Ma fille, tu as tort de prendre de telles alarmes; et je me plains de

toi, qui peux mettre dans ta pensée que je sois assez mauvais père pour

vouloir faire violence à tes sentiments et me servir tyranniquement de

la puissance que le ciel me donne sur toi. Je souhaite, à la vérité, que

ton cœur puisse aimer quelqu'un. Tous mes vœux seroient satisfaits si

cela pouvoit arriver: et je n'ai proposé les fêtes et les jeux que je

fais célébrer ici qu'afin d'y pouvoir attirer tout ce que la Grèce a

d'illustre, et que, parmi cette noble jeunesse, tu puisses enfin

rencontrer où arrêter tes yeux et déterminer tes pensées. Je ne demande,

dis-je, au ciel autre bonheur que celui de te voir un époux. J'ai, pour

obtenir cette grâce, fait encore ce matin un sacrifice à Vénus; et, si

je sais bien expliquer le langage des dieux, elle m'a promis un miracle.

Mais, quoi qu'il en soit, je veux en user avec toi en père qui chérit sa

fille. Si tu trouves où attacher tes vœux, ton choix sera le mien, et

je ne considérerai ni intérêt d'État, ni avantages d'alliance; si ton

cœur demeure insensible, je n'entreprendrai point de le forcer; mais au

moins sois complaisante aux civilités qu'on te rend, et ne m'oblige

point à faire les excuses de ta froideur. Traite ces princes avec

l'estime que tu leur dois, reçois avec reconnoissance les témoignages de

leur zèle, et viens voir cette course où leur adresse va paroître.

THÉOCLE, à la princesse.

Tout le monde va faire des efforts pour remporter le prix de cette

course. Mais, à vous dire vrai, j'ai peu d'ardeur pour la victoire,

puisque ce n'est pas votre cœur qu'on y doit disputer.

ARISTOMÈNE.

Pour moi, madame, vous êtes le seul prix que je me propose partout.

C'est vous que je crois disputer dans ces combats d'adresse, et je

n'aspire maintenant à remporter l'honneur de cette course que pour

obtenir un degré de gloire qui m'approche de votre cœur.

EURYALE.

Pour moi, madame, je n'y vais point du tout avec cette pensée. Comme

j'ai fait toute ma vie profession de ne rien aimer, tous les soins que

je prends ne vont point où tendent les autres. Je n'ai aucune prétention

sur votre cœur, et le seul honneur de la course est tout l'avantage où

j'aspire.

SCÈNE V.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON.

LA PRINCESSE.

D'où sort cette fierté où l'on ne s'attendoit point? Princesses, que

dites-vous de ce jeune prince? Avez-vous remarqué de quel ton il l'a

pris?

AGLANTE.

Il est vrai que cela est un peu fier.

MORON, à part.

Ah! quelle brave botte il vient là de lui porter!

LA PRINCESSE.

Ne trouvez-vous pas qu'il y auroit plaisir d'abaisser son orgueil et de

soumettre un peu ce cœur qui tranche tant du brave?

CYNTHIE.

Comme vous êtes accoutumée à ne jamais recevoir que des hommages et des

adorations de tout le monde, un compliment pareil au sien doit vous

surprendre, à la vérité.

LA PRINCESSE.

Je vous avoue que cela m'a donné de l'émotion, et que je souhaiterois

fort de trouver les moyens de châtier cette hauteur. Je n'avois pas

beaucoup d'envie de me trouver à cette course; mais j'y veux aller

exprès, et employer toute chose pour lui donner de l'amour.

CYNTHIE.

Prenez garde, madame. L'entreprise est périlleuse; et, lorsqu'on veut

donner de l'amour, on court risque d'en recevoir.

LA PRINCESSE.

Ah! n'appréhendez rien, je vous prie. Allons, je vous réponds de moi.

DEUXIÈME INTERMÈDE

SCÈNE I.--PHILIS, MORON.

MORON.

