Aga (1), quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin dr

Produced by Laurent Le Guillou

Don Juan, ou le Festin de pierre

Source:

Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Molière,

"Oeuvres de Molière, avec des notes de tous les commentateurs",

Tome Premier,

Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,

Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,

1890.

Pages 449-512.

[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because

they provide the meanings of old French words or expressions.

Footnote are indicated by numbers in brackets, and are grouped

at the end of the Etext.

Downcase accents have been kept, but not upcase accents (not

well supported by all software). Text encoding is iso-8859-1.]

DON JUAN

ou

LE FESTIN DE PIERRE

Comédie (1663)

PERSONNAGES ACTEURS

Don Juan, fils de don Louis. La Grange.

Sganarelle. Molière.

Elvire, maîtresse de don Juan. Mlle Du Parc.

Gusman, écuyer d'Elvire.

Don Carlos,

Don Alonse, frères d'Elvire.

Don Louis, père de don Juan. Béjart.

Francisque, pauvre.

Charlotte, Mlle Molière.

Mathurine, paysannes. Mlle de Brie.

Pierrot, paysan. Hubert.

La Statue du Commandeur.

La Violette,

Ragotin, valets de don Juan.

M. Dimanche, marchand. Du Croisy.

La Ramée, spadassin. De Brie.

Suite de don Juan.

Suite de don Carlos et don Alonse, frères.

Un spectre.

La scène est en Sicile.

ACTE PREMIER.

-------------

Le théâtre représente un palais.

Scène première. - Sganarelle, Gusman.

- Sganarelle -

(tenant une tabatière.)

Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n'est rien

d'égal au tabac ; c'est la passion des honnêtes gens ; et qui vit sans

tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les

cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on

apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès

qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le

monde, et comme on est ravi d'en donner à droite et à gauche, partout

où l'on se trouve ? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on

court au-devant du souhait des gens ; tant il est vrai que le tabac

inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en

prennent. Mais c'est assez de cette matière, reprenons un peu notre

discours. Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maîtresse,

surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous ; et son

coeur, que mon Maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre,

dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre-nous je te dise

ma pensée ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son

voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez

autant gagné à ne bouger de là.

- Gusman -

Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut

t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maître t'a-t-il

ouvert son coeur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous

quelque froideur qui l'ait obligé à partir ?

- Sganarelle -

Non pas ; mais, à vue de pays, je connais à peu près le train des

choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que

l'affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper ; mais enfin, sur de

tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières.

- Gusman -

Quoi ! ce départ si peu prévu serait une infidélité de don Juan ? il

pourrait faire cette injure aux chastes feux de done Elvire ?

- Sganarelle -

Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...

- Gusman -

Un homme de sa qualité ferait une action si lâche !

- Sganarelle -

Hé ! oui, sa qualité ! La raison en est belle ; et c'est par là qu'il

s'empêcherait des choses !

- Gusman -

Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engagé.

- Sganarelle -

Hé ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi,

quel homme est don Juan.

- Gusman -

Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous

ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme, après tant

d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de

voeux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de

protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports

enfin, et tant d'emportements qu'il a fait paraître, jusqu'à forcer,

dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre done

Elvire en sa puissance ; je ne comprends pas, dis-je, comme après tout

cela, il aurait le coeur de pouvoir manquer à sa parole.

- Sganarelle -

Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connaissais

le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis

pas qu'il ait changé de sentiments pour done Elvire, je n'en ai point

de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui ;

et depuis son arrivée, il ne m'a point entretenu ; mais par

précaution, je t'apprends, "inter nos", que tu vois, en don Juan mon

maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un

enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni

ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en

véritable bête brute ; un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui

ferme l'oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui

peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me

dis qu'il a épousé ta maîtresse ; crois qu'il aurait plus fait pour sa

passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé, toi, son chien, et

son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert

point d'autres pièges pour attraper les belles ; et c'est un épouseur à

toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien

de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom

de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un

chapitre à durer jusqu'au soir. Tu demeures surpris et changes de

couleur à ce discours ; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et,

pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de

pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du ciel l'accable quelque

jour ; qu'il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à

lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il

fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une

terrible chose : il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie ;

la crainte en moi fait l'office du zèle, brise mes sentiments, et me

réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui

vient se promener dans ce palais, séparons-nous. Ecoute au moins ; je

t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu

bien vite de la bouche ; mais s'il fallait qu'il en vînt quelque

chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti.

-----------

Scène II. - Don Juan, Sganarelle.

- Don Juan -

Quel homme te parlait là ? Il a bien l'air, ce me semble,

du bon Gusman de done Elvire ?

- Sganarelle -

C'est quelque chose aussi à peu près comme cela.

- Don Juan -

Quoi ! c'est lui ?

- Sganarelle -

Lui-même.

- Don Juan -

Et depuis quand est-il en cette ville ?

- Sganarelle -

D'hier au soir.

- Don Juan -

Et quel sujet l'amène ?

- Sganarelle -

Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter.

- Don Juan -

Notre départ, sans doute ?

- Sganarelle -

Le bonhomme en est tout mortifié, et m'en demandait le sujet.

- Don Juan -

Et quelle réponse as-tu faite ?

