Scène III. - Don Juan, Monsieur Dimanche, Sganarelle, La Violette, Ragotin.

- Don Juan -

Ah ! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et

que je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord !

J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler à personne, mais cet ordre

n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de

porte fermée chez moi.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, je vous suis fort obligé.

- Don Juan -

(parlant à la Violette et à Ragotin.)

Parbleu ! coquins, je vous apprendrai à laisser monsieur Dimanche

dans une antichambre, et je vous ferai connaître les gens.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, cela n'est rien.

- Don Juan -

(à monsieur Dimanche.)

Comment ! vous dire que je n'y suis pas ! à monsieur Dimanche, au

meilleur de mes amis !

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu...

- Don Juan -

Allons vite, un siège pour monsieur Dimanche.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, je suis bien comme cela.

- Don Juan -

Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.

- Monsieur Dimanche -

Cela n'est point nécessaire.

- Don Juan -

Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, vous vous moquez, et...

- Don Juan -

Non, non, je sais ce que je vous dois ; et je ne veux point qu'on

mette de différence entre nous deux.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur...

- Don Juan -

Allons, asseyez-vous.

- Monsieur Dimanche -

Il n'est pas besoin, Monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous

dire. J'étais...

- Don Juan -

Mettez-vous là, vous dis-je.

- Monsieur Dimanche -

Non, Monsieur, je suis bien, je viens pour...

- Don Juan -

Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...

- Don Juan -

Parbleu, monsieur Dimanche, vous vous portez bien.

- Monsieur Dimanche -

Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...

- Don Juan -

Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint

vermeil, et des yeux vifs.

- Monsieur Dimanche -

Je voudrais bien...

- Don Juan -

Comment se porte madame Dimanche, votre épouse ?

- Monsieur Dimanche -

Fort bien, Monsieur, Dieu merci.

- Don Juan -

C'est une brave femme.

- Monsieur Dimanche -

Elle est votre servante, Monsieur. Je venais...

- Don Juan -

Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle.

- Monsieur Dimanche -

Le mieux du monde.

- Don Juan -

La jolie petite fille que c'est ! je l'aime de tout mon coeur.

- Monsieur Dimanche -

C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous...

- Don Juan -

Et le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ?

- Monsieur Dimanche -

Toujours de même, Monsieur. Je...

- Don Juan -

Et votre petit chien Brusquet, gronde-t-il toujours aussi fort, et

mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ?

- Monsieur Dimanche -

Plus que jamais, Monsieur ; et nous ne saurions en chevir (12).

- Don Juan -

Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille ;

car j'y prends beaucoup d'intérêt.

- Monsieur Dimanche -

Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obligés. Je...

- Don Juan -

(lui tendant la main.)

Touchez donc là, monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ?

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, je suis votre serviteur.

- Don Juan -

Parbleu ! je suis à vous de tout mon coeur.

- Monsieur Dimanche -

Vous m'honorez trop. Je...

- Don Juan -

Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.

- Monsieur Dimanche -

Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.

- Don Juan -

Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.

- Monsieur Dimanche -

Je n'ai point mérité cette grâce assurément. Mais, Monsieur...

- Don Juan -

Oh çà, monsieur Dimanche, sans façon, voulez-vous souper avec moi ?

- Monsieur Dimanche -

Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je...

- Don Juan -

(se levant.)

Allons, vite un flambeau pour conduire monsieur Dimanche, et que

quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.

- Mr Dimanche -

(se levant aussi.)

Monsieur, il n'est pas nécessaire, et je m'en irai bien tout

seul. Mais...

(Sganarelle ôte les sièges promptement.)

- Don Juan -

Comment ? je veux qu'on vous escorte, et je m'intéresse trop à votre

personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre débiteur.

- Monsieur Dimanche -

Ah ! Monsieur...

- Don Juan -

C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde.

- Monsieur Dimanche -

Si...

- Don Juan -

Voulez-vous que je vous reconduise ?

- Monsieur Dimanche -

Ah, Monsieur, vous vous moquez ! Monsieur...

- Don Juan -

Embrassez-moi donc, s'il vous plaît, je vous prie encore

une fois d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il

n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.

(Il sort.)

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Scène IV. - Monsieur Dimanche, Sganarelle.

- Sganarelle -

Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien.

- Monsieur Dimanche -

Il est vrai ; il me fait tant de civilités et tant de compliments,

que je ne saurais jamais lui demander de l'argent.

- Sganarelle -

Je vous assure que toute sa maison périrait pour vous ; et je voudrais

qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de vous

donner des coups de bâton, vous verriez de quelle manière...

- Monsieur Dimanche -

Je le crois ; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot

de mon argent.

- Sganarelle -

Oh ! ne vous mettez pas en peine. il vous payera le mieux du monde.

- Monsieur Dimanche -

Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre

particulier.

