Si de l'amour un temps j'ai bravé la puissance,

Hélas, mon cher Arbate, il en prend bien vengeance!

Et, sachant dans quels maux mon cœur s'est abîmé

Toi-même tu voudrois qu'il n'eût jamais aimé.

Car enfin, vois le sort où mon astre me guide:

J'aime, j'aime ardemment la princesse d'Élide;

Et tu sais que l'orgueil, sous des traits si charmants

Arme contre l'amour ses jeunes sentimens,

Et comment elle fuit en cette illustre fête

Cette foule d'amans qui briguent sa conquête

Ah! qu'il est bien peu vrai que ce qu'on doit aimer,

Aussitôt qu'on le voit, prend droit de nous charmer,

Et qu'un premier coup d'œil allume en nous les flammes

Où le ciel, en naissant, a destiné nos âmes!

A mon retour d'Argos, je passai dans ces lieux,

Et ce passage offrit la princesse à mes yeux;

Je vis tous les appas dont elle est revêtue,

Mais de l'œil dont on voit une belle statue.

Leur brillante jeunesse, observée à loisir,

Ne porta dans mon âme aucun secret désir,

Et d'Ithaque en repos je revis le rivage,

Sans m'en être en deux ans rappelé nulle image.

Un bruit vient cependant à répandre à ma cour

Le célèbre mépris qu'elle fait de l'amour;

On publie en tous lieux que son âme hautaine

Garde pour l'hyménée une invincible haine,

Et qu'un arc à la main, sur l'épaule un carquois,

Comme une autre Diane elle hante les bois,

N'aime rien que la chasse, et de toute la Grèce

Fait soupirer en vain l'héroïque jeunesse.

Admire nos esprits, et la fatalité!

Ce que n'avoient point fait sa vue et sa beauté,

Le bruit de ses fiertés en mon âme fit naître

Un transport inconnu dont je ne fus point maître:

Ce dédain si fameux eut des charmes secrets

A[232] me faire avec soin rappeler tous ses traits;

Et mon esprit, jetant de nouveaux yeux sur elle,

M'en refit une image et si noble et si belle,

Me peignit tant de gloire et de telles douceurs

A pouvoir triompher de toutes ses froideurs,

Que mon cœur, aux brillans d'une telle victoire,

Vit de sa liberté s'évanouir la gloire:

Contre une telle amorce il eut beau s'indigner,

Sa douceur sur mes sens prit tel droit de régner,

Qu'entraîné par l'effort d'une occulte puissance,

J'ai d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence

Et je couvre un effet de mes vœux enflammés[233]

Du désir de paroître à ces jeux renommés,

Où l'illustre Iphitas, père de la princesse,

Assemble la plupart des princes de la Grèce.

ARBATE.

Mais à quoi bon, seigneur, les soins que vous prenez?

Et pourquoi ce secret où vous vous obstinez?

Vous aimez, dites-vous, cette illustre princesse,

Et venez à ses yeux signaler votre adresse;

Et nuls empressemens, paroles, ni soupirs,

Ne l'ont instruite encor de vos brûlans désirs?

Pour moi je n'entends rien à cette politique

Qui ne veut point souffrir que votre cœur s'explique;

Et je ne sais quel fruit peut prétendre un amour

Qui fuit tous les moyens de se produire au jour.

EURYALE.

Et que ferais-je, Arbate, en déclarant ma peine,

Qu'attirer les dédains de cette âme hautaine,

Et me jeter au rang de ces princes soumis,

Que le titre d'amant lui peint en ennemis?

Tu vois les souverains de Messène et de Pyle

Lui faire de leurs cœurs un hommage inutile,

Et de l'éclat pompeux des plus grandes vertus

En appuyer en vain les respects assidus:

Ce rebut de leurs soins, sous un triste silence,

Retient de mon amour toute la violence:

Je me tiens condamné dans ces rivaux fameux,

Et je lis mon arrêt au mépris qu'on fait d'eux.

ARBATE.

Et c'est dans ce mépris et dans cette humeur fière

Que votre âme à ses vœux doit voir plus de lumière,

Puisque le sort vous donne à conquérir un cœur

Que défend seulement une simple froideur,

Et qui n'oppose point à l'ardeur qui vous presse

De quelque attachement l'invincible tendresse

Un cœur préoccupé résiste puissamment;

Mais, quand une âme est libre, on la force aisément;

Et toute la fierté de son indifférence

N'a rien dont ne triomphe un peu de patience.

