Alcidas lui donne encore des coups de bâton.

SGANARELLE.

Ah! ah! ah!

ALCIDAS.

Monsieur, j'ai tous les regrets du monde d'être obligé d'en user ainsi

avec vous; mais je ne cesserai point, s'il vous plaît, que vous n'ayez

promis de vous battre, ou d'épouser ma sœur.

Alcidas lève le bâton.

SGANARELLE.

Eh bien, j'épouserai, j'épouserai.

ALCIDAS.

Ah! monsieur, je suis ravi que vous vous mettiez à la raison, et que les

choses se passent doucement. Car enfin vous êtes l'homme du monde que

j'estime le plus, je vous jure; et j'aurois été au désespoir que vous

m'eussiez contraint à vous maltraiter. Je vais appeler mon père, pour

lui dire que tout est d'accord.

Il va frapper à la porte d'Alcantor.

SCÈNE XVII.--ALCANTOR, DORIMÈNE, ALCIDAS, SGANARELLE.

ALCIDAS.

Mon père, voilà monsieur qui est tout à fait raisonnable. Il a voulu

faire les choses de bonne grâce, et vous pouvez lui donner ma sœur.

ALCANTOR.

Monsieur, voilà sa main, vous n'avez qu'à donner la vôtre. Loué soit le

ciel! m'en voilà déchargé, et c'est vous désormais que regarde le soin

de sa conduite. Allons nous réjouir, et célébrer cet heureux mariage.

FIN DU MARIAGE FORCÉ.

LE MARIAGE FORCÉ

BALLET DU ROI

Dansé par SA MAJESTÉ, le 29e jour de janvier 1664.

PERSONNAGES ACTEURS

SGANARELLE. MOLIÈRE.

GÉRONIMO. LA THORILLIÈRE.

DORIMÈNE. Mlle DUPARC.

ALCANTOR. BÉJART.

LYCANTE[227]. LA GRANGE.

PREMIÈRE BOHÉMIENNE. Mlle BÉJART.

SECONDE BOHÉMIENNE. Mlle DEBRIE.

PREMIER DOCTEUR. BRÉCOURT.

SECOND DOCTEUR. DU CROISY.

ARGUMENT

Comme il n'y a rien au monde qui soit si commun que le mariage, et que

c'est une chose sur laquelle les hommes ordinairement se tournent le

plus en ridicule, il n'est pas merveilleux que ce soit toujours la

matière de la plupart des comédies aussi bien que des ballets, qui sont

des comédies muettes; et c'est par là qu'on a pris l'idée de cette

comédie-mascarade.

[227] Lycante est le même personnage qui est appelé Alcidas dans la

comédie; c'est le fils d'Alcantor et le frère de Dorimène.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.

Sganarelle demande conseil au seigneur Géronimo s'il se doit marier ou

non: cet ami lui dit franchement que le mariage n'est guère le fait d'un

homme de cinquante ans; mais Sganarelle lui répond qu'il est résolu au

mariage; et l'autre, voyant cette extravagance de demander conseil après

une résolution prise, lui conseille hautement de se marier, et le quitte

en riant.

SCÈNE II.

La maîtresse de Sganarelle arrive, qui lui dit qu'elle est ravie de se

marier avec lui, pour pouvoir sortir promptement de la sujétion de son

père, et avoir désormais toutes ses coudées franches; et là-dessus elle

lui conte la manière dont elle prétend vivre avec lui, qui sera

proprement la naïve peinture d'une coquette achevée. Sganarelle reste

seul, assez étonné; il se plaint, après ce discours, d'une pesanteur de

tête épouvantable; et, se mettant en un coin du théâtre pour dormir, il

voit en songe une femme représentée par mademoiselle Hilaire, qui chante

ce récit:

RÉCIT DE LA BEAUTÉ

Si l'amour vous soumet à ses lois inhumaines,

Choisissez, en amant, un objet plein d'appas;

Portez au moins de belles chaînes;

Et, puisqu'il faut mourir, mourez d'un beau trépas.

