vous ne voulez pas qu'il soit à une autre. C'est faire justement comme
le chien du jardinier[242].
LA PRINCESSE.
Non, je ne puis souffrir qu'il soit heureux avec une autre; et, si la
chose étoit, je crois que j'en mourrois de déplaisir.
MORON.
Ma foi, madame, avouons la dette. Vous voudriez qu'il fût à vous; et,
dans toutes vos actions, il est aisé de voir que vous aimez un peu ce
jeune prince.
LA PRINCESSE.
Moi, je l'aime! O ciel! je l'aime! Avez-vous l'insolence de prononcer
ces paroles? Sortez de ma vue, impudent, et ne vous présentez jamais
devant moi!
MORON.
Madame...
LA PRINCESSE.
Retirez-vous d'ici, vous dis-je, ou je vous en ferai retirer d'une autre
manière.
MORON, bas, à part.
Ma foi, son cœur en a sa provision; et...
Il rencontre un regard de la princesse, qui l'oblige à se retirer.
[242] Proverbe populaire espagnol, qui équivaut au vers célèbre de
Voltaire:
Il ne fait rien et nuit à qui veut faire.
SCÈNE VII.--LA PRINCESSE.
De quelle émotion inconnue sens-je mon cœur atteint? Et quelle
inquiétude secrète est venue troubler tout d'un coup la tranquillité de
mon âme? Ne seroit-ce point aussi ce qu'on vient de me dire? et, sans en
rien savoir n'aimerois-je point ce jeune prince? Ah! si cela étoit, je
serois personne à me désespérer! Mais il est impossible que cela soit,
et je vois bien que je ne puis pas l'aimer. Quoi! je ne serois capable
de cette lâcheté! J'ai vu toute la terre à mes pieds avec la plus grande
insensibilité du monde; les respects, les hommages et les soumissions
n'ont jamais pu toucher mon âme, et la fierté et le dédain en auroient
triomphé! J'ai méprisé tous ceux qui m'ont aimée, et j'aimerois le seul
qui me méprise! Non, non, je sais bien que je ne l'aime pas. Il n'y a
pas de raison à cela. Mais, si ce n'est pas de l'amour que ce que je
sens maintenant, qu'est-ce donc que ce peut-être? et d'où vient ce
poison qui me court par toutes les veines et ne me laisse point en repos
avec moi-même? Sors de mon cœur, qui que tu sois, ennemi qui te caches.
Attaque-moi visiblement, et deviens à mes yeux la plus affreuse bête de
tous nos bois, afin que mon dard et mes flèches me puissent défaire de
toi.
QUATRIÈME INTERMÈDE
SCÈNE I.--LA PRINCESSE.
O vous, admirables personnes, qui, par la douceur de vos chants, avez
l'art d'adoucir les plus fâcheuses inquiétudes, approchez-vous d'ici, de
grâce; et tâchez de charmer, avec votre musique, le chagrin où je suis.
SCÈNE II.--LA PRINCESSE, CLIMÈNE, PHILIS.
CLIMÈNE, chante.
Chère Philis, dis-moi, que crois-tu de l'amour?
PHILIS, chante.
Toi-même, qu'en crois-tu, ma compagne fidèle?
CLIMÈNE.
On m'a dit que sa flamme est pire qu'un vautour,
Et qu'on souffre en aimant, une peine cruelle.
PHILIS.
On m'a dit qu'il n'est point de passion plus belle,
Et que ne pas aimer, c'est renoncer au jour.
CLIMÈNE.
A qui des deux donnerons-nous victoire?
PHILIS.
Qu'en croirons-nous, ou le mal, ou le bien?
TOUTES DEUX ENSEMBLE.
Aimons, c'est le vrai moyen
De savoir ce qu'on en doit croire.
PHILIS.
Chloris vante partout l'amour et ses ardeurs.
CLIMÈNE.
Amarante pour lui verse en tous lieux des larmes.
PHILIS.
Si de tant de tourments il accable les cœurs,
D'où vient qu'on aime à lui rendre les armes?
CLIMÈNE.
Si sa flamme, Philis, est si pleine de charmes,
Pourquoi nous défend-on d'en goûter les douceurs?
PHILIS.
A qui des deux donnerons-nous victoire?
CLIMÈNE.
Qu'en croirons-nous, ou le mal, ou le bien?
TOUTES DEUX ENSEMBLE.
Aimons, c'est le vrai moyen
De savoir ce qu'on en doit croire.
LA PRINCESSE.
Achevez seules, si vous voulez. Je ne saurois demeurer en repos; et
quelque douceur qu'aient vos chants, ils ne font que redoubler mon
inquiétude.
