Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un et

l'autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n'était point du

tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous

vouliez faire.

- Don Juan -

Il est vrai que te voilà bien, et je ne sais où tu as été déterrer cet

attirail ridicule.

- Sganarelle -

Oui ? c'est l'habit d'un vieux médecin, qui a été laissé en gage au

lieu où je l'ai pris, et il m'en a coûté de l'argent pour

l'avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met déjà en

considération, que je suis salué des gens que je rencontre, et que

l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme ?

- Don Juan -

Comment donc ?

- Sganarelle -

Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus

demander mon avis sur différentes maladies.

- Don Juan -

Tu leur as répondu que tu n'y entendais rien ?

- Sganarelle -

Moi ? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit : j'ai

raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.

- Don Juan -

Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés ?

- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, j'en ai pris par où j'en ai pu attraper ; j'ai fait

mes ordonnances à l'aventure, et ce serait une chose plaisante si les

malades guérissaient, et qu'on m'en vînt remercier.

- Don Juan -

Et pourquoi non ? Par quelle raison n'aurais-tu pas les mêmes

privilèges qu'ont tous les autres médecins ? Ils n'ont pas plus de

part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure

grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès ;

et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir

attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard

et des forces de la nature.

- Sganarelle -

Comment, Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ?

- Don Juan -

C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.

- Sganarelle -

Quoi ! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au

vin émétique ?

- Don Juan -

Et pourquoi veux-tu que j'y croie ?

- Sganarelle -

Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez depuis un temps

que le vin émétique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti

les plus incrédules esprits : et il n'y a pas trois semaines que j'en

ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.

- Don Juan -

Et quel ?

- Sganarelle -

Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l'agonie ; on ne

savait plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisaient rien ;

on s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique.

- Don Juan -

Il réchappa, n'est-ce pas ?

- Sganarelle -

Non, il mourut.

- Don Juan -

L'effet est admirable.

- Sganarelle -

Comment ! il y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir, et

cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?

- Don Juan -

Tu as raison.

- Sganarelle -

Mais laissons la médecine où vous ne croyez point, et parlons des

autres choses ; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en

humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez

les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances.

- Don Juan -

Eh bien ?

- Sganarelle -

Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne

croyez point du tout au ciel ?

- Don Juan -

Laissons cela.

- Sganarelle -

C'est-à-dire que non. Et à l'enfer ?

- Don Juan -

Eh !

- Sganarelle -

Tout de même. Et au diable s'il vous plaît ?

- Don Juan -

Oui, oui.

- Sganarelle -

Aussi peu. Ne croyez-vous point à l'autre vie ?

- Don Juan -

Ah ! ah ! ah !

- Sganarelle -

Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi

un peu, [le moine bourru, qu'en croyez-vous ? eh !

- Don Juan -

La peste soit du fat !

- Sganarelle -

Et voilà ce que je ne puis souffrir : car il n'y a rien de plus vrai

que le moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là (11). Mais]

encore faut-il croire quelque chose [dans le monde], qu'est-ce [donc]

que vous croyez ?

- Don Juan -

Ce que je crois ?

- Sganarelle -

Oui.

- Don Juan -

Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et

que quatre et quatre sont huit.

- Sganarelle -

La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voilà ! Votre

religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique ? Il faut avouer

qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour

avoir bien étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour

moi, Monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et

personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais

avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que

tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous

voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je

voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers,

cette terre, et ce ciel que voilà là-haut ; et si tout cela s'est bâti

de lui-même. Vous voilà, vous, par exemple, vous êtes là : est-ce que

vous vous êtes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre père

ait engrossé votre mère pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les

inventions dont la machine de l'homme est composée, sans admirer de

quelle façon cela est agencé l'un dans l'autre ? ces nerfs, ces os,

ces veines, ces artères, ces... ce poumon, ce coeur, ce foie, et tous

ces autres ingrédients qui sont là, et qui... Oh ! dame,

interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer si l'on

ne m'interrompt. Vous vous taisez exprès, et me laissez parler par

belle malice.

