MADEMOISELLE DEBRIE.

Ni moi non plus.

MADEMOISELLE MOLIÈRE.

Ni moi.

MADEMOISELLE HERVÉ.

Ni moi.

MADEMOISELLE DU CROISY.

Ni moi.

MOLIÈRE.

Que pensez-vous donc faire? Vous moquez-vous toutes de moi?

[194] Probablement sur son banquier.

[195] Au lieu de: ce sont proprement des fantômes. Transposition

archaïque beaucoup plus expressive que la tournure moderne.

[196] Au lieu de: qu'il fasse et quoi qu'il dise. Sens archaïque

difficile à comprendre aujourd'hui.

[197] Pour: que vous employiez le fard et la céruse.

[198] Pour: les idées prises de Molière sont tout ce qu'il y a

d'agréable. Inversion d'une extrême hardiesse.

SCÈNE IV.--BÉJART, MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC,

BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.

BÉJART.

Messieurs, je viens vous avertir que le roi est venu, et qu'il attend

que vous commenciez.

MOLIÈRE.

Ah! monsieur, vous me voyez dans la plus grande peine du monde; je suis

désespéré à l'heure que je vous parle! Voici des femmes qui s'effrayent

et qui disent qu'il leur faut répéter leurs rôles avant que d'aller

commencer. Nous demandons, de grâce, encore un moment. Le roi a de la

bonté, et il sait que la chose a été précipitée.

SCÈNE V.--MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DU PARC, BÉJART,

DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.

MOLIÈRE.

Eh! de grâce, tâchez de vous remettre; prenez courage, je vous prie.

MADEMOISELLE DUPARC.

Vous devez vous aller excuser.

MOLIÈRE.

Comment m'excuser?

SCÈNE VI.--MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BÉJART,

DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ, UN NÉCESSAIRE[199].

LE NÉCESSAIRE.

Messieurs, commencez donc.

MOLIÈRE.

Tout à l'heure, monsieur. Je crois que je perdrai l'esprit de cette

affaire-ci, et...

[199] Pour: homme qui fait le nécessaire, l'important.

SCÈNE VII.--MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC,

BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ, UN NÉCESSAIRE, UN SECOND

NÉCESSAIRE.

LE SECOND NÉCESSAIRE.

Messieurs, commencez donc.

MOLIÈRE.

Dans un moment, monsieur. (A ses camarades.) Eh quoi donc! voulez-vous

que j'aie l'affront?

SCÈNE VIII.--MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC,

BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ, UN NÉCESSAIRE, UN SECOND

NÉCESSAIRE, UN TROISIÈME NÉCESSAIRE.

LE TROISIÈME NÉCESSAIRE.

Messieurs, commencez donc.

MOLIÈRE.

Oui, monsieur, nous y allons. Eh! que de gens se font de fête et

viennent dire: Commencez donc, à qui le roi ne l'a pas commandé!

SCÈNE IX.--MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC, BÉJART,

DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ, UN NÉCESSAIRE, UN SECOND NÉCESSAIRE,

UN TROISIÈME NÉCESSAIRE, UN QUATRIÈME NÉCESSAIRE.

LE QUATRIÈME NÉCESSAIRE.

Messieurs, commencez donc.

MOLIÈRE.

Voilà qui est fait, monsieur. (A ses camarades.) Quoi donc! recevrai-je

la confusion...

SCÈNE X.--BÉJART, MOLIÈRE, LA GRANGE, DU CROISY, MESDEMOISELLES DUPARC,

BÉJART, DEBRIE, MOLIÈRE, DU CROISY, HERVÉ.

MOLIÈRE.

Monsieur, vous venez pour nous dire de commencer, mais...

BÉJART.

Non, messieurs; je viens pour vous dire qu'on a dit au roi l'embarras où

vous vous trouviez, et que, par une bonté toute particulière, il remet

votre nouvelle comédie à une autre fois, et se contente, pour

aujourd'hui, de la première que vous pourrez donner.

MOLIÈRE.

Ah! monsieur, vous me redonnez la vie! Le roi nous fait la plus grande

grâce du monde de nous donner du temps pour ce qu'il avoit souhaité, et

nous allons tous le remercier des extrêmes bontés qu'il nous fait

paroître.