ACTE V
SCÈNE I.--IPHITAS, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.
MORON, à Iphitas.
Oui, seigneur, ce n'est point raillerie; j'en suis ce qu'on appelle
disgracié. Il m'a fallu tirer mes chausses au plus vite[243], et jamais
vous n'avez vu un emportement plus brusque que le sien.
IPHITAS, à Euryale.
Ah! prince, que je devrai de grâce à ce stratagème amoureux, s'il faut
qu'il ait trouvé le secret de toucher son cœur!
EURYALE.
Quelque chose, seigneur, que l'on vienne de vous en dire, je n'ose
encore, pour moi, me flatter de ce doux espoir; mais enfin, si ce n'est
pas à moi trop de témérité que d'oser aspirer à l'honneur de votre
alliance, si ma personne et mes États...
IPHITAS.
Prince, n'entrons point dans ces compliments. Je trouve en vous de quoi
remplir tous les souhaits d'un père; et, si vous avez le cœur de ma
fille, il ne vous manque rien.
[243] Pour s'enfuir. Archaïsme populaire. Voyez tome Ier, p. 165,
note.
SCÈNE II.--LA PRINCESSE, IPHITAS, EURYALE, AGLANTE, CYNTHIE, MORON.
LA PRINCESSE.
O ciel! que vois-je ici!
IPHITAS, à Euryale.
Oui, l'honneur de votre alliance m'est d'un prix très-considérable, et
je souscris aisément de tous mes suffrages à la demande que vous me
faites.
LA PRINCESSE, à Iphitas.
Seigneur, je me jette à vos pieds pour vous demander une grâce. Vous
m'avez toujours témoigné une tendresse extrême, et je crois vous devoir
bien plus par les bontés que vous m'avez fait voir que par le jour que
vous m'avez donné. Mais, si jamais vous avez eu de l'amitié pour moi, je
vous en demande aujourd'hui la plus sensible preuve que vous me puissiez
accorder; c'est de n'écouter point, seigneur, la demande de ce prince,
et de ne pas souffrir que la princesse Aglante soit unie avec lui.
IPHITAS.
Et par quelle raison, ma fille, voudrois-tu t'opposer à cette union?
LA PRINCESSE.
Par raison que je hais ce prince, et que je veux, si je puis, traverser
ses desseins.
IPHITAS.
Tu le hais, ma fille!
LA PRINCESSE.
Oui, et de tout mon cœur, je vous l'avoue.
IPHITAS.
Et que t'a-t-il fait?
LA PRINCESSE.
Il m'a méprisée.
IPHITAS.
Et comment?
LA PRINCESSE.
Il ne m'a pas trouvée assez bien faite pour m'adresser ses vœux.
IPHITAS.
Et quelle offense te fait cela? tu ne veux accepter personne.
LA PRINCESSE.
N'importe. Il me devoit aimer comme les autres, et me laisser au moins
la gloire de le refuser. Sa déclaration me fait un affront; et ce m'est
une honte sensible qu'à mes yeux, et au milieu de votre cour, il a
recherché une autre que moi.
IPHITAS.
Mais quel intérêt dois-tu prendre à lui?
LA PRINCESSE.
J'en prends, seigneur, à me venger de son mépris; et, comme je sais bien
qu'il aime Aglante avec beaucoup d'ardeur, je veux empêcher, s'il vous
plaît, qu'il ne soit heureux avec elle.
IPHITAS.
Cela te tient donc bien au cœur?
LA PRINCESSE.
Oui, seigneur, sans doute; et, s'il obtient ce qu'il demande, vous me
verrez expirer à vos yeux.
IPHITAS.
Va, va, ma fille, avoue franchement la chose. Le mérite de ce prince t'a
fait ouvrir les yeux, et tu l'aimes enfin, quoi que tu puisses dire.
LA PRINCESSE.
Moi, seigneur?
IPHITAS.
Oui, tu l'aimes.
LA PRINCESSE.
Je l'aime, dites-vous? et vous m'imputez cette lâcheté! O ciel! quelle
est mon infortune! Puis-je bien, sans mourir, entendre ces paroles? Et
faut-il que je sois si malheureuse, qu'on me soupçonne de l'aimer? Ah!
si c'étoit un autre que vous, seigneur, qui me tînt ce discours, je ne
sais pas ce que je ne ferois point!
IPHITAS
Et bien, oui, tu ne l'aimes pas. Tu le hais, j'y consens, et je veux
bien, pour te contenter, qu'il n'épouse pas la princesse Aglante.
