des bateaux pointus. Toutefois les magazines illustrés--où se
trouvaient si souvent reproduits les portraits du poète--ne
servaient point à fabriquer ces joujoux d'une minute, vu le papier
qui en était trop épais, déclarait Marie, et collait aux doigts.
--«La _Bérénice_, faisait-elle, c'est une belle jeune femme que
j'ai connue grande comme une bambine, et encore mieux, avant même
qu'elle ne fût née, pendant qu'on la concevait. Elle m'intéresse.
Mon Tiberge admirable est mon enfant: mais j'ai veillé sur les
premiers pas vacillants de _Bérénice_.»
Un jour, la marquise Gianelli me demanda: «Iras-tu cette semaine,
en tant qu'officier de l'Institut et notabilité du pays de Sylvie,
à l'inauguration du musée de Chaalis?»
En effet, le château de Chaalis, légué récemment à l'Institut,
allait être ouvert au public, et une cérémonie d'inauguration
devait avoir lieu bientôt. Chaalis ne se trouvait qu'à quelques
lieues de Chantilly, il était naturel que je m'y rendisse.
Fête presque intime d'ailleurs, autant que l'on puisse ainsi
qualifier une telle journée: les invités de l'Institut seraient,
paraît-il, choisis et peu nombreux; Mme Isabelle Rameau, de la
Comédie-Française, dirait des vers; et M. Stéphane Courrière,
parlant au nom de l'Académie, ferait un discours. Ses collègues
l'avaient dès longtemps pressenti: or, malgré le souci de ses
répétitions, et bien qu'en outre il dînât en ville chaque soir,
il avait eu la coquetterie de ne pas refuser. Qu'était-ce pour
lui qu'un discours? Presque rien, des fariboles, une causerie: du
moins voulait-il qu'on le crût.
--«Je serais contente, ajouta Marie, d'entendre Isabelle, qui
m'offre une place. Et cela m'amusera d'écouter, perdue dans la
foule, la voix de Stéphane s'élever, solennelle... Iras-tu seul à
Chaalis, François?
--Mais... oui. Pourquoi?
--Parce qu'aussitôt après la cérémonie, nous pourrons nous sauver
incognito, à la manière de Cendrillon quittant le bal, et je te
reconduirai jusqu'aux portes de Chantilly... Donc, cher, cela
est-il convenu ainsi?»
C'était me donner à comprendre: «Je ne parlerai pas à Stéphane
Courrière, il ne me verra même pas.» Elle avait réponse à tout,
même à ce qui n'était pas seulement formulé. Bref, nous décidâmes
d'aller à Chaalis: quant à moi, du reste, j'y étais en quelque
manière obligé.
La réunion fut assez jolie. Il y avait un buffet, l'Institut
recevait en son nouveau château. Devant des petites dames et des
douairières empanachées, mélangées à des professeurs gantés, à
des historiens du «faubourg» et à des dilettantes genre «seizième
arrondissement», Isabelle Rameau récita, non sans pompe, un
poème d'une froide emphase, dans lequel étaient chantés, selon
le goût du jour, la décentralisation, la province, l'inaltérable
attachement aux traditions du foyer, l'escadron de Saint-Georges,
l'aviation, la grande mémoire de la testatrice, et même aussi la
majesté des bois. On applaudit beaucoup cet à-propos dû à l'un des
poètes officiels de l'État: mais l'on se réservait avec émoi pour
le discours de Stéphane Courrière.
Enfin le poète parut dans la galerie noire de monde. Son habit
d'académicien, cambré coquettement et pincé à miracle, lui prêtait
l'air charmant d'un jeune premier aux cheveux légèrement couverts
de poudre, afin qu'ils rendissent un peu moins étrange cette tenue
charmante et surannée, dont l'épée, ceignant une taille si svelte,
semblait pouvoir être au besoin tirée, pour défendre une dame.