Si l'objet de vos feux ne mérite vos peines,

Sous l'empire d'Amour ne vous engagez pas:

Portez au moins de belles chaînes;

Et, puisqu'il faut mourir, mourez d'un beau trépas.

PREMIÈRE ENTRÉE.

LA JALOUSIE, LES CHAGRINS ET LES SOUPÇONS

LA JALOUSIE, le sieur Dolivet.

LES CHAGRINS, les sieurs Saint-André et Desbrosses.

LES SOUPÇONS, les sieurs de Lorge et le Chantre.

DEUXIÈME ENTRÉE.

QUATRE PLAISANS OU GOGUENARDS

Le comte d'Armagnac, MM. d'Heureux, Beauchamp et Des-Airs le jeune.

ACTE II

SCÈNE I.

Le seigneur Géronimo éveille Sganarelle, qui lui veut conter le songe

qu'il vient de faire; mais il lui répond qu'il n'entend rien aux songes,

et que, sur le sujet du mariage, il peut consulter deux savants qui sont

connus de lui, dont l'un suit la philosophie d'Aristote, et l'autre est

pyrrhonien.

SCÈNE II.

Il trouve le premier, qui l'étourdit de son caquet et ne le laisse point

parler; ce qui l'oblige à le maltraiter.

SCÈNE III.

Ensuite il rencontre l'autre, qui ne lui répond, suivant sa doctrine,

qu'en termes qui ne décident rien; il le chasse avec colère, et

là-dessus arrivent deux Égyptiens et quatre Égyptiennes.

TROISIÈME ENTRÉE.

DEUX ÉGYPTIENS, QUATRE ÉGYPTIENNES

DEUX ÉGYPTIENS, le ROI, le marquis de Villeroy.

ÉGYPTIENNES, le marquis de Rassan, les sieurs Raynal, Noblet et la

Pierre.

Il prend fantaisie à Sganarelle de se faire dire sa bonne aventure, et,

rencontrant deux bohémiennes, il leur demande s'il sera heureux en son

mariage: pour réponse, elles se mettent à danser en se moquant de lui,

ce qui l'oblige d'aller trouver un magicien.

RÉCIT D'UN MAGICIEN

CHANTÉ PAR M. DESTIVAL

Holà!

Qui va là?

Dis-moi vite quel souci

Te peut amener ici.

_Mariage[228]._

Ce sont de grands mystères

Que ces sortes d'affaires.

_Destinée._

Je te vais, pour cela, par mes charmes profonds,

Faire venir quatre démons.

_Ces gens-là._

Non, non, n'ayez aucune peur.

Je leur ôterai la laideur.

_N'effrayez pas._

Des puissances invincibles

Rendent depuis longtemps tous les démons muets

Mais par signes intelligibles

Ils répondront à tes souhaits.

QUATRIÈME ENTRÉE

UN MAGICIEN, qui fait sortir QUATRE DÉMONS

LE MAGICIEN, M. Beauchamp.

QUATRE DÉMONS, MM. d'Heureux, de Lorge, Des-Airs l'aîné et le Mercier.

Sganarelle les interroge; ils répondent par signes, et sortent en lui

faisant les cornes.

[228] Il ne reste des demandes de Sganarelle au magicien que ce qu'on

appelle, en termes de théâtre, les répliques. (_L'éditeur de 1664._)

ACTE III

SCÈNE I.

Sganarelle, effrayé de ce présage, veut s'aller dégager au père, qui,

ayant ouï la proposition, lui répond qu'il n'a rien à lui dire, et qu'il

lui va tout à l'heure envoyer sa réponse.

SCÈNE II.

Cette réponse est un brave doucereux, son fils, qui vient avec civilité

à Sganarelle, et lui fait un petit compliment pour se couper la gorge

ensemble. Sganarelle l'ayant refusé, il lui donne quelques coups de

bâton, le plus civilement du monde; et ces coups de bâton le portent à

demeurer d'accord d'épouser la fille.

