que d'endurer qu'on dise publiquement la forme d'un chapeau?
SGANARELLE.
Comment?
PANCRACE.
Je soutiens qu'il faut dire la figure d'un chapeau, et non pas la forme;
d'autant qu'il y a cette différence entre la forme et la figure, que la
forme est la disposition extérieure des corps qui sont animés; et la
figure, la disposition extérieure des corps qui sont inanimés: et,
puisque le chapeau est un corps inanimé, il faut dire la figure d'un
chapeau, et non pas la forme. (Se retournant encore du côté par où il
est entré.) Oui, ignorant que vous êtes! c'est comme il faut parler, et
ce sont les termes exprès d'Aristote dans le chapitre de la qualité.
SGANARELLE, à part.
Je pensois que tout fût perdu. (A Pancrace.) Seigneur docteur, ne songez
plus à tout cela. Je...
PANCRACE.
Je suis dans une colère, que je ne me sens pas.
SGANARELLE.
Laissez la forme et le chapeau en paix. J'ai quelque chose à vous
communiquer. Je...
PANCRACE.
Impertinent fieffé[208]!
SGANARELLE.
De grâce, remettez-vous. Je...
PANCRACE.
Ignorant!
SGANARELLE.
Eh! mon Dieu. Je...
PANCRACE.
Me vouloir soutenir une proposition de la sorte!
SGANARELLE.
Il a tort. Je...
PANCRACE.
Une proposition condamnée par Aristote!
SGANARELLE.
Cela est vrai. Je...
PANCRACE.
En termes exprès!!
SGANARELLE.
Vous avez raison. (Se tournant du côté par où Pancrace est entré.) Oui,
vous êtes un sot et un impudent, de vouloir disputer contre un docteur
qui sait lire et écrire. Voilà qui est fait: je vous prie de m'écouter.
Je viens vous consulter sur une affaire qui m'embarrasse. J'ai dessein
de prendre une femme, pour me tenir compagnie dans mon ménage. La
personne est belle et bien faite; elle me plaît beaucoup, et est ravie
de m'épouser; son père me l'a accordée. Mais je crains un peu ce que
vous savez, la disgrâce dont on ne plaint personne; et je voudrois bien
vous prier, comme philosophe, de me dire votre sentiment. Eh! quel est
votre avis là-dessus?
PANCRACE.
Plutôt que d'accorder qu'il faille dire la forme d'un chapeau,
j'accorderais que _datur vacum in rerum natura_[209], et que je ne suis
qu'une bête.
SGANARELLE, à part.
La peste soit de l'homme! (A Pancrace.) Eh! monsieur le docteur, écoutez
un peu les gens. On vous parle une heure durant, et vous ne répondez
point à ce qu'on vous dit.
PANCRACE.
Je vous demande pardon. Une juste colère m'occupe l'esprit.
SGANARELLE.
Eh! laissez tout cela, et prenez la peine de m'écouter.
PANCRACE.
Soit. Que voulez-vous me dire?
SGANARELLE.
Je veux vous parler de quelque chose.
PANCRACE.
Et de quelle langue voulez-vous vous servir avec moi?
SGANARELLE.
De quelle langue?
PANCRACE.
Oui.
SGANARELLE.
Parbleu! de la langue que j'ai dans la bouche. Je crois que je n'irai
pas emprunter celle de mon voisin.
PANCRACE.
Je vous dis, de quel idiome, de quel langage?
SGANARELLE.
Ah! c'est une autre affaire.
PANCRACE.
Voulez-vous me parler italien?
SGANARELLE.
Non.
PANCRACE.
Espagnol?
SGANARELLE.
Non.
PANCRACE.
Allemand?
SGANARELLE.
Non.
PANCRACE.
Anglois?
SGANARELLE.
Non.
PANCRACE.
Latin?
SGANARELLE.
Non.
PANCRACE.
Grec?
SGANARELLE.
Non.
PANCRACE.
Hébreu?
SGANARELLE.
Non.
PANCRACE.
Syriaque?
SGANARELLE.
Non.
PANCRACE.
Turc?
SGANARELLE.
Non.
PANCRACE.
Arabe?
SGANARELLE.
Non, non; françois [françois, françois].
PANCRACE.
Ah! françois.
SGANARELLE.
Fort bien.