- Sganarelle -

Fi ! ne parlez pas de cela...

- Monsieur Dimanche -

Comment ? Je...

- Sganarelle -

Ne sais-je pas bien que je vous dois ?

- Monsieur Dimanche -

Oui, Mais...

- Sganarelle -

Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer.

- Monsieur Dimanche -

Mais mon argent...

- Sganarelle -

(prenant Monsieur Dimanche par le bras.)

Vous moquez-vous ?

- Monsieur Dimanche -

Je veux...

- Sganarelle -

(le tirant.)

Hé !

- Monsieur Dimanche -

J'entends...

- Sganarelle -

(le poussant vers la porte.)

Bagatelles.

- Monsieur Dimanche -

Mais...

- Sganarelle -

(le poussant encore.)

Fi !

- Monsieur Dimanche -

Je...

- Sganarelle -

(Sganarelle le poussant tout à fait hors du théâtre.)

Fi ! vous dis-je.

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Scène V. - Don Juan, Sganarelle, La Violette.

- La Violette -

(à Don Juan.)

Monsieur, voilà monsieur votre père.

- Don Juan -

Ah ! me voici bien ! il me fallait cette visite pour me faire enrager.

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Scène VI. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle.

- Don Louis -

Je vois bien que je vous embarasse, et que vous vous passeriez fort

aisément de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons étrangement

l'un et l'autre, et si vous êtes las de me voir, je suis bien las

aussi de vos déportements. Hélas ! que nous savons peu ce que nous

faisons, quand nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il

nous faut, quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous

venons à l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes

inconsidérées. J'ai souhaité un fils avec des ardeurs non pareilles ;

je l'ai demandé sans relâche avec des transports incroyables ; et ce

fils, que j'obtiens en fatiguant le ciel de voeux, est le chagrin et

le supplice de cette vie même dont je croyais qu'il devait être la

joie et la consolation. De quel oeil, à votre avis, pensez-vous que je

puisse voir cet amas d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du

monde, d'adoucir le mauvais visage ; cette suite continuelle de

méchantes affaires, qui nous réduisent à toutes heures à lasser les

bontés du souverain, et qui ont épuisé auprés de lui le mérite de mes

services et le crédit de mes amis ? Ah ! quelle bassesse est la vôtre !

Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance ?

Etes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanité ? et

qu'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme ? Croyez-vous

qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une

gloire d'être sortis d'un sang noble, lorsque nous vivons en infâmes ?

Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. Aussi,

nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres qu'autant que nous

nous efforçons de leur ressembler ; et cet éclat de leurs actions

qu'ils répandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le

même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point

dégénérer de leur vertu, si nous voulons être estimés leurs

véritables descendants. Ainsi, vous descendez en vain des aïeux dont

vous êtes né ; ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils

ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage ; au contraire,

l'éclat n'en rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire

est un flambeau qui éclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos

actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre

dans la nature ; que la vertu est le premier titre de noblesse ; que je

regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et

que je ferais plus d'état du fils d'un crocheteur qui serait

honnête homme, que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous.

- Don Juan -

Monsieur, si vous êtiez assis, vous en seriez mieux pour parler.

- Don Louis -

Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je

vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme ; mais

sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout

par tes actions ; que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une

borne à tes dérèglements, prévenir sur toi le courroux du ciel, et

laver, par ta punition, la honte de t'avoir fait naître.

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Scène VII. - Don Juan, Sganarelle.

- Don Juan -

(adressant encore la parole à son père, quoiqu'il soit sorti.)

Hé !, mourez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous

puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir

des pères qui vivent autant que leurs fils.

(Il se met dans son fauteuil.)

- Sganarelle -

Ah ! Monsieur, vous avez tort.

- Don Juan -

(se levant.)

J'ai tort !

- Sganarelle -

(tremblant.)

Monsieur...

- Don Juan -

J'ai tort !

- Sganarelle -

Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et

vous le deviez mettre dehors par les épaules. A-t-on jamais rien vu de

plus impertinent ? un père venir faire des remontrances à son fils, et

lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance,

de mener une vie d'honnête homme, et cent autres sottises de pareille

nature ! cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez

comme il faut vivre ? J'admire votre patience ; et si j'avais été en

votre place, je l'aurais envoyé promener.

(bas, à part.)

O complaisance maudite, à quoi me réduis-tu !

- Don Juan -

Me fera-t-on souper bientôt ?

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Scène VIII. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin.

- Ragotin -

Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler.

- Don Juan -

Que pourrait-ce être ?

- Sganarelle -

Il faut voir.

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Scène IX. - Done Elvire, voilée ; Don Juan, Sganarelle.

- Done Elvire -

Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir à cette heure et dans cet

équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce

que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens

point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous

me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est point cette

done Elvire qui faisait des voeux contre vous, et dont l'âme irritée ne

jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le ciel a banni de

mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces

transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux

emportements d'un amour terrestre et grossier ; et il n'a laissé dans

mon coeur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens,

une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point

pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.