FIN DE L'IMPROMPTU DE VERSAILLES.

LE MARIAGE FORCÉ

COMÉDIE-BALLET

REPRÉSENTÉE AU LOUVRE LES 29 ET 31 JANVIER 1664, ET SUR LE THÉATRE DU

PALAIS-ROYAL, LE 15 FÉVRIER SUIVANT.

Molière est devenu le maître des cérémonies comiques de Louis XIV. Dès

que le roi veut amuser sa cour, c'est à Molière qu'il s'adresse; à peine

lui laisse-t-il le temps de créer des personnages, de tracer des

caractères, d'inventer une action. Il faut des danses, une comédie, de

la musique, et que tout sorte de terre, improvisé pour ainsi dire. Bien

en prenait à Molière, qui avait alors quarante-deux ans, d'avoir vécu

dans l'observation et l'étude attentive du monde et des hommes, de se

trouver maître absolu d'une troupe excellente, et d'être placé sous la

protection immédiate et vigilante du monarque; il n'aurait pu, dans des

conditions différentes, accomplir les tours de force qui lui étaient

imposés.

Vers la fin de 1663, Louis XIV, devenu l'idole de sa cour et surtout des

femmes, voulut danser un pas de ballet avec ses seigneurs, et, sans

s'inquiéter du reste, il ordonna à Molière d'improviser un ballet.

Molière obéit. Le 29 janvier 1664, le _Ballet du roi_, en trois actes,

fut exécuté sur le théâtre de la cour, au Louvre.

C'est celui que nous donnons plus bas, et qui, divisé en trois actes,

permit au roi, sous le costume d'un Égyptien, de déployer, devant la

cour et mademoiselle de la Vallière elle-même, les grâces de son

élégance naturelle. La célèbre Bergerotta, la première cantatrice de

l'époque, chanta des couplets espagnols en partie avec quatre autres

concertans espagnols et italiens; et un petit grotesque italien, Lulli,

qui devait parcourir une si éclatante carrière, parut à la tête d'une

bande joyeuse et d'un burlesque charivari.

Quand il fallut extraire, au bénéfice du public, une comédie de ce

ballet, Molière supprima la division des actes, la danse, les chants,

tout l'appareil pittoresque, et fit du _Ballet du roi_ le _Mariage

forcé_ tel que nous le possédons aujourd'hui. Il y reste encore des

traces de la première conception de l'auteur. C'est une esquisse

italienne des plus vives et des plus colorées; les Égyptiens qui dansent

contrastent vivement avec les figures aristotéliques de Marphurius et de

Pancrace, et le sentiment de l'harmonie, que Molière possédait au plus

haut degré, accorde dans un fantasque ensemble le caprice de Callot, la

satire de Rabelais et la verve des bouffons.

Non que Molière cesse d'être philosophe. C'est toujours la sévérité

doctorale du vieux monde que Molière poursuit de son ironie et de son

mépris; c'est le fanatisme pédantesque dictant l'arrêt de mort prononcé

en 1624 par le parlement de Paris contre les ennemis d'Aristote; ce sont

les retardataires de l'Université et de la Sorbonne; c'est Marphurius

qui doute de tout, c'est Pancrace qui dogmatise sur tout. Molière va

rechercher dans la _Jalousie du Barbouillé_ les vieilles armes qu'il a

fourbies contre eux dans sa première jeunesse. Il attaque aussi, comme

il l'a déjà fait, l'inégalité des âges dans l'union conjugale, les

vieillards qui veulent pour femmes des jeunes filles, la contrainte

imposée aux penchants naturels, l'esclavage des femmes et la servitude

en général. Il ne ménage pas davantage la colère hargneuse des savants,

le pédantisme ridicule, l'inhabileté aux choses de la vie, la morale

ignoble qui se fait des vertus de ses cupidités, ou la sensualité

décrépite de ce bourgeois qui veut avoir des _petits sortis de lui_. Il

signale, avec une liberté gauloise empruntée à Rabelais, les terribles

résultats de cette servitude de la femme dans sa jeunesse; le père qui

se débarrasse de sa fille au moyen d'une dot, la fille qui se débarrasse

de son père et de son esclavage au moyen d'un mari.

