigieux!

Cinq cent mille malédictions sur les musiciens qui ne comptent pas leurs

pauses!!! une partie de cor donnait dans ma partition la réplique aux

timbales, les timbales la donnaient aux cymbales, celles-ci à la grosse

caisse, et le premier coup de la grosse caisse amenait l'explosion

finale! Mon damné cor ne fait pas sa note, les timbales ne l'entendant

pas n'ont garde de partir, par suite, les cymbales et la grosse caisse

se taisent aussi; rien ne part! rien!!... les violons et les basses

continuent seuls leur impuissant tremolo; point d'écroulement! un

incendie qui s'éteint sans avoir éclaté; un effet ridicule au lieu de

l'éruption tant annoncée! _Ridiculus mus!..._ Il n'y a qu'un

compositeur, déjà soumis à une pareille épreuve, qui puisse concevoir la

fureur dont je fus alors bouleversé. Un cri d'horreur s'échappa de ma

poitrine haletante, je lançai ma partition à travers l'orchestre, je

renversai deux pupitres; madame Malibran fit un bond en arrière, comme

si une mine venait soudain d'éclater à ses pieds; tout fut en rumeur, et

l'orchestre, et les Académiciens scandalisés, et les auditeurs

mystifiés, et les amis de l'auteur indignés. Ce fut une vraie

catastrophe musicale. Sérieusement, je tremble encore en y songeant.

Il fallut pourtant bien en prendre mon parti, et quelques semaines

après, maudissant l'Académie de Paris, qui, cette fois, n'en pouvait

mais, m'acheminer vers l'Académie de Rome, où je devais avoir tout

loisir d'oublier la musique et les musiciens.

Cette institution, fondée en 1666, eut sans doute, dans le principe, un

but d'utilité pour l'art et les artistes. Il ne m'appartient pas de

juger jusqu'à quel point les intentions du fondateur ont été remplies à

l'égard des peintres, sculpteurs, graveurs et architectes; quant aux

musiciens, je le répète, le voyage d'Italie, favorable au développement

de leur imagination par le trésor de poésie que la nature, l'art et les

souvenirs, étalent à l'envi sous leurs pas, est au moins inutile sous le

rapport des études spéciales qu'ils y peuvent faire. Mais le fait

ressortira plus évident du tableau fidèle de la vie que mènent à Rome

les artistes français. Avant de s'y rendre, les cinq ou six nouveaux

lauréats se réunissent pour combiner ensemble les arrangements du grand

voyage qui se fait d'ordinaire en commun. Un _voiturin_ se charge,

moyennant une somme assez modique, de faire parvenir en Italie sa

cargaison de grands hommes, en les entassant dans une lourde cariole, ni

plus ni moins que des bourgeois du Marais. Comme il ne change jamais de

chevaux, il lui faut beaucoup de temps pour traverser la France, passer

les Alpes, et parvenir dans les États-Romains; mais ce voyage à petites

journées doit être fécond en incidents pour une demi-douzaine de jeunes

voyageurs dont l'esprit, à cette époque, est fort loin d'être tourné à

la mélancolie. Si j'en parle sous la forme dubitative, c'est que je ne

l'ai pas fait ainsi moi-même; diverses circonstances me retinrent à

Paris, après la _cérémonie auguste de mon couronnement_, jusqu'au milieu

de janvier, et je fis la traversée tout seul et assez triste.

IV

LE DÉPART.

La saison était trop mauvaise pour que le passage des Alpes pût offrir

quelque agrément; je me déterminai donc à les tourner, et me rendis à

Marseille. C'était ma première entrevue avec la mer. Je cherchai assez

longtemps un vaisseau un peu propre qui fît voile pour Livourne, mais je

ne trouvai toujours que d'ignobles petits navires, chargés de laines ou

de barriques d'huile ou de monceaux d'ossements à faire du noir, qui

exhalaient une odeur insupportable. Du reste, pas un endroit où un

honnête homme pût se nicher; on ne m'offrait ni le vivre ni le couvert;

je devais apporter des provisions et me faire un chenil pour la nuit

dans le coin du vaisseau qu'on voulait bien m'octroyer. Pour toute

compagnie, quatre matelots à face de bouledogue, dont la probité ne

m'était rien moins que garantie. Je reculai. Pendant plusieurs jours il

me fallut tuer le temps à parcourir les rochers voisins de Notre-Dame de

la Garde, genre d'occupation pour lequel j'ai toujours eu un goût

particulier.