Son visage subtil riait à tous au-dessus de la rouge cravate de
commandeur, qu'un costumier, plutôt que la Chancellerie, devait
lui avoir livrée, tant elle lui seyait bien. Jamais encore
je n'avais ainsi vu Stéphane Courrière en tous ses atours,
sinon sur les photographies et les gravures des journaux qui,
privées de couleur et de vie, étonnent moins. Non sans cuisante
jalousie--cuisante et peu digne, avouons-le--je me comparai à ce
gracieux seigneur: il me sembla que je ne fusse vraiment rien,
sauf un fonctionnaire triste... Allons, en somme, n'était-ce pas
justement cela qu'il fallait?
Quand le poète, arrivé à l'instant en automobile, se montra, toute
l'assistance frissonna d'aise. Quelques railleries coururent çà
et là, mais elles étaient affectueuses: une fois de plus, la
popularité de Stéphane Courrière se témoignait par une tendre
malveillance.
--«Quoi! fit quelqu'un près de moi, le bicorne et l'épée, pour une
réunion à la campagne? Le grand gala aux champs?
--Comme le paon.
--Ou le coq du village. Va-t-il se marier tout à l'heure?
--Peut-être se remarier, en tout cas... Dame! regardez donc là-bas
cette belle personne qui cause avec Isabelle Rameau: vous ne
reconnaissez pas la marquise Gianelli?»
Je changeai de place.
Stéphane Courrière, très disert, parlait à merveille, je ne le
savais que trop. Il se plaisait à commencer de longues périodes,
d'où il s'évadait avec grâce: à peine s'il consultait son papier,
comme négligemment oublié sur la table, devant lui, et dès que
l'enthousiasme le saisissait, l'on eût cru qu'il improvisât en
réalité. On l'applaudissait avec délire: il eût peut-être, nouveau
Lamartine, soulevé le peuple, s'il l'eût voulu. Mais il visait à
des suffrages moins impurs, disait-il.
Son discours fut adroit, lumineux et caressant. Sa parole ailée,
diaprée, effleura toutes choses: elle papillonnait.
Après le juste tribut d'hommages à la défunte châtelaine, Stéphane
Courrière exprima l'enchantement de ce Chaalis au Bois dormant, le
rêve perpétuel des étangs, la grandiose horreur des sables et des
landes où jadis le fol Charles VI a sans doute vu, tel un affreux
présage, le cerf au collier d'or bondir par la bruyère désolée.
Il traça le plus suave tableau de la vie monacale dans l'abbaye,
au moyen âge. Les ruines admirables de l'église et les débris
des monuments conventuels lui inspirèrent, touchant le progrès,
d'heureuses pensées: «Qui donc à cette heure, en France, pourrait
ne pas porter ses yeux, et en souriant, vers l'avenir? Même
naguère blessé, même déchiré, il est d'un peuple sain qu'il
s'avance toujours! Ne se montrèrent-ils pas bien dignes de
demeurer esclaves, ces antiques prisonniers Grecs autrefois
mutilés par les Perses, et qui, par crainte d'exciter une
injurieuse pitié, par lassitude peut-être, refusèrent de suivre
Alexandre, et sont ignominieusement demeurés dans leurs mauvais
petits champs d'Asie?
«C'est affaire à quelques curieux, bien rares et bien pervers,
s'ils sont exquis, de contempler sans cesse l'ensorcelant passé,
de s'en griser, d'errer parmi les ruines où ils cherchent et
trouvent des fleurs, ainsi que de se détourner avec ennui au
passage des paquebots dans leurs Venises idéales. Bien plutôt ces
chimériques armeraient-ils quelque lente galère ou une caravelle,
à défaut du Bucentaure, et l'on verrait s'incliner doucement leurs
nefs oisives vers les ports que nul trafic n'éveille, heureux
encore si partout les Sirènes ne repoussent loin de terre ces
bateaux lourds seulement de rêves, comme elles éloignèrent, chanta
Camoëns, les vaisseaux portugais du havre où veillait la trahison,
au moyen de leurs beaux seins qu'elles appuyaient contre la proue!»