Philis, demeure ici.

PHILIS.

Non. Laisse-moi suivre les autres.

MORON.

Ah! cruelle, si c'étoit Tircis qui t'en priât, tu demeurerois bien vite.

PHILIS.

Cela se pourroit faire, et je demeure d'accord que je trouve bien mieux

mon compte avec l'un qu'avec l'autre; car il me divertit avec sa voix,

et toi tu m'étourdis de ton caquet. Lorsque tu chanteras aussi bien que

lui, je te promets de t'écouter.

MORON.

Eh! demeure un peu.

PHILIS.

Je ne saurois.

MORON.

De grâce!

PHILIS.

Point, te dis-je.

MORON, retenant Philis.

Je ne te laisserai point aller...

PHILIS.

Ah! que de façons!

MORON.

Je ne te demande qu'un moment à être avec toi.

PHILIS.

Eh bien, oui, j'y demeurerai, pourvu que tu me promettes une chose.

MORON.

Et quelle?

PHILIS.

De ne me parler point du tout.

MORON.

Et! Philis.

PHILIS.

A moins que de cela, je ne demeurerai point avec toi.

MORON.

Veux-tu me...

PHILIS.

Laisse-moi aller.

MORON.

Eh bien, oui, demeure. Je ne te dirai mot.

PHILIS.

Prends-y bien garde, au moins; car à la moindre parole je prends la

fuite.

MORON.

Soit. (Après avoir fait une scène de gestes.) Ah! Philis!... Eh!...

SCÈNE II.--MORON.

Elle s'enfuit, et je ne saurois l'attraper. Voilà ce que c'est. Si je

savois chanter, j'en ferois bien mieux mes affaires. La plupart des

femmes aujourd'hui se laissent prendre par les oreilles; elles sont

cause que tout le monde se mêle de musique, et l'on ne réussit auprès

d'elles que par les petites chansons et les petits vers qu'on leur fait

entendre. Il faut que j'apprenne à chanter, pour faire comme les autres.

Bon, voici justement mon homme.

SCÈNE III.--UN SATYRE, MORON.

LE SATYRE.

La, la, la.

MORON.

Ah! satyre, mon ami, tu sais bien ce que tu m'as promis il y a

longtemps. Apprends-moi à chanter, je te prie.

LE SATYRE.

Je le veux, mais auparavant écoute une chanson que je viens de faire.

MORON, bas, à part.

Il est si accoutumé à chanter, qu'il ne sauroit parler d'autre façon.

(Haut.) Allons, chante, j'écoute.

LE SATYRE chante.

Je portois...

MORON.

Une chanson? dis-tu.

LE SATYRE.

Je port...

MORON.

Une chanson à chanter?

LE SATYRE.

Je port...

MORON.

Chanson amoureuse? Peste!

LE SATYRE.

Je portois dans une cage

Deux moineaux que j'avois pris,

Lorsque la jeune Chloris

Fit, dans un sombre bocage,

Briller à mes yeux surpris

Les fleurs de son beau visage.

Hélas! dis-je aux moineaux, en recevant les coups

De ses yeux si savans à faire des conquêtes,

Consolez-vous, pauvres petites bêtes,

Celui qui vous a pris est bien plus pris que vous.

Moron demande au satire une chanson plus passionnée, et le prie de

lui dire celle qu'il lui avoit ouï chanter quelques jours auparavant.

LE SATYRE chante.

Dans vos chants si doux,

Chantez à ma belle,

Oiseaux, chantez tous

Ma peine mortelle.

Mais, si la cruelle

Se met en courroux

Au récit fidèle

Des maux que je sens pour elle,

Oiseaux, taisez-vous.

MORON.

Ah! qu'elle est belle! Apprends-la-moi.

LE SATYRE.

La, la, la, la.

MORON.

La, la, la, la.

LE SATYRE.

Fa, fa, fa, fa.

MORON.

Fat toi-même!