PANCRACE.
Passez donc de l'autre côté; car cette oreille-ci est destinée pour les
langues scientifiques [et étrangères], et l'autre est pour [la vulgaire
et] la maternelle.
SGANARELLE, à part.
Il faut bien des cérémonies avec ces sortes de gens-ci.
PANCRACE.
Que voulez-vous?
SGANARELLE.
Vous consulter sur une petite difficulté.
PANCRACE.
[Ah! ah!] sur une difficulté de philosophie, sans doute?
SGANARELLE.
Pardonnez-moi. Je...
PANCRACE.
Vous voulez peut-être savoir si la substance et l'accident sont termes
synonymes ou équivoques à l'égard de l'être?
SGANARELLE.
Point du tout. Je...
PANCRACE.
Si la logique est un art ou une science?
SGANARELLE.
Ce n'est pas cela. Je...
PANCRACE.
Si elle a pour objet les trois opérations de l'esprit, ou la troisième
seulement?
SGANARELLE.
Non. Je...
PANCRACE.
S'il y a dix catégories, ou s'il n'y en a qu'une?
SGANARELLE.
Point. Je...
PANCRACE.
Si la conclusion est de l'essence du syllogisme?
SGANARELLE.
Nenni. Je...
PANCRACE.
Si l'essence du bien est mise dans l'appétibilité, ou dans la
convenance?
SGANARELLE.
Non. Je...
PANCRACE.
Si le bien se réciproque avec la fin?
SGANARELLE.
Eh non! Je...
PANCRACE.
Si la fin nous peut émouvoir par son être réel, ou par son être
intentionnel?
SGANARELLE.
Non, non, non, non, non, de par tous les diables, non!
PANCRACE.
Expliquez donc votre pensée, car je ne puis pas la deviner.
SGANARELLE.
Je vous la veux expliquer aussi; mais il faut m'écouter. (Pendant que
Sganarelle dit:) L'affaire que j'ai à vous dire, c'est que j'ai envie de
me marier avec une fille qui est jeune et belle. Je l'aime fort, et l'ai
demandée à son père; mais comme j'appréhende...
PANCRACE, dit en même temps, sans écouter Sganarelle:
La parole a été donnée à l'homme pour expliquer sa pensée; et, tout
ainsi que les pensées sont les portraits des choses, de même nos paroles
sont-elles les portraits de nos pensées. (Sganarelle, impatienté, ferme
la bouche du docteur avec sa main à plusieurs reprises, et le docteur
continue de parler d'abord que Sganarelle ôte sa main.) Mais ces
portraits diffèrent des autres portraits en ce que les autres portraits
sont distingués partout de leurs originaux, et que la parole enferme en
soi son original, puisqu'elle n'est autre chose que la pensée expliquée
par un signe extérieur; d'où vient que ceux qui pensent bien sont aussi
ceux qui parlent le mieux. Expliquez-moi donc votre pensée par la
parole, qui est le plus intelligible de tous les signes.
SGANARELLE, pousse le docteur dans sa maison, et tire la porte pour
l'empêcher de sortir.
Peste de l'homme!
PANCRACE, au-dedans de sa maison.
Oui, la parole est _animi index et speculum_[210]. C'est le truchement
du cœur, c'est l'image de l'âme, (il monte à la fenêtre et continue.)
C'est un miroir qui nous présente naïvement les secrets les plus
arcanes[211] de nos individus; et, puisque vous avez la faculté de
ratiociner[212] et de parler tout ensemble, à quoi tient-il que vous ne
vous serviez de la parole pour me faire entendre votre pensée?
SGANARELLE.
C'est ce que je veux faire! mais vous ne voulez pas m'écouter.
PANCRACE.
Je vous écoute, parlez.
SGANARELLE.
Je dis donc, monsieur le docteur, que...
PANCRACE.
Mais surtout soyez bref.
SGANARELLE.
Je le serai.
PANCRACE.
Évitez la prolixité.
SGANARELLE.
Eh! monsi...
PANCRACE.
Tranchez-moi votre discours d'un apophthegme à la laconienne.
SGANARELLE.
Je vous...
PANCRACE.