SCÈNE III.

Sganarelle touche les mains à la fille.

CINQUIÈME ENTRÉE

Un maître à danser, représenté par M. Dolivet, qui vient enseigner une

courante à Sganarelle.

SCÈNE IV.

Le seigneur Géronimo vient se réjouir avec son ami, et lui dit que les

jeunes gens de la ville ont préparé une mascarade pour honorer ses

noces.

CONCERT ESPAGNOL

CHANTÉ PAR LA SIGNORA ANNA BERGEROTTI[229], DORDIGONI, CHIARINI, JON

AGUSTIN, TAILLAVACA[230], ANGELO MICHAEL.

Ciego me tienes, Belisa;

Mas bien tus rigores véo,

Porques tu desden tan claro,

Que pueden verle los ciegos;

Aunque mi amor es tan grande,

Como mi dolor no es menos,

Si calla el uno dormido,

Sé que ya és el otro despierto.

Favores tuyos, Bélisa,

Tuvieralos yo secretos;

Mas ya de doloros mios

No puedo hacer lo que quiero[231]!

SIXIÈME ENTRÉE.

DEUX ESPAGNOLS et DEUX ESPAGNOLES

ESPAGNOLS, MM. du Pille et Tartas.

ESPAGNOLES, Mmes. de la Lanne et de Saint-André.

SEPTIÈME ENTRÉE.

UN CHARIVARI GROTESQUE.

M. Lulli, les sieurs Balthazar, Vagnac, Bonnard, la Pierre,

Descousteaux, et les trois Opterres, frères.

HUITIÈME ET DERNIÈRE ENTRÉE.

QUATRE GALANTS, cajolant la femme de Sganarelle.

M. le Duc, M. le duc de Saint-Aignan, MM. Beauchamp et Raynal.

[229] Probablement la célèbre Bergerotti, cantatrice célèbre de

l'époque.

[230] Probablement Tagliavacca, célèbre chanteur de l'époque.

[231] «Tu me tiens pour aveugle, Bélise; mais je vois bien tes

rigueurs, et ton dédain est chose si claire, que les aveugles le

verroient.

»Si mon amour est bien grand, ma douleur n'est pas moindre. Celle-ci

peut s'endormir, l'autre reste toujours éveillé.

»Tes faveurs, Bélise, je saurai les garder secrètes; quant à mes

douleurs je ne saurois en faire ce que je veux.»

FIN DU BALLET DU MARIAGE FORCÉ.

LA PRINCESSE D'ÉLIDE

COMÉDIE-BALLET

REPRÉSENTÉE A VERSAILLES LE 10 MAI 1664, ET A PARIS, SUR LE THEATRE DU

PALAIS-ROYAL, LE 10 NOVEMBRE 1664.

Une pension de mille livres avait récompensé le fils du tapissier, qui

avait soupé avec le roi. «On lui donnoit autant qu'à l'abbé de Pure;

moins qu'à Conrart, qui avoit quinze cents livres; moins qu'à Cotin, qui

en avoit douze cents; moins qu'à Godefroy, qui en touchoit trois mille

six cents, et au sublime Chapelain, qui en touchoit trois mille comme le

plus grand poëte qui eût jamais existé.»

Bercé par le cours de cette faveur, il écrivit de commande et

très-rapidement la _Critique de l'École des Femmes_, l'_Impromptu de

Versailles_, le _Mariage forcé_ et la _Princesse d'Élide_, ébauche

improvisée d'après l'Espagnol Moreto et destinée à embellir ces

merveilleuses fêtes de Versailles, fêtes qui durèrent sept jours et qui

passent pour un hommage secret rendu à mademoiselle de la Vallière.