- Sganarelle -

Que vous ne m'en aviez rien dit.

- Don Juan -

Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus, que t'imagines-tu de

cette affaire ?

- Sganarelle -

Moi ! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel

amour en tête.

- Don Juan -

Tu le crois ?

- Sganarelle -

Oui.

- Don Juan -

Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a

chassé Elvire de ma pensée.

- Sganarelle -

Hé ! mon Dieu ! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connais

votre coeur pour le plus grand coureur du monde ; il se plaît à se

promener de liens en liens, et n'aime guère à demeurer en place.

- Don Juan -

Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ?

- Sganarelle -

Hé ! Monsieur...

- Don Juan -

Quoi ? Parle.

- Sganarelle -

Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas

aller là contre. Mais si vous ne vouliez pas, ce serait peut-être une

autre affaire.

- Don Juan -

Et bien, je te donne la liberté de parler, et de me dire tes

sentiments.

- Sganarelle -

En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point

votre méthode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés

comme vous faites.

- Don Juan -

Quoi ! tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous

prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux

pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur

d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et

d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous

peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n'est bonne que pour

des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et

l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux

autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour

moi, la beauté me ravit partout où je la trouve ; et je cède

facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau

être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à

faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite

de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature

nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout

ce que je vois d'aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande, si

j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations

naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le

plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur

extrême à réduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beauté, à

voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combatre, par

des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur

d'une âme qui a peine à rendre les armes ; à forcer pied à pied toutes

les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules

dont elle se fait un honneur, et la mener doucement où nous avons

envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il

n'y a plus rien à dire, ni rien à souhaiter ; tout le beau de la

passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel

amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et

présenter à notre coeur les charmes attrayants d'une conquête à

faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la

résistance d'une belle personne ; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition

des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire,

et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui

puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs ; je me sens un coeur à

aimer toute la terre ; et, comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y

eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

- Sganarelle -

Vertu de ma vie ! comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris

cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre.

- Don Juan -

Qu'as-tu à dire là-dessus ?

- Sganarelle -

Ma foi, j'ai à dire... Je ne sais que dire ; car vous tournez les

choses d'une manière, qu'il semble que vous avez raison ; et cependant

il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensées du

monde, et vos discours m'ont brouillé tout cela. Laissez faire ; une

autre fois, je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec

vous.

- Don Juan -

Tu feras bien.

- Sganarelle -

Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m'avez

donnée, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalisé de la

vie que vous menez ?

- Don Juan -

Comment, quelle vie est-ce que je mène ?

- Sganarelle -

Fort bonne. Mais par exemple, de vous voir tous les mois vous marier

comme vous faites !

- Don Juan -

Y a-t-il rien de plus agréable ?

- Sganarelle -

Il est vrai. Je conçois que cela est fort agréable et fort

divertissant, et je m'en accommoderais assez, moi, s'il n'y avait

point de mal ; mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré,

et...

- Don Juan -

Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la démêlerons

bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine.

- Sganarelle -

Ma foi, Monsieur, j'ai toujours ouï dire que c'est une méchante

raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font

jamais une bonne fin.

- Don Juan -

Holà ! maître sot. Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les

faiseurs de remontrances.

- Sganarelle -

Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m'en garde ! Vous savez ce que vous

faites, vous, et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons : mais

il y a certains petits impertinents dans le monde qui sont libertins

sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu'ils croient

que cela leur sied bien ; et si j'avais un maître comme cela, je lui

dirais fort nettement, le regardant en face : Osez-vous bien ainsi

vous jouer du ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme

vous faites des choses les plus saintes ? C'est bien à vous, petit ver

de terre, petit myrmidon que vous êtes, (je parle au maître que j'ai

dit), c'est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie

ce que tous les hommes revèrent ? Pensez-vous que, pour être de

qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à

votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu, (ce

n'est pas à vous que je parle, c'est à l'autre), pensez-vous, dis-je,

que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et

qu'on n'ose vous dire vos vérités ? Apprenez de moi, qui suis votre

valet, que le ciel punit tôt ou tard les impies, qu'une méchante vie

amène une méchante mort, et que...

- Don Juan -

Paix !

- Sganarelle -

De quoi est-il question ?

- Don Juan -

Il est question de te dire qu'une beauté me tient au coeur, et

qu'entraîné par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville.

- Sganarelle -

Et n'y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que

vous tuâtes il y a six mois ?

- Don Juan -

Et pourquoi craindre ? ne l'ai-je pas bien tué ?

- Sganarelle -

Fort bien, le mieux du monde ; et il aurait tort de se plaindre.

- Don Juan -

J'ai eu ma grâce de cette affaire.

- Sganarelle -

Oui, mais cette grâce n'éteint pas peut-âtre le ressentiment des

parents et des amis, et...

- Don Juan -

Ah ! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons

seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je

te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été

conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser ; et le hasard me

fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage.

Jamais je n'ai vu deux personnes être si contentes l'une de l'autre,

et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles

ardeurs me donna de l'émotion ; j'en fus frappé au coeur, et mon amour

commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir

si bien ensemble ; le dépit alluma mes désirs, et je me figurai un

plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet

attachement, dont la délicatesse de mon coeur se tenait offensée ;

mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours au

dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler sa

maîtresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes

choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite

barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la

belle.