LA PRINCESSE.
Ah! Seigneur, vous me donnez la vie!
IPHITAS.
Mais, afin d'empêcher qu'il ne puisse être jamais à elle, il faut que tu
le prennes pour toi.
LA PRINCESSE.
Vous vous moquez, seigneur, et ce n'est pas ce qu'il demande.
EURYALE.
Pardonnez-moi, madame, je suis assez téméraire pour cela, et je prends à
témoin le prince votre père si ce n'est pas vous que j'ai demandée.
C'est trop vous tenir dans l'erreur; il faut lever le masque, et,
dussiez-vous vous en prévaloir contre moi, découvrir à vos yeux les
véritables sentiments de mon cœur. Je n'ai jamais aimé que vous, et
jamais je n'aimerai que vous. C'est vous, madame, qui m'avez enlevé
cette qualité d'insensible que j'avois toujours affectée; et tout ce que
j'ai pu vous dire n'a été qu'une feinte qu'un mouvement secret m'a
inspirée, et que je n'ai suivie qu'avec toutes les violences
imaginables. Il falloit qu'elle cessât bientôt, sans doute, et je
m'étonne seulement qu'elle ait pu durer la moitié d'un jour; car, enfin,
je mourois, je brûlois dans l'âme, quand je vous déguisois mes
sentiments; et jamais cœur n'a souffert une contrainte égale à la
mienne. Que si cette feinte, madame, a quelque chose qui vous offense,
je suis tout prêt de mourir pour vous en venger; vous n'avez qu'à
parler, et ma main sur-le-champ fera gloire d'exécuter l'arrêt que vous
prononcerez.
LA PRINCESSE.
Non, non, prince, je ne vous sais pas mauvais gré de m'avoir abusée; et
tout ce que vous m'avez dit, je l'aime bien mieux une feinte que non pas
une vérité.
IPHITAS.
Si bien donc, ma fille, que tu veux bien accepter ce prince pour époux?
LA PRINCESSE.
Seigneur, je ne sais pas encore ce que je veux. Donnez-moi le temps d'y
songer, je vous prie, et m'épargnez un peu la confusion où je suis.
IPHITAS.
Vous jugez, prince, ce que cela veut dire, et vous pouvez fonder[244]
là-dessus.
EURYALE.
Je l'attendrai tant qu'il vous plaira, madame, cet arrêt de ma destinée;
et, s'il me condamne à la mort, je le suivrai sans murmure.
IPHITAS.
Viens, Moron. C'est ici un jour de paix, et je te remets en grâce avec
la princesse.
MORON.
Seigneur, je serai meilleur courtisan une autre fois, et je me garderai
bien de dire ce que je pense.
[244] Pour: fonder votre opinion. Ce mot ne se prend plus dans
l'acception neutre.
SCÈNE III.--ARISTOMÈNE, THÉOCLE, IPHITAS, LA PRINCESSE, EURYALE,
AGLANTE, CYNTHIE, MORON.
IPHITAS, aux princes de Messène et de Pyle.
Je crains bien, princes, que le choix de ma fille ne soit pas en votre
faveur; mais voilà deux princesses qui peuvent bien vous consoler de ce
petit malheur.
ARISTOMÈNE.
Seigneur, nous savons prendre notre parti; et, si ces aimables
princesses n'ont point trop de mépris pour des cœurs qu'on a rebutés,
nous pouvons revenir par elles à l'honneur de votre alliance.
SCÈNE IV.--IPHITAS, LA PRINCESSE, AGLANTE, CYNTHIE, PHILIS, EURYALE,
ARISTOMÈNE, THÉOCLE, MORON.
PHILIS, à Iphitas.
Seigneur, la déesse Vénus vient d'annoncer partout le changement du
cœur de la princesse. Tous les pasteurs et toutes les bergères en
témoignent leur joie par des danses et des chansons; et, si ce n'est
point un spectacle que vous méprisiez, vous allez voir l'allégresse
publique se répandre jusques ici.
CINQUIÈME INTERMÈDE
BERGERS ET BERGÈRES.
QUATRE BERGERS ET DEUX BERGÈRES HÉROIQUES chantent la chanson
suivante, sur l'air de laquelle dansent d'autres bergers et bergères.
Usez mieux, ô beautés fières,
Du pouvoir de tout charmer:
Aimez, aimables bergères;
Nos cœurs sont faits pour aimer.
Quelque fort qu'on s'en défende,
Il faut y venir un jour;
Il n'est rien qui ne se rende
Aux doux charmes de l'amour.