ENTRÉE DU BALLET

Le satyre, en colère, menace Moron, et plusieurs satyres dansent une

entrée plaisante.

ACTE III

SCÈNE I.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS.

CYNTHIE.

Il est vrai, madame, que ce jeune prince a fait voir une adresse non

commune, et que l'air dont il a paru a été quelque chose de surprenant.

Il sort vainqueur de cette course. Mais je doute fort qu'il en sorte

avec le même cœur qu'il y a porté; car enfin vous lui avez tiré des

traits dont il est difficile de se défendre; et, sans parler de tout le

reste, la grâce de votre danse et la douceur de votre voix ont eu des

charmes aujourd'hui à toucher les plus insensibles.

LA PRINCESSE.

Le voici qui s'entretient avec Moron; nous saurons un peu de quoi il lui

parle. Ne rompons point encore leur entretien, et prenons cette route

pour revenir à leur rencontre.

SCÈNE II.--EURYALE, ARBATE, MORON.

EURYALE.

Ah! Moron, je te l'avoue j'ai été enchanté; et jamais tant de charmes

n'ont frappé tout ensemble mes yeux et mes oreilles. Elle est adorable

en tout temps, il est vrai, mais ce moment l'a emporté sur tous les

autres, et des grâces nouvelles ont redoublé l'éclat de ses beautés.

Jamais son visage ne s'est paré de plus vives couleurs, ni ses yeux ne

se sont armés de traits plus vifs et plus perçans. La douceur de sa

voix a voulu se faire paroître dans un air tout charmant qu'elle a

daigné chanter; et les sons merveilleux qu'elle formoit passoient

jusqu'au fond de mon âme et tenoient tous mes sens dans un ravissement à

ne pouvoir en revenir. Elle a fait éclater ensuite une disposition toute

divine, et ses pieds amoureux sur l'émail d'un tendre gazon traçoient

d'aimables caractères qui m'enlevoient hors de moi-même et m'attachoient

par des nœuds invincibles aux doux et justes mouvemens dont tout son

corps suivoit les mouvemens de l'harmonie. Enfin, jamais âme n'a eu de

plus puissantes émotions que la mienne; et j'ai pensé plus de vingt fois

oublier ma résolution, pour me jeter à ses pieds et lui faire un aveu

sincère de l'ardeur que je sens pour elle.

MORON.

Donnez-vous-en bien de garde, seigneur, si vous m'en voulez croire. Vous

avez trouvé la meilleure invention du monde, et je me trompe fort si

elle ne vous réussit. Les femmes sont des animaux d'un naturel bizarre;

nous les gâtons par nos douceurs; et je crois tout de bon que nous les

verrions tous courir, sans tous ces respects et ces soumissions où les

hommes les acoquinent.

ARBATE.

Seigneur, voici la princesse qui s'est un peu éloignée de sa suite.

MORON.

Demeurez ferme, au moins, dans le chemin que vous avez pris. Je m'en

vais voir ce qu'elle me dira. Cependant promenez-vous ici dans ces

petites routes, sans faire aucun semblant d'avoir envie de la joindre;

et, si vous l'abordez, demeurez avec elle le moins qu'il vous sera

possible.

SCÈNE III.--LA PRINCESSE, MORON.

LA PRINCESSE.

Tu as donc familiarité, Moron, avec le prince d'Ithaque?

MORON.

Ah! madame, il y a longtemps que nous nous connoissons.

LA PRINCESSE.

D'où vient qu'il n'est pas venu jusqu'ici, et qu'il a pris cette autre

route quand il m'a vue?

MORON.

C'est un homme bizarre, qui ne se plaît qu'à entretenir ses pensées.

LA PRINCESSE.

Étois-tu tantôt au compliment qu'il m'a fait?

MORON.

Oui, madame, j'y étois, et je l'ai trouvé un peu impertinent, n'en

déplaise à sa principauté.

LA PRINCESSE.