- Sganarelle -

Ah ! Monsieur...

- Don Juan -

Hein ?

- Sganarelle -

C'est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est

rien tel en ce monde que de se contenter.

- Don Juan -

Prépare-toi donc à venir avec moi, et prend soin toi-même d'apporter

toutes mes armes, afin que...

(apercevant done Elvire.)

Ah ! rencontre fâcheuse. Traître, tu ne m'avais pas dit qu'elle était

ici elle-même.

- Sganarelle -

Monsieur, vous ne me l'avez pas demandé.

- Don Juan -

Est-elle folle, de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce

lieu-ci, avec son équipage de campagne ?

-----------

Scène III. - Done Elvire, Don Juan, Sganarelle.

- Done Elvire -

Me ferez-vous la grâce, don Juan, de vouloir bien me reconnaître ? Et

puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce

côté ?

- Don Juan -

Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendais

pas ici.

- Done Elvire -

Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas ; et vous êtes

surpris, à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérais ; et la

manière dont vous le paraissez, me persuade pleinement ce que je

refusais de croire. J'admire ma simplicité, et la faiblesse de mon

coeur, à douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient.

J'ai été assez bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte, pour

vouloir me tromper moi-même, et travailler à démentir mes yeux et mon

jugement. J'ai cherché des raisons, pour excuser à ma tendresse le

relâchement d'amitié qu'elle voyait en vous ; et je me suis forgé

exprès cent sujets légitimes d'un départ si précipité, pour vous

justifier du crime dont ma raison vous accusait. Mes justes soupçons

chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix qui vous

rendait criminel à mes yeux, et j'écoutais avec plaisir mille chimères

ridicules, qui vous peignaient innocent à mon coeur ; mais enfin cet

abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a reçue

m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je serais

bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre

départ. Parlez, don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous

saurez vous justifier.

- Don Juan -

Madame, voilà Sganarelle, qui sait pourquoi je suis parti.

- Sganarelle -

(bas, à don Juan.)

Moi, Monsieur ? je n'en sais rien, s'il vous plaît.

- Done Elvire -

Eh bien ! Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende

ses raisons.

- Don Juan -

(faisant signe à Sganarelle d'approcher.)

Allons, parle donc à Madame.

- Sganarelle -

(bas, à don Juan.)

Que voulez-vous que je dise ?

- Done Elvire -

Approchez, puis qu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes

d'un départ si prompt.

- Don Juan -

Tu ne répondras pas ?

- Sganarelle -

(bas, à don Juan.)

Je n'ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur.

- Don Juan -

Veux-tu répondre, te dis-je ?

- Sganarelle -

Madame...

- Done Elvire -

Quoi ?

- Sganarelle -

(se tournant vers son maître.)

Monsieur...

- Don Juan -

(en le menaçant.)

Si...

- Sganarelle -

Madame, les conquérants, Alexandre, et les autres mondes sont cause de

notre départ. Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire.

- Done Elvire -

Vous plaît-il, don Juan, de nous éclaircir ces beaux mystères ?

- Don Juan -

Madame, à vous dire la vérité...

- Done Elvire -

Ah, que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui

doit être accoutumé à ces sortes de choses ! J'ai pitié de vous voir

la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une

noble effronterie ? que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans

les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une

ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi

que la mort ? que ne me dites-vous que des affaires de la dernière

conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donner avis ; qu'il

faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je

n'ai qu'à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes

pas le plus tôt qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous

brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi vous souffrez ce que

souffre un corps qui est séparé de son âme ? Voilà comme il faut vous

défendre, et non pas être interdit comme vous êtes.

- Don Juan -

Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et

que je porte un coeur sincère. Je ne vous dirai point que je suis

toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous

rejoindre, puisqu'enfin il est assuré que je ne suis parti que pour

vous fuir ; non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer,

mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec

vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des

scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je

faisais. J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai

dérobée à la clôture d'un couvent, que vous avez rompu des voeux qui

vous engageaient autre part, et que le ciel est fort jaloux de ces

sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux

céleste. J'ai cru que notre mariage n'était qu'un adultère déguisé,

qu'il nous attirerait quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je

devais tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos

premières chaînes. Voudriez-vous, Madame, vous opposer à une si sainte

pensée, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les

bras ; que pour...

- Done Elvire -

Ah ! scélérat, c'est maintenant que je te connais tout entier ; et,

pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et

qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer.

Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même ciel

dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.

- Don Juan -

Sganarelle, le ciel !

- Sganarelle -

Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.

- Don Juan -

Madame...

- Done Elvire -

Il suffit. je n'en veux pas ouïr davantage, et je m'accuse même d'en

avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop

sa honte ; et sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit

prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en

injures ; non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles

vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis

encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais, et si

le ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la

colère d'une femme offensée.

-----------

Scène IV. - Don Juan, Sganarelle.

- Sganarelle -

(à part.)

Si le remords le pouvait prendre !

- Don Juan -

(après un moment de réflexion.)

Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse.

- Sganarelle -

(seul.)

Ah ! quel abominable maître me vois-je obligé de servir !