Voltaire a tort de critiquer la bouffonnerie excessive de cette œuvre,

qui n'est autre chose que la continuation philosophique des idées de

Molière. Il a puisé çà et là dans les faits contemporains des souvenirs

et des motifs dont il a disposé selon son génie. Il s'est souvenu des

frères Hamilton, poursuivant de Londres à Douvres le comte de Grammont

et lui criant de loin:

«--N'avez-vous rien oublié à Londres?

»--Pardonnez-moi, j'ai oublié d'épouser votre sœur, et j'y retourne.»

Un certain marquis de la Trousse, qui ne souffrait pas d'être regardé de

travers, et qui, avant de tuer son homme, l'accablait de politesses;

enfin les nouveaux efforts des vieux docteurs pour écraser

judiciairement la philosophie de Descartes, étaient présents à l'esprit

de Molière, qui, chaque jour plus puissant, devenait pour eux plus cruel

et plus terrible.

Armande ne joua point dans cet impromptu, où mademoiselle Duparc, _objet

ravissant et de belle taille_, dit Loret,

«Rendit les gens ébaudis

»Par ses appas et sa prestance,

»Par ses beaux pas et par sa danse.»

Le succès du ballet fut ratifié, le 15 février suivant, par _le

Bourgeois_, comme s'exprime encore Loret, et la faveur dont jouissait

Molière à la cour s'accrut encore de son succès populaire.

PERSONNAGES ACTEURS

SGANARELLE. MOLIÈRE.

GÉRONIMO LA THORILLIÈRE.

DORIMÈNE, jeune coquette, promise à

Sganarelle. Mlle DUPARC.

ALCANTOR, père de Dorimène. BÉJART.

ALCIDAS, frère de Dorimène. LA GRANGE.

LYCASTE, amant de Dorimène.

PANCRACE, docteur aristotélicien. BRÉCOURT.

MARPHURIUS, docteur pyrrhonien. DU CROISY.

DEUX ÉGYPTIENNES. {Mlle BÉJART.

{Mlle DEBRIE.

La scène est sur une place publique.

SCÈNE I.--SGANARELLE, parlant à ceux qui sont dans sa maison.

Je suis de retour dans un moment. Que l'on ait bien soin du logis, et

que tout aille comme il faut. Si l'on m'apporte de l'argent, que l'on me

vienne querir vite chez le seigneur Géronimo: et, si l'on vient m'en

demander, qu'on dise que je suis sorti, et que je ne dois revenir de

toute la journée.

SCÈNE II.--SGANARELLE, GÉRONIMO.

GÉRONIMO, ayant entendu les dernières paroles de Sganarelle.

Voilà un ordre fort prudent.

SGANARELLE.

Ah! seigneur Géronimo, je vous trouve à propos, et j'allois chez vous

vous chercher.

GÉRONIMO.

Et pour quel sujet, s'il vous plaît?

SGANARELLE.

Pour vous communiquer une affaire que j'ai en tête, et vous prier de

m'en dire votre avis.

GÉRONIMO.

Très-volontiers. Je suis bien aise de cette rencontre, et nous pouvons

parler ici en toute liberté.

SGANARELLE.

Mettez donc dessus[200], s'il vous plaît. Il s'agit d'une chose de

conséquence, que l'on m'a proposé; et il est bon de ne rien faire sans

le conseil de ses amis.

GÉRONIMO.

Je vous suis obligé de m'avoir choisi pour cela. Vous n'avez qu'à me

dire ce que c'est.

SGANARELLE.

Mais, auparavant, je vous conjure de ne me point flatter du tout, et de

me dire nettement votre pensée.

GÉRONIMO.

Je le ferai, puisque vous le voulez.

SGANARELLE.

Je ne vois rien de plus condamnable qu'un ami qui ne nous parle pas

franchement.

GÉRONIMO.

Vous avez raison.

SGANARELLE.

Et, dans ce siècle, on trouve peu d'amis sincères.

GÉRONIMO.

Cela est vrai.

SGANARELLE.