Pour moi, je le confesse, Moron, cette fuite m'a choquée; et j'ai toutes

les envies du monde de l'engager, pour rabattre un peu son orgueil.

MORON.

Ma foi, madame, vous ne feriez pas mal; il le mériteroit bien; mais, à

vous dire vrai, je doute fort que vous y puissiez réussir.

LA PRINCESSE.

Comment?

MORON.

Comment? C'est le plus orgueilleux petit vilain que vous ayez jamais vu.

Il lui semble qu'il n'y a personne au monde qui le mérite, et que la

terre n'est pas digne de le porter.

LA PRINCESSE.

Mais encore ne t'a-t-il point parlé de moi?

MORON.

Lui? non.

LA PRINCESSE.

Il ne t'a rien dit de ma voix et de ma danse?

MORON.

Pas le moindre mot.

LA PRINCESSE.

Certes, ce mépris est choquant, et je ne puis souffrir cette hauteur

étrange de ne rien estimer.

MORON.

Il n'estime et n'aime que lui.

LA PRINCESSE.

Il n'y a rien que je ne fasse pour le soumettre comme il faut.

MORON.

Nous n'avons point de marbre dans nos montagnes qui soit plus dur et

plus insensible que lui.

LA PRINCESSE.

Le voilà.

MORON.

Voyez-vous comme il passe, sans prendre garde à vous?

LA PRINCESSE.

De grâce, Moron, va le faire aviser que je suis ici, et l'oblige à me

venir aborder.

SCÈNE IV.--LA PRINCESSE, EURYALE, MORON.

MORON, allant au-devant d'Euryale, et lui parlant bas.

Seigneur, je vous donne avis que tout va bien. La princesse souhaite que

vous l'abordiez; mais songez bien à continuer votre rôle; et, de peur de

l'oublier, ne soyez pas longtemps avec elle.

LA PRINCESSE.

Vous êtes bien solitaire, seigneur: et c'est une humeur bien

extraordinaire que la vôtre, de renoncer ainsi à notre sexe, et de fuir,

à votre âge, cette galanterie dont se piquent tous vos pareils.

EURYALE.

Cette humeur, madame, n'est pas si extraordinaire qu'on n'en trouvât des

exemples sans aller loin d'ici; et vous ne sauriez condamner la

résolution que j'ai prise de n'aimer jamais rien, sans condamner aussi

vos sentimens.

LA PRINCESSE.

Il y a grande différence; et ce qui sied bien à un sexe ne sied pas bien

à l'autre. Il est beau qu'une femme soit insensible et conserve son

cœur exempt des flammes de l'amour; mais ce qui est vertu en elle

devient un crime dans un homme; et, comme la beauté est le partage de

notre sexe, vous ne sauriez ne nous point aimer sans nous dérober les

hommages qui nous sont dus, et commettre une offense dont nous devons

toutes nous ressentir.

EURYALE.

Je ne vois pas, madame, que celles qui ne veulent point aimer doivent

prendre aucun intérêt à ces sortes d'offenses.

LA PRINCESSE.

Ce n'est pas une raison, seigneur; et, sans vouloir aimer, on est

toujours bien aise d'être aimée.

EURYALE.

Pour moi, je ne suis pas de même; et, dans le dessein où je suis de ne

rien aimer, je serois fâché d'être aimé.

LA PRINCESSE.

Et la raison?

EURYALE.

C'est qu'on a obligation à ceux qui nous aiment, et que je serois fâché

d'être ingrat.

LA PRINCESSE.

Si bien donc que, pour fuir l'ingratitude, vous aimeriez qui vous

aimeroit?

EURYALE.

Moi, madame? Point du tout. Je dis bien que je serois fâché d'être

ingrat; mais je me résoudrois plutôt de l'être que d'aimer.

LA PRINCESSE.

Telle personne vous aimeroit peut-être, que votre cœur...

EURYALE.