Ne lui cachez donc plus le pouvoir de ses yeux,

Faites de votre flamme un éclat glorieux:

Et, bien loin de trembler de l'exemple des autres,

Du rebut de leurs vœux fortifiez les vôtres.

Peut-être, pour toucher ses sévères appas,

Aurez-vous des secrets que ces princes n'ont pas;

Et, si de ses fiertés l'impérieux caprice

Ne vous fait éprouver un destin plus propice,

Au moins est-ce un bonheur en ces extrémités

Que de voir avec soi ses rivaux rebutés.

EURYALE.

J'aime à te voir presser cet aveu de ma flamme:

Combattant mes raisons, tu chatouilles mon âme;

Et, par ce que j'ai dit, je voulois pressentir

Si de ce que j'ai fait tu pourrois m'applaudir.

Car enfin puisqu'il faut t'en faire confidence,

On doit à la princesse expliquer mon silence;

Et peut-être, au moment, que je t'en parle ici,

Le secret de mon cœur, Arbate, est éclairci.

Cette chasse, où pour fuir la foule qui l'adore,

Tu sais qu'elle est allée au lever de l'aurore,

Est le temps que Moron, pour déclarer mon feu,

A pris...

ARBATE.

Moron, seigneur!

EURYALE.

Ce choix t'étonne un peu,

Par son titre de fou tu crois le bien connoître;

Mais sache qu'il l'est moins qu'il ne le veut paroître;

Et que, malgré l'emploi qu'il exerce aujourd'hui,

Il a plus de bon sens que tel qui rit de lui.

La princesse se plaît à ses bouffonneries:

Il s'en est fait aimer par cent plaisanteries,

Et peut, dans cet accès, dire et persuader

Ce que d'autres que lui n'oseraient hasarder;

Je le vois propre enfin à ce que j'en souhaite;

Il a pour moi, dit-il, une amitié parfaite,

Et veut, dans mes États ayant reçu le jour,

Contre tous mes rivaux appuyer mon amour.

Quelque argent mis en main pour soutenir ce zèle...

[232] Pour: des charmes destinés à me faire. Ellipse archaïque d'un

excellent effet.

[233] Phrase à peine intelligible. _Un effet des vœux_ ne peut être

_couvert d'un désir_. La version donnée, par d'autres éditions: _en

effet_, est plus barbare encore. Euryale veut de _qu'il couvre son

amour du désir de se montrer aux jeux_.

SCÈNE II.--EURYALE, ARBATE, MORON.

MORON, derrière le théâtre.

Au secours! sauvez-moi de la bête cruelle!

EURYALE.

Je pense ouïr sa voix.

MORON, derrière le théâtre.

A moi! de grâce, à moi!

EURYALE.

C'est lui-même. Où court-il avec un tel effroi?

MORON, entrant sans voir personne.

Où pourrais-je éviter ce sanglier redoutable?

Grands dieux! préservez-moi de sa dent effroyable!

Je vous promets, pourvu qu'il ne m'attrape pas,

Quatre livres d'encens et deux veaux des plus gras.

Rencontrant Euryale, que dans sa frayeur il prend pour le sanglier

qu'il évite.

Ah! je suis mort!

EURYALE.

Qu'as-tu?

MORON.

Je vous croyois la bête

Dont à me diffamer[234] j'ai vu la gueule prête,

Seigneur, et je ne puis revenir de ma peur.

EURYALE.

Qu'est-ce?

MORON.

Oh! que la princesse est d'une étrange humeur,

Et qu'à suivre la chasse et ses extravagances

Il nous faut essuyer de sottes complaisances!

Quel diable de plaisir trouvent tous les chasseurs

De se voir exposés à mille et mille peurs?

Encore si c'étoit qu'on ne fût qu'à la chasse

Des lièvres, des lapins, et des jeunes daims, passe

Ce sont des animaux d'un naturel fort doux,

Et qui prennent toujours la fuite devant nous;

Mais aller attaquer de ces bêtes vilaines

Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines,

Et qui courent les gens qui les veulent courir,

C'est un sot passe-temps que je ne puis souffrir.