Promettez-moi donc, seigneur Géronimo, de me parler avec toute sorte de

franchise.

GÉRONIMO.

Je vous le promets.

SGANARELLE.

Jurez-en votre foi.

GÉRONIMO.

Oui, foi d'ami. Dites-moi seulement votre affaire.

SGANARELLE.

C'est que je veux savoir de vous si je ferai bien de me marier.

GÉRONIMO.

Qui? vous!

SGANARELLE.

Oui, moi-même, en propre personne. Quel est votre avis là-dessus?

GÉRONIMO.

Je vous prie auparavant de me dire une chose.

SGANARELLE.

Et quoi?

GÉRONIMO.

Quel âge pouvez-vous bien avoir maintenant?

SGANARELLE.

Moi?

GÉRONIMO.

Oui.

SGANARELLE.

Ma foi, je ne sais; mais je me porte bien.

GÉRONIMO.

Quoi! vous ne savez pas à peu près votre âge?

SGANARELLE.

Non: est-ce qu'on songe à cela?

GÉRONIMO.

Eh! dites-moi un peu, s'il vous plaît: combien aviez-vous d'années

lorsque nous fîmes connoissance?

SGANARELLE.

Ma foi, je n'avois que vingt ans alors.

GÉRONIMO.

Combien fûmes-nous ensemble à Rome!

SGANARELLE.

Huit ans.

GÉRONIMO.

Quel temps avez-vous demeuré en Angleterre?

SGANARELLE.

Sept ans.

GÉRONIMO.

Et en Hollande, où vous fûtes ensuite?

SGANARELLE.

Cinq ans et demi.

GÉRONIMO.

Combien y a-t-il que vous êtes revenu ici?

SGANARELLE.

Je revins en cinquante-six.

GÉRONIMO.

De cinquante-six à soixante-huit, il y a douze ans, ce me semble. Cinq

ans en Hollande font dix-sept, sept ans en Angleterre font vingt-quatre,

huit dans notre séjour à Rome font trente-deux, et vingt que vous aviez

lorsque nous nous connûmes, cela fait justement cinquante-deux. Si bien,

seigneur Sganarelle, que, sur votre propre confession, vous êtes environ

à votre cinquante-deuxième ou cinquante-troisième année.

SGANARELLE.

Qui? moi! cela ne se peut pas.

GÉRONIMO.

Mon Dieu! le calcul est juste; et là-dessus je vous dirai franchement et

en ami, comme vous m'avez fait promettre de vous parler, que le mariage

n'est guère votre fait. C'est une chose à laquelle il faut que les

jeunes gens pensent bien mûrement avant que de la faire; mais les gens

de votre âge n'y doivent point penser du tout; et, si l'on dit que la

plus grande de toutes les folies est celle de se marier, je ne vois rien

de plus mal à propos que de la faire, cette folie, dans la saison où

nous devons être plus sages. Enfin, je vous en dis nettement ma pensée.

Je ne vous conseille point de songer au mariage; et je vous trouverais

le plus ridicule du monde, si, ayant été libre jusqu'à cette heure, vous

alliez vous charger maintenant de la plus pesante des chaînes.

SGANARELLE.

Et moi, je vous dis que je suis résolu de me marier, et que je ne serai

point ridicule en épousant la fille que je recherche.

GÉRONIMO.

Ah! c'est une autre chose! Vous ne m'aviez pas dit cela.

SGANARELLE.

C'est une fille qui me plaît, et que j'aime de tout mon cœur.

GÉRONIMO.

Vous l'aimez de tout votre cœur?

SGANARELLE.

Sans doute; et je l'ai demandée à son père.

GÉRONIMO.

Vous l'avez demandée?

SGANARELLE.

Oui. C'est un mariage qui se doit conclure ce soir; et j'ai donné ma

parole.

GÉRONIMO.

Oh! mariez-vous donc. Je ne dis plus mot.

SGANARELLE.

Je quitterois le dessein que j'ai fait! Vous semble-t-il, seigneur

Géronimo, que je ne sois plus propre à songer à une femme? Ne parlons

point de l'âge que je puis avoir; mais regardons seulement les choses. Y

a-t-il homme de trente ans qui paroisse plus frais et plus vigoureux que

vous me voyez? N'ai-je pas tous les mouvemens de mon corps aussi bons

que jamais; et voit-on que j'aie besoin de carrosse ou de chaise pour

cheminer? N'ai-je pas encore toutes mes dents les meilleures du monde?