ACTE SECOND.

------------

Le théâtre représente une campagne au bord de la mer.

Scène première. - Charlotte, Pierrot.

- Charlotte -

Notre dinse, Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point !

- Pierrot -

Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'époisseur d'une éplingue,

qu'ils ne se sayant nayés tous deux.

- Charlotte -

C'est donc le coup de vent d'à matin qui les avait renvarsés dans la

mar ?

- Pierrot -

Aga (1), quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme

cela est venu : car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés,

avisés le premier je les ai. Enfin donc j'étions sur le bord de la

mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des

mottes de tarre que je nous jesquions à la tête ; car, comme tu sais

bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi, par fouas, je batifole

itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparçu de tout

loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme

envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d'un

coup je voyais que je ne voyais plus rien. Eh ! Lucas, c'ai-je fait,

je pense que vlà des hommes qui nageant là-bas. Voire, ce m'a-t-il

fait, t'as été au trépassement d'un chat, t'as la vue trouble

(2). Palsanguienne, c'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce

sont des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue.

Veux-tu gager, c'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, c'ai-je

fait, et que ce sont deux hommes, c'ai-je fait, qui nageant droit ici,

c'ai-je fait ? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ! ça,

c'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si ? Je le veux bian, ce

m'a-t-il fait, et, pour te montrer, vlà argent su jeu, ce m'a-t-il

fait. Moi, je n'ai point été ni fou, ni estourdi ; j'ai bravement

bouté à tarre quatre pièces tapées, et cinq sous en doubles,

jerniguienne, aussi hardiment que si j'avais avalé un varre de vin,

car je sis hasardeux, moi, et je vas à la débandade. Je savais bian ce

que je faisais pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n'avons pas

putôt eu gagé, que j'avons vu les deux hommes tout à plain, qui nous

faisiant signe de les aller querir ; et moi de tirer auparavant les

enjeux. Allons, Lucas, c'ai-je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont ;

allons vite à leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait

pardre. Oh ! donc, tanquia qu'à la parfin, pour le faire court, je

l'ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque, et pis

j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, et pis

je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant

dépouillés tous nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore

deux de la même bande, qui s'équiant sauvés tout seuls ; et pis

Mathurine est arrivée là, à qui l'en a fait les doux yeux. Vlà

justement, Charlotte, comme tout ça s'est fait.

- Charlotte -

Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait

que les autres ?

- Pierrot -

Oui, c'est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieur,

car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu'en bas ; et ceux

qui le servont sont des monsieux eux-mêmes ; et stapandant, tout gros

monsieu qu'il est, il serait par ma fiqué nayé si je n'aviomme été là.

- Charlotte -

Ardez (3) un peu.

- Pierrot -

Oh ! parguienne, sans nous il en avait pour sa maine de fèves (4).

- Charlotte -

Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ?

- Pierrot -

Nannain, ils l'avont r'habillé tout devant nous. Mon Guieu, je n'en

avais jamais vu s'habiller. Que d'histoires et d'engingorniaux (5)

boutont ces messieux-là les courtisans ! je me pardrais là dedans

pour moi ; et j'étais tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils

avont des cheveux qui ne tenont point à leu tête ; et ils boutont ça

après tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises qui

ant des manches où j'entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu

d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe (6) aussi large que d'ici

à Pâques ; en glieu de pourpoint, de petites brassières qui ne leu

venont pas jusqu'au brichet (7) ; et, en glieu de rabat, un grand

mouchoir de cou à réziau aveuc quatre grosses houpes de linge qui leu

pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au

bout des bras, et de grands en tonnois de passement aux jambes, et,

parmi tout ça, tant de rubans, tant de rubans, que c'est une vraie

piquié. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout

depis un bout jusqu'à l'autre ; et ils sont faits d'une façon que je

me romprais le cou aveuc.

- Charlotte -

Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ça.

- Pierrot -

Oh ! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose à

te dire, moi.

- Charlotte -

Et bian ! dis, qu'est-ce que c'est ?

- Pierrot -

Vois-tu, Charlotte ? il faut, comme dit l'autre, que je débonde mon

coeur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour être mariés

ensemble ; mais marguienne, je ne suis point satisfait de toi.

- Charlotte -

Quement ? qu'est-ce que c'est donc qu'iglia ?

- Pierrot -

Iglia que tu me chagraines l'esprit franchement.

- Charlotte -

Et quement donc ?

- Pierrot -

Tétiguienne, tu ne m'aimes point.

- Charlotte -

Ah ! ah ! n'est-ce que ça ?

- Pierrot -

Oui, ce n'est que ça, et c'est bian assez.

- Charlotte -

Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la même

chose.

- Pierrot -

Je te dis toujou la même chose, parce que c'est toujou la même chose ;

et si ce n'était pas toujou la même chose, je ne te dirais pas toujou

la même chose.

- Charlotte -

Mais, qu'est-ce qu'il te faut ? que veux-tu ?

- Pierrot -

Jerniguienne ! je veux que tu m'aimes.

- Charlotte -

Est-ce que je ne t'aime pas ?