Non, madame. Rien n'est capable de toucher mon cœur. Ma liberté est la

seule maîtresse à qui je consacre mes vœux; et quand le ciel

emploieroit ses soins à composer une beauté parfaite, quand il

assembleroit en elle tous les dons les plus merveilleux et du corps et

de l'âme, enfin quand il exposeroit à mes yeux un miracle d'esprit,

d'adresse et de beauté, et que cette personne m'aimeroit avec toutes les

tendresses imaginables, je vous l'avoue franchement, je ne l'aimerois

pas.

LA PRINCESSE, à part.

A-t-on jamais rien vu de tel?

MORON, à la princesse.

Peste soit du petit brutal! J'aurois bien envie de lui bailler un coup

de poing.

LA PRINCESSE, à part.

Cet orgueil me confond, et j'ai un tel dépit, que je ne me sens pas!

MORON, bas, au prince.

Bon courage, seigneur! Voilà qui va le mieux du monde.

EURYALE, bas, à Moron.

Ah! Moron, je n'en puis plus! et je me suis fait des efforts étranges.

LA PRINCESSE, à Euryale.

C'est avoir une insensibilité bien grande que de parler comme vous

faites.

EURYALE.

Le ciel ne m'a pas fait d'une autre humeur. Mais, madame, j'interromps

votre promenade, et mon respect doit m'avertir que vous aimez la

solitude.

SCÈNE V.--LA PRINCESSE, MORON.

MORON.

Il ne vous en doit rien, madame, en dureté de cœur.

LA PRINCESSE.

Je donnerois volontiers tout ce que j'ai au monde pour avoir l'avantage

d'en triompher.

MORON.

Je le crois.

LA PRINCESSE.

Ne pourrais-tu, Moron, me servir dans un tel dessein?

MORON.

Vous savez bien, madame, que je suis tout à votre service.

LA PRINCESSE.

Parle-lui de moi dans tes entretiens; vante-lui adroitement ma personne

et les avantages de ma naissance, et tâche d'ébranler ses sentimens par

la douceur de quelque espoir. Je te permets de dire tout ce que tu

voudras, pour tâcher à me l'engager.

MORON.

Laissez-moi faire.

LA PRINCESSE.

C'est une chose qui me tient au cœur. Je souhaite ardemment qu'il

m'aime.

MORON.

Il est bien fait, oui, ce petit pendard-là, il a bon air, bonne

physionomie, et je crois qu'il seroit assez le fait d'une jeune

princesse.

LA PRINCESSE.

Enfin, tu peux tout espérer de moi, si tu trouves moyen d'enflammer pour

moi son cœur.

MORON.

Il n'y a rien qui ne se puisse faire. Mais, madame, s'il venoit à vous

aimer, que feriez-vous, s'il vous plaît?

LA PRINCESSE.

Ah! ce seroit lors que je prendrois plaisir à triompher pleinement de sa

vanité, à punir son mépris par mes froideurs, et à exercer sur lui

toutes les cruautés que je pourrois imaginer.

MORON.

Il ne se rendra jamais.

LA PRINCESSE.

Ah! Moron, il faut faire en sorte qu'il se rende.

MORON.

Non, il n'en fera rien. Je le connois; ma peine seroit inutile.

LA PRINCESSE.

Si[240] faut-il pourtant tenter toutes choses, et éprouver si son âme

est entièrement insensible. Allons. Je veux lui parler, et suivre une

pensée qui vient de me venir.

[240] Pour: cependant. Archaïsme hors d'usage.

TROISIÈME INTERMÈDE

SCÈNE I.--PHILIS, TIRCIS.

PHILIS.

Viens, Tircis. Laissons-les aller et me dis un peu ton martyre de la

façon que tu sais faire. Il y a longtemps que tes yeux me parlent, mais

je suis plus aise d'ouïr ta voix.

TIRCIS, chante.

Tu m'écoutes, hélas! dans ma triste langueur;

Mais je n'en suis pas mieux, ô beauté sans pareille!