Songez de bonne heure à suivre
Le plaisir de s'enflammer;
Un cœur ne commence à vivre
Que du jour qu'il sait aimer.
Quelque fort qu'on s'en défende,
Il faut y venir un jour;
Il n'est rien qui ne se rende
Aux doux charmes de l'amour.
FIN DE LA PRINCESSE D'ÉLIDE.
TABLE
DEUXIÈME ÉPOQUE (1659-1664)
(Suite)
VIII. 1661. L'École des Maris, comédie 1
IX. 1661. Les Fâcheux, comédie-ballet 58
X. 1662. L'École des Femmes, comédie 106
XI. 1663. La Critique de l'École des Femmes, comédie 192
XII. 1663. L'impromptu de Versailles, comédie 232
XIII. 1664. Le Mariage forcé, comédie-ballet 269
XIV. 1664. La Princesse d'Élide, comédie-ballet 308
FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.
E. Colin.--Imprimerie de Lagny.
* * * * *
Liste des modifications:
L'école des maris:
=================
Page 12: «aut» remplacé par «faut» (puisqu'il faut parler net.)
Page 27: «réduit» par «réduite» (L'on réduite à vouloir se servir)
Page 32: «moinaux» par «moineaux» (votre poudre aux moineaux.)
Page 38: «feinte» par «feintes» (Si... Vous en doutez donc, et prenez
pour des feintes)
Page 39: «fait» par «fais» (Croit que c'est moi qui parle, et te fais)
Les fâcheux:
===========
Page 60: «habitude» remplacé par «habituée» (Armande, habituée aux
hommages)
Page 63: «inpiré» par «inspiré» (si j'étois inspiré par de pareils)
Page 66: «au» par «aux» (Joindre aux nobles travaux)
Page 92: «toute» par «toutes» (J'ai beau lui faire voir toutes les
différences)
L'école des femmes:
==================
Page 111: «exétcuté» remplacé par «éxécuté» (exécuté par le
commandement exprès du monarque)
Page 129: «secrète» par «secrètes» (Mais, de grâce, qu'au moins ces
choses soient secrètes.)
Page 133: «le» par «je» (Aurois-je deviné, quand je l'ai vu petit)
Page 174: «deux» par «d'eux» (Et chacun d'eux s'en est aussitôt
alarmé.)
La critique de l'école des femmes:
=================================
Page 201: «pensée» remplacé par «pensé» (j'ai pensé vomir au potage)
Page 203: «tout» par «toute» (qu'elles affectèrent durant toute
la pièce)
Page 212: «moyee» remplacé par «moyen» (Pour: au moyen de quelque
chose.)
Pages 218 et 219: «tartre» par «tarte» (tarte à la crème!)
L'impromptu de Versailles:
=========================
Page 232: «la» remplacé par «le» (le roi n'indiquait pas)
Page 233: «exccessive» par «excessive» (une verve hardie qui semble
excessive)
Page 243: «portraist» par «portraits» (pour faire des portraits)
Page 251: «tais» par «fais» (Que fais-tu là?)
Page 254: «d'autre» par «d'autres» (et nous trouverons d'autres juges)
Page 256: «Moilière» par «Molière» (Molière aura toujours plus de
sujets)
Le mariage forcé:
================
Page 270: «d'un» remplacé par «d'une» (parut à la tête d'une bande
joyeuse)
Page 272: «ÉRONIMO» par «GÉRONIMO»
Page 280: «DORIMÈME» par «DORIMÈNE»
Page 281: «veus» par «veux» (Tu veux te mêler de raisonner)
Page 294: «diront» par «dirons» (nous voici deux qui te la dirons.)
La princesse d'Élide:
====================
Page 321: «nul» remplacé par «nulle» (Sans m'en être en deux ans
rappelé nulle image)
Page 326: «Montroient» par «Montroit» (Montroit de certains crocs...)
Page 331: «appercevant» par «apercevant» (MORON, apercevant un ours)
Page 337: «peut» par «peux» (je me plains de toi, qui peux mettre
dans ta pensée)
Page 346: «aimé» par «aimée (on est toujours bien aise d'être aimée)
Page 348: «Archaïme» par «Archaïsme» (Archaïsme hors d'usage)
Page 352: «Mai» par «Mais» (Mais encore, pour qui souhaiteriez-vous)
Page 353: «qu'un» par «qu'une» (qu'une autre ait l'avantage de)
Page 363: «QUATRES» par «QUATRE» (QUATRE BERGERS ET DEUX BERGÈRES)
«Itaque» remplacé par «Ithaque» page 354.
End of Project Gutenberg's Molière, tome deuxième, by Molière