- Pierrot -

Non, tu ne m'aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour ça. Je

t'achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont ;

je me romps le cou à t'aller dénicher des marles ; je fais jouer pour

toi les vielleux quand ce vient ta fête ; et tout ça comme si je me

frappois la tête contre un mur. Vois-tu, ça n'est ni biau ni honnête

de n'aimer pas les gens qui nous aimont.

- Charlotte -

Mais, mon Guieu, je t'aime aussi.

- Pierrot -

Oui, tu m'aimes d'une belle déguaine !

- Charlotte -

Quement veux-tu donc qu'on fasse ?

- Pierrot -

Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut.

- Charlotte -

Ne t'aimé-je pas aussi comme il faut ?

- Pierrot -

Non. Quand ça est, ça se voit, et l'en fait mille petites singeries

aux personnes quand on les aime du bon du coeur. Regarde la grosse

Thomasse comme elle est assotée du jeune Robain ; alle est toujou

autour de li à l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li

fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant ; et

l'autre jour qu'il était assis sur un escabiau, al fut le tirer de

dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni, v'là où

l'en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot,

t'es toujou là comme eune vraie souche de bois ; et je passerais vingt

fois devant toi, que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le

moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventreguienne ! ça n'est

pas bian, après tout : et t'es trop froide pour les gens.

- Charlotte -

Que veux-tu que j'y fasse ? C'est mon himeur, et je ne me pis

refondre.

- Pierrot -

Igna himeur qui quienne. Quand en a de l'amiquié pour les parsonnes,

l'on en baille toujou queuque petite signifiance.

- Charlotte -

Enfin, je t'aime tout autant que je pis ; et si tu n'es pas content de

ça, tu n'as qu'à en aimer queuque autre.

- Pierrot -

Eh bian ! vlà pas mon compte ? Tétigué, si tu m'aimais, me dirais-tu

ça ?

- Charlotte -

Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit ?

- Pierrot -

Morgué ! queu mal te fais-je ? Je ne te demande qu'un peu d'amiquié.

- Charlotte -

Et bien ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-être

que ça viendra tout d'un coup sans y songer.

- Pierrot -

Touche donc là, Charlotte.

- Charlotte -

(donnant sa main.)

Eh bien ! quien.

- Pierrot -

Promets-moi donc que tu tâcheras de m'aimer davantage.

- Charlotte -

J'y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ça vienne de

lui-même. Piarrot, est-ce là ce monsieu ?

- Pierrot -

Oui, le vlà.

- Charlotte -

Ah ! mon Guieu, qu'il est genti, et que ç'aurait été dommage qu'il eût

été nayé !

- Pierrot -

Je revians tout à l'heure ; je m'en vas boire chopine, pour me

rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.

-----------

Scène II. - Don Juan, Sganarelle, Charlotte, dans le fond du théâtre.

- Don Juan -

Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue

a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais, à

te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur,

et je lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le

chagrin que me donnait le mauvais succès de notre entreprise. Il ne

faut pas que ce coeur m'échappe, et j'y ai déjà jeté des dispositions

à ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs.

- Sganarelle -

Monsieur, j'avoue que vous m'étonnez. A peine sommes-nous échappés

d'un péril de mort, qu'au lieu de rendre grâce au ciel de la pitié

qu'il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à

attirer sa colère par vos fantaisies accoûtumées, et vos amours

cr...

(Don Juan prend un ton menaçant.)

Paix, coquin que vous êtes, vous ne savez ce que vous dites, et

monsieur sait ce qu'il fait. Allons.

- Don Juan -

(apercevant Charlotte.)

Ah ! ah ! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu

de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien

l'autre ?

- Sganarelle -

Assurément.

(à part.)

Autre pièce nouvelle.

- Don Juan -

(à Charlotte.)

D'où me vient, la belle, une rencontre si agréable ? Quoi ! dans ces

lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des

personnes faites comme vous êtes.

- Charlotte -

Vous voyez, Monsieu.

- Don Juan -

Etes-vous de ce village ?

- Charlotte -

Oui, Monsieu.

- Don Juan -

Et vous y demeurez ?...

- Charlotte -

Oui, Monsieu.

- Don Juan -

Vous vous appelez ?

- Charlotte -

Charlotte, pour vous servir.

- Don Juan -

Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont pénétrants !

- Charlotte -

Monsieu, vous me rendez toute honteuse.

- Don Juan -

Ah, n'ayez point de honte d'entendre dire vos vérités. Sganarelle,

qu'en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agréable ? Tournez-vous un

peu, s'il vous plaît. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu

la tête, de grâce. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux

entièrement. Ah ! qu'ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents,

je vous prie. Ah ! qu'elles sont amoureuses, et ces lèvres

appétissantes ! Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si

charmante personne.

- Charlotte -

Monsieur, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c'est pour vous

railler de moi.

- Don Juan -

Moi, me railler de vous ? Dieu m'en garde ! je vous aime trop pour

cela, et c'est du fond du coeur que je vous parle.

- Charlotte -

Je vous suis bien obligée, si ça est.

- Don Juan -

Point du tout, vous ne m'êtes point obligée de tout ce que je dis ; et

ce n'est qu'à votre beauté que vous en êtes redevable.

- Charlotte -

Monsieu, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit

pour vous répondre.

- Don Juan -

Sganarelle, regarde un peu ses mains.

