LE VOYAGE EN CHINE

Tien Tsin, 21 mai 1912.

Le voyage en Chine par les Messageries Maritimes a ceci de charmant,

sans parler des agréments du bord, qu'il est, en lui-même, un

entraînement, une initiation. Les escales, à commencer par notre

Marseille elle-même, en passant par l'infâme Port-Saïd, la sauvage

Djibouti, Colombo tant vantée, Singapour au nom de féerie, Saigon la

bien française (j'y ai vu une manifestation dans la rue, la veille des

élections municipales du 5 mai), Hong-Kong et Changhaï, si britanniques,

sont autant de doses d'exotisme habilement graduées, dirait-on, grâce

auxquelles le plus emprunté des Parisiens peut, arrivé à Pékin, se

donner des airs blasés de vieux globe-trotter. Il en a déjà vu de toutes

les couleurs, c'est le cas de le dire. Et les cuisines infernales des

Palace, Astor, Oriental ou European Hotels de ces pays merveilleux, lui

ont été une école plus rude, peut-être, que les moussons, typhons, gros

temps ou chaleurs tropicales; à ces derniers inconvénients on échappe

souvent, à la cuisine en question, jamais.

Des Chinois, on commence à en voir à Singapour. Ils ont là leur ville à

eux, avec les boutiques grandes ouvertes, derrière leurs enseignes

verticales aux caractères si mystérieux et si passionnants, leur

architecture, leurs costumes, aujourd'hui bien affolants: casquettes,

chapeaux, vestons, pipes anglaises, lunettes d'auto, qui prennent à

leurs yeux la valeur de symboles républicains. Avec cela, plus de

nattes, ou presque. Il n'y a que les masques jaunes qui n'ont pas

changé, mais patience!

Saigon, aussi, a sa ville chinoise. A Hong-Kong et à Changhaï les

Chinois ont déjà l'air d'être un peu plus chez eux. Il est vrai que ces

ports de mer sont en Chine. Mais la Chine appartient-elle aux Chinois?

On ne le dirait guère, à voir ces garnisons, ces policiers, ces

croiseurs, ces torpilleurs de toutes nations. Pour Hong-Kong, passe

encore, puisque c'est une possession anglaise, un autre Gibraltar; mais

à Changhaï, Tien Tsin, Oueï Haï Oueï, Tché Fou, sans parler de Pékin, on

se demande qui est le véritable possesseur.

C'est un spectacle peu banal que celui de ces soldats allemands,

américains, russes, anglais, français, japonais, autrichiens, italiens,

belges, de ces matelots, marsouins, artilleurs, cosaques, tringlots,

sikhs, inniskillings, etc., menant à la baguette les gens du pays qui

trouvent cela tout naturel, ou font semblant.

[Illustration: Nos «forces navales» en Chine: la canonnière fluviale

_Peï-Ho_ à Tien Tsin.]

Mais ce qui surprend encore davantage, c'est de voir combien les

Français tiennent peu de place par ici. Depuis Marseille, je n'ai aperçu

qu'un navire de guerre de chez nous, le _Kléber_, en réparation à

Saigon. Aussi, grande a été ma joie, à Tien Tsin, de découvrir, en

passant sur les quais, devant notre consulat, un mât à la pomme duquel

flottait gentiment une flamme tricolore,--c'était le _Peï-Ho_, un ancien

remorqueur d'une centaine de tonneaux, peut-être, aménagé en canonnière

fluviale, qui vient, de temps en temps, montrer nos couleurs aux

populations, puis redescend à Tong Kou, son port d'attache, près de

l'embouchure de la rivière. Comme force navale, ce n'est pas énorme;

c'est de quoi, tout au plus, tenir en respect les jonques de guerre de

la marine chinoise. Mais quel plaisir de voir, enfin, nos braves marins!

Malheureusement, quelques mètres plus loin, on tombe sur un magnifique

contre-torpilleur japonais avec son installation de télégraphie sans

fil, son artillerie étincelante et son nombreux équipage; on se sent

humilié un peu. Déjà, à Changhaï, j'avais éprouvé ce sentiment devant

les croiseurs anglais, russes, allemands, autrichiens, américains,

japonais et italiens, amarrés sur leurs coffres au beau milieu de la

rivière, devant les banques, les hôtels, les clubs et les riches

habitations du «Bund», sans oublier ceux qui sont mouillés à

l'embouchure du Ouang Pou, à Ou Song... Nous, rien!

[Illustration: Recrues chinoises faisant l'exercice à la pagode de Long

Fa, près de Changhaï.]

Pour les troupes, c'est la même chose. Notre corps d'occupation au Tché

Li est un des moins nombreux parmi ceux qu'y entretiennent les diverses

puissances. Est-ce par économie? par délicatesse envers les voisins? par

crainte de mécontenter les groupes avancés du Parlement? Cette

insuffisance est pénible pour l'amour-propre national et inquiétante

pour la sécurité de nos compatriotes.

Mais je m'aperçois que je vais me lancer dans la politique... Le fait

certain c'est qu'il y a ici beaucoup moins de soldats français que de

japonais, d'anglais, d'allemands ou d'américains. Du reste, le

commandant du corps français d'occupation du Tché Li est un simple

lieutenant-colonel, alors que presque tous les autres corps étrangers

sont commandés par des généraux. Si distingué que soit le colonel

Andlauer, son rang hiérarchique a son importance, tant au point de vue

de l'effet à produire sur les Chinois qu'à celui du prestige et du rôle

à tenir dans la tragi-comédie internationale qui se joue ici. Ce n'est

pas la compagnie des volontaires français de Changhaï qui, nonobstant sa

bonne volonté, pourrait suppléer à la faiblesse notoire de nos forces

militaires en Chine.

A Changhaï, où j'ai quitté l'_Ernest-Simons_ en route pour Yokohama, sa

dernière escale, j'ai vu, pour la première fois, des troupes régulières

chinoises. Elles faisaient l'exercice au pied de la tour de la pagode de

Long Fa, à quelques kilomètres de la ville. Cette pagode a été

dernièrement convertie en caserne par les nouvelles autorités chinoises.

Cette transformation des pagodes, bonzeries et autres établissements

religieux, en magasins, poudrières ou casernements, a été un des

premiers soins du régime républicain. Qui se fût attendu à trouver de

l'anticléricalisme dans un pays aussi indifférent, aussi sceptique que

l'est, dit-on, la Chine?

L'Illustration, No. 3647, 18 Janvier 1913 · 第 12 / 33 题