Après quoi, et non sans un ravissant illogisme, le poète, parlant
des abbés de Chaalis, se complut à tracer le portrait du plus
fameux entre tous, de ce cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Este,
qui déploya ses grâces aux cours de François Ier, d'Henri II
et de ses fils. Ce fut avec amour qu'il dépeignit cette figure
si séduisante et si fine d'humaniste, de politique délié, de
dilettante. En quels termes presque pieux n'évoqua-t-il point ce
prélat tout enivré d'art indiquant de la main à Mme d'Étampes,
maîtresse royale, combien divinement s'élevait le cou de la Vénus
de Cnide, apportée en France par le Primatice!
--«Le cardinal d'Este nous était venu de cette Italie où la vue
seule d'un noble visage, en ce temps-là, emportait l'estime, où
le Pape proclamait sa confiance en Benvenuto Cellini à cause
de l'heureuse physionomie qu'avait celui-ci et de son glorieux
aspect. Avant que d'aller achever son âge à Tivoli, devant les
terrasses sublimes de sa belle villa, n'imaginerons-nous pas le
cardinal d'Este faisant un jour collation parmi ses moines de
Chaalis, au bord des étangs? Le voici, numismate, grammairien,
bibliophile, amateur d'art, homme de cour, homme de luxe, devisant
de Platon ou de Sénèque avec ces bonnes gens, qui n'y entendaient
guère, ou bien, tout en partageant quelque figue, laissant luire
un camée de Sicile à son doigt... On l'a dit d'un autre humaniste:
_A vederlo a tavola, cosi antico comme era, era una gentilezza[1]._
[Note 1: «Le voir de la sorte à table, tout à l'antique,
c'était un vrai plaisir.»]
Stéphane Courrière prononçait parfaitement l'italien, et se
félicitait de le parler avec pureté. A ces derniers mots, où
sonnait le meilleur accent, il dirigea comme involontairement son
regard vers Marie, dont les minces narines m'ont paru frémir à
cette brise venue du Transtévère et de l'Agro, de Naples et de
Toscane, de loin, de bien loin, de là-bas...
Elle s'est montrée d'ailleurs impeccable: Stéphane achevait
à peine son discours et, toute l'assistance étant debout,
les applaudissements crépitaient et les murmures d'extase
bourdonnaient encore, que déjà Marie se trouvait à mon côté:
«Venez-vous?» fit-elle à mi-voix.
Dans l'auto qui volait sur la grand'route, dans la nuit descendue,
nous n'avons pas prononcé beaucoup de paroles. Comme les amants
qui ont trop à se dire, ou qui au contraire songent chacun de son
côté, nous nous tenions la main--et je me taisais. Marie demeurait
silencieuse aussi: je n'en voudrais pas jurer, mais il se peut
qu'elle ait dormi... Du moins lui ai-je vu plusieurs fois, et
longtemps, les yeux clos. Était-ce du sommeil, après tout?... Ce
que je sais bien, c'est qu'elle souriait.
Lorsque _la Princesse Bérénice_ fut jouée enfin--avec quel
fracas!--Marie n'assista point à la générale, et rendit à Isabelle
Rameau la loge que celle-ci lui avait adressée, de la part de
l'auteur évidemment. La pièce obtint le triomphe, d'une part, et
d'autre part souleva les furieux dédains que l'on sait. Marie
s'y rendit seule, dès la seconde, et me dit simplement: «Mais
oui, j'ai pleuré: moins pourtant que si _Bérénice_ eût été toute
nouvelle pour moi. Car j'en savais des scènes entières par cœur,
donc, cher François.»
En même temps, elle écartait du doigt l'une de ses boucles
sombres, sur sa joue:
--«Qu'est-ce, lui demandai-je, que cette bague dont le chaton est
vide? Je ne l'ai pas encore vue.»