Molière n'eut que le temps de versifier le premier acte; le reste est en

prose; M. Viardot a raison d'affirmer que la pièce espagnole de Moreto

(_el Desden con el desden_) vaut beaucoup mieux que l'imitation de

Molière. Notre grand comique n'a pas besoin qu'on le loue aux dépens de

la vérité. La donnée espagnole, toute méridionale, chère à Guarini et à

l'Arioste, reprise en sous-œuvre par Marivaux dans toutes ses comédies,

n'est autre chose que la _Surprise de l'amour_. On ne veut pas s'aimer,

on se dédaigne, la guerre commence, elle fait naître l'attention, les

vanités se piquent, les cœurs s'éveillent, la passion naît de

l'amour-propre ou de la fierté. Un tel sujet, qui touche à ce que le

cœur humain a de plus délicat et de plus imprévu, demande une légèreté

presque enfantine et une certaine indulgence aimable pour l'inconstante

faiblesse du cœur, dons inférieurs peut-être qui ne s'accordent guère

avec l'esprit philosophique et la sérieuse tristesse de notre comique.

Shakspeare, dans deux ou trois de ses drames, avait esquissé avec une

merveilleuse grâce ces caprices bizarres, cette guerre cachée d'un sexe

contre l'autre, guerre pleine de contradictions et d'embûches. On

connaît sa Béatrice, qui dépense tant d'esprit à rebuter un spirituel

amant et qui finit par l'adorer. On se rappelle l'idylle amoureuse et

satirique d'_As you like it_, où les jeux de cette passion fantasque

sont parodiés par le paysan _Pierre-de-Touche_ (Touchstone) et sa

grossière maîtresse, ainsi que la féerie ravissante du _Rêve d'une Nuit

d'été_.

Molière qui, malgré sa tendresse et sa bonté, ne réussissait guère dans

les amoureux caprices, traita ce sujet avec un mélange de gravité

élégante et de raillerie populaire, et ne réussit pas. La libre héroïne

que Moreto avait créée disparut dans l'œuvre française et fit place à

une personne de bon ton qui garde les convenances. Ce ne fut plus la

femme castillane, cœur orgueilleux, esprit résolu, en révolte contre le

dédain et contre sa propre passion, femme qui, poussée dans ses derniers

retranchements, finit par dire à celui qu'elle a choisi: «Tu m'as

dédaignée; c'est toi que j'aime.»--«Quel défaut de dignité! se sont

écriés les commentateurs, et combien Moreto se montre incivil et peu

raisonnable!» Ils oublient que la passion est folle, et que c'est se

tromper de la faire raisonnable.

Voilà le défaut de l'œuvre de Molière: elle traite savamment un sujet

fantasque. Mais la tendance didactique était universelle sous Louis XIV.

Loret, le frivole journaliste, après avoir vu la _Princesse d'Élide_,

croit louer Molière lorsqu'il dit:

«Cette pièce si singulière

»Est de la façon de Molière,

»Dont l'esprit, _doublement docteur_,

»Est aussi bien auteur qu'acteur.»

Surintendant et directeur dramatique de ces splendides amusements, il

fit représenter, le 8 mai, sur un vaste théâtre construit au fond d'une

allée, sa _Princesse d'Élide_; le 11 mai, les _Fâcheux_; le 13, les

trois premiers actes de son _Tartuffe_; car sa prodigieuse activité

était telle et son énergie si puissante, que, forcé à créer des ébauches

et à fournir des improvisations dangereuses pour son talent, il avait

déjà créé le plan du _Misanthrope_ et lu à ses intimes les cinq actes

ébauchés et presque achevés du _Tartuffe_.

Ces deux grandes structures s'élevaient sous cette même main qui

prodiguait les esquisses et obéissait aux volontés du prince. La

_Princesse d'Élide_ était son devoir, le _Tartuffe_ était son but.

De son nouvel ouvrage, l'artiste Molière avait fait un opéra espagnol,

dans le genre des _Loas_ de Calderon. Déjà la dernière scène du _Mariage

forcé_ avait fait entendre un quintette espagnol; ici, par une délicate

flatterie adressée aux deux reines, Espagnoles l'une et l'autre, tout,

jusqu'au rôle du _Gracioso_ Moron, que Molière s'attribue, est emprunté

à la péninsule ibérique.