(Il montre ses dents.) Ne fais-je pas vigoureusement mes quatre repas

par jour, et peut-on voir un estomac qui ait plus de force que le mien?

(Il tousse.) Hem, hem, hem! Eh! qu'en dites-vous?

GÉRONIMO.

Vous avez raison, je m'étois trompé. Vous ferez bien de vous marier.

SGANARELLE.

J'y ai répugné autrefois; mais j'ai maintenant de puissantes raisons

pour cela. Outre la joie que j'aurai de posséder une belle femme, qui me

fera mille caresses, qui me dorlotera, et me viendra frotter lorsque je

serai las; outre cette joie, dis-je, je considère qu'en demeurant comme

je suis, je laisse périr dans le monde la race des Sganarelle; et qu'en

me mariant, je pourrai me voir revivre en d'autres moi-même; que j'aurai

le plaisir de voir des créatures qui seront sorties de moi, de petites

figures qui me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront

continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa quand je

reviendrai de la ville, et me diront de petites folies les plus

agréables du monde. Tenez, il me semble déjà que j'y suis, et que j'en

vois une demi-douzaine autour de moi.

GÉRONIMO.

Il n'y a rien de plus agréable que cela; et je vous conseille de vous

marier le plus vite que vous pourrez.

SGANARELLE.

Tout de bon, vous me le conseillez?

GÉRONIMO.

Assurément. Vous ne sauriez mieux faire.

SGANARELLE.

Vraiment, je suis ravi que vous me donniez ce conseil en véritable ami.

GÉRONIMO.

Et quelle est la personne, s'il vous plaît, avec qui vous allez vous

marier?

SGANARELLE.

Dorimène.

GÉRONIMO.

Cette jeune Dorimène, si galante et si bien parée.

SGANARELLE.

Oui.

GÉRONIMO.

Fille du seigneur Alcantor?

SGANARELLE.

Justement.

GÉRONIMO.

Et sœur d'un certain Alcidas, qui se mêle de porter l'épée?

SGANARELLE.

C'est cela.

GÉRONIMO.

Vertu de ma vie!

SGANARELLE.

Qu'en dites-vous?

GÉRONIMO.

Bon parti! Mariez-vous promptement.

SGANARELLE.

N'ai-je pas raison d'avoir fait ce choix?

GÉRONIMO.

Sans doute. Ah! que vous serez bien marié! Dépêchez-vous de l'être.

SGANARELLE.

Vous me comblez de joie de me dire cela. Je vous remercie de votre

conseil, et je vous invite ce soir à mes noces.

GÉRONIMO.

Je n'y manquerai pas; et je veux y aller en masque, afin de les mieux

honorer.

SGANARELLE.

Serviteur.

GÉRONIMO, à part.

La jeune Dorimène, fille du seigneur Alcantor, avec le seigneur

Sganarelle, qui n'a que cinquante-trois ans! O le beau mariage! ô le

beau mariage[201]!

Ce qu'il répète plusieurs fois en s'en allant.

[200] Pour: le chapeau sur votre tête. Ellipse archaïque et

bourgeoise.

[201] Imité de Rabelais, _Pantagruel_, liv. III, c. IX.

SCÈNE III.--SGANARELLE.

Ce mariage doit être heureux, car il donne de la joie à tout le monde,

et je fais rire tous ceux à qui j'en parle. Me voilà maintenant le plus

content des hommes.

SCÈNE IV.--DORIMÈNE, SGANARELLE.

DORIMÈNE, dans le fond du théâtre, à un petit laquais qui la suit.

Allons, petit garçon, qu'on tienne bien ma queue, et qu'on ne s'amuse

pas à badiner.

SGANARELLE, à part, apercevant Dorimène.

Voici ma maîtresse[202] qui vient. Ah! qu'elle est agréable! Quel air!

et quelle taille! Peut-il y avoir un homme qui n'ait, en la voyant, des

démangeaisons de se marier? (A Dorimène.) Où allez-vous, belle mignonne,

chère épouse future de votre époux futur?