- Don Juan -

(bas, à Sganarelle.)

Tu pleures, je pense ?

- Sganarelle -

Pardonnez-moi.

- Done Elvire -

C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour

vous faire part d'un avis du ciel, et tâcher de vous retirer du

précipice où vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les dérèglements

de votre vie ; et ce même ciel, qui m'a touché le coeur et fait jeter

les yeux sur les égarements de ma conduite, m'a inspiré de vous venir

trouver, et de vous dire de sa part que vos offenses ont épuisé sa

miséricorde, que sa colère redoutable est près de tomber sur vous,

qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être

vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand

de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous par aucun

attachement du monde. Je suis revenue, grâces au ciel, de toutes mes

folles pensées ; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de

vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par une

austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les

transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite,

j'aurais une douleur extrême qu'une personne que j'ai chérie

tendrement devînt un exemple funeste de la justice du ciel ; et ce me

sera une joye incroyable, si je puis vous porter à détourner de dessus

votre tête l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, don Juan,

accordez-moi pour dernière faveur cette douce consolation ; ne me

refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes ; et si

vous n'êtes point touché de votre intérêt, soyez-le au moins de mes

prières, et m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des

supplices éternels.

- Sganarelle -

(à part.)

Pauvre femme !

- Done Elvire -

Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été

si cher que vous ; j'ai oublié mon devoir pour vous, j'ai fait toutes

choses pour vous ; et toute la récompense que je vous en demande,

c'est de corriger votre vie et de prévenir votre perte. Sauvez-vous,

je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore

une fois, don Juan, je vous le demande avec larmes ; et si ce n'est

assez des larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en

conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.

- Sganarelle -

(à part, regardant Don Juan.)

Coeur de tigre !

- Done Elvire -

Je m'en vais après ce discours ; et voilà tout ce que j'avais à vous

dire.

- Don Juan -

Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on

pourra.

- Done Elvire -

Non, don Juan, ne me retenez pas davantage.

- Don Juan -

Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.

- Done Elvire -

Non, vous dis-je ; ne perdons point de temps en discours superflus.

Laissez-moi viste aller, ne faites aucune instance pour me conduire,

et songez seulement à profiter de mon avis.

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Scène X. - Don Juan, Sganarelle.

- Don Juan -

Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle,

que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son

habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi

quelques petits restes d'un feu éteint ?

- Sganarelle -

C'est à dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.

- Don Juan -

Vite à souper.

- Sganarelle -

Fort bien.

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Scène XI. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin.

- Don Juan -

(se mettant à table.)

Sganarelle, il faut songer à s'amender pourtant.

- Sganarelle -

Oui-da.

- Don Juan -

Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette

vie-ci, et puis nous songerons à nous.

- Sganarelle -

Ah !

- Don Juan -

Qu'en dis-tu ?

- Sganarelle -

Rien, voilà le souper.

(Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte,

et le met dans sa bouche.)

- Don Juan -

Il me semble que tu as la joue enflée : qu'est-ce que c'est ? Parle

donc. Qu'as-tu là ?

- Sganarelle -

Rien.

- Don Juan -

Montre un peu. Parbleu ! c'est une fluxion qui lui est tombée sur la

joue. Vite une lancette pour percer cela ! Le pauvre garçon n'en peut

plus, et cet abcès le pourrait étouffer. Attends, voyez comme il

était mûr ! Ah ! coquin que vous êtes !

- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, je voulais voir si votre cuisinier n'avait point mis

trop de sel ni trop de poivre.

- Don Juan -

Allons, mets-toi là, et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai

soupé. Tu as faim à ce que je vois.

- Sganarelle -

(se mettant à table.)

Je le crois bien, Monsieur, je n'ai point mangé depuis ce

matin. Tâtez de cela, voilà qui est le meilleur du monde.

(A Ragotin, qui, à mesure que Sganarelle met quelque chose

sur son assiette, la lui ôte dès que Sganarelle tourne la

tête.)

Mon assiette, mon assiette ! Tout doux, s'il vous plaît. Vertubleu !

petit compère, que vous êtes habile à donner des assiettes nettes ! Et

vous, petit la Violette, que vous savez présenter à boire à propos !

(Pendant que la Violette donne à boire à Sganarelle,

Ragotin ôte encore son assiette.)

- Don Juan -

Qui peut fraper de cette sorte ?

- Sganarelle -

Qui diable nous vient troubler dans notre repas ?

- Don Juan -

Je veux souper en repos, au moins ; et qu'on ne laisse entrer personne.

- Sganarelle -

Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-même.

- Don Juan -

(voyant venir Sganarelle effrayé.)

Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il ?