Enfin j'entendis annoncer le prochain départ d'un brick Sarde qui se

rendait à Livourne. Quelques jeunes gens de bonne mine, que je

rencontrai à la Cannebière, m'apprirent qu'ils étaient passagers sur le

bâtiment, et que nous y serions assez bien en nous concertant ensemble

pour l'approvisionnement. Le capitaine ne voulait en aucune façon se

charger du soin de notre table. En conséquence, il fallut y pourvoir.

Nous prîmes des vivres pour une semaine, comptant en avoir de reste, la

traversée de Marseille à Livourne, par un temps favorable, ne prenant

guère plus de trois ou quatre jours. C'est une délicieuse chose qu'un

premier voyage sur la Méditerranée, quand on est favorisé d'un beau

temps, d'un navire passable, et qu'on n'a pas le mal de mer. Les deux

premiers jours, je ne pouvais assez admirer la bonne étoile qui m'avait

fait si bien tomber et m'exemptait complètement du malaise dont les

autres voyageurs étaient cruellement tourmentés. Nos dîners sur le pont,

par un soleil superbe, en vue des côtes de Sardaigne, étaient de fort

agréables réunions. Tous ces messieurs étaient Italiens, et avaient la

mémoire garnie d'anecdotes plus ou moins vraisemblables, mais

très-intéressantes. L'un avait servi la cause de la liberté en Grèce, où

il s'était lié avec Canaris; et nous ne nous lassions pas de lui

demander des détails sur l'héroïque incendiaire, dont la gloire semblait

prête à s'éteindre, après avoir brillé d'un éclat subit et terrible

comme l'explosion de ses brûlots. Un Vénitien, homme d'assez mauvais

ton, et parlant fort mal le français, prétendait avoir commandé la

corvette de Byron pendant les excursions aventureuses du poète dans

l'Adriatique et l'Archipel grec. Il nous décrivait minutieusement le

brillant uniforme dont Byron avait exigé qu'il fût revêtu, les orgies

qu'ils faisaient ensemble; il n'oubliait pas non plus les éloges que le

noble voyageur avait accordés à son courage. Au milieu d'une tempête,

Byron ayant engagé le capitaine à venir dans sa chambre, faire avec lui

une partie d'écarté, celui-ci accepta l'invitation au lieu de rester sur

le pont à surveiller la manoeuvre; la partie commencée, les mouvements du

vaisseau devinrent si violents que la table et les joueurs furent

rudement renversés.

--Ramassez les cartes, et continuons, s'écria Byron.

--Volontiers, milord!

--Commandant, vous êtes un brave!» Il se peut qu'il n'y ait pas un mot

de vrai dans tout cela, mais il faut convenir que l'uniforme galonné et

la partie d'écarté sont bien dans le caractère de l'auteur de _Lara_; en

outre le narrateur n'avait pas assez d'esprit pour donner à des contes

ce parfum de couleur locale, et le plaisir que j'éprouvais à me trouver

ainsi côte à côte avec un compagnon du pèlerinage de Childe-Harold,

achevait de me persuader. Mais notre traversée ne paraissait pas

approcher sensiblement de son terme; un calme plat nous avait arrêtés en

vue de Nice; il nous y retint trois jours entiers. La brise légère qui

s'élevait chaque soir nous faisait avancer de quelques lieues, mais elle

tombait au bout de deux heures, et la direction contraire d'un courant

qui règne le long de ces côtes, nous ramenait tout doucement pendant la

nuit au point d'où nous étions partis. Tous les matins, en montant sur

le pont, ma première question aux matelots était pour connaître le nom

de la ville qu'on distinguait sur le rivage, et tous les matins je

recevais pour réponse: «E Nizza, signore. Ancora Nizza. E sempre Nizza.»

Je commençais à croire la gracieuse ville de Nice douée d'une puissance

magnétique, qui, si elle n'arrachait pièce à pièce tous les ferrements

de notre brick, ainsi qu'il arrive, au dire des matelots, quand on

approche trop des pôles, exerçait au moins sur le bâtiment une

irrésistible attraction. Un vent furieux du nord, qui nous tomba des

Alpes comme une avalanche, vint me tirer d'erreur. Le capitaine n'eut

garde de manquer une si belle occasion pour réparer le temps perdu, et

se _couvrit de toile_. Le vaisseau pris en flanc inclinait horriblement.