- Charlotte -

Fi ! Monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi.

- Don Juan -

Ah ! que dites-vous ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez

que je les baise, je vous prie.

- Charlotte -

Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites ; et si j'avais su

ça tantôt, je n'aurais pas manqué de les laver avec du son.

- Don Juan -

Eh ! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée, sans

doute ?

- Charlotte -

Non, Monsieu ; mais je dois bientôt l'être avec Piarrot, le fils de la

voisine Simonette.

- Don Juan -

Quoi ! une personne comme vous serait la femme d'un simple paysan ?

Non, non, c'est profaner tant de beauté, et vous n'êtes pas née pour

demeurer dans un village. Vous méritez, sans doute, une meilleure

fortune ; et le ciel qui le connaît bien, m'a conduit ici tout exprès

pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes ; car enfin,

belle Charlotte, je vous aime de tout mon coeur, et il ne tiendra qu'à

vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans

l'état où vous méritez d'être. Cet amour est bien prompt, sans doute ;

mais quoi ! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et

l'on vous aime autant en un quart d'heure qu'on ferait une autre en

six mois.

- Charlotte -

Aussi vrai, Monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce

que vous dites me fait aise, et j'aurais toutes les envies du monde de

vous croire ; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les

monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleux, qui ne

songez qu'à abuser les filles.

- Don Juan -

Je ne suis pas de ces gens-là.

- Sganarelle -

Il n'a garde.

- Charlotte -

Voyez-vous, Monsieu ? il n'y a pas plaisir à se laisser abuser. Je

suis une pauvre paysanne ; mais j'ai l'honneur en recommandation, et

j'aimerais mieux me voir morte que de me voir déshonorée.

- Don Juan -

Moi, j'aurais l'âme assez méchante pour abuser une personne comme vous ?

je serais assez lâche pour vous déshonorer ? Non, non, j'ai trop de

conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en

tout honneur ; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que

je n'ai point d'autre dessein que de vous épouser. En voulez-vous un

plus grand témoignage ? M'y voilà prêt quand vous voudrez : et je

prends à témoin l'homme que voilà, de la parole que je vous donne.

- Sganarelle -

Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous

voudrez.

- Don Juan -

Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore.

Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et s'il y a

des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'à abuser les

filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la

sincérité de ma foi : et puis votre beauté vous assure de tout. Quand

on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes

de craintes : vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne

qu'on abuse ; et pour moi, je vous l'avoue, je me percerais le coeur

de mille coups, si j'avais eu la moindre pensée de vous trahir.

- Charlotte -

Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai ou non ; mais vous faites que

l'on vous croit.

- Don Juan -

Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je

vous réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne

l'acceptez-vous pas ? et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme ?

- Charlotte -

Oui, pourvu que ma tante le veuille.

- Don Juan -

Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.

- Charlotte -

Mais au moins, Monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie ; il y

aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j'y vais à la

bonne foi.

- Don Juan -

Comment ! il semble que vous doutiez encore de ma sincérité ?

voulez-vous que je fasse des serments épouvantables ? Que le ciel...

- Charlotte -

Mon Dieu, ne jurez point ! je vous crois.

- Don Juan -

Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.

- Charlotte -

Oh ! monsieu, attendez que je soyons mariés, je vous

prie. Après ça, je vous baiserai tant que vous voudrez.

- Don Juan -

Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez,

abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille

baisers, je lui exprime le ravissement où je suis...

-----------

Scène III. - Don Juan, Sganarelle, Pierrot, Charlotte.

- Pierrot -

(poussant Don Juan qui baise la main de Charlotte.)

Tout doucement, Monsieu ; tenez-vous, s'il vous plaît. Vous vous

échauffez trop, et vous pourriez gagner la purésie.

- Don Juan -

(repoussant rudement Pierrot.)

Qui m'amène cet impertinent ?

- Pierrot -

(se mettant entre Don Juan et Charlotte.)

Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos

accordées.

- Don Juan -

(repoussant encore Pierrot.)

Ah ! que de bruit !

- Pierrot -

Jerniguienne ! ce n'est pas comme ça qu'il faut pousser les gens.

- Charlotte -

(prenant Pierrot par le bras.)

Et laisse-le faire aussi, Piarrot.

- Pierrot -

Quement ! que je le laisse faire ! Je ne veux pas, moi.

- Don Juan -

Ah !

- Pierrot -

Tétiguienne ! par ce qu'ous êtes monsieu, vous viendrez caresser nos

femmes à notre barbe ? Allez-v's-en caresser les vôtres.

- Don Juan -

Heu ?

- Pierrot -

Heu.

(Don Juan lui donne un soufflet.)

Tétigué ! ne me frappez pas.

(autre soufflet.)

Oh ! jerniguié !

(autre soufflet.)

Ventregué !

(autre soufflet.)

Palsangué ! morguienne ! ça n'est pas bian de battre les gens, et

ce n'est là la récompense de v's avoir sauvé d'être nayé.

- Charlotte -

Piarrot ! ne te fâche point.

- Pierrot -

Je me veux fâcher ; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te

cajole.

- Charlotte -

Oh ! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut

m'épouser, et tu ne dois pas te bouter en colère.

- Pierrot -

Quement ? Jerni ! tu m'es promise.