EURYALE.

Dis-nous donc ce que c'est.

MORON.

Le pénible exercice

Où de notre princesse a volé le caprice!

J'en aurois bien juré qu'elle auroit fait le tour;

Et la course des chars, se faisant en ce jour,

Il falloit affecter ce contre-temps de chasse

Pour mépriser ces jeux avec meilleure grâce,

Et faire voir... Mais chut! Achevons mon récit,

Et reprenons le fil de ce que j'avois dit.

Qu'ai-je dit?

EURYALE.

Tu parlois d'exercice pénible.

MORON.

Ah! oui. Succombant donc à ce travail horrible

(Car en chasseur fameux j'étois enharnaché,

Et dès le point du jour je m'étois découché[235]).

Je me suis écarté de tous en galant homme,

Et, trouvant un lieu propre à dormir d'un bon somme,

J'essayois ma posture, et, m'ajustant bientôt,

Prenois déjà mon ton pour ronfler comme il faut,

Lorsqu'un murmure affreux m'a fait lever la vue,

Et j'ai, d'un vieux buisson de la forêt touffue,

Vu sortir un sanglier d'une énorme grandeur,

Pour...

EURYALE.

Qu'est-ce?

MORON.

Ce n'est rien. N'ayez point de frayeur

Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause;

Je serai mieux en main pour vous conter la chose.

J'ai donc vu ce sanglier, qui, par nos gens chassé,

Avoit d'un air affreux tout son poil hérissé,

Ses deux yeux flamboyans ne lançoient que menace,

Et sa gueule faisoit une laide grimace,

Qui, parmi de l'écume, à qui l'osoit presser,

Montroit de certains crocs... je vous laisse à penser.

A ce terrible aspect j'ai ramassé mes armes;

Mais le faux animal, sans en prendre d'alarmes,

Est venu droit à moi, qui ne lui disois mot.

ARBATE.

Et tu l'as de pied ferme attendu?

MORON.

Quelque sot!

J'ai jeté tout par terre et couru comme quatre.

ARBATE.

Fuir devant un sanglier, ayant de quoi l'abattre!

Ce trait, Moron, n'est pas généreux...

MORON.

J'y consens;

Il n'est pas généreux, mais il est de bon sens.

ARBATE.

Mais, par quelques exploits si l'on ne s'éternise...

MORON.

Je suis votre valet. J'aime mieux que l'on dise:

C'est ici qu'en fuyant, sans se faire prier,

Moron sauva ses jours des fureurs d'un sanglier;

Que si l'on y disoit: voilà l'illustre place

Où le brave Moron, signalant son audace,

Affrontant d'un sanglier l'impétueux effort,

Par un coup de ses dents vit terminer son sort.

EURYALE.

Fort bien.

MORON.

Oui, j'aime mieux, n'en déplaise à la gloire,

Vivre au monde deux jours que mille ans dans l'histoire.

EURYALE.

En effet, ton trépas fâcheroit tes amis;

Mais, si de ta frayeur ton esprit est remis,

Puis-je te demander si du feu qui me brûle...

MORON.

Il ne faut pas, seigneur, que je vous dissimule;

Je n'ai rien fait encore, et n'ai point rencontré

De temps pour lui parler qui fût selon mon gré.

L'office de bouffon a des prérogatives;

Mais souvent on rabat nos libres tentatives.

Le discours de vos feux est un peu délicat,

Et c'est chez la princesse une affaire d'État.

Vous savez de quel titre elle se glorifie,

Et qu'elle a dans la tête une philosophie

Qui déclare la guerre au conjugal lien,

Et vous traite l'amour de déité de rien.

Pour n'effaroucher point son humeur de tigresse,

Il me faut manier la chose avec adresse,

Car on doit regarder comme l'on parle aux grands,

Et vous êtes parfois d'assez fâcheuses gens.

Laissez-moi doucement conduire cette trame.

Je me sens là pour vous un zèle tout de flamme;

Vous êtes né mon prince, et quelques autres nœuds

Pourroient contribuer au bien que je vous veux.