Point d'ambages, de circonlocution. (Sganarelle, de dépit de ne pouvoir
parler, ramasse des pierres pour en casser la tête du docteur.) Et quoi!
vous vous emportez au lieu de vous expliquer? Allez, vous êtes plus
impertinent que celui qui m'a voulu soutenir qu'il faut dire la forme
d'un chapeau; et je vous prouverai, en toute rencontre, par raisons
démonstratives et convaincantes, et par argumens _in barbara_, que vous
n'êtes et ne serez jamais qu'une pécore, et que je suis et serai
toujours, _in utroque jure_[213], le docteur Pancrace.
SGANARELLE.
Quel diable de babillard!
PANCRACE, en rentrant sur le théâtre.
Homme de lettres, homme d'érudition.
SGANARELLE.
Encore!
PANCRACE.
Homme de suffisance, homme de capacité, (s'en allant.) Homme consommé
dans toutes les sciences naturelles, morales et politiques. (Revenant.)
Homme savant, savantissime, _per omnes modos et casus_[214]. (S'en
allant.) Homme qui possède, _superlative_[215], fable, mythologie et
histoire (revenant), grammaire, poésie, rhétorique, dialectique et
sophistique (s'en allant), mathématique, arithmétique, optique,
onirocritique[216], physique et métaphysique (revenant),
cosmométrie[217], géométrie, architecture, spéculoire[218] et
spéculatoire[219] (s'en allant), médecine, astronomie, astrologie,
physionomie, métoposcopie[220], chiromancie[221], géomancie[222],
etc.[223].
[204] Pour: ignorant de; du latin, _ignarus_.
[205] Les passages placés entre deux crochets appartiennent à
l'édition de 1682.
[206] Tu erres par tout le ciel (Macrobe); tu te trompes de route
(Térence). Proverbes latins.
[207] Des poings, des pieds, des ongles et du bec.
[208] Voyez plus haut, p. 21, note deuxième.
[209] Que le vide existe dans la nature.
[210] Pour: l'indication et le miroir de l'âme.
[211] Secret; du latin, _arcanum_.
[212] Argumenter; du latin, _ratiocinari_.
[213] Dans l'un et l'autre droit, le droit civil et le droit canon.
[214] Par tous les modes et cas.
[215] Superlativement.
[216] Interprétation des rêves.
[217] Mesure du monde.
[218] Divination par les miroirs.
[219] Interprétation des météores.
[220] Divination par physionomie.
[221] Divination par l'inspection de la main.
[222] Divination par l'inspection du sol.
[223] Voyez, tome Ier, la _Jalousie du barbouillé_, où se trouve
l'ébauche de cette scène.
SCÈNE VII.--SGANARELLE.
Au diable les savans qui ne veulent point écouter les gens! On me
l'avoit bien dit que son maître Aristote n'étoit rien qu'un bavard. Il
faut que j'aille trouver l'autre; peut-être qu'il sera plus posé et plus
raisonnable. Holà!
SCÈNE VIII.--MARPHURIUS, SGANARELLE.
MARPHURIUS.
Que voulez-vous de moi seigneur Sganarelle?
SGANARELLE.
Seigneur docteur, j'aurois besoin de votre conseil sur une petite
affaire dont il s'agit, et je suis venu ici pour cela. (A part.) Ah!
voilà qui va bien. Il écoute le monde, celui-ci.
MARPHURIUS.
Seigneur Sganarelle, changez, s'il vous plaît, cette façon de parler.
Notre philosophie ordonne de ne point énoncer de proposition décisive,
de parler de tout avec incertitude, de suspendre toujours son jugement;
et, par cette raison, vous ne devez pas dire: Je suis venu, mais: Il me
semble que je suis venu.
SGANARELLE.
Il me semble?
MARPHURIUS.
Oui.
SGANARELLE.
Parbleu! il faut bien qu'il me le semble, puisque cela est.
MARPHURIUS.
Ce n'est pas une conséquence, et il peut vous le sembler sans que la
chose soit véritable.
SGANARELLE.
Comment! il n'est pas vrai que je suis venu?
MARPHURIUS.
Cela est incertain, et nous devons douter de tout.
SGANARELLE.
Quoi! je ne suis pas ici, et vous ne me parlez pas?
MARPHURIUS.
Il m'apparoît que vous êtes là, et il me semble que je vous parle; mais
il n'est pas assuré que cela soit.
SGANARELLE.