- Don Juan -

J'attends que ton raisonnement soit fini.

- Sganarelle -

Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme,

quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient

expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que

j'aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en

un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ? Je veux frapper

des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête,

remuer les pieds, aller à droite, à gauche, en avant, en arrière,

tourner...

(Il se laisse tomber en tournant.)

- Don Juan -

Bon ! Voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.

- Sganarelle -

Morbleu ! je suis bien sot de m'amuser à raisonner avec vous ; croyez

ce que vous voudrez, il m'importe bien que vous soyez damné !

- Don Juan -

Mais tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes égarés.

Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le

chemin.

-----------

Scène II. - Don Juan, Sganarelle, un pauvre.

- Sganarelle -

Holà ! ho ! l'homme ! ho ! mon compère ! ho ! l'ami ! un petit mot,

s'il vous plaît. Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la

ville.

- Le pauvre -

Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main

droite quand vous serez au bout de la forêt ; mais je vous donne avis

que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque

temps, il y a des voleurs ici autour.

- Don Juan -

Je te suis obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon coeur.

- Le pauvre -

Si vous vouliez me secourir, Monsieur, de quelque aumône ?

- Don Juan -

Ah ! ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois.

- Le pauvre -

Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans le bois

depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous

donne toute sorte de biens.

- Don Juan -

Eh ! prie le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des

affaires des autres.

- Sganarelle -

Vous ne connaissez pas monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et

deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.

- Don Juan -

Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?

- Le pauvre -

De prier le ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui

me donnent quelque chose.

- Don Juan -

Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ?

- Le pauvre -

Hélas ! Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.

- Don Juan -

Tu te moques : un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas

manquer d'être bien dans ses affaires.

- Le pauvre -

Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau

de pain à mettre sous les dents.

- Don Juan -

Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah

! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu

veuilles jurer.

- Le pauvre -

Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?

- Don Juan -

Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non ; en voici

un que je te donne, si tu jures. Tiens : il faut jurer.

- Le pauvre -

Monsieur...

- Don Juan -

A moins de cela, tu ne l'auras pas.

- Sganarelle -

Va, va, jure un peu : il n'y a pas de mal.

- Don Juan -

Prends, le voilà, prends, te dis-je ; mais jure donc.

- Le pauvre -

Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.

- Don Juan -

Va va, je te le donne pour l'amour de l'humanité.

(Regardant dans la forêt.)

Mais que vois-je là ? un homme attaqué par trois autres ! La partie

est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.

(Il met l'épée à la main, et court au lieu du combat.)

-----------

Scène III. - Sganarelle.

- Sganarelle -

Mon maître est un vrai enragé, d'aller se présenter à un péril qui ne

le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait

fuir les trois.

-----------

Scène IV. - Don Juan, Don Carlos, Sganarelle, au fond de théâtre.

- Don Carlos -

(remettant son épée.)

On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre

bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende grâces d'une action si

généreuse, et que...

- Don Juan -

Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place.

Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures ; et

l'action de ces coquins était si lâche, que c'eût été y prendre part

que de ne s'y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes-vous

trouvé entre leurs mains ?

- Don Carlos -

Je m'étais, par hasard, égaré d'un frère et de tous ceux de notre

suite ; et comme je cherchais à les rejoindre, j'ai fait rencontre de

ces voleurs, qui d'abord ont tué mon cheval, et qui sans votre valeur

en auraient fait autant de moi.

- Don Juan -

Votre dessein est-il d'aller du côté de la ville ?

- Don Carlos -

Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obligés, mon

frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires

qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à

la sévérité de leur honneur, puisqu'enfin le plus doux succès en est

toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est

contraint de quiter le royaume ; et c'est en quoi je trouve la

condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer

sur toute la prudence et toute l'honnêteté de sa conduite, d'être

asservi par les lois de l'honneur au dérèglement de la conduite

d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dépendre de la

fantaisie du premier téméraire qui s'avisera de lui faire une de ces

injures pour qui un honnête homme doit périr.