Elle l'ôta, me la donna: «Une bague romaine, que Stéphane tenait
du professeur Gatti... il me l'a envoyée après la générale de
_Bérénice_, en souvenir. Pouvais-je refuser?... Oh! presque rien,
un soupçon d'or, et la pierre est perdue. Mais la lettre qui
l'accompagnait lui donne du prix.
--Une lettre du poète?
--Oui. La voici.»
Et prenant dans un tiroir un billet calligraphié et signé par
Courrière, Marie me le tendit. Je lus ces lignes:
«Cette bague porte les lettre BER. REG. gravées en son or léger.
A-t-elle appartenu à la vraie Bérénice, alors que celle-ci était
à Césarée, _florens ætate formaque_? Le chaton a-t-il jadis
enserré le diamant célèbre dont parle Juvénal, et qui fut plus
précieux pour avoir étincelé au doigt fuselé de la reine des
Juifs? N'importe, voulez-vous l'accepter comme un souvenir de ma
_Princesse Bérénice_, bien moins belle, mais qui ce soir a gagné
la bataille, et qui vous doit tant?
«STÉPHANE COURRIÈRE.»
Du latin, Juvénal, le professeur Gatti, les fouilles, une bague
antique, le triomphe sur la scène, les discours, l'Académie,
l'éloquence, les vers sonores, la gloire... Ah! Marie-Dorothée.
vous oublierez l'injure de l'infante, et la fuite, et l'offensante
croisière!
Moi, par contre, je n'oublie rien, rien, pas un mot d'une seule
phrase, pas une seule note du chant. Je me rappelle les épaules
nues de Marie, Tiberge radieux et balbutiant... Et aussi les yeux
pâles d'Hélène, et Yvonne, et que le piètre latin désormais, pour
moi, ce sera celui du paroissien, et qu'il m'ennuie--et que je
souffre!
Ma première confession avait eu lieu fort simplement. J'étais
venu, je m'étais agenouillé, j'avais dit ce qu'il fallait dire--et
voilà.
Deux ou trois femmes s'étaient trouvées près du confessionnal:
elles avaient fait à Dieu, qu'elles priaient, la politesse de ne
pas se retourner plusieurs fois.
Quant à moi, nulle angoisse n'avait surpris ma volonté en cette
étrange circonstance: ni romanesque incertitude, ni extase. Je
n'avais douté, ni ne m'étais perdu en des rêves orageux, non
plus que je ne m'étais senti déconcerté. J'avais résolument
accompli mon devoir, sans autre souci que de n'y commettre aucune
faute. Je m'étais surtout souvenu du collège et du catéchisme de
persévérance, ce qui n'allait pas sans ennui. D'ailleurs, pourquoi
me fussé-je troublé? Je n'avais point la foi, et n'éprouvais rien,
hormis la crainte de ne pas tromper assez bien.
L'abbé s'était révélé à moi comme le plus avisé et le plus
admirable père spirituel.
--«Vous direz, murmura-t-il, le _Confiteor_. Vous en avez pesé les
termes. Récitez-le de toute votre âme.»
Il ne m'interrogeait point, il ne me demandait en aucune façon:
«Le réciterez-vous sans réserve mentale ni arrière-pensée?» Il me
chuchotait seulement avec la plus ferme douceur: «Faites ceci,
dites cela», de ce ton qui signifie: «Nous pensons de même,
maintenant, c'est entendu: par conséquent, vous allez faire
ceci, dire cela.» Et son regard, derrière la grille, ne pouvait
rencontrer celui de mes yeux baissés.
«Voici, ô mon Dieu, songeait-il sans doute, voici donc un enfant
prodigue. Est-il bien repenti? N'importe, qu'il entre toujours...
Qui sait s'il ne restera pas à jamais dans la chaleur du foyer?»