Eh! que diable! vous vous moquez. Me voilà et vous voilà bien nettement,
et il n'y a point de _me semble_ à tout cela. Laissons ces subtilités,
je vous prie, et parlons de mon affaire. Je viens vous dire que j'ai
envie de me marier.
MARPHURIUS.
Je n'en sais rien.
SGANARELLE.
Je vous le dis.
MARPHURIUS.
Il se peut faire.
SGANARELLE.
La fille que je veux prendre est fort jeune et fort belle.
MARPHURIUS.
Il n'est pas impossible.
SGANARELLE.
Ferai-je bien ou mal de l'épouser?
MARPHURIUS.
L'un ou l'autre.
SGANARELLE, à part.
Ah! ah! voici une autre musique. (A Marphurius.) Je vous demande si je
ferai bien d'épouser la fille dont je vous parle.
MARPHURIUS.
Selon la rencontre.
SGANARELLE.
Ferai-je mal?
MARPHURIUS.
Par aventure.
SGANARELLE.
De grâce, répondez-moi comme il faut.
MARPHURIUS.
C'est mon dessein.
SGANARELLE.
J'ai une grande inclination pour la fille.
MARPHURIUS.
Cela peut être.
SGANARELLE.
Le père me l'a accordée.
MARPHURIUS.
Il se pourroit.
SGANARELLE.
Mais, en l'épousant, je crains d'être cocu.
MARPHURIUS.
La chose est faisable.
SGANARELLE.
Qu'en pensez-vous?
MARPHURIUS.
Il n'y a pas d'impossibilité.
SGANARELLE.
Mais que feriez-vous si vous étiez à ma place?
MARPHURIUS.
Je ne sais.
SGANARELLE.
Que me conseillez-vous de faire?
MARPHURIUS.
Ce qu'il vous plaira.
SGANARELLE.
J'enrage!
MARPHURIUS.
Je m'en lave les mains.
SGANARELLE.
Au diable soit le vieux rêveur!
MARPHURIUS.
Il en sera ce qu'il pourra.
SGANARELLE, à part.
La peste du bourreau! Je te ferai changer de note, chien de philosophe
enragé!
Il donne des coups de bâton à Marphurius.
MARPHURIUS.
Ah! ah! ah!
SGANARELLE.
Te voilà payé de ton galimatias et me voilà content!
MARPHURIUS.
Comment! Quelle insolence! M'outrager de la sorte! Avoir eu l'insolence
de battre un philosophe comme moi!
SGANARELLE.
Corrigez, s'il vous plaît, cette manière de parler. Il faut douter de
toutes choses; et vous ne devez pas dire que je vous ai battu, mais
qu'il me semble que je vous ai battu.
MARPHURIUS.
Ah! je m'en vais faire ma plainte au commissaire du quartier des coups
que j'ai reçus.
SGANARELLE.
Je m'en lave les mains.
MARPHURIUS.
J'en ai les marques sur ma personne.
SGANARELLE.
Il se peut faire.
MARPHURIUS.
C'est toi qui m'as traité ainsi.
SGANARELLE.
Il n'y a pas d'impossibilité.
MARPHURIUS.
J'aurai un décret contre toi.
SGANARELLE.
Je n'en sais rien.
MARPHURIUS.
Et tu seras condamné en justice.
SGANARELLE.
Il en sera ce qu'il pourra.
MARPHURIUS.
Laisse-moi faire[224].
[224] Imité de Rabelais, _Pantagruel_, liv. III, c. XXX.
SCÈNE IX.--SGANARELLE.
Comment! on ne sauroit tirer une parole positive de ce chien d'homme-là,
et l'on est aussi savant à la fin qu'au commencement. Que dois-je
faire, dans l'incertitude des suites de mon mariage! Jamais homme ne fut
plus embarrassé que je le suis. Ah! voici des Égyptiennes; il faut que
je me fasse dire par elles ma bonne aventure.
SCÈNE X.--DEUX ÉGYPTIENNES, SGANARELLE.
Deux Égyptiennes avec leur tambour de basque entrent en chantant et
en dansant.
SGANARELLE.
Elles sont gaillardes. Écoutez, vous autres. Y a-t-il moyen de me dire
ma bonne fortune?
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Oui, mon bon monsieur; nous voici deux qui te la dirons.