- Charlotte -

Ça n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas être bien

aise que je devienne madame ?

- Pierrot -

Jernigué ! non. J'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre.

- Charlotte -

Va va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te

ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage

cheux nous.

- Pierrot -

Ventreguienne ! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerais deux

fois autant. Est-ce donc comme ça que t'écoutes ce qu'il te dit ?

Morguienne ! si j'avais su ça tantôt, je me serais bian gardé de le

tirer de gliau, et je gli aurais baillé un bon coup d'aviron sur la

tête.

- Don Juan -

(s'approchant de Pierrot pour le frapper.)

Qu'est-ce que vous dites ?

- Pierrot -

(se mettant derrière Charlotte.)

Jerniguienne ! je ne crains parsonne.

- Don Juan -

(passant du côté où est Pierrot.)

Attendez-moi un peu.

- Pierrot -

(repassant de l'autre côté.)

Je me moque de tout, moi.

- Don Juan -

(courant après Pierrot.)

Voyons cela.

- Pierrot -

(se sauvant encore derrière Charlotte.)

J'en avons bian veu d'autres.

- Don Juan -

Ouais !

- Sganarelle -

Eh ! Monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C'est conscience de le

battre.

(à Pierrot, en se mettant entre lui et Don Juan.)

Ecoute, mon pauvre garçon, retire-toi, et ne lui dis rien.

- Pierrot -

(passant devant Sganarelle, et regardant fièrement Don Juan.)

Je veux lui dire, moi !

- Don Juan -

(levant la main pour donner un soufflet à Pierrot.)

Ah ! je vous apprendrai...

(Pierrot baisse la tête, et Sganarelle reçoit le soufflet.)

- Sganarelle -

(regardant Pierrot.)

Peste soit du maroufle !

- Don Juan -

(à Sganarelle.)

Te voilà payé de ta charité.

- Pierrot -

Jarni ! je vas dire à sa tante tout ce ménage-ci.

-----------

Scène IV. - Don Juan, Charlotte, Sganarelle.

- Don Juan -

(à Charlotte.)

Enfin, je m'en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne

changerais pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de

plaisirs quand vous serez ma femme, et que...

-----------

Scène V. - Don Juan, Mathurine, Charlotte, Sganarelle.

- Sganarelle -

(apercevant Mathurine.)

Ah ! ah !

- Mathurine -

(à Don Juan.)

Monsieu, que faites-vous donc là avec Charlotte ? Est-ce que vous lui

parlez d'amour aussi ?

- Don Juan -

(bas, à Mathurine.)

Non. Au contraire, c'est elle qui me témoignait une envie d'être ma

femme, et je lui répondais que j'étais engagé avec vous.

- Charlotte -

(à Don Juan.)

Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine ?

- Don Juan -

(bas, à Charlotte.)

Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je

l'épousasse ; mais je lui dis que c'est vous que je veux.

- Mathurine -

Quoi ! Charlotte...

- Don Juan -

(bas, à Mathurine.)

Tout ce que vous lui direz sera inutile ; elle s'est mis cela dans la

tête.

- Charlotte -

Quement donc ! Mathurine...

- Don Juan -

(bas, à Charlotte.)

C'est en vain que vous lui parlerez : vous ne lui ôterez point cette

fantaisie.

- Mathurine -

Est-ce que...

- Don Juan -

(bas, à Mathurine.)

Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.

- Charlotte -

Je voudrais...

- Don Juan -

(bas, à Charlotte.)

Elle est obstinée comme tous les diables.

- Mathurine -

Vraiment...

- Don Juan -

(bas, à Mathurine.)

Ne lui dites rien, c'est une folle.

- Charlotte -

Je pense...

- Don Juan -

(bas, à Charlotte.)

Laissez-la là, c'est une extravagante.

- Mathurine -

Non, non, il faut que je lui parle.

- Charlotte -

Je veux voir un peu ses raisons.

- Mathurine -

Quoi !...

- Don Juan -

(bas, à Mathurine.)

Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'épouser.

- Charlotte -

Je...

- Don Juan -

(bas, à Charlotte.)

Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la

prendre pour femme.

- Mathurine -

Holà ! Charlotte, ça n'est pas bian de courir su le marché des autres.

- Charlotte -

Ça n'est pas honnête, Mathurine, d'être jalouse que monsieu me parle.

- Mathurine -

C'est moi que monsieu a vue la première.

- Charlotte -

S'il vous a vue la première, il m'a vue la seconde, et m'a promis de

m'épouser.

- Don Juan -

(bas, à Mathurine.)

Et bien ! que vous ai-je dit ?

- Mathurine -

Je vous baise les mains ; c'est moi, et non pas vous qu'il

a promis d'épouser.

- Don Juan -

(bas, à Charlotte.)

N'ai-je pas deviné ?

- Charlotte -

A d'autres, je vous prie ; c'est moi, vous dis-je.

- Mathurine -

Vous vous moquez des gens ; c'est moi, encore un coup.

- Charlotte -

Le v'là qui est pour le dire, si je n'ai pas raison.

- Mathurine -

Le v'là qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai.

- Charlotte -

Est-ce, Monsieu, que vous lui avez promis de l'épouser ?