Moron est un Sancho Pança d'une naïveté piquante et brutale. Il faut

voir dans une gravure de l'époque Molière ou Moron, le poing sur la

hanche, les reins ceints du tablier, le front orné du casque de sa

profession, former un parfait contraste avec les seigneurs et les

princes qui l'environnent. A quelques pas de lui, au milieu de la

scène, brille et triomphe la belle Armande sa femme, les épaules

découvertes, le sein nu, chargée de diamants, le diadème au front,

suivie du page qui soutient les plis de sa robe. L'éclat nouveau dont

elle brilla dans ce rôle important paraît avoir accru le nombre de ses

conquêtes et donné une impulsion nouvelle et plus vive à cette existence

de plaisirs et de galanterie qui désolait Molière. S'il fallait en

croire le roman intitulé la _Fameuse Comédienne_ ou _Histoire de la

Guérin_, œuvre grossière et licencieuse publiée vingt-quatre ans plus

tard, en 1688, par une compagne d'Armande ou par un des pamphlétaires ou

romanciers de bas étage, qui inondaient la foire de Francfort et la

Hollande de contes satiriques et de commérages graveleux, les premières

erreurs de la femme de Molière auraient eu pour point de départ le grand

succès obtenu par elle dans la _Princesse d'Élide_. M. Bazin, dans ses

excellentes notes sur Molière, fait très-bien observer que tous les

récits recueillis par l'auteur de ce pitoyable livre sont indignes de

croyance, et que l'accusation immonde jetée contre Molière par l'auteur,

à propos du jeune Baron, détruit à elle seule les autres parties du

roman. Si Armande eut tour à tour pour adorateurs le comte de Guiche,

qu'elle accueillit par dépit, l'abbé de Richelieu, par amour, et Lauzun,

par intérêt, ce ne put pas être immédiatement après les _Plaisirs de

l'île enchantée_, puisque deux de ces personnages partirent pour la

Hongrie et pour la Pologne à l'époque même dont il est question. Les

malheurs de Molière remontaient plus haut. Il avait élevé cette jeune

fille dont il avait fait sa femme, et, comme il le dit dans une de ses

pièces, essayant de _réparer par des soins l'inégalité d'âge_, il lui

avait laissé prendre une grande liberté d'action, _sans lui faire des

crimes des moindres libertés_. Les scrupules d'Armande, si elle en a

jamais eu, ont dû être fort rassurés par la doctrine exposée dans

l'_École des Femmes_, dans l'_École des Maris_, et plus encore par

les exemples peu sévères de Molière lui-même, et son double Ménage entre

Madeleine Béjart et mademoiselle Debrie. Lorsque, ensuite, depuis 1662,

toutes les séductions de la cour, au milieu de laquelle Molière vivait

avec honneur et avec modestie, vinrent enivrer cette âme légère et cet

esprit ambitieux, tout fut dit: Molière n'eut désormais qu'à observer

sur le vif et à dépeindre son propre supplice.

PERSONNAGES DU PROLOGUE

L'AURORE.

LYCISCAS, valet de chiens.

TROIS VALETS DE CHIENS chantans.

VALETS DE CHIENS dansans.

PERSONNAGES ACTEURS

LA PRINCESSE D'ÉLIDE. Arm. BÉJART.

AGLANTE, cousine de la princesse. Mlle DUPARC.

CYNTHIE, cousine de la princesse. Mlle DEBRIE.

PHILIS, suivante de la princesse. Mad. BÉJART.

IPHITAS, père de la princesse. HUBERT.

EURYALE, prince d'Ithaque. LA GRANGE.

ARISTOMÈNE, prince de Messène. DU CROISY.

THÉOCLE, prince de Pyle. BÉJART.

ARBATE, gouverneur du prince d'Ithaque. LA THORILLIÈRE.