DORIMÈNE.

Je vais faire quelques emplettes.

SGANARELLE.

Eh bien, ma belle, c'est maintenant que nous allons être heureux l'un et

l'autre. Vous ne serez plus en droit de me rien refuser; et je pourrai

faire avec vous tout ce qu'il me plaira, sans que personne s'en

scandalise. Vous allez être à moi depuis la tête jusqu'aux pieds, et je

serai maître de tout: de vos petits yeux éveillés, de votre petit nez

fripon, de vos lèvres appétissantes, de vos oreilles amoureuses, de

votre petit menton joli, de vos petits tétons rondelets, de votre...

Enfin, toute votre personne sera à ma discrétion, et je serai à même

pour vous caresser comme je voudrai. N'êtes-vous pas bien aise de ce

mariage, mon aimable pouponne?

DORIMÈNE.

Tout à fait aise, je vous jure. Car enfin la sévérité de mon père m'a

tenue jusques ici dans une sujétion la plus fâcheuse du monde. Il y a je

ne sais combien que j'enrage du peu de liberté qu'il me donne, et j'ai

cent fois souhaité qu'il me mariât, pour sortir promptement de la

contrainte où j'étois avec lui, et me voir en état de faire ce que je

voudrai. Dieu merci, vous êtes venu heureusement pour cela, et je me

prépare désormais à me donner du divertissement, et à réparer comme il

faut le temps que j'ai perdu. Comme vous êtes un fort galant homme, et

que vous savez comme il faut vivre, je crois que nous ferons le meilleur

ménage du monde ensemble, et que vous ne serez point de ces maris

incommodes qui veulent que leurs femmes vivent comme des loups-garous.

Je vous avoue que je ne m'accommoderois pas de cela, et que la solitude

me désespère. J'aime le jeu, les visites, les assemblées, les

cadeaux[203] et les promenades; en un mot, toutes les choses de plaisir;

et vous devez être ravi d'avoir une femme de mon humeur. Nous n'aurons

jamais aucun démêlé ensemble; et je ne vous contraindrai point dans vos

actions, comme j'espère que, de votre côté, vous ne me contraindrez

point dans les miennes; car, pour moi, je tiens qu'il faut avoir une

complaisance mutuelle, et qu'on ne se doit point marier pour se faire

enrager l'un l'autre. Enfin, nous vivrons, étant mariés, comme deux

personnes qui savent leur monde. Aucun soupçon jaloux ne nous troublera

la cervelle; et c'est assez que vous serez assuré de ma fidélité, comme

je serai persuadée de la vôtre. Mais qu'avez-vous? je vous vois tout

changé de visage.

SGANARELLE.

Ce sont quelques vapeurs qui me viennent de monter à la tête.

DORIMÈNE.

C'est un mal aujourd'hui qui attaque beaucoup de gens; mais notre

mariage vous dissipera tout cela. Adieu. Il me tarde déjà que j'aie des

habits raisonnables, pour quitter vite ces guenilles. Je m'en vais de ce

pas achever d'acheter toutes les choses qu'il me faut, et je vous

enverrai les marchands.

[202] Pour: personne recherchée en mariage. Mot qui a changé

d'acception.

[203] Voyez plus haut, tome Ier, p. 268, note troisième.

SCÈNE V.--GÉRONIMO, SGANARELLE.

GÉRONIMO.

Ah! seigneur Sganarelle, je suis ravi de vous trouver encore ici; et

j'ai rencontré un orfévre qui, sur le bruit que vous cherchiez quelque

beau diamant en bague pour faire un présent à votre épouse, m'a fort

prié de vous venir parler pour lui, et de vous dire qu'il en a un à

vendre, le plus parfait du monde.

SGANARELLE.

Mon Dieu! cela n'est pas pressé.

GÉRONIMO.

Comment! que veut dire cela? Où est l'ardeur que vous montriez tout à

l'heure?

SGANARELLE.

Il m'est venu, depuis un moment, de petits scrupules sur le mariage.