Et je touche ton oreille,

Sans que je touche ton cœur.

PHILIS.

Va, va, c'est déjà quelque chose que de toucher l'oreille, et le temps

amène tout. Chante-moi cependant quelque plainte nouvelle que tu aies

composée pour moi.

SCÈNE II.--MORON, PHILIS, TIRCIS.

MORON.

Ah! ah! je vous y prends, cruelle! vous vous écartez des autres pour

ouïr mon rival!

PHILIS.

Oui, je m'écarte pour cela. Je te le dis encore, je me plais avec lui;

et l'on écoute volontiers les amans, lorsqu'ils se plaignent aussi

agréablement qu'il fait. Que ne chantes-tu comme lui? je prendrois

plaisir à t'écouter.

MORON.

Si je ne sais chanter, je sais faire autre chose; et quand...

PHILIS.

Tais-toi. Je veux l'entendre. Dis, Tircis, ce que tu voudras.

MORON.

Ah! cruelle!...

PHILIS.

Silence, dis-je, ou je me mettrai en colère.

TIRCIS chante.

Arbres épais, et vous, prés émaillés,

La beauté dont l'hiver vous avoit dépouillés

Par le printemps vous est rendue.

Vous reprenez tous vos appas;

Mais mon âme ne reprend pas

La joie, hélas! que j'ai perdue.

MORON.

Morbleu! que n'ai-je de la voix! Ah! nature marâtre, pourquoi ne m'as-tu

pas donné de quoi chanter comme à un autre?

PHILIS.

En vérité, Tircis, il ne se peut rien de plus agréable, et tu l'emportes

sur tous les rivaux que tu as.

MORON.

Mais pourquoi est-ce que je ne puis pas chanter? n'ai-je pas un estomac,

un gosier et une langue comme un autre? Oui, oui, allons. Je veux

chanter aussi, et te montrer que l'amour fait faire toutes choses. Voici

une chanson que j'ai faite pour toi.

PHILIS.

Oui, dis. Je veux bien t'écouter pour la rareté du fait.

MORON.

Courage, Moron! Il n'y a qu'à avoir de la hardiesse.

Il chante.

Ton extrême rigueur

S'acharne sur mon cœur.

Ah! Philis, je trépasse;

Daigne me secourir.

En seras-tu plus grasse

De m'avoir fait mourir?

_Vivat!_ Moron.

PHILIS.

Voilà qui est le mieux du monde. Mais, Moron, je souhaiterois bien

d'avoir la gloire que quelque amant fût mort pour moi. C'est un avantage

dont je n'ai pas encore joui; et je trouve que j'aimerois de tout mon

cœur une personne qui m'aimeroit assez pour se donner la mort.

MORON.

Tu aimerois une personne qui se tueroit pour toi?

PHILIS.

Oui.

MORON.

Il ne faut que cela pour te plaire?

PHILIS.

Non.

MORON.

Voilà qui est fait. Je te veux montrer que je me sais tuer quand je

veux.

TIRCIS, chante.

Ah! quelle douleur extrême

De mourir pour ce qu'on aime!

MORON, à Tircis.

C'est un plaisir que vous aurez quand vous voudrez.

TIRCIS, chante.

Courage, Moron! meurs promptement,

En généreux amant.

MORON, à Tircis.

Je vous prie de vous mêler de vos affaires, et de me laisser tuer à ma

fantaisie. Allons, je vais faire honte à tous les amans. (A Philis.)

Tiens, je ne suis pas homme à faire tant de façons. Vois ce poignard.

Prends bien garde comme je me vais percer le cœur. Je suis votre

serviteur. Quelque niais!

PHILIS.

Allons, Tircis, viens-t'en me redire à l'écho ce que tu m'as chanté.

ACTE IV

SCÈNE I.--LA PRINCESSE, EURYALE, MORON.

LA PRINCESSE.