MORON, plaisant de la princesse. MOLIÈRE.

LYCAS, suivant d'Iphitas. PRÉVOT.

PERSONNAGES DES INTERMÈDES

PREMIER INTERMÈDE.

MORON.

CHASSEURS dansans.

DEUXIÈME INTERMÈDE.

PHILIS.

MORON.

UN SATYRE chantant.

SATYRES dansans.

TROISIÈME INTERMÈDE.

PHILIS.

TIRCIS, berger chantant.

MORON.

QUATRIÈME INTERMÈDE.

LA PRINCESSE.

PHILIS.

CLIMÈNE.

CINQUIÈME INTERMÈDE.

BERGERS ET BERGÈRES chantans.

BERGERS ET BERGÈRES dansans.

La scène est en Élide.

PROLOGUE

SCÈNE I.--L'AURORE, LYCISCAS, ET PLUSIEURS AUTRES VALETS DE CHIENS,

endormis et couchés sur l'herbe.

L'AURORE chante.

Quand l'amour à vos yeux offre un choix agréable

Jeunes beautés, laissez-vous enflammer;

Moquez-vous d'affecter cet orgueil indomptable,

Dont on vous dit qu'il est beau de s'armer;

Dans l'âge où l'on est aimable,

Rien n'est si beau que d'aimer.

Soupirez librement pour un amant fidèle,

Et bravez ceux qui voudroient vous blâmer.

Un cœur tendre est aimable, et le nom de cruelle

N'est pas un nom à se faire estimer;

Dans le temps où l'on est belle,

Rien n'est si beau que d'aimer.

SCÈNE II.--LYCISCAS, ET AUTRES VALETS DE CHIENS, endormis.

TROIS VALETS DE CHIENS, réveillés par l'Aurore, chantent ensemble.

Holà! holà! Debout, debout, debout.

Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout;

Holà! ho! debout, vite debout.

PREMIER.

Jusqu'aux plus sombres lieux le jour se communique.

DEUXIÈME.

L'air sur les fleurs en perles se résout.

TROISIÈME.

Les rossignols commencent leur musique,

Et leurs petits concerts retentissent partout.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Sus, sus, debout, vite debout.

A Lyciscas, endormi.

Qu'est ceci, Lyciscas? Quoi! tu ronfles encore,

Toi qui promettois tant de devancer l'aurore!

Allons, debout, vite debout.

Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout.

Debout, vite debout, dépêchons, debout.

LYCISCAS, en s'éveillant.

Par la morbleu! vous êtes de grands braillards, vous autres, et vous

avez la gueule ouverte de bon matin!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Ne vois-tu pas le jour qui se répand partout? Allons, debout, Lyciscas,

debout.

LYCISCAS.

Eh! laissez-moi dormir encore un peu, je vous conjure.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Non, non, debout, Lyciscas, debout!

LYCISCAS.

Je ne vous demande plus qu'un petit quart d'heure.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Point, point, debout, vite debout.

LYCISCAS.

Eh! je vous prie.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Un moment.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

De grâce.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Eh!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Je...

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

J'aurai fait incontinent.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Non, non, debout, Lyciscas, debout.

Pour la chasse ordonnée il faut préparer tout.

Vite debout, dépêchons, debout!

LYCISCAS.

Eh bien, laissez-moi, je vais me lever. Vous êtes d'étranges gens de me

tourmenter comme cela! Vous serez cause que je ne me porterai pas bien

de toute la journée; car voyez-vous, le sommeil est nécessaire à

l'homme; et, lorsqu'on ne dort pas sa réfection, il arrive... que... on

n'est...

Il se rendort.

PREMIER.

Lyciscas.

DEUXIÈME.

Lyciscas.

TROISIÈME.

Lyciscas.

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Lyciscas.

LYCISCAS.

Diables soient des brailleurs! Je voudrois que vous eussiez la gueule

pleine de bouillie bien chaude!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout, debout;

Vite, debout, dépêchons, debout!