- Don Juan -

(bas, à Charlotte.)

Vous vous raillez de moi.

- Mathurine -

Est-il vrai, Monsieu, que vous lui avez donné parole d'être son mari ?

- Don Juan -

(bas, à Mathurine.)

Pouvez-vous avoir cette pensée ?

- Charlotte -

Vous voyez qu'al le soutient.

- Don Juan -

(bas, à Charlotte.)

Laissez-la faire.

- Mathurine -

Vous êtes témoin comme al l'assure.

- Don Juan -

(bas, à Mathurine.)

Laissez-la dire.

- Charlotte -

Non, non, il faut savoir la vérité.

- Mathurine -

Il est question de juger ça.

- Charlotte -

Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune (8).

- Mathurine -

Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse (9).

- Charlotte -

Monsieur, videz la querelle, s'il vous plaît.

- Mathurine -

Mettez-nous d'accord, Monsieu.

- Charlotte -

(à Mathurine.)

Vous allez voir.

- Mathurine -

(à Charlotte.)

Vous allez voir vous même.

- Charlotte -

(à Don Juan.)

Dites.

- Mathurine -

(à Don Juan.)

Parlez.

- Don Juan -

Que voulez-vous que je dise ? vous soutenez également

toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour

femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui

en est, sans qu'il soit nécessaire que je m'explique davantage ?

Pourquoi m'obliger là-dessus à des redites ? Celle à

qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-même

de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se

mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse ?

Tous les discours n'avancent point les choses. Il faut faire,

et non pas dire ; et les effets décident mieux que les paroles.

Aussi n'est-ce rien que par là que je vous veux mettre

d'accord ; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des

deux a mon coeur.

(bas, à Mathurine.)

Laissez-lui croire ce qu'elle voudra.

(bas, à Charlotte.)

Laissez-la se flatter dans son imagination.

(bas, à Mathurine.)

Je vous adore.

(bas, à Charlotte.)

Je suis tout à vous.

(bas, à Mathurine.)

Tous les visages sont laids auprès du vôtre.

(bas, à Charlotte.)

On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue.

(haut.)

J'ai un petit ordre à donner, je viens vous retrouver dans un quart

d'heure.

-----------

Scène VI. - Charlotte, Mathurine, Sganarelle.

- Charlotte -

(à Mathurine.)

Je suis celle qu'il aime, au moins.

- Mathurine -

(à Charlotte.)

C'est moi qu'il épousera.

- Sganarelle -

(arrêtant Charlotte et Mathurine.)

Ah ! pauvres filles que vous êtes, j'ai pitié de votre innocence, et

je ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur. Croyez-moi

l'une et l'autre : ne vous amusez point à tous les contes qu'on vous

fait, et demeurez dans votre village.

-----------

Scène VII. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.

- Don Juan -

(dans le fond du théâtre, à part.)

Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.

- Sganarelle -

(à ces filles.)

Mon maître est un fourbe ; il n'a dessein que de vous abuser, et en a

bien abusé d'autres : c'est l'épouseur du genre humain, et...

(apercevant Don Juan.)

cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu'il en a

menti. Mon maître n'est point l'épouseur du genre humain, il n'est point

fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et n'en a point abusé d'autres.

Ah ! tenez, le voilà, demandez-le plutôt à lui-même.

- Don Juan -

(regardant Sganarelle, et le soupçonnant d'avoir parlé.)

Oui !

- Sganarelle -

Monsieur, comme le monde est plein de médisants, je vais au devant

des choses ; et je leur disais que, si quelqu'un leur venait dire du

mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent

pas de lui dire qu'il en aurait menti.

- Don Juan -

Sganarelle !

- Sganarelle -

(à Charlotte et à Mathurine.)

Oui, monsieur est homme d'honneur ; je le garantis tel.

- Don Juan -

Hon !

- Sganarelle -

Ce sont des impertinents.

-----------

Scène VIII. - Don Juan, La Ramée, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.

- La Ramée -

(bas, à Don Juan.)

Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous.

- Don Juan -

Comment ?

- La Ramée -

Douze hommes à cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un

moment ; je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi ;

mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrogé, et

auquel ils vous ont dépeint. L'affaire presse, et le plus tôt que vous

pourrez sortir d'ici sera le meilleur.

-----------

Scène IX. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.

- Don Juan -

(à Charlotte et à Mathurine.)

Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici ; mais je

vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai

donnée, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant

qu'il soit demain au soir.

-----------

Scène X. - Don Juan, Sganarelle.

- Don Juan -

Comme la partie n'est pas égale, il faut user de stratagème, et éluder

adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se

revête de mes habits ; et moi...

- Sganarelle -

Monsieur, vous vous moquez. M'exposer à être tué sous vos habits, et...

- Don Juan -

Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais ; et bien heureux

est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maître.

- Sganarelle -

Je vous remercie d'un tel honneur.

(seul.)

O ciel ! puisqu'il s'agit de mort, fais-moi la grâce de n'être point

pris pour un autre !

ACTE TROISIEME.

---------------

Le théâtre représente une forêt.

Scène première (10). - Don Juan, en habit de campagne; Sganarelle, en médecin.

- Sganarelle -

Don Juan, ou le Festin de pierre · 第 1 / 4 段