Prince, comme jusqu'ici nous avons fait paroître une conformité de

sentimens, et que le ciel a semblé mettre en nous mêmes attachemens pour

notre liberté, et même aversion pour l'amour, je suis bien aise de vous

ouvrir le cœur, et de vous faire confidence d'un changement dont vous

serez surpris. J'ai toujours regardé l'hymen comme une chose affreuse,

et j'avois fait serment d'abandonner plutôt la vie que de me résoudre

jamais à perdre cette liberté, pour qui j'avois des tendresses si

grandes; mais enfin un moment a dissipé toutes ces résolutions. Le

mérite d'un prince m'a frappé aujourd'hui les yeux; et mon âme tout d'un

coup, comme par un miracle, est devenue sensible aux traits de cette

passion que j'avois toujours méprisée. J'ai trouvé d'abord des raisons

pour autoriser ce changement, et je puis l'appuyer de ma volonté de

répondre aux ardentes sollicitations d'un père et aux vœux de tout un

État; mais, à vous dire vrai, je suis en peine du jugement que vous

ferez de moi, et je voudrois savoir si vous condamnerez, ou non, le

dessein que j'ai de me donner un époux.

EURYALE.

Vous pourriez faire un tel choix, madame, que je l'approuverois sans

doute.

LA PRINCESSE.

Qui croyez-vous, à votre avis, que je veuille choisir?

EURYALE.

Si j'étois dans votre cœur, je pourrois vous le dire; mais, comme je

n'y suis pas, je n'ai garde de vous répondre.

LA PRINCESSE.

Devinez pour voir, et nommez quelqu'un.

EURYALE.

J'aurois trop peur de me tromper.

LA PRINCESSE.

Mais encore, pour qui souhaiteriez-vous que je me déclarasse?

EURYALE.

Je sais bien, à vous dire vrai, pour qui je le souhaiterois; mais, avant

que de m'expliquer, je dois savoir votre pensée.

LA PRINCESSE.

Eh bien, prince, je veux bien vous la découvrir. Je suis sûre que vous

allez approuver mon choix; et, pour ne vous point tenir en suspens

davantage, le prince de Messène est celui de qui le mérite s'est attiré

mes vœux.

EURYALE, à part.

O ciel!

LA PRINCESSE, bas, à Moron.

Mon invention a réussi, Moron. Le voilà qui se trouble.

MORON, à la princesse.

Bon, madame. (Au prince.) Courage, seigneur. (A la princesse.) Il en

tient. (Au prince.) Ne vous défaites pas[241].

LA PRINCESSE, à Euryale.

Ne trouvez-vous pas que j'ai raison, et que ce prince a tout le mérite

qu'on peut avoir?

MORON, bas, au prince.

Remettez-vous et songez à répondre.

LA PRINCESSE.

D'où vient, prince, que vous ne dites mot et semblez interdit?

EURYALE.

Je le suis, à la vérité; et j'admire, madame, comme le ciel a pu former

deux âmes aussi semblables en tout que les nôtres, deux âmes en qui l'on

ait vu une plus grande conformité de sentiments, qui aient fait éclater

dans le même temps une résolution à braver les traits de l'amour, et

qui, dans le même moment, aient fait paroître une égale facilité à

perdre le nom d'insensibles. Car enfin, madame, puisque votre exemple

m'autorise, je ne feindrai point de vous dire que l'amour aujourd'hui

s'est rendu maître de mon cœur, et qu'une des princesses vos cousines,

l'aimable et belle Aglante, a renversé d'un coup d'œil tous les projets

de ma fierté. Je suis ravi, madame, que, par cette égalité de défaite,

nous n'ayons rien à nous reprocher l'un à l'autre; et je ne doute point

que, comme je vous loue infiniment de votre choix, vous n'approuviez

aussi le mien. Il faut que ce miracle éclate aux yeux de tout le monde,

et nous ne devons point différer à nous rendre tous deux contens. Pour

moi, madame, je vous sollicite de vos suffrages pour obtenir celle que

je souhaite, et vous trouverez bon que j'aille de ce pas en faire la

demande au prince votre père.

