Il n'y a plus de honte maintenant à cela : l'hypocrisie est un vice à

la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le

personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages

qu'on puisse jouer. Aujourd'hui, la profession d'hypocrite a de

merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours

respectée ; et quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre

elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et

chacun a la liberté de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est

un vice privilégié qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde,

et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de

grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en

choque un, se les attire tous sur les bras ; et ceux que l'on sait

même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être

véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des

autres ; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et

appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que

j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les

désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de

la religion, et sous cet habit respecté, ont la permission d'être les

plus méchants hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues, et

les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela

d'être en crédit parmi les gens ; et quelque baissement de tête, un

soupir mortifié et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout

ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me

sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes

douces habitudes ; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai à

petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me

remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu

par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire

impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des

actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne

opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je

ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine

irréconciliable. Je serai le vengeur des intérêts du ciel ; et, sous

ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai

d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zelés indiscrets, qui,

sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les

accableront d'injures, et les damneront hautement, de leur autorité

privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et

qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle.

- Sganarelle -

O ciel ! qu'entends-je ici ! il ne vous manquait plus que

d'être hypocrite, pour vous achever de tout point ; et voilà

le comble des abominations. Monsieur, cette dernière-ci

m'emporte, et je ne puis m'empêcher de parler. Faites-moi

tout ce qu'il vous plaira : battez-moi, assommez-moi

de coups, tuez-moi, si vous voulez ; il faut que je décharge

mon coeur, et qu'en valet fidèle je vous dise ce que je dois.

Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l'eau, qu'enfin

elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne

connais pas, l'homme est, en ce monde, ainsi que l'oiseau

sur la branche ; la branche est attachée à l'arbre ; qui s'attache

à l'arbre suit de bons préceptes ; les bons préceptes

valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se

trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les

courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ;

la fantaisie est une faculté de l'âme ; l'âme est ce qui nous

donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait

penser au ciel ; le ciel est au-dessus de la terre ; la terre

n'est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages

tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un

bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence

n'est pas dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent

obéissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les

richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ;

les pauvres ont de la nécessité ; nécessité n'a point de loi ;

qui n'a pas de loi vit en bête brute, et par conséquent

vous serez damné à tous les diables.

- Don Juan -

O le beau raisonnement !

- Sganarelle -

Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.

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Scène III. - Don Carlos, Don Juan, Sganarelle.

- Don Carlos -

Don Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler

ici plutôt que chez vous, pour vous demander vos résolutions. Vous

savez que ce soin me regarde, et que je me suis, en votre présence,

chargé de cette affaire. Pour moi, je ne le cèle point, je souhaite

fort que les choses aillent dans la douceur ; et il n'y a rien que je

ne fasse pour porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et

pour vous voir publiquement confirmer à ma soeur le nom de votre

femme.

- Don Juan -

(d'un ton hypocrite.)

Hélas ! je voudrais bien de tout mon coeur vous donner la satisfaction

que vous souhaitez ; mais le ciel s'y oppose directement ; il a

inspiré à mon âme le dessein de changer de vie, et je n'ai point

d'autres pensées maintenant que de quitter entièrement tous les

attachements du monde, de me dépouiller au plus tôt de toutes sortes

de vanités, et de corriger désormais, par une austère conduite, tous

les dérèglements criminels où m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse.

- Don Carlos -

Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis ; et la compagnie

d'une femme légitime peut bien s'accommoder avec les louables pensées

que le ciel vous inspire.

- Don Juan -

Hélas ! point du tout. C'est un dessein que votre soeur elle-même a

pris ; elle a résolu sa retraite, et nous avons été touchés tous deux

en même temps.

- Don Carlos -

Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris

que vous feriez d'elle et de notre famille ; et notre honneur demande

qu'elle vive avec vous.

- Don Juan -

Je vous assure que cela ne se peut. J'en avais, pour moi, toutes les

envies du monde ; et je me suis, même encore aujourd'hui, conseillé au

ciel pour cela ; mais lorsque je l'ai consulté, j'ai entendu une voix

qui m'a dit que je ne devais point songer à votre soeur, et qu'avec

elle, assurément, je ne ferais point mon salut.

- Don Carlos -

Croyez-vous, don Juan, nous éblouir par ces belles excuses ?

- Don Juan -

J'obéis à la voix du ciel.

- Don Carlos -

Quoi ! vous voulez que je me paye d'un semblable discours ?

- Don Juan -

C'est le ciel qui le veut ainsi.

- Don Carlos -

Vous aurez fait sortir ma soeur d'un couvent, pour la laisser

ensuite ?

- Don Juan -

Le ciel l'ordonne de la sorte.

- Don Carlos -

Nous souffrirons cette tache en notre famille ?

- Don Juan -

Prenez-vous-en au ciel.

- Don Carlos -

Hé quoi ! toujours le ciel !

- Don Juan -

Le ciel le souhaite comme cela.

- Don Carlos -

Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux

vous prendre, et le lieu ne le souffre pas ; mais, avant qu'il soit

peu, je saurai vous trouver.