Ma mère, dans son temps, passoit pour assez belle,

Et naturellement n'étoit pas fort cruelle;

Feu votre père alors, ce prince généreux,

Sur la galanterie étoit fort dangereux.

Et je sais qu'Elpénor, qu'on appeloit mon père,

A cause qu'il étoit le mari de ma mère,

Contoit pour grand honneur, aux pasteurs d'aujourd'hui,

Que le prince autrefois étoit venu chez lui,

Et que, durant ce temps, il avoit l'avantage

De se voir saluer de tous ceux du village.

Baste! Quoi qu'il en soit je veux par mes travaux...

Mais voici la princesse et deux de vos rivaux.

[234] Pour: défigurer. Voyez plus haut, tome Ier, page 286, note.

[235] Pour: j'avais quitté ma couche. C'est une licence plutôt qu'un

archaïsme.

SCÈNE III.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, ARISTOMÈNE, THÉOCLE,

EURYALE, PHILIS, ARBATE, MORON.

ARISTOMÈNE.

Reprochez-vous, madame, à nos justes alarmes

Ce péril dont tous deux avons sauvé vos charmes?

J'aurois pensé, pour moi, qu'abattre sous nos coups

Ce sanglier qui portoit sa fureur jusqu'à vous,

Étoit une aventure (ignorant votre chasse)

Dont à nos bons destins nous dussions rendre grâce;

Mais, à cette froideur, je connois clairement

Que je dois concevoir un autre sentiment,

Et quereller du sort la fatale puissance

Qui me fait avoir part à ce qui vous offense.

THÉOCLE.

Pour moi, je tiens madame, à sensible bonheur

L'action où pour vous a volé tout mon cœur,

Et ne puis consentir, malgré votre murmure,

A quereller le sort d'une telle aventure.

D'un objet odieux je sais que tout déplaît;

Mais, dût votre courroux être plus grand qu'il n'est,

C'est extrême plaisir, quand l'amour est extrême,

De pouvoir d'un péril affranchir ce qu'on aime.

LA PRINCESSE.

Et pensez-vous, seigneur, puisqu'il me faut parler,

Qu'il eût eu, ce péril, de quoi tant m'ébranler?

Que l'arc et que le dard, pour moi si pleins de charmes,

Ne soient entre mes mains que d'inutiles armes;

Et que je fasse enfin mes plus fréquents emplois

De parcourir nos monts, nos plaines et nos bois,

Pour n'oser, en chassant, concevoir l'espérance

De suffire, moi seule, à ma propre défense?

Certes, avec le temps j'aurois bien profité

De ces soins assidus dont je fais vanité,

S'il falloit que mon bras, dans une telle quête,

Ne pût pas triompher d'une chétive bête!

Du moins, si, pour prétendre à de sensibles coups,

Le commun de mon sexe est trop mal avec vous,

D'un étage plus haut accordez-moi la gloire;

Et me faites tous deux cette grâce de croire,

Seigneurs, que, quel que fût le sanglier d'aujourd'hui,

J'en ai mis bas sans vous de plus méchants que lui.

THÉOCLE.

Mais, madame...

LA PRINCESSE.

Eh bien, soit. Je vois que votre envie

Est de persuader que je vous dois la vie:

J'y consens. Oui, sans vous, c'étoit fait de mes jours.

Je rends de tout mon cœur grâce à ce grand secours;

Et je vais de ce pas au prince, pour lui dire

Les bontés que pour moi votre amour vous inspire.

SCÈNE IV.--EURYALE, ARBATE, MORON.

MORON.

Eh! a-t-on jamais vu de plus farouche esprit?

De ce vilain sanglier l'heureux trépas l'aigrit.

Oh! comme volontiers j'aurois d'un beau salaire

Récompensé tantôt qui m'en eût su défaire!

ARBATE, à Euryale.

Je vous vois tout pensif, seigneur, de ses dédains;

Mais ils n'ont rien qui doive empêcher vos desseins.

Son heure doit venir; et c'est à vous, possible[236],

Qu'est réservé l'honneur de la rendre sensible.

MORON.

Il faut qu'avant la course elle apprenne vos feux;

Et je...

EURYALE.

Non. Ce n'est plus, Moron, ce que je veux;

Garde-toi de rien dire, et me laisse un peu faire;

J'ai résolu de prendre un chemin tout contraire.