- Sganarelle -

(baissant la tête comme a la statue.)

Le... qui est là.

- Don Juan -

Allons voir, et montrons que rien ne me saurait ébranler.

- Sganarelle -

Ah, pauvre Sganarelle, où te cacheras-tu ?

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Scène XII. - Don Juan, La Statue du Commandeur, Sganarelle,

La Violette, Ragotin.

- Don Juan -

(à ses gens.)

Une chaise et un couvert. Vite donc.

(Don Juan et la statue se mettent à table.)

(A Sganarelle.)

Allons, mets-toi à table.

- Sganarelle -

Monsieur, je n'ai plus de faim.

- Don Juan -

Mets-toi là, te dis-je. A boire. A la santé du commandeur !

je te la porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin.

- Sganarelle -

Monsieur, je n'ai pas soif.

- Don Juan -

Bois, et chante ta chanson, pour régaler le commandeur.

- Sganarelle -

Je suis enrhumé, Monsieur.

- Don Juan -

Il n'importe, Allons.

(à ses gens.)

Vous autres, venez, accompagnez sa voix.

- La Statue -

Don Juan, c'est assez, je vous invite à venir demain souper avec moi.

En aurez-vous le courage ?

- Don Juan -

Oui, j'irai, accompagné du seul Sganarelle.

- Sganarelle -

Je vous rends grâce, il est demain jeûne pour moi.

- Don Juan -

(à Sganarelle.)

Prends ce flambeau.

- La Statue -

On n'a pas besoin de lumière quand on est conduit par le ciel.

ACTE CINQUIEME.

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Le théâtre représente une campagne.

Scène première. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle.

- Don Louis -

Quoi ! mon fils, serait-il possible que la bonté du ciel eût exaucé

mes voeux ? Ce que vous me dites est-il bien vrai ? ne m'abusez-vous

point d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la

nouveauté surprenante d'une telle conversion ?

- Don Juan -

Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs ; je ne suis plus le

même d'hier au soir, et le ciel tout d'un coup, a fait en moi un

changement qui va surprendre tout le monde. Il a touché mon âme et

dessillé mes yeux ; et je regarde avec horreur le long aveuglement où

j'ai été, et les désordres criminels de la vie que j'ai menée. J'en

repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'étonne comme le

ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois sur ma tête

laissé tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grâces

que sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes crimes, et je

prétends en profiter comme je dois, faire éclater aux yeux du monde un

soudain changement de vie, réparer par là le scandale de mes actions

passées, et m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine rémission.

C'est à quoi je vais travailler ; et je vous prie, Monsieur, de

vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m'aider vous même à faire

choix d'une personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui

je puisse marcher sûrement dans le chemin où je m'en vais entrer.

- Don Louis -

Ah ! mon fils, que la tendresse d'un père est aisément rappelée, et

que les offenses d'un fils s'évanouissent vite au moindre mot de

repentir ! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous

m'avez donnés, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me

faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue ; je jette des larmes

de joie ; tous mes voeux sont satisfaits, et je n'ai plus rien

désormais à demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez,

je vous conjure, dans cette louable pensée. Pour moi, j'en vais, tout

de ce pas, porter l'heureuse nouvelle à votre mère, partager avec elle

les doux transports du ravissement où je suis, et rendre grâces au

ciel des saintes résolutions qu'il a daigné vous inspirer.

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Scène II. - Don Juan, Sganarelle.

- Sganarelle -

Ah ! Monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti !

il y a longtemps que j'attendais cela ; et voilà, grâces au

ciel, tous mes souhaits accomplis.

- Don Juan -

La peste le benêt !

- Sganarelle -

Comment, le benêt ?

- Don Juan -

Quoi ! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu

crois que ma bouche était d'accord avec mon coeur ?

- Sganarelle -

Quoi ! ce n'est pas... Vous ne... Votre...

(à part.)

Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme !

- Don Juan -

Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les

mêmes.

- Sganarelle -

Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue

mouvante et parlante ?

- Don Juan -

Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas, mais quoi

que ce puisse être, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon

esprit, ni d'ébranler mon âme ; et si j'ai dit que je voulais corriger

ma conduite, et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un

dessein que j'ai formé par pure politique, un stratagème utile, une

grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père

dont j'ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent

fâcheuses aventures qui pourraient m'arriver. Je veux bien,

Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un

témoin du fond de mon âme, et des véritables motifs qui m'obligent à

faire les choses.

- Sganarelle -

Quoi ! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous

ériger en homme de bien ?

- Don Juan -

Et pourquoi non ? il y en a tant d'autres comme moi qui se mêlent de

ce métier, et qui se servent du même masque pour abuser le monde.

- Sganarelle -

(à part.)

Ah ! quel homme ! quel homme !

- Don Juan -

Don Juan, ou le Festin de pierre · 第 3 / 4 段