LYCISCAS.

Ah! quelle fatigue de ne pas dormir son soûl!

PREMIER.

Holà! ho!

DEUXIÈME.

Holà! ho!

TROISIÈME.

Holà! ho!

TOUS TROIS ENSEMBLE

Ho! ho! ho! ho! ho!

LYCISCAS.

Ho! ho! La peste soit des gens avec leurs chiens de hurlemens! Je me

donne au diable si je ne vous assomme! Mais voyez un peu quel diable

d'enthousiasme il leur prend de me venir chanter aux oreilles comme

cela. Je...

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Encore!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS.

Le diable vous emporte!

TOUS TROIS ENSEMBLE.

Debout.

LYCISCAS, en se levant.

Quoi! toujours? A-t-on jamais vu une pareille furie de chanter? Par la

sambleu! j'enrage. Puisque me voilà éveillé, il faut que j'éveille les

autres, et que je les tourmente comme on m'a fait. Allons, ho!

messieurs, debout, debout, vite! c'est trop dormir. Je vais faire un

bruit de diable partout. (Il crie de toute sa force.) Debout! debout!

debout! Allons vite, ho! ho! ho! debout! debout! Pour la chasse

ordonnée, il faut préparer tout: debout! debout! Lyciscas, debout! Ho!

ho! ho! ho! ho!

Plusieurs cors et trompes de chasse se font entendre: les valets de

chiens que Lyciscas a réveillés dansent une entrée; ils reprennent

le son de leurs cors et trompes à certaines cadences.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--EURYALE, ARBATE.

ARBATE.

Ce silence rêveur, dont la sombre habitude

Vous fait à tous momens chercher la solitude;

Ces longs soupirs que laisse échapper votre cœur,

Et ces fixes regards si chargés de langueur,

Disent beaucoup, sans doute, à des gens de mon âge;

Et, je pense, seigneur, entendre ce langage;

Mais, sans votre congé, de peur de trop risquer,

Je n'ose m'enhardir jusques à l'expliquer.

EURYALE.

Explique, explique, Arbate, avec toute licence

Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence.

Je te permets ici de dire que l'Amour

M'a rangé sous ses lois, et me brave à son tour;

Et je consens encore que tu me fasses honte

Des foiblesses d'un cœur qui souffre qu'on le dompte.

ARBATE.

Moi, vous blâmer, seigneur, des tendres mouvemens

Où je vois qu'aujourd'hui penchent vos sentimens!

Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon âme

Contre les doux transports de l'amoureuse flamme;

Et, bien que mon sort touche à ses derniers soleils,

Je dirai que l'amour sied bien à vos pareils;

Que ce tribut qu'on rend aux traits d'un beau visage

De la beauté d'une âme est un clair témoignage,

Et qu'il est malaisé que, sans être amoureux,

Un jeune prince soit et grand et généreux.

C'est une qualité que j'aime en un monarque;

La tendresse du cœur est une grande marque

Que d'un prince à votre âge on peut tout présumer,

Dès qu'on voit que son âme est capable d'aimer.

Oui, cette passion, de toutes la plus belle,

Traîne dans un esprit cent vertus après elle;

Aux nobles actions elle pousse les cœurs,

Et tous les grands héros ont senti ses ardeurs.

Devant mes yeux, seigneur, a passé votre enfance,

Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance;

Mes regards observoient en vous des qualités

Où je reconnoissois le sang dont vous sortez;

J'y découvrois un fond d'esprit et de lumière;

Je vous trouvois bien fait, l'air grand, et l'âme fière;

Votre cœur, votre adresse, éclatoient chaque jour,

Mais je m'inquiétois de ne voir point d'amour;

Et, puisque les langueurs d'une plaie invincible

Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible,

Je triomphe, et mon cœur d'allégresse rempli,

Vous regarde à présent comme un prince accompli.

EURYALE.

Molière - Œuvres complètes, Tome 2 · 第 17 / 20 段