DE CHANGHAÏ A PÉKIN

Pour aller de Changhaï à Pékin on a le choix entre la voie de mer et

celle de terre. Cette dernière entraîne à un voyage de trois jours en

bateau sur le Yang Tze Kiang, en passant par Nankin, jusqu'à Han Kéou,

où l'on prend le train pour Pékin,--au total cinq jours au moins, si

l'on ne s'arrête nulle part. Pressé de voir la capitale, je me suis

embarqué sur un des petits vapeurs qui font le service de Tien Tsin et

qui, en moins de trois jours, en touchant à Oueï Haï Oueï et à Tché Pou,

où nous sont apparus de nouveau des croiseurs étrangers, nous a amenés à

Ta Kou, à l'embouchure du Peï Ho. Là nous devions subir un bon coup de

vent, un demi-typhon, qui nous a empêchés de franchir la barre, dont le

chenal est très étroit. Après avoir fortement dansé pendant vingt-huit

heures, nous avons pu passer à la troisième marée et gagner Tien Tsin

après six heures de navigation sur le fleuve sinueux.

[Illustration: Village et jonques sur le Peï Ho.]

[Illustration: Passagers chinois à bord du Feng-Tien]

Ah! ce Peï Ho! Une eau limoneuse, épaisse et lourde qui va salir la mer

jusqu'à 20 ou 30 milles au large de l'embouchure, et qui, tourmentée par

la bourrasque, a l'air d'une coulée de glaise liquide.

Le long des berges, incessamment rongées par la vague qui nous suit, se

succèdent les villages aux maisons en torchis de boue et de paille, dont

quelques-unes, peu à peu, retombent par morceaux dans le fleuve qui en a

fourni la matière et dont elles ont la couleur. Quand elles sont tout à

fait dévorées par le courant, on les reconstruit (ce n'est pas la place

qui manque) en arrière des autres, qui sont, à leur tour, appelées à

disparaître. Le paysage, à perte de vue, n'est qu'une vaste nappe de

verdure d'un vert tendre à faire pleurer.

D'ailleurs, ce n'est pas beau, beau. De nombreuses jonques circulent sur

cette boue mouvante où nous flottons nous-mêmes. Elles ont beaucoup de

caractère et leur aspect barbare, un peu théâtral, est des plus

impressionnants.

Notre bateau, le _Feng-Tien_, monté par un équipage chinois et commandé

par des officiers anglais, transportait, outre ses passagers européens,

une grande quantité de Chinois parqués dans le faux pont. Nous avons eu,

grâce à eux, un avant-goût des parfums de Pékin. Bien d'enivrant, je

vous assure. Mais quel grouillement, quelles têtes, quelle couleur!

Pendant le coup de vent que nous avons essuyé devant Ta Kou, ces

malheureux n'en menaient pas large; leur faux pont à claire-voie était,

à chaque instant, balayé par les lames; l'eau, embarquant plus

rapidement qu'elle ne s'écoulait, roulait constamment d'un bord à

l'autre, comme dans un tonneau qu'on rince. Et, malgré que nous ne

fussions pas, non plus, sur un lit de roses, nous ne pouvions nous

empêcher de plaindre ces pauvres gens.

[Illustration: LA CHINE COSMOPOLITE.--Fête sportive donnée par les

troupes françaises, à l'Arsenal de l'Est, près de Tien Tsin. _Dessin de

L. Sabattier._]

A part sa fin un peu mouvementée, notre traversée fut la plus agréable

qu'on puisse souhaiter. Nous avions eu, à Changhaï, la bonne fortune

d'être reçus à la table--délicieusement française--du docteur Fresson,

établi là depuis plusieurs années. Célèbre dans tout l'Extrême-Orient

pour sa science et son habileté, ce chirurgien reçoit, même d'Amérique

et du Japon, des malades qui viennent se faire soigner par lui. Parisien

et artiste, collectionneur au goût raffiné, savant modeste et

bienfaisant, le docteur Fresson est, à mes yeux, le type du Français

d'élite représentant dignement et brillamment, à l'étranger, nos

compatriotes et leurs bonnes qualités. Sa mère, qui vit là-bas avec lui,

le seconde, à cet égard, avec la plus exquise bonne grâce et notre pays

bénéficie de la considération dont jouit cette aimable femme.