- Don Juan -

On a cet avantage, qu'on fait courir le même risque et passer mal

aussi le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une

offense de gaieté de coeur. Mais ne serait-ce point une indiscrétion

que de vous demander quelle peut être votre affaire ?

- Don Carlos -

La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret ; et lorsque

l'injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher

notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même

le dessein que nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de

vous dire que l'offense que nous cherchons à venger est une soeur

séduite et enlevée d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est

un Don Juan Tenorio, fils de Don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis

quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un

valet, qui nous a dit qu'il sortait à cheval, accompagné de quatre ou

cinq, et qu'il avait pris le long de cette côte ; mais tous nos soins

ont été inutiles, et nous n'avons pu découvrir ce qu'il est devenu.

- Don Juan -

Le connaissez-vous, Monsieur, ce Don Juan dont vous parlez ?

- Don Carlos -

Non, quant à moi ; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ouï

dépeindre à mon frère, mais la renommée n'en dit pas force bien, et

c'est un homme dont la vie...

- Don Juan -

Arrêtez, Monsieur, s'il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce

serait à moi une espèce de lâcheté que d'en ouïr dire du mal.

- Don Carlos -

Pour l'amour de vous, Monsieur, je n'en dirai rien du tout, et c'est

bien la moindre chose que je vous doive, après m'avoir sauvé la vie,

que de me taire devant vous d'une personne que vous connaissez,

lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal ; mais quelque ami

que vous lui soyez, j'ose espérer que vous n'approuverez pas son

action, et ne trouverez pas étrange que nous cherchions d'en prendre

la vengeance.

- Don Juan -

Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins

inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empêcher ; mais

il n'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes,

et je m'engage à vous faire faire raison par lui.

- Don Carlos -

Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d'injures ?

- Don Juan -

Toute celle que votre honneur peut souhaiter ; et sans vous donner la

peine de chercher Don Juan davantage, je m'oblige à le faire trouver

au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.

- Don Carlos -

Cet espoir est bien doux, Monsieur, à des coeurs offensés ; mais,

après ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur que

vous fussiez de la partie.

- Don Juan -

Je suis si attaché à don Juan, qu'il ne saurait se battre que je ne me

batte aussi : mais enfin j'en réponds comme de moi-même, et vous

n'avez qu'à dire quand vous voulez qu'il paraisse, et vous donne

satisfaction.

- Don Carlos -

Que ma destinée est cruelle ! faut-il que je vous doive la vie, et que

D. Juan soit de vos amis !

-----------

Scène V. - Don Alonse, Don Carlos, Don Juan, Sganarelle.

- Don Alonse -

(parlant à ceux de sa suite, sans voir Don Carlos ni Don Juan.)

Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amène après

nous : je veux un peu marcher à pied.

(les apercevant tous les deux.)

O ciel, que vois-je ici ? Quoi ! mon frère, vous voila avec notre

ennemi mortel !

- Don Carlos -

Notre ennemi mortel ?

- Don Juan -

(mettant la main sur la garde de son épée.)

Oui, je suis Don Juan moi-même ; et l'avantage du nombre ne m'obligera

pas à vouloir déguiser mon nom.

- Don Alonse -

(mettant l'épée à la main.)

Ah, traître, il faut que tu périsses, et...

(Sganarelle court se cacher.)

- Don Carlos -

Ah ! mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie ; et, sans le

secours de son bras, j'aurais été tué par des voleurs que j'ai trouvés.

- Don Alonse -

Et voulez-vous que cette considération empêche notre vengeance ? Tous

les services que nous rend une main ennemie, ne sont d'aucun mérite

pour engager notre âme ; et s'il faut mesurer l'obligation à l'injure,

votre reconnaissance, mon frère, est ici ridicule ; et comme l'honneur

est infiniment plus précieux que la vie, c'est ne devoir rien

proprement que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté l'honneur.