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Tu n'as seulement qu'à nous donner ta main, avec la croix[225] dedans,
et nous te dirons quelque chose pour ton profit.
SGANARELLE.
Tenez, les voilà toutes deux avec ce que vous demandez.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Tu as une bonne physionomie, mon bon monsieur, une bonne physionomie.
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Oui, une bonne physionomie; physionomie d'un homme qui sera un jour
quelque chose.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Tu seras marié avant qu'il soit peu, mon bon monsieur, tu seras marié
avant qu'il soit peu.
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Tu épouseras une femme gentille, une femme gentille.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Oui, une femme qui sera chérie et aimée de tout le monde.
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Une femme qui te fera beaucoup d'amis, mon bon monsieur, qui te fera
beaucoup d'amis.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Une femme qui fera venir l'abondance chez toi.
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Une femme qui te donnera une grande réputation.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Tu seras considéré par elle, mon bon monsieur, tu seras considéré par
elle.
SGANARELLE.
Voilà qui est bien. Mais dites-moi un peu, suis-je menacé d'être cocu?
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Cocu?
SGANARELLE.
Oui.
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Cocu?
SGANARELLE.
Oui, si je suis menacé d'être cocu?
Les deux Égyptiennes dansent et chantent.
SGANARELLE.
Que diable! ce n'est pas là me répondre! Venez çà. Je vous demande à
toutes deux si je serai cocu?
DEUXIÈME ÉGYPTIENNE.
Cocu? vous?
SGANARELLE.
Oui, si je serai cocu?
PREMIÈRE ÉGYPTIENNE.
Vous? cocu?
SGANARELLE.
Oui, si je le serai ou non[226]?
Les deux Égyptiennes sortent en chantant et en dansant.
[225] Pour: pièce de monnaie portant une croix.
[226] Imitation de Rabelais, _Pantagruel_, liv. III, c. XXX.
SCÈNE XI.--SGANARELLE.
Peste soit des carognes qui me laissent dans l'inquiétude! Il faut
absolument que je sache la destinée de mon mariage; et, pour cela, je
veux aller trouver ce grand magicien dont tout le monde parle tant, et
qui, par son art admirable, fait voir tout ce que l'on souhaite. Ma foi,
je crois que je n'ai que faire d'aller au magicien, et voici qui me
montre tout ce que je puis demander.
SCÈNE XII.--DORIMÈNE, LYCASTE, SGANARELLE, retiré dans un coin du
théâtre, sans être vu.
LYCASTE.
Quoi! belle Dorimène, c'est sans raillerie que vous parlez?
DORIMÈNE.
Sans raillerie.
LYCASTE.
Vous vous mariez tout de bon?
DORIMÈNE.
Tout de bon.
LYCASTE.
Et vos noces se feront dès ce soir?
DORIMÈNE.
Dès ce soir.
LYCASTE.
Et vous pouvez, cruelle que vous êtes, oublier de la sorte l'amour que
j'ai pour vous, et les obligeantes paroles que vous m'avez données?
DORIMÈNE.
Moi? point du tout. Je vous considère toujours de même, et ce mariage ne
doit point vous inquiéter; c'est un homme que je n'épouse point par
amour, et sa seule richesse me fait résoudre à l'accepter. Je n'ai point
de bien, vous n'en avez point aussi, et vous savez que sans cela on
passe mal le temps au monde, et qu'à quelque prix que ce soit il faut
tâcher d'en avoir. J'ai embrassé cette occasion-ci de me mettre à mon
aise; et je l'ai fait sur l'espérance de me voir bientôt délivrée du
barbon que je prends. C'est un homme qui mourra avant qu'il soit peu, et
qui n'a tout au plus que six mois dans le ventre. Je vous le garantis
défunt dans le temps que je dis; et je n'aurai pas longuement à demander
pour moi au ciel l'heureux état de veuve. (A Sganarelle qu'elle
aperçoit.) Ah! nous parlions de vous, et nous en disions tout le bien
qu'on en sauroit dire.
LYCASTE.
Est-ce là monsieur?...
DORIMÈNE.
Oui, c'est monsieur qui me prend pour femme.
LYCASTE.
