[Illustration: Le peuple chinois d'aujourd'hui: spectateurs d'un théâtre
en plein vent, à Tien Tsin.]
La chaleur commence à être assez forte et les vêtements blancs et les
casques sont maintenant de mise. Les maisons européennes de Tien Tsin
font déjà leur toilette d'été: elle consiste en un revêtement de nattes
soutenues par de légers échafaudages qui entoure les bâtiments, en
laissant un espace de quelques mètres entre elles et les façades, ce qui
produit une fraîcheur relative. C'est fort amusant à voir.
Ma première visite a été, naturellement, pour notre très aimable consul
général, M. Kalm, résidant en Chine, au service de la France, depuis
vingt et quelques années. C'est un véritable plaisir pour moi de rendre
hommage ici à son obligeance et de le remercier de son bon accueil.
Ensuite, avec l'autorisation du lieutenant-colonel Andlauer, commandant
le corps français d'occupation en Chine, je suis allé visiter l'arsenal
de l'Est, où sont installés nos soldats avec leurs officiers. Ai-je
besoin de vous dire que le représentant de _L'Illustration_ a été bien
reçu?
J'ai trouvé là nos marsouins alertes et gais, travailleurs et
débrouillards, soldats de France, quoi!
L'infirmerie est installée dans des bâtiments bien chinois, où l'on
pénètre par une grande porte sur les battants de laquelle sont peints
deux mandarins géants autant que rébarbatifs, chargés d'en interdire
l'entrée aux mauvais esprits. Çà et là, de petites cours, de petits
jardinets bien tranquilles et agréablement ombragés, à l'usage des
convalescents.
L'arsenal de l'Est (à 6 kilomètres de Tien Tsin) avait été construit
sous le vice-règne de Li Hung Tchang. Il comprend, dans une enceinte de
plusieurs kilomètres de tour, des magasins, des poudrières, des
casernements, un parc d'artillerie, une machine à distiller, des
logements d'officiers, des bureaux, télégraphes, etc., et le
lieutenant-colonel Andlauer remplit ici les fonctions très enviables
d'un véritable commandant de corps d'armée. Un beau petit corps d'armée,
vraiment, car, si nos soldats ne sont pas nombreux, ils sont bons, et, ô
prodige! ils sont sportifs aussi. Au jeu bien anglais du _tug of war_,
la lutte à la corde, ils battent couramment l'équipe britannique qui,
pourtant, est d'une belle force.
L'équipe française de Pékin est particulièrement entraînée à ce sport
passionnant et c'est un spectacle très beau que celui de ces énergies
physiques et morales obéissant aveuglément aux ordres de leurs chefs. Ce
sport mériterait une description qu'il serait trop long de donner ici.
Il est encore peu connu, si ce n'est comme jeu de société, mais je vous
assure qu'il est très emballant et même angoissant. Il arrive, en effet,
quelquefois, que des hommes tombent évanouis au bout de dix ou quinze
minutes d'un effort continu et d'une tension formidable de tous leurs
muscles et de toutes leurs forces de volonté et de ténacité.