- Don Carlos -

Je sais la différence, mon frère, qu'un gentilhomme doit toujours

mettre entre l'un et l'autre ; et la reconnaissance de l'obligation

n'efface point en moi le ressentiment de l'injure ; mais souffrez que

je lui rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur-le-champ de

la vie que je lui dois, par un delai de notre vengeance, et lui laisse

la liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.

- Don Alonse -

Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et

l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre

ici, c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé

mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures ; et si

vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n'avez qu'à

vous retirer, et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice.

- Don Carlos -

De grâce, mon frère...

- Don Alonse -

Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure.

- Don Carlos -

Arrêtez, vous dis-je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on

attaque ses jours ; et je jure le ciel que je le défendrai ici contre

qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie

qu'il a sauvée ; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me

perciez.

- Don Alonse -

Quoi ! vous prenez le parti de notre ennemi contre moi, et, loin

d'être saisi à son aspect des mêmes transports que je sens, vous

faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur !

- Don Carlos -

Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime ; et ne

vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez.

Ayons du coeur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n'ait rien

de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de

notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colère. Je

ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi, je lui ai

une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose.

Notre vengeance, pour être différée, n'en sera pas moins éclatante ;

au contraire, elle en tirera de l'avantage, et cette occasion de

l'avoir pu prendre la fera paraître plus juste aux yeux de tout le

monde.

- Don Alonse -

O l'étrange faiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi

les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d'une obligation

chimérique !

- Don Carlos -

Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je

saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre

honneur ; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d'un

jour, que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur

que j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous

rendre le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du

reste, croire que je m'acquitte avec la même chaleur de ce que je

dois, et que je ne serai pas moins exact à vous payer l'injure que le

bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos

sentiments, et je vous donne la liberté de penser à loisir aux

résolutions que vous avez à prendre. Vous connaissez assez la grandeur

de l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous même

des réparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour nous

satisfaire ; il en est de violents et de sanglants : mais enfin,

quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donné parole de me faire

faire raison par Don Juan. Songez à me la faire, je vous prie, et vous

ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à mon honneur.

- Don Juan -

Je n'ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.

- Don Carlos -

Allons, mon frère ; un moment de douceur ne fait aucune injure à la

sévérité de notre devoir.

-----------

Scène VI. - Don Juan, Sganarelle.

- Don Juan -

Holà ! hé ! Sganarelle !

- Sganarelle -

(sortant de l'endroit où il était caché.)

Plaît-il ?

- Don Juan -

Comment ! coquin, tu fuis quand on m'attaque ?

- Sganarelle -

Pardonnez-moi, Monsieur, je viens seulement d'ici près. Je crois que

cet habit est purgatif, et que c'est prendre médecine que de le

porter.

- Don Juan -

Peste soit l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile

plus honnête. Sais-tu bien qui est celui à qui j'ai sauvé la vie ?

- Sganarelle -

Moy ? non.

- Don Juan -

C'est un frère d'Elvire.

- Sganarelle -

Un...

- Don Juan -

Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j'ai regret d'avoir

démêlé avec lui.

- Sganarelle -

Il vous serait aisé de pacifier toutes choses.

- Don Juan -

Oui ; mais ma passion est usée pour Done Elvire, et l'engagement ne

compatit point avec mon humeur. J'aime la liberté en amour, tu le

sais, et je ne saurais me résoudre à renfermer mon coeur entre quatre

murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle à me

laisser aller à tout ce qui m'attire. Mon coeur est à toutes les

belles, et c'est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant

qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois

entre ces arbres ?

- Sganarelle -

Vous ne le savez pas ?

- Don Juan -

Non vraiment.

- Sganarelle -

Bon ! c'est le tombeau que le commandeur faisait faire lors que vous

le tuâtes.

- Don Juan -

Ah ! tu as raison. Je ne savais pas que c'était de ce côté-ci qu'il

était. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi

bien que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir.

- Sganarelle -

Monsieur, n'allez point là.

- Don Juan -

Pourquoi ?

- Sganarelle -

Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué.

- Don Juan -

Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et

qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. Allons,

entrons dedans.