Où l'abbé Duregard, en tout cas, témoigna de la plus merveilleuse
et sainte autorité, en quoi il me confondit par son aisance,
comme par sa gaîté, ce fut lors de notre première rencontre après
la confession. J'avais fait amende honorable pour toutes les
fautes de ma vie; lui-même avait exigé une promesse formelle de
rupture avec mon passé--oh! non pas exigé en termes rigoureux,
mais enfin, sans absolument me contraindre à répondre, il avait
supposé à haute voix, à mi-voix plutôt, que j'allais lui
faire cette promesse, que je la lui faisais. Il m'avait parlé,
lui qui était du même âge que moi, comme un conseiller chargé
d'expérience, presque comme un maître, tout rempli d'infinies
précautions que se fût montré celui-ci--et aujourd'hui, j'avais
l'étonnement de le retrouver riant, allègre, tout occupé de
son journal et des élections prochaines: ses yeux mêmes ne se
rappelaient rien. Ainsi, après leur être apparu émouvant et sacré,
tout brillant d'or sous la chasuble, aux clartés des cierges,
ainsi se faisait-il reconnaître des fidèles ensuite, dans la
rue, tandis qu'il saluait l'un ou l'autre, dispos, robuste,
paisible, et balançant sur ses jambes solides sa soutane où la
marmaille des pauvres s'était frottée le matin, en y laissant
mille taches. L'abbé Duregard était bien vraiment «l'homme qu'il
faut en la place qui convient», selon l'expression des Anglais. Je
l'admirais, et j'avais toute confiance en lui.
Il s'en doutait bien, d'ailleurs.
Je le reconduisis un soir jusqu'à la porte qui donnait sur la
pelouse, à travers mon jardin. Il était six heures, le vent
faisait rage, et l'hiver s'annonçait.
--«L'on n'y voit goutte, dis-je à l'abbé. Attention au buis, à
droite, et garez-vous du sapin, là, devant vous. J'aurais dû
prendre la lanterne.
--Mais... je vois, je vois à peu près, merci... Que de soins! Vous
me rendez confus.
--C'est qu'il ne faudrait pas vous casser la tête, ni même vous
fouler le pied. Vos paroissiens ont besoin de vous.
--Je leur appartiens.
--Pas également. Vous préférez les pauvres: allez, on vous connaît.
--Je voudrais être utile à tout le monde, et comme tout le
monde... Au fait...»
Ah! au fait... L'abbé, ainsi du reste que moi-même, songeait
longtemps et assidûment aux mêmes choses.
--«Au fait, n'oubliez pas le chemin de l'église, mon cher ami.
Parmi mes plus ferventes prières, il y a quotidiennement celle
par quoi j'appelle le jour prochain, j'espère, où vous vous serez
remis plus entièrement encore entre les mains de Dieu.»
Pour le coup, mon cœur se crispa, et j'ai mal réprimé un mouvement
que l'on ne vit point, dans la nuit. Je comprenais bien,
parbleu! ce qu'entendait l'abbé par ces mots vagues, à savoir la
communion... Eh! quoi! déjà?... Certes. j'y étais décidé, je n'en
avais pas peur. Pourtant... pourtant!...
Il y eut un court silence. Enfin:
--«Je songe à ce que vous me dites, fis-je, et ce n'est pas sans
me troubler. En suis-je digne?... Cependant je prends désormais
conseil de mon directeur, et suivrai tous ses avis.»
Mais auparavant, hélas!... auparavant il me fallait aller faire
mes adieux à Tiberge.
Car c'était à Tiberge surtout qu'il me fallait faire mes adieux.
Marie... Marie, eh bien! elle était femme, et je l'avais tenue
dans mes bras: nous avions des souvenirs, et les aurions toujours,
quoi qu'il en fût. Et puis, quand elle poursuivrait son poète
jusqu'à la Chine, les paquebots vont et viennent, et reviennent...
Non que j'eusse alors une pensée inavouée de reprise ou de
rancœur, non que je me fusse accroché des ongles à mon bel amour
déjà perdu: non, non! J'étais en deuil de mon bonheur et de ma
jeunesse: adieu tout cela, je l'apportais aux pieds d'Yvonne tant
de fois blessée par ma faute, par ma très grande faute... Mais
Tiberge, le pauvre petit!