Je vois trop que son cœur s'obstine à dédaigner

Tous ces profonds respects qui pensent la gagner;

Et le dieu qui m'engage à soupirer pour elle

M'inspire pour la vaincre une adresse nouvelle.

Oui, c'est lui d'où me vient ce soudain mouvement,

Et j'en attends de lui l'heureux événement.

ARBATE.

Peut-on savoir, seigneur, par où votre espérance...?

EURYALE.

Tu le vas voir. Allons, et garde le silence.

[236] Voyez plus haut, tome Ier, page 209, note deuxième.

PREMIER INTERMÈDE

SCÈNE I.--MORON.

Jusqu'au revoir; pour moi, je reste ici, et j'ai une petite conversation

à faire avec ces arbres et ces rochers.

Bois, prés, fontaines, fleurs, qui voyez mon teint blême,

Si vous ne le savez, je vous apprends que j'aime.

Philis est l'objet charmant

Qui tient mon cœur à l'attache;

Et je deviens son amant,

La voyant traire une vache.

Ses doigts, tout pleins de lait et plus blancs mille fois,

Pressoient les bouts du pis d'une grâce admirable.

Ouf! cette idée est capable

De me réduire aux abois.

Ah! Philis! Philis! Philis!

SCÈNE II.--MORON, UN ÉCHO.

L'ÉCHO.

Philis.

MORON.

Ah!

L'ÉCHO.

Ah.

MORON.

Hem!

L'ÉCHO.

Hem.

MORON.

Ah! ah!

L'ÉCHO.

Ah.

MORON.

Hi! Hi!

L'ÉCHO.

Hi.

MORON.

Oh!

L'ÉCHO.

Oh.

MORON.

Oh!

L'ÉCHO.

Oh.

MORON.

Voilà un écho qui est bouffon!

L'ÉCHO.

On.

MORON.

Hon!

L'ÉCHO.

Hon.

MORON.

Ah!

L'ÉCHO.

Ah.

MORON.

Hu!

L'ÉCHO.

Hu.

MORON.

Voilà un écho qui es bouffon!

SCÈNE III.--MORON, apercevant un ours, qui vient à lui.

Ah! monsieur l'ours, je suis votre serviteur de tout mon cœur. De

grâce, épargnez moi. Je vous assure que je ne vaux rien du tout à

manger, je n'ai que la peau et les os, et je vois de certaines gens

là-bas qui seroient bien mieux votre affaire. Eh! eh! eh! monseigneur,

tout doux, s'il vous plaît. Là (il caresse l'ours, et tremble de

frayeur), là, là, là. Ah! monseigneur, que Votre Altesse est jolie et

bienfaite! Elle a tout à fait l'air galant, et la taille la plus

mignonne du monde. Ah! beau poil, belle tête, beaux yeux brillants et

bien fendus! Ah! beau petit nez! belle petite bouche! petites menottes

jolies! Ah! belle gorge! belles petites menottes! petits ongles bien

faits! (L'ours se lève sur ses pattes de derrière.) A l'aide! au

secours! je suis mort! miséricorde! Pauvre Moron! Ah! mon Dieu! Eh!

vite, à moi, je suis perdu!

Moron monte sur un arbre.

SCÈNE IV.--MORON, CHASSEURS.

MORON, monté sur un arbre, aux chasseurs.

Eh! messieurs, ayez pitié de moi! (Les chasseurs combattent l'ours.)

Bon! messieurs, tuez-moi ce vilain animal-là. O ciel! daigne les

assister! Bon! le voilà qui fuit. Le voilà qui s'arrête, et qui se jette

sur eux. Bon! en voilà un qui vient de lui donner un coup dans la

gueule. Les voilà tous alentour de lui. Courage! ferme! allons mes amis!

Bon! poussez fort! Encore! Ah! le voilà qui est à terre; c'en est fait,

il est mort! Descendons maintenant pour lui donner cent coups. (Moron

descend de l'arbre.) Serviteur, messieurs! je vous rends grâce de

m'avoir délivré de cette bête. Maintenant que vous l'avez tuée, je m'en

vais l'achever et en triompher avec vous.

Moron donne mille coups à l'ours, qui est mort.