Agréez, monsieur, que je vous félicite de votre mariage, et vous
présente en même temps mes très-humbles services: je vous assure que
vous épousez là une très-honnête personne. Et vous, mademoiselle, je me
réjouis avec vous aussi de l'heureux choix que vous avez fait: vous ne
pouviez pas mieux trouver, et monsieur a toute la mine d'être un fort
bon mari. Oui, monsieur, je veux faire amitié avec vous, et lier
ensemble un petit commerce de visites et de divertissements.
DORIMÈNE.
C'est trop d'honneur que vous nous faites à tous deux. Mais allons, le
temps me presse, et nous aurons tout le loisir de nous entretenir
ensemble.
SCÈNE XIII.--SGANARELLE.
Me voilà tout à fait dégoûté de mon mariage; et je crois que je ne ferai
pas mal de m'aller dégager de ma parole. Il m'en a coûté quelque argent;
mais il vaut mieux encore perdre cela que de m'exposer à quelque chose
de pis. Tâchons adroitement de nous débarrasser de cette affaire. Holà!
Il frappe à la porte de la maison d'Alcantor.
SCÈNE XIV.--ALCANTOR, SGANARELLE.
ALCANTOR.
Ah! mon gendre, soyez le bienvenu!
SGANARELLE.
Monsieur, votre serviteur.
ALCANTOR.
Vous venez pour conclure le mariage?
SGANARELLE.
Excusez-moi.
ALCANTOR.
Je vous promets que j'en ai autant d'impatience que vous.
SGANARELLE.
Je viens ici pour autre sujet.
ALCANTOR.
J'ai donné ordre à toutes les choses nécessaires pour cette fête.
SGANARELLE.
Il n'est pas question de cela.
ALCANTOR.
Les violons sont retenus, le festin est commandé, et ma fille est parée
pour vous recevoir.
SGANARELLE.
Ce n'est pas ce qui m'amène.
ALCANTOR.
Enfin, vous allez être satisfait; et rien ne peut retarder votre
contentement.
SGANARELLE.
Mon Dieu! c'est autre chose.
ALCANTOR.
Allons, entrez donc, mon gendre.
SGANARELLE.
J'ai un petit mot à vous dire.
ALCANTOR.
Ah! mon Dieu, ne faisons point de cérémonie! Entrez vite, s'il vous
plaît.
SGANARELLE.
Non, vous dis-je. Je veux vous parler auparavant.
ALCANTOR.
Vous voulez me dire quelque chose?
SGANARELLE.
Oui.
ALCANTOR.
Et quoi?
SGANARELLE.
Seigneur Alcantor, j'ai demandé votre fille en mariage, il est vrai, et
vous me l'avez accordée; mais je me trouve un peu avancé en âge pour
elle, et je considère que je ne suis point du tout son fait.
ALCANTOR.
Pardonnez-moi, ma fille vous trouve bien comme vous êtes; et je suis sûr
qu'elle vivra fort contente avec vous.
SGANARELLE.
Point. J'ai parfois des bizarreries épouvantables, et elle auroit trop à
souffrir de ma mauvaise humeur.
ALCANTOR.
Ma fille a de la complaisance, et vous verrez qu'elle s'accommodera
entièrement à vous.
SGANARELLE.
J'ai quelques infirmités sur mon corps qui pourroient la dégoûter.
ALCANTOR.
Cela n'est rien. Une honnête femme ne se dégoûte jamais de son mari.
SGANARELLE.
Enfin, voulez-vous que je vous dise? Je ne vous conseille pas de me la
donner.
ALCANTOR.
Vous moquez-vous? J'aimerois mieux mourir que d'avoir manqué à ma
parole.
SGANARELLE.
Mon Dieu, je vous en dispense, et je...
ALCANTOR.
Point du tout. Je vous l'ai promise; et vous l'aurez, en dépit de tous
ceux qui y prétendent.
SGANARELLE, à part.
Que diable!
ALCANTOR.
Voyez-vous, j'ai une estime et une amitié pour vous toute particulière;
et je refuserois ma fille à un prince pour vous la donner.
SGANARELLE.
Seigneur Alcantor, je vous suis obligé de l'honneur que vous me faites;
mais je vous déclare que je ne me veux point marier.
ALCANTOR.
Qui, vous?
SGANARELLE.
Oui, moi.
ALCANTOR.
Et la raison?
SGANARELLE.