A notre départ de Changhaï, Mme Fresson eut la charmante attention de

venir nous serrer la main à bord du _Feng-Tien_. Nous en fûmes d'autant

plus heureux qu'elle nous fit faire connaissance avec deux ménages

français des plus sympathiques se rendant, comme nous, à Tien Tsin et à

Pékin.

[Illustration: Maison européenne en toilette d'été, à Tien Tsin.]

Il est, hors de France, beaucoup de bons Français; ce n'est pas aux

étrangers que je prétends faire cette révélation: ils le savent; mais on

l'ignore trop dans notre pays d'«antodébinage», si j'ose dire, et je

considère comme un devoir--très agréable--de le crier bien haut chaque

fois que j'en ai l'occasion. MM. O'Neil et Charrey, qui voyageaient avec

leurs charmantes femmes, nous furent des compagnons de route à souhait.

Le premier, ancien lieutenant; de vaisseau, quitta récemment, tout jeune

encore, la marine qu'il adorait pour se mettre à la tête d'une

entreprise financière, aujourd'hui des plus importantes en Chine--le

Crédit Foncier d'Extrême-Orient--en compagnie de son ami, M. Bourboulon,

ancien officier, lui aussi. L'activité et l'énergie de ces jeunes hommes

n'ayant pas trouvé leur emploi dans leurs carrières militaires, ils les

utilisèrent à poursuivre la fortune, et c'est toujours servir la France

que de créer, à l'ombre de son drapeau, des maisons de commerce ou des

comptoirs dont la prospérité est liée à l'intérêt national et dont les

bilans ou les inventaires ont la valeur de bulletins de victoire.

Les Allemands l'ont bien compris, eux!

[Illustration: Une cour de l'infirmerie de l'Arsenal de l'Est (Tien

Tsin).]

M. Charrey, architecte de la société, engagé volontaire en 1900, prit

part à la délivrance des légations et, séduit, comme beaucoup d'autres

l'ont été, paraît-il, par la Chine, il y est resté et ne s'en plaint

pas.

On a beaucoup potiné, sur le _Feng-Tien_. Nos compagnons de voyage nous

ont initiés aux détails de la vie européenne à Changhaï, à Tien Tsin et

à Pékin: histoires mondaines, toilettes, vie d'intérieur, affaires,

rivalités, médisances, jalousies, politique locale, autant de sujets de

conversations pleines de bonne humeur et d'intérêt qui nous ont fait

paraître plus courtes nos trois journées de mer et moins mauvaise la

cuisine anglaise du cuisinier chinois.

Les moins réjouissants, parmi ces potins, ne sont pas ceux qui

concernent les rivalités mondaines: à Changhaï, la colonie française

est, comme il sied, divisée en deux clans, dont l'un ne _reçoit_ pas

l'autre. Celui qui n'est pas _reçu_, et qui brûle de l'être, a considéré

que la rareté des invitations en faisait quelque chose d'infiniment

précieux; dans son esprit, un rapprochement s'est opéré entre cette

société si distante, si avare de ses bristols, et le métal rarissime, le

radium. Si bien que ce vocable lui sert aujourd'hui à désigner la partie

inaccessible de la «société» française à Changhaï.

Le «radium» est le premier à en rire, naturellement.

[Illustration: Porte de l'Infirmerie de l'Arsenal de l'Est, à Tien Tsin;

deux mandarins, peints sur les battants, en interdisent l'entrée aux

mauvais esprits.]

L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913 · 第 13 / 33 题