ENTRÉE DE BALLET

Les chasseurs dansent, pour témoigner leur joie d'avoir remporté la

victoire.

ACTE II

SCÈNE I.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS.

LA PRINCESSE.

Oui, j'aime à demeurer dans ces paisibles lieux;

On n'y découvre rien qui n'enchante les yeux;

Et de tous nos palais la savante structure

Cède aux simples beautés qu'y forme la nature.

Ces arbres, ces rochers, cette eau, ces gazons frais,

Ont pour moi des appas à ne lasser jamais.

AGLANTE.

Je chéris comme vous ces retraites tranquilles,

Où l'on se vient sauver de l'embarras des villes.

De mille objets charmants ces lieux sont embellis;

Et ce qui doit surprendre est qu'aux portes d'Alis

La douce passion de fuir la multitude

Rencontre une si belle et vaste solitude[237].

Mais, à vous dire vrai, dans ces jours éclatans

Vos retraites ici me semblent hors de temps;

Et c'est fort maltraiter l'appareil magnifique

Que chaque prince a fait pour la fête publique.

Ce spectacle pompeux de la course des chars

Devoit bien mériter l'honneur de vos regards.

LA PRINCESSE.

Quel droit ont-ils chacun d'y vouloir ma présence,

Et que dois-je, après tout, à leur magnificence?

Ce sont soins que produit l'ardeur de m'acquérir,

Et mon cœur est le prix qu'ils veulent tous courir.

Mais, quelque espoir qui flatte un projet de la sorte,

Je me tromperai fort si pas un d'eux l'emporte.

CYNTHIE.

Jusques à quand ce cœur veut-il s'effaroucher

Des innocens desseins qu'on a de le toucher,

Et regarder les soins que pour vous on se donne

Comme autant d'attentats contre votre personne?

Je sais qu'en défendant le parti de l'amour,

On s'expose chez vous à faire mal sa cour;

Mais ce que par le sang j'ai l'honneur de vous être

S'oppose aux duretés que vous faites paroître;

Et je ne puis nourrir d'un flatteur entretien

Vos résolutions de n'aimer jamais rien.

Est-il rien de plus beau que l'innocente flamme

Qu'un mérite éclatant allume dans une âme?

Et seroit-ce un bonheur de respirer le jour,

Si d'entre les mortels on bannissoit l'amour?

Non, non, tous les plaisirs se goûtent à le suivre;

Et vivre sans aimer n'est pas proprement vivre[238].

AGLANTE.

Pour moi, je tiens que cette passion est la plus agréable affaire de la

vie; qu'il est nécessaire d'aimer pour vivre heureusement, et que tous

les plaisirs sont fades s'il ne s'y mêle un peu d'amour.

LA PRINCESSE.

Pouvez-vous bien toutes deux, étant ce que vous êtes, prononcer ces

paroles? et ne devez-vous pas rougir d'appuyer une passion qui n'est

qu'erreur, que foiblesses et qu'emportement, et dont tous les désordres

ont tant de répugnance avec la gloire de notre sexe? J'en prétends

soutenir l'honneur jusqu'au dernier moment de ma vie, et ne veux point

du tout me commetre à ces gens qui font les esclaves auprès de nous,

pour devenir un jour nos tyrans. Toutes ces larmes, tous ces soupirs,

tous ces hommages, tous ces respects, sont des embûches qu'on tend à

notre cœur, et qui souvent l'engagent à commettre des lâchetés. Pour

moi, quand je regarde certains exemples, et les bassesses épouvantables

où cette passion ravale les personnes sur qui elle étend sa puissance,

je sens tout mon cœur qui s'émeut; et je ne puis souffrir qu'une âme,

qui fait profession d'un peu de fierté, ne trouve pas une honte horrible

à de telles foiblesses.

CYNTHIE.

Eh! madame, il est de certaines foiblesses qui ne sont point honteuses,

et qu'il est beau même d'avoir dans les plus hauts degrés de gloire.

J'espère que vous changerez un jour de pensée; et, s'il plaît au ciel,

nous verrons votre cœur, avant qu'il soit peu...

LA PRINCESSE.

Arrêtez! n'achevez pas ce souhait étrange. J'ai une horreur trop

invincible pour ces sortes d'abaissemens; et, si jamais j'étois capable

d'y descendre, je serois personne sans doute à ne me le point pardonner.