Toutefois je fus bien vite accoutumé à cet aspect qui m'avait alarmé

dans les premiers moments; mais vers minuit, comme nous entrions dans le

golfe de la Spezzia, la frénésie de cette _tramontana_ devint telle, que

les matelots eux-mêmes commencèrent à trembler en voyant l'obstination

du capitaine à laisser toutes les voiles dehors. C'était une tempête

véritable, dont je ferai la description en beau style académique... une

autre fois. Cramponné à une barre de fer du tillac, j'admirais avec un

sourd battement de coeur cet étrange spectacle, pendant que le commandant

vénitien, dont j'ai parlé plus haut, examinait d'un oeil sévère le

capitaine occupé à tenir la barre, et laissait échapper de temps en

temps de sinistres exclamations: «C'est de la folie! disait-il... Quel

entêtement!... Cet imbécile va nous faire sombrer!... Un temps pareil,

et quinze voiles étendues!» L'autre ne disait mot, et se contentait de

rester au gouvernail, quand un effroyable coup de vent vint le

renverser, et coucher presque entièrement le navire sur le flanc. Ce fut

un instant terrible... Pendant que notre malencontreux capitaine

roulait au milieu des tonneaux que la secousse avait jetés sur le pont

dans toutes les directions, le Vénitien, s'élançant à la barre, prit le

commandement de la manoeuvre avec une autorité illégale, il est vrai,

mais bien justifiée par l'événement, et que l'instinct des matelots,

joint à l'imminence du danger, les empêcha de méconnaître. Plusieurs

d'entre eux, se croyant perdus, appelaient déjà la madone à leur aide.

«Il ne s'agit pas de la madone, sacredieu! s'écrie le commandant, au

perroquet! au perroquet! tous au perroquet!» En un instant, à la voix de

ce chef improvisé, les mâts furent couverts de monde, les principales

voiles carguées; le vaisseau, se relevant à demi, permit alors

d'exécuter les manoeuvres de détail, et nous fûmes sauvés.

Le lendemain nous arrivâmes à Livourne à l'aide d'une seule voile, tant

était grande la violence du vent. Quelques heures après notre

installation à l'hôtel de l'Aquila Nera, nos matelots vinrent en corps

nous faire une visite, intéressée en apparence, mais qui n'avait pour

but cependant que de se réjouir avec nous du danger auquel nous venions

d'échapper. Ces pauvres diables, qui gagnent à peine le morceau de morue

sèche et le biscuit dont se compose leur nourriture habituelle, ne

voulurent jamais accepter notre argent, et ce fut à grand peine que

nous parvînmes à les faire rester pour prendre leur part d'un déjeuner

improvisé. Une pareille délicatesse est chose rare, surtout en Italie;

elle mérite d'être consignée.

Mes compagnons de voyage m'avaient confié, pendant la traversée, qu'ils

accouraient pour prendre part au mouvement qui venait d'éclater contre

le duc de Modène. Ils étaient animés du plus vif enthousiasme; ils

croyaient toucher déjà au jour de l'affranchissement de leur patrie.

Modène prise, la Toscane entière se soulèverait; sans perdre de temps,

on marcherait sur Rome; la France d'ailleurs ne manquerait pas de les

aider dans leur noble entreprise, etc., etc. Hélas! avant d'arriver à

Florence, deux d'entre eux furent arrêtés par la police du Grand-Duc et

jetés dans un cachot, où ils croupissent peut-être encore; pour les

autres, j'ai appris plus tard qu'ils s'étaient distingués dans les rangs

des patriotes de Modène et de Bologne, mais qu'attachés au brave et

malheureux Menotti, ils avaient suivi toutes ses vicissitudes et partagé

son sort. Telle fut la fin tragique de ces beaux rêves de liberté.

Resté seul à Florence, après des adieux que je ne croyais pas devoir

être éternels, je m'occupai de mon départ pour Rome. Le moment était

fort inopportun, et ma qualité de Français, arrivant de Paris, me

rendait encore plus difficile l'entrée des États pontificaux. On refusa

de viser mon passeport pour cette destination; les pensionnaires de

l'Académie étaient véhémentement soupçonnés d'avoir fomenté le mouvement

insurrectionnel de la place Colonne, et l'on conçoit que le pape ne vit

pas avec empressement s'accroître cette petite colonie de

révolutionnaires. J'écrivis à notre directeur, M. Horace Vernet, qui,

après d'énergiques réclamations, obtint enfin du cardinal Bernetti

l'autorisation dont j'avais besoin.

Voyage musical en Allemagne et en Italie, II · 第 1 / 15 段