(Le tombeau s'ouvre, où l'on voit la statue du commandeur.)

- Sganarelle -

Ah ! que cela est beau ! les belles statues ! le beau marbre ! les

beaux piliers ! ah ! que cela est beau ! qu'en dites-vous, Monsieur ?

- Don Juan -

Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort ; et ce

que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé durant sa

vie d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique

pour quand il n'en a plus que faire.

- Sganarelle -

Voici la statue du commandeur.

- Don Juan -

Parbleu ! le voilà bon, avec son habit d'empereur romain !

- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie,

et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient

peur si j'étais tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de

nous voir.

- Don Juan -

Il aurait tort ; et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui

fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.

- Sganarelle -

C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.

- Don Juan -

Demande-lui, te dis-je.

- Sganarelle -

Vous moquez-vous ? Ce serait être fou, que d'aller parler à une statue.

- Don Juan -

Fais ce que je te dis.

- Sganarelle -

Quelle bizarrerie ! Seigneur commandeur...

(à part.)

je ris de ma sottise, mais c'est mon maître qui me la fait faire.

(haut.)

Seigneur commandeur, mon maître Don Juan vous demande si vous voulez

lui faire l'honneur de venir souper avec lui.

(La statue baisse la tête.)

Ah !

- Don Juan -

Qu'est-ce ? qu'as-tu ? Dis donc, veux-tu parler ?

- Sganarelle -

(baissant la tête comme la statue.)

La statue...

- Don Juan -

Et bien, que veux-tu dire, traître ?

- Sganarelle -

Je vous dis que la statue...

- Don Juan -

Et bien ! la statue ? je t'assomme, si tu ne parles.

- Sganarelle -

La statue m'a fait signe.

- Don Juan -

La peste le coquin !

- Sganarelle -

Elle m'a fait signe, vous dis-je, il n'est rien de plus vrai.

Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir. Peut-être...

- Don Juan -

Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au

doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur

voudrait-il venir souper avec moi ?

(La statue baisse encore la tête.)

- Sganarelle -

Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles. Eh bien ! Monsieur ?

- Don Juan -

Allons, sortons d'ici.

- Sganarelle -

(seul.)

Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire !

ACTE QUATRIEME.

---------------

Le théâtre représente l'appartement de Don Juan.

Scène première. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin.

- Don Juan -

(à Sganarelle.)

Quoi qu'il en soit, laissons cela ; c'est une bagatelle, et nous

pouvons avoir été trompés par un faux jour, ou surpris de quelque

vapeur qui nous ait troublé la vue.

- Sganarelle -

Eh ! Monsieur, ne cherchez point à démentir ce que nous avons vu des

yeux que voilà. Il n'est rien de plus véritable que ce signe de tête,

et je ne doute point que le ciel, scandalisé de votre vie, n'ait

produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de...

- Don Juan -

Ecoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralités, si tu me

dis encore le moindre mot là-dessus, je vais appeler quelqu'un,

demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te

rouer de mille coups. M'entends-tu bien ?

- Sganarelle -

Fort bien, Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement ;

c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher

de détours : vous dites les choses avec une netteté admirable.

- Don Juan -

Allons, qu'on me fasse souper le plus tôt que l'on pourra. Une

chaise, petit garçon.

-----------

Scène II. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin.

- La Violette -

Monsieur, voilà votre marchand, monsieur Dimanche qui demande à vous

parler.

- Sganarelle -

Bon ! voilà ce qu'il nous faut, qu'un compliment de créancier. De quoi

s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent ; et que ne lui

disais-tu que monsieur n'y est pas ?

- La Violette -

Il y a trois quarts d'heure que je lui dis ; mais il ne veut pas le

croire, et s'est assis là-dedans pour attendre.

- Sganarelle -

Qu'il attende tant qu'il voudra.

- Don Juan -

Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique

que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de

quelque chose ; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits, sans

leur donner un double.

-----------

Don Juan, ou le Festin de pierre · 第 2 / 4 段