Avant que de passer plus avant, je voudrois bien agiter à fond cette

matière, et que l'on m'expliquât un songe que j'ai fait cette nuit, et

qui vient tout à l'heure de me revenir dans l'esprit. Vous savez que les

songes sont comme des miroirs, où l'on découvre quelquefois tout ce qui

nous doit arriver. Il me sembloit que j'étois dans un vaisseau, sur une

mer bien agitée, et que...

GÉRONIMO.

Seigneur Sganarelle, j'ai maintenant quelque petite affaire qui

m'empêche de vous ouïr. Je n'entends rien du tout aux songes; et, quant

au raisonnement du mariage, vous avez deux savans, deux philosophes, vos

voisins, qui sont gens à vous débiter tout ce qu'on peut dire sur ce

sujet. Comme ils sont de sectes différentes, vous pouvez examiner leurs

diverses opinions là-dessus. Pour moi, je me contente de ce que je vous

ai dit tantôt, et demeure votre serviteur.

SGANARELLE, seul.

Il a raison. Il faut que je consulte un peu ces gens-là sur

l'incertitude où je suis.

SCÈNE VI.--PANCRACE, SGANARELLE.

PANCRACE, se tournant du côté par où il est entré, et sans voir

Sganarelle.

Allez, vous êtes un impertinent, mon ami, un homme [ignare[204] de toute

bonne discipline[205]] bannissable de la république des lettres!

SGANARELLE.

Ah! bon. En voici un fort à propos.

PANCRACE, de même, sans voir Sganarelle.

Oui, je te soutiendrai par vives raisons [je te montrerai par Aristote,

le philosophe des philosophes,] que tu es un ignorant, [un]

ignorantissime, ignorantifiant et ignorantifié, par tous les cas et

modes imaginables.

SGANARELLE, à part.

Il a pris querelle contre quelqu'un. (A Pancrace.) Seigneur...

PANCRACE, de même, sans voir Sganarelle.

Tu veux te mêler de raisonner, et tu ne sais pas seulement les élémens

de la raison.

SGANARELLE, à part.

La colère l'empêche de me voir. (A Pancrace.) Seigneur...

PANCRACE, de même sans voir Sganarelle.

C'est une proposition condamnable dans toutes les terres de la

philosophie.

SGANARELLE, à part.

Il faut qu'on l'ait fort irrité. (A Pancrace.) Je...

PANCRACE, de même, sans voir Sganarelle.

_Toto cœlo, tota via aberras[206]._

SGANARELLE.

Je baise les mains à monsieur le docteur.

PANCRACE.

Serviteur.

SGANARELLE.

Peut-on...

PANCRACE, se retournant vers l'endroit par où il est entré.

Sais-tu bien ce que tu as fait? un syllogisme _in balordo_.

SGANARELLE.

Je vous...

PANCRACE, de même.

La majeure en est inepte, la mineure impertinente, et la conclusion

ridicule.

SGANARELLE.

Je...

PANCRACE, de même.

Je crèverois plutôt que d'avouer ce que tu dis; et je soutiendrai mon

opinion jusqu'à la dernière goutte de mon encre.

SGANARELLE.

Puis-je...

PANCRACE, de même.

Oui, je défendrai cette proposition _pugnis et calcibus, unguibus et

rostro_[207].

SGANARELLE.

Seigneur Aristote, peut-on savoir ce qui vous met si fort en colère?

PANCRACE.

Un sujet le plus juste du monde.

SGANARELLE.

Et quoi, encore?

PANCRACE.

Un ignorant m'a voulu soutenir une proposition erronée, une proposition

épouvantable, effroyable, exécrable.

SGANARELLE.

Puis-je demander ce que c'est?

PANCRACE.

Ah! seigneur Sganarelle, tout est renversé aujourd'hui, et le monde est

tombé dans une corruption générale. Une licence épouvantable règne

partout; et les magistrats, qui sont établis pour maintenir l'ordre dans

cet État devroient rougir de honte, en souffrant un scandale aussi

intolérable que celui dont je veux parler.

SGANARELLE.

Quoi donc?

PANCRACE.

Molière - Œuvres complètes, Tome 2 · 第 15 / 20 段