MORON, bas à Euryale.

Ah! digne, ah! brave cœur!

[241] Pour: ne vous découragez pas.

SCÈNE II.--LA PRINCESSE, MORON.

LA PRINCESSE.

Ah! Moron, je n'en puis plus, et ce coup, que je n'attendois pas,

triomphe absolument de toute ma fermeté.

MORON.

Il est vrai que le coup est surprenant, et j'avois cru d'abord que votre

stratagème avoit fait son effet.

LA PRINCESSE.

Ah! ce m'est un dépit à me désespérer, qu'une autre ait l'avantage de

soumettre ce cœur que je voulois soumettre.

SCÈNE III.--LA PRINCESSE, AGLANTE, MORON.

LA PRINCESSE.

Princesse, j'ai à vous prier d'une chose qu'il faut absolument que vous

m'accordiez. Le prince d'Ithaque vous aime et veut vous demander au

prince mon père.

AGLANTE.

Le prince d'Ithaque, madame?

LA PRINCESSE.

Oui. Il vient de m'en assurer lui-même, et m'a demandé mon suffrage pour

vous obtenir; mais je vous conjure de rejeter cette proposition et de ne

point prêter l'oreille à tout ce qu'il pourra vous dire.

AGLANTE.

Mais, madame, s'il étoit vrai que ce prince m'aimât effectivement,

pourquoi, n'ayant aucun dessein de vous engager, ne voudriez-vous pas

souffrir?...

LA PRINCESSE.

Non, Aglante. Je vous le demande. Faites-moi ce plaisir, je vous prie,

et trouvez bon que, n'ayant pu avoir l'avantage de le soumettre, je lui

dérobe la joie de vous obtenir.

AGLANTE.

Madame, il faut vous obéir; mais je croirois que la conquête d'un tel

cœur ne seroit pas une victoire à dédaigner.

LA PRINCESSE.

Non, non, il n'aura pas la joie de me braver entièrement.

SCÈNE IV.--LA PRINCESSE, ARISTOMÈNE, AGLANTE, MORON.

ARISTOMÈNE.

Madame, je viens à vos pieds rendre grâce à l'Amour de mes heureux

destins, et vous témoigner avec mes transports le ressentiment où je

suis des bontés surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis

de vos captifs.

LA PRINCESSE.

Comment?

ARISTOMÈNE.

Le prince d'Ithaque, madame, vient de m'assurer tout à l'heure que votre

cœur avoit eu la bonté de s'expliquer en ma faveur sur ce célèbre choix

qu'attend toute la Grèce.

LA PRINCESSE.

Il vous a dit qu'il tenoit cela de ma bouche?

ARISTOMÈNE.

Oui, madame.

LA PRINCESSE.

C'est un étourdi; et vous êtes un peu trop crédule, prince, d'ajouter

foi si promptement à ce qu'il vous a dit. Une pareille nouvelle méritoit

bien, ce me semble, qu'on en doutât un peu de temps; et c'est tout ce

que vous pourriez faire de la croire, si je vous l'avois dite moi-même.

ARISTOMÈNE.

Madame, si j'ai été trop prompt à me persuader...

LA PRINCESSE.

De grâce, prince, brisons-là ce discours; et si vous voulez m'obliger,

souffrez que je puisse jouir de deux moments de solitude.

SCÈNE V.--LA PRINCESSE, AGLANTE, MORON.

LA PRINCESSE.

Ah! qu'en cette aventure le ciel me traite avec une rigueur étrange! au

moins, princesse, souvenez-vous de la prière que je vous ai faite.

AGLANTE.

Je vous l'ai dit déjà, madame, il faut vous obéir...

SCÈNE VI.--LA PRINCESSE, MORON.

MORON.

Molière - Œuvres complètes, Tome 2 · 第 19 / 20 段