La raison? C'est que je ne me sens point propre pour le mariage, et que
je veux imiter mon père, et tous ceux de ma race, qui ne se sont jamais
voulu marier.
ALCANTOR.
Ecoutez. Les volontés sont libres; et je suis homme à ne contraindre
jamais personne. Vous vous êtes engagé avec moi pour épouser ma fille,
et tout est préparé pour cela; mais, puisque vous voulez retirer votre
parole, je vais voir ce qu'il y a à faire; et vous aurez bientôt de mes
nouvelles.
SCÈNE XV.--SGANARELLE.
Encore est-il plus raisonnable que je ne pensois, et je croyais avoir
bien plus de peine à m'en dégager. Ma foi, quand j'y songe, j'ai fait
fort sagement de me tirer de cette affaire, et j'allois faire un pas
dont je me serois peut-être longtemps repenti. Mais voici le fils qui me
vient rendre réponse.
SCÈNE XVI.--ALCIDAS, SGANARELLE.
ALCIDAS, parlant d'un ton doucereux.
Monsieur, je suis votre serviteur très-humble.
SGANARELLE.
Monsieur, je suis le vôtre de tout mon cœur.
ALCIDAS, toujours avec le même ton.
Mon père m'a dit, monsieur, que vous vous étiez venu dégager de la
parole que vous aviez donnée.
SGANARELLE.
Oui, monsieur, c'est avec regret; mais...
ALCIDAS.
Oh! monsieur, il n'y a pas de mal à cela.
SGANARELLE.
J'en suis fâché, je vous assure; et je souhaiterois...
ALCIDAS.
Cela n'est rien, vous dis-je. (Alcidas présente à Sganarelle deux
épées.) Monsieur, prenez la peine de choisir, de ces deux épées,
laquelle vous voulez.
SGANARELLE.
De ces deux épées?
ALCIDAS.
Oui, s'il vous plaît.
SGANARELLE.
A quoi bon?
ALCIDAS.
Monsieur, comme vous refusez d'épouser ma sœur après la parole donnée,
je crois que vous ne trouverez pas mauvais le petit compliment que je
viens vous faire.
SGANARELLE.
Comment?
ALCIDAS.
D'autres gens feroient du bruit, et s'emporteroient contre vous; mais
nous sommes personnes à traiter les choses dans la douceur; et je viens
vous dire civilement qu'il faut, si vous le trouvez bon, que nous nous
coupions la gorge ensemble.
SGANARELLE.
Voilà un compliment fort mal tourné.
ALCIDAS.
Allons, monsieur, choisissez, je vous prie.
SGANARELLE.
Je suis votre valet, je n'ai point de gorge à me couper. (A part.) La
vilaine façon de parler que voilà!
ALCIDAS.
Monsieur, il faut que cela soit, s'il vous plaît.
SGANARELLE.
Eh! monsieur, rengaînez ce compliment, je vous prie.
ALCIDAS.
Dépêchons vite, monsieur, j'ai une petite affaire qui m'attend.
SGANARELLE.
Je ne veux point de cela, vous dis-je.
ALCIDAS.
Vous ne voulez pas vous battre?
SGANARELLE.
Nenni, ma foi.
ALCIDAS.
Tout de bon?
SGANARELLE.
Tout de bon.
ALCIDAS, après lui avoir donné des coups de bâton.
Au moins, monsieur, vous n'avez pas lieu de vous plaindre; vous voyez
que je fais les choses dans l'ordre. Vous nous manquez de parole, je me
veux battre contre vous; vous refusez de vous battre, je vous donne des
coups de bâton: tout cela est dans les formes; et vous êtes trop honnête
homme pour ne pas approuver mon procédé.
SGANARELLE, à part.
Quel diable d'homme est-ce ci?
ALCIDAS, lui présente encore les deux épées.
Allons, monsieur, faites les choses galamment, et sans vous faire tirer
l'oreille.
SGANARELLE.
Encore!
ALCIDAS.
Monsieur, je ne contrains personne; mais il faut que vous vous battiez,
ou que vous épousiez ma sœur.
SGANARELLE.
Monsieur, je ne puis faire ni l'un ni l'autre, je vous assure.
ALCIDAS.
Assurément?
SGANARELLE.
Assurément.
ALCIDAS.
Avec votre permission donc...