AGLANTE.

Prenez garde, madame, l'amour sait se venger des mépris que l'on fait de

lui; et peut-être...

LA PRINCESSE.

Non, non, je brave tous ses traits; et le grand pouvoir qu'on lui donne

n'est rien qu'une chimère et qu'une excuse des foibles cœurs, qui le

font invincible pour autoriser leur foiblesse.

CYNTHIE.

Mais, enfin, toute la terre reconnoît sa puissance, et vous voyez que

les dieux mêmes sont assujettis à son empire. On nous fait voir que

Jupiter n'a pas aimé pour une fois, et que Diane même, dont vous

affectez tant l'exemple, n'a pas rougi de pousser des soupirs d'amour.

LA PRINCESSE.

Les croyances publiques sont toujours mêlées d'erreur. Les dieux ne sont

point faits comme les fait le vulgaire; et c'est leur manquer de respect

que de leur attribuer les foiblesses des hommes.

[237] Allusion à la création du palais et du jardin de Versailles.

[238] Le dessein de l'auteur étoit de traiter ainsi toute la comédie.

Mais un commandement du roi, qui pressa cette affaire, l'obligea

d'achever tout le reste en prose, et de passer légèrement sur

plusieurs scènes, qu'il auroit étendues davantage s'il avoit eu plus

de loisir. (_Note de Molière._)

SCÈNE II.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON.

AGLANTE.

Viens, approche, Moron, viens nous aider à défendre l'amour contre les

sentiments de la princesse.

LA PRINCESSE.

Voilà votre parti fortifié d'un grand défenseur.

MORON.

Ma foi, madame, je crois qu'après mon exemple il n'y a plus rien à dire,

et qu'il ne faut plus mettre en doute le pouvoir de l'amour. J'ai bravé

ses armes assez longtemps, et fait de mon drôle[239] comme un autre;

mais enfin ma fierté a baissé l'oreille, et vous avez une traîtresse

(il montre Philis) qui m'a rendu plus doux qu'un agneau. Après cela on

ne doit plus faire aucun scrupule d'aimer; et, puisque j'ai bien passé

par là, il peut bien y en passer d'autres.

CYNTHIE.

Quoi! Moron se mêle d'aimer?

MORON.

Fort bien.

CYNTHIE.

Et de vouloir être aimé?

MORON.

Et pourquoi non? Est-ce qu'on n'est pas assez bien fait pour cela? Je

pense que ce visage est assez passable, et que, pour le bel air, Dieu

merci, nous ne le cédons à personne.

CYNTHIE.

Sans doute, on aurait tort.

[239] Archaïsme populaire. On dit aujourd'hui: faire le drôle.

SCÈNE III.--LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, MORON, LYCAS.

LYCAS.

Madame, le prince, votre père, vient vous trouver ici, et conduit avec

lui les princes de Pyle et d'Ithaque, et celui de Messène.

LA PRINCESSE.

O ciel! que prétend-il faire en me les amenant? Auroit-il résolu ma

perte, et voudroit-il bien me forcer au choix de quelqu'un d'eux?

SCÈNE IV.--IPHITAS, EURYALE, ARISTOMÈNE, THÉOCLE, LA PRINCESSE, AGLANTE,

CYNTHIE, PHILIS, MORON.

LA PRINCESSE, à Iphitas.

Seigneur, je vous demande la licence de prévenir par deux paroles la

déclaration des pensées que vous pouvez avoir. Il y a deux vérités,

seigneur, aussi constantes l'une que l'autre, et dont je puis vous

assurer également: l'une, que vous avez un absolu pouvoir sur moi, et

que vous ne sauriez m'ordonner rien où je ne réponde aussitôt par une

obéissance aveugle; l'autre, que je regarde l'hyménée ainsi que le

trépas, et qu'il m'est impossible de forcer cette aversion naturelle. Me

donner un mari et me donner la mort, c'est une même chose; mais votre

volonté va la première, et mon obéissance m'est bien plus chère que ma

vie. Après cela parlez, seigneur; prononcez librement ce que vous

voulez.

IPHITAS.

Molière - Œuvres complètes, Tome 2 · 第 18 / 20 段