- Don Juan -

Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de

coeur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en

vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mêne au

grand couvent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi

qui veux me battre : le ciel m'en défend la pensée ; et si vous

m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.

- Don Carlos -

Nous verrons, de vrai, nous verrons.

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Scène IV. - Don Juan, Sganarelle.

- Sganarelle -

Monsieur, quel diable de style prenez-vous là ? Ceci est bien pis que

le reste, et je vous aimerais bien mieux encore comme vous étiez

auparavant. J'espérais toujours de votre salut ; mais c'est maintenant

que j'en désespère : et je crois que le ciel, qui vous a souffert

jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur.

- Don Juan -

Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses ; et si toutes les

fois que les hommes...

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Scène V. - Don Juan, Sganarelle ; un spectre, en femme voilée.

- Sganarelle -

(apercevant le spectre.)

Ah ! Monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il

vous donne.

- Don Juan -

Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus

clairement, s'il veut que je l'entende.

- Le spectre -

Don Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du

ciel ; et s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.

- Sganarelle -

Entendez-vous, Monsieur ?

- Don Juan -

Qui ose tenir ces paroles ? je crois connaître cette voix.

- Sganarelle -

Ah ! Monsieur, c'est un spectre, je le reconnais au marcher.

- Don Juan -

Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est.

(Le spectre change de figure, et représente le Temps,

avec sa faux à la main.)

- Sganarelle -

O ciel ! Voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ?

- Don Juan -

Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur ; et je veux

éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.

(Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut

le frapper.)

- Sganarelle -

Ah ! Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans

le repentir.

- Don Juan -

Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable

de me repentir. Allons, suis-moi.

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Scène VI. - La Statue du Commandeur, Don Juan, Sganarelle.

- La Statue -

Arrêtez, don Juan. Vous m'avez hier donné parole de venir manger

avec moi.

- Don Juan -

Oui. Où faut-il aller ?

- La Statue -

Donnez-moi la main.

- Don Juan -

La voilà.

- La Statue -

Don Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste ; et les

grâces du ciel que l'on renvoye ouvrent un chemin à sa foudre.

- Don Juan -

O Ciel, que sens-je ? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et

tout mon corps devient un brasier ardent ! Ah !

(Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs

sur don Juan. La terre s'ouvre et l'abîme ; et il sort de

grands feux de l'endroit où il est tombé.)

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Scène VII. - Sganarelle.

- Sganarelle -

Ah mes gages ! mes gages ! Voilà, par sa mort, un chacun

satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles

déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris

poussés à bout, tout le monde est content ; il n'y a que

moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages !

FIN DU FESTIN DE PIERRE.

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Notes [from 1890 edition]

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(1) "Aga" est une interjection d'admiration encore usitée dans quelques

pays de France. Elle n'est point tirée du grec, comme plusieurs hellénistes

l'ont pensé. La nature l'a fournie à nos ancêtres comme les autres

interjections "ah !" "oh !" "eh !" (Mén.)

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(2) Ce proverbe, fondé sur quelque superstition populaire, se trouve

dans la "Comédie des Proverbes", d'Adrien de Montluc : "Tu as la berlue ;

je crois que tu as été au trépassement d'un chat, tu vois trouble." (A.)

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(3) "Ardez", abréviation de "regardez".

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(4) On dit figurément, il en a pour "sa mine de fèves", pour, il a été

attrapé, il en a eu pour son compte. La "mine" est une mesure qui contient

la moitié d'un setier.

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(5) "Engingorniaux", parure, ornement de cou. Ce mot patois est probablement

composé de l'ancienne expression "engin", invention, et de "gorgère",

"gorgias", gorge, invention pour le cou. Ce qui a frappé Pierrot, c'est

ce "grand mouchoir de cou à réseau avec quatre grosses houpes de linge

qui qui leur pendaient sur l'estomac".

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(6) Les villageoises portaient alors sur leur jupon une espèce de tablier

appelé "garde-robe". Ce mot a perdu cette signification.

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(7) Le creux qui est en haut de l'estomac. Ce mot dérive de l'allemand

"brechen", rompre, couper. (Mén.)

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(8) Mot qui exprime la niaiserie et l'inexpérience, par allusion aux jeunes

oiseaux, qui naissent presque tous avec le bec jaune, et qui, en termes de

fauconnerie, se nomment des "niais". Montrer à quelqu'un son "bec jaune",

c'est lui montrer qu'il est un sot.

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(9) Autre locution proverbiale qui exprime la honte de n'avoir pas réussi

dans une entreprise. "Voilà des harangueurs bien connus", dit Montaigne.

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(10) Tous les mots placés entre deux crochets ne se trouvent que dans

la première édition.

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(11) Fantôme créé par l'imagination du peuple, et qu'on représentait

courant la nuit dans les rues pour maltraiter les passants.

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(12) "Chevir", c'est-à-dire, venir à "chef" et à bout de quelque

chose, car il vient de "chef", ainsi qu'achever. Selon ce, on dit

"chevir" d'un homme revêche, d'un cheval farouche : c'est en venir à

bout, et le mettre à la raison (Nic.)

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Don Juan, ou le Festin de pierre · 第 4 / 4 段