Bien sûr, je le reverrais. Toutefois, ce serait un garnement
fumant déjà la cigarette, ou bien compassé avant l'âge, sournois
peut-être... Comment serait-il élevé? Me donnerait-il le
bonjour en russe, en italien, en anglais? Plus tard encore, ne
rencontrerais-je plus qu'un jeune viveur rêvant courses et tirage
à cinq, ou bien un penseur de petite revue, qui réciterait ses
vers chez les douairières, dans les palais de Venise ou les hôtels
de Passy? Pourrais-je seulement lui parler? Il m'échapperait.
Qui sait même si le colonel, alors sans doute général Gianelli,
n'en ferait pas un _marchesino_, lieutenant de l'armée italienne?
Il était en somme son père devant la loi: et s'il venait à s'y
attacher, l'ayant aperçu par hasard? Tout arrive.
C'est qu'il serait sans aucun doute beau et charmant, mon joli
petit, né si Français au village d'Auteuil, d'une mère en qui
coulait le sang des Rimbourg, et d'un père forestier du pays
de Sylvie! Or, qu'est-ce que les étrangers en feraient? Et ce
Courrière lui-même, n'allait-il pas lui servir quelque jour de
tuteur? Mais il me renierait plus tard, Tiberge!
J'attendis l'heure et le jour où je fus certain de ne pas trouver
Marie au Bois, alors que l'on promenait le bébé, après le
déjeuner: et je m'y rendis, le cœur battant.
De très loin, j'aperçus un groupe installé autour d'une voiture
d'enfant, auprès de l'automobile arrêtée: voici le mécanicien,
la nurse Frida, la nourrice, et dans la voiture, un gros paquet
blanc, d'où sortait le visage rose de mon petit gars. Sauf ce
marmot pensif et ravissant, qui me regardait avec une sorte de
grave dédain, chacun parut surpris de me voir à pareille heure, et
surtout seul.
--«Je ne crois pas que Madame sorte aujourd'hui, me dit
obligeamment Frida.
--Madame m'a commandé pour cinq heures seulement, ajouta le
mécanicien.»
Ils songeaient tous: «Vous pouvez aller la rejoindre: elle est à
la maison.» Mais je n'en avais qu'à mon fils, en cet instant.
Frida reprit: «Monsieur vient voir comme il est beau, aujourd'hui,
et comme il a bonne mine?» En même temps, de ses doigts déliés,
elle écartait doucement le bord du bonnet. Cependant la nourrice
contemplait ces manœuvres sans bienveillance. Je lui demandai:
--«Voulez-vous me prêter votre petit, nounou?
--Que Monsieur fasse attention que c'est son heure de dormir. Il
ne faut pas que Monsieur l'énerve: il serait _mousu_ toute la
journée.»
On me posa néanmoins le bébé sur les bras: combien me parurent
légers mon fils et son destin!
--«Ça ne pèse guère, fis-je.
--Monsieur trouve?» répliqua la nourrice outragée.
Cependant Tiberge me considérait, sembla-t-il, avec moins de
mépris. Ses mains en miniature étaient affectueuses déjà: l'une
d'elles s'empara du revers de mon pardessus et s'y cramponna, ce
qui m'emplit puérilement d'émotion et d'orgueil. Cher bambin, si
frais, si sain, et qui savait presque sourire! Mes yeux se sont
remplis de larmes, tandis que je le portais et le berçais, allant
de-ci, de-là, de long en large. A la fin, je lui fis peur sans
doute, car au bout de quelques minutes, il se mit à crier: je l'ai
rendu à la nourrice. Adieu, mon petit, ne pleure plus, ne pleure
plus...
--«Alors, Madame est chez elle?
--Mais oui, monsieur, presque sûrement.»
Je me sauvai sans tourner la tête. Je courus presque vers Auteuil:
autant terminer tout de suite, et brusquer tout!
J'entrai, le visage bouleversé sans doute--et je me contenais
pourtant de tout mon pouvoir, je me forçais au calme, j'aurais
même voulu paraître glacial--car Marie me demanda aussitôt:
--«Qu'y a-t-il? Un accident? Ce n'est pas Tiberge?...
--Non, non.
--Ah! je respire. J'ai toujours peur quand il est ainsi sorti sans
moi.
--Il s'agit seulement de nous.
--Eh bien, qu'est-ce qui arrive?
--Il ne faut plus que rien arrive.
--Tu veux me quitter, François?»
La soudaineté d'une telle réponse me déconcerta: j'étais venu afin
de prononcer précisément cette phrase atroce, mais je ne pensais
pas qu'elle dût venir si vite! Tout vacilla sous mes yeux, et je
mis mes mains dans mes poches, car elles tremblaient.
--«Il ne faut pas dire cela, ai-je repris d'une voix encore mal
assurée. Il ne faut surtout pas user de mots rudes et hostiles. Te
quitter!... Comme si je te haïssais, Marie! Mais pas un instant,
depuis le début de notre chère union, je n'ai cessé de t'aimer
avec une sorte d'idolâtrie. Tu représentes pour moi toute la
beauté, tout le charme et toute la grâce du monde...
--Cher François, je ne comprends donc rien à cette scène.
Qu'est-ce que tu as maintenant, en vérité?
--Je suis très malheureux. Tu sentiras...
--Écoute... Oh! si, écoute, laisse-moi parler la première. Ce que
je vais tout de suite te dire est bien aussi important que tes ...
étrangetés! Je ne sais pas ce que tu te proposes de me reprocher:
mais d'avance je tiens à affirmer très haut que, du jour où je
me suis donnée, je n'ai pas eu une minute de défaillance en
ma tendresse pour le père de Tiberge. Tu entends bien cela?
Retiens-le. Aucun de tes griefs--que j'ignore encore--ne peut
être fondé. Je vis heureuse du compagnon que j'ai choisi, je ne
souhaite rien au delà.
--Mais... je n'ai pas ombre de grief... Pourquoi le supposer?
--Parce que je te croyais jaloux de Stéphane. Tu semblais si
troublé, l'autre jour, par cette pauvre bague de Bérénice, humble
souvenir, avoue-le, et bien naturel.
--Tout naturel, certes. C'était une pensée charmante du poète,
elle ne m'étonne aucunement. Je ne formule pas la plus légère
plainte: tu t'es montrée irréprochable... Ce qui me torture n'est
point arrivé par ta faute.
--Enfin, voyons!... Parle à présent. Il t'aura bien fallu une
raison grave pour me quitter.»
La quitter! Encore ce mot affreux qui sonnait comme un glas.
--«Non, non, Marie, pas te quitter! Il n'est pas question de
cette... horrible contrainte! Non!... Mais je souhaiterais... il
faut...
--Eh bien, est-ce donc si extraordinaire?
--Peut-être non, je ne sais plus... Voilà, il faut que je vienne
moins ici.
--Ah! tu vois bien!
--Il faut que petit à petit notre liaison se change en amitié
durable et confiante, mais apaisée, mais calme, mais bien loin
de toute pensée d'amour. Je dois me rendre auprès de toi dans un
autre esprit...
--Au jour de l'An, et aux anniversaires.»
Marie-Dorothée était fière, et je ne l'ai pas vue souvent pleurer.
En cette circonstance, surtout, elle est seulement devenue très
pâle. Son ton s'est fait plus bas, plus net: il ne chantait plus.
--«Pourquoi m'offenser? Tu assures n'avoir aucun grief. En ce cas,
tu me blesses, et à moins que tu ne sois devenu fou... Tu as un
motif caché: dis-le.»
Alors, je le lui dis, le motif qui me contraignait à ne plus la
voir que rarement, je le lui récitai plutôt tout d'un trait, comme
une leçon apprise d'avance: