J'ai manqué de confiance et de courage: et en cela j'ai péché,
comme en tant d'autres choses... Voici plus d'un mois que la foi
m'est venue. Elle m'a d'abord tenté, puis s'est insinuée en moi
doucement, lentement, irrésistiblement. La Grâce m'a touché enfin,
je fus aveuglé par cette clarté!...»
C'était comme si j'eusse tout à coup parlé une langue inconnue, le
lapon, le mandchou: Marie me regardait avec stupeur.
--«Comment?... Comment?... Que dis-tu? La foi?...
--Oui, j'ai repoussé et détesté tout un passé d'erreur et
d'incrédulité... Je me suis confié aux mains de mon directeur.
--Et c'est lui qui, pendant un mois, t'a peu à peu détaché de moi?
--Marie, par pitié, ne me rends pas la tâche trop pénible, ni le
devoir trop douloureux!
--C'est lui qui t'a ordonné de m'abandonner?
--Mais je ne t'abandonne pas! Au contraire, je ne t'ai jamais
plus ardemment aimée. Toutefois, je t'aime désormais en Dieu,
et mon espoir profond est de te conduire un jour à partager ma
bienheureuse soumission. Est-il donc monstrueux de demander le
droit de te parler sans feinte, comme à la plus tendrement choyée
des sœurs? La Providence m'a accordé, à moi indigne, le don de
croire. Je la supplie d'élire aussi ton âme charmante...»
Toutefois, la voix me manqua, je n'en pus dire davantage: Marie me
faisait presque peur. Elle sembla se parler à elle-même:
--«Se moque-t-il de moi?... Enfin, François, entends-tu bien les
mots que tu me dis, le sermon que tu me débites?
--J'exprime le plus sincère et le plus cher de mes vœux.
--Eh bien... Eh bien...»
Elle éclata soudain:
--«Eh bien, et Tiberge, en tout ceci... et Tiberge!»
Je répliquai doucement:
--«Tu le formeras, j'espère, ainsi qu'un bon chrétien.»
Mais j'étais atterré. Les yeux de Marie avaient passé de la
stupeur au chagrin--puis au mépris:
--«Mon mari, le colonel, avait un oncle archevêque. Ce prélat
blâma un jour en chaire, à Turin, l'affection--qu'il appelait
«folle»!--de quelques mères pour leurs enfants... Non, je ne crois
pas que je forme mon fils selon cet archevêque-là... Mon fils sera
d'ailleurs ce qu'il voudra, le cher petit... Bah! tout cela, ce
sont des paroles bien graves...»
Du mépris, Marie passait maintenant au «qu'importe!»: encore un
peu, elle allait au sarcasme, et se fût mise à rire.
--«Cela m'intéresse, François, que tu sois devenu un saint. Tu vas
essayer de me convertir?
--On aurait vu de plus grands miracles.
--Donc il faudra venir en vérité chaque jour, cher, pour tenter
cette grande entreprise. Tu ne peux plus abandonner Auteuil.
--Mais je n'y ai jamais songé. Une amitié, telle que je la rêve,
demande plus de soins encore que l'amour.
--C'est toute mon éducation à faire.»
Comme j'allais lui baiser la main, en la quittant, elle l'ôta de
mes lèvres, avec un air choqué:
--«Oh! François, mais ce n'est pas convenable, y penses-tu
bien?...»
* * * * *
Lorsque je rentrai à Chantilly, avant le dîner, il pleuvait. Je
traversai néanmoins la pelouse à pied, pour gagner mon logis:
j'avais la tête en feu, et de tels sanglots me montaient à la
gorge que je voulais pouvoir pleurer à mon aise, si je n'y pouvais
tenir, dans la nuit aveugle et sourde.
Comme je marchais ainsi, glissant en la boue gluante, et trempé
par l'averse de novembre, je voyais au loin clignoter des lumières
dans les maisons. Je distinguais vaguement mes fenêtres:
--«Je vais remonter là, me disais-je, où Yvonne vit froidement,
tristement, où l'humble et morne foyer, où la lampe mélancolique
m'attendent...»
Et j'ajoutais: «Et je vais m'enfermer là... m'y enterrer.»
Un mot encore: c'était mon devoir. Mot horrible!... Mot
tout-puissant, par contre, irrésistible et âpre, mot pareil à
ces dieux hideux ou féroces que certains sauvages adorent, et
pour lesquels, sans une plainte, ils s'immolent eux-mêmes sur des
autels, ou meurent en héros dans les combats.
Les lignes tracées par l'écriture bien connue me semblaient crier,
hurler sur le papier! J'avais tenu pendant cinq minutes cette
lettre entre mes doigts sans oser l'ouvrir.
--«... Pardonne-moi, François, mais tu sais qui je suis, et
que je ne mens pas. Nous ne sommes plus d'accord: mieux vaut
nous séparer. Notre union finirait mal. Notre amour deviendrait
hypocrite. Mesquinerie!
«D'ailleurs, mon départ pour Rome n'est pas définitif. J'emmène
là-bas notre Tiberge: il s'y trouvera tout aussi bien qu'ici,
et l'air du Pincio, de la villa Borghèse ou des jardins du
Transtévère vaudra bien, pour ses petits poumons, celui du Bois
de Boulogne ou des Champs-Élysées. Mais tu le reverras autant de
fois que tu viendras à Rome, et ce sera souvent, je le demande.
Moi-même, je retournerai volontiers vers Paris, j'y conduirai
souvent mon fils.
«Voici donc une séparation très atténuée. Mais, François, je te
jure qu'elle est nécessaire. Après ta sortie, je suis demeurée
bien longtemps atterrée, presque anéantie. Un rêve s'écroulait: je
n'avais plus confiance en toi, un autre homme m'avait parlé par ta
bouche. Qu'est-ce que ce chrétien, révélé soudain, qui me juge et
se juge lui-même selon des règles dont je ne sens pas la valeur?
«Je ne discute point la foi: elle t'est venue, c'est bien.
Seulement, moi, qui ne la partage pas, elle m'étonne. Nous ne
saurions plus avoir aucun idéal en commun, mon cher François.
Et puis, ton directeur de conscience me gêne: il me semblerait
toujours assis en tiers entre nous.
«Tes nouveaux scrupules, je ne puis les concevoir, et je
craindrais sans cesse dorénavant de te scandaliser. Comment
essaierions-nous seulement de causer, à l'avenir? La religion est
au bout de tout, pour les croyants. Il n'y aurait plus entre nous
qu'une âpre controverse. Allons-nous donc nous quereller, à la
façon de la canaille qui se dispute au cabaret pour sa politique?
«Je t'ai bien aimé, François, à Rome--oui, à Rome--à Pierrefonds,
à Auteuil. Tu es le père de Tiberge, et je n'oublie ni ta
délicatesse, ni les heures...»
La lettre m'échappa, tomba sur le tapis.
Aussi bien, je ne pouvais plus lire, je ne voyais plus... Ainsi,
c'en était fait. Elle me congédiait. Elle ouvrait les mains, et
me laissait aller. Elle repartait, en haussant les épaules, pour
là-bas... Et je l'avais voulu!
Ce jour même, un peu plus tard, j'ai rencontré l'abbé Duregard.
Derechef il me conseilla de me joindre, sans plus tarder, au
nombre des fidèles qui s'agenouillent à la Sainte Table, et dès
le lendemain, je fis ce qu'il souhaitait. J'ai choisi, pour cet
acte public, la messe matinale à laquelle ne manquait jamais de se
rendre quotidiennement Thérèse Gervonier.
Marie... Marie...
L'immense rêve! Depuis que je la vis miraculeusement passer, comme
un être surhumain, à Nancy; depuis qu'elle incarna pour moi, au
fond de cette Lorraine, la grâce, la noblesse, le prestige...
Et quand je l'ai retrouvée à Rome, soudain! Il me sembla que
je changeais de planète. Je n'étais pas si naïf: l'on m'avait
parlé des belles cosmopolites et de leur tumulte, ainsi que de
Stéphane Courrière, poète lauré comme Pétrarque, et seigneur
inimitable. Pourtant, combien j'ai voluptueusement perdu la tête
dans cette compagnie dorée! Je quittais ma forêt, mes coupes, mon
train-train: et l'on m'a gorgé brusquement de tous les philtres,
environné de toutes les sorcelleries!...
Puis les extases, les caresses, et Tiberge enfin, le cher petit...
Tout cela!
Oui, mais à côté de ces fleurs et de ces gemmes, et de cet océan
de parfums, il y avait toujours, toujours Yvonne en deuil, et
pliée par le chagrin...
Le matin où j'avais définitivement fait acte de fidèle, je laissai
Thérèse sortir de l'église avant moi, puis je pris un autre chemin
et gagnai la forêt, en laquelle m'appelaient certains travaux.
Je ne me souciais guère, en effet, que cette grosse dévote me
posât maintes questions gênantes, ou s'attendrît à grand fracas,
à moins qu'elle n'affectât par contre une discrétion encore plus
redoutable: car la réserve même de Thérèse Gervonier, en toute
occasion délicate, faisait encore du tapage. Elle ne savait jamais
comment bien se taire: et Dieu sait pourtant qu'elle eût pu
l'apprendre, depuis si longtemps qu'elle vivait familièrement avec
Yvonne!
Celle-ci, à la bonne heure, connaissait le secret du silence.
Sans ombre de doute, elle avait suivi de près les étapes nuancées
de ma conversion. Tant par certains changements--car elle était
bien fine--dans mes moindres propos, qu'à cause de mes entretiens
continuels avec l'abbé, ou de tels ou tels mots échappés çà et
là, Yvonne avait pu se douter de la transformation qui s'était
opérée en moi: transformation assez lente pour qu'aucune surprise
ne fût venue brusquer cette âme craintive et bientôt méfiante. En
outre elle m'avait vu presque chaque dimanche à la messe... Et
cependant, pas un encouragement secret, ni quelque fugitive parole
ne m'avaient seulement une fois laissé comprendre: «Oui, oui, je
n'ignore pas que la Providence fait son œuvre. L'heure sonnera
peut-être où tu détesteras en chrétien ta vie passée. Tu quitteras
ta maîtresse, il le faudra bien. Tu n'auras plus deux foyers,
si ta conversion est sincère; mais tu rentreras dans ta maison,
celle où ta fille est morte, et où je la pleure toujours, moi qui
n'aurai plus jamais d'enfant. Quant à l'autre petit, dont je ne
suis pas la mère, il vivra riche, on l'adorera, on le choiera, et
tu le laisseras aller... J'en aurai tant souffert, François!»
Yvonne pensait évidemment tout cela, et certes elle se
réjouissait, bonne croyante, à voir une âme reconquise, et l'une
des âmes qui la touchaient davantage. Néanmoins, je n'en fus
averti par quoi que ce fût, ni le plus furtif des gestes, ni
même un hochement de tête, un battement des cils, rien enfin,
rien!... Et depuis que je connaissais Yvonne, il en allait ainsi.
Dissimulation? Pudeur maladive et folle? Ou plutôt n'était-ce pas
que son cœur à l'agonie n'avait plus battu qu'à peine, après que
nous avions perdu notre fillette?
Cependant il me faut dire que le jour de ma communion, j'ai
rencontré les yeux d'Yvonne. Quand je me suis assis pour
déjeuner--j'arrivais en retard, et les deux femmes se trouvaient à
table--j'ai prononcé d'abord quelques mots vagues touchant la bise
ou des dégâts de gibier, dont on m'avait rebattu les oreilles ce
matin-là. Je me servais, je rompais mon pain. Soudain, je levai
les yeux: Yvonne me regardait... Et il y avait--oh! oui, j'en suis
sûr!--une émotion profonde sous ces paupières, qui se fermèrent
bien vite, effaçant la vision exquise--une émotion douce et sans
doute heureuse, telle que je ne pensais plus en voir jamais se
trahir sur le visage si las et si clos.
Inondé de joie, bouleversé, j'ai dû baisser la tête: debout, je
crois que le sol m'eût manqué.
Après le déjeuner, Yvonne se rendit au cimetière: c'était son
jour, le jeudi. Par chance, elle y alla seule. Aussi bien, Thérèse
l'eût-elle accompagnée, que j'eusse attendu quelque occasion
meilleure, voilà tout.
J'ai suivi ma femme sur la pelouse, et l'ai rejointe un peu avant
qu'elle n'entrât dans le cimetière.
--«Ah! fit-elle d'une voix que je reconnus mal... Tu vas par là?
--Je t'accompagne.»
En même temps, je passai mon bras sous le sien. Qu'elle était
mince, à présent! Elle grelottait, en outre.
--«Tu as froid?
--Non.
--Je croyais...»
Cependant le vent glacé nous faisait courber la tête: nous avions
l'air d'un couple qui tout à l'heure sera vieux, et qui commence
à frissonner en se serrant, quand l'hiver vient. Je portais sur
le dos une grosse pèlerine: d'instinct, j'en eusse enveloppé les
épaules d'Yvonne, afin de la protéger contre la rafale, contre
tout! Je lui aurais dit: «N'aie plus peur, appuie-toi, confie-toi,
ma petite Yvonne, laisse, laisse-toi aller...» Mais je craignais
de sembler théâtral: un rien nous eût blessés tous deux.
Dans le cimetière carré, nous connaissions, elle et moi, le plus
court chemin. Nous fûmes à la tombe en un moment: Yvonne s'y
agenouilla, les doigts éperdument joints. D'habitude, je demeurais
debout. Mais ce jour-là, je me suis agenouillé, moi aussi...
Yvonne ne priait plus. Elle ne prononçait même plus de paroles
tout bas: mais les yeux levés, en extase, elle semblait contempler
un miracle, celui qui se produisait là, tout contre elle, à son
côté.
Elle se releva enfin, et par un geste charmant, posa sur moi sa
main légère:
--«François! balbutia-t-elle... Notre petite...»
Nous nous sommes étreints longuement, et nous pleurions, l'un
près, tout près de l'autre, enfin!
Puis nous revînmes du même pas vers la maison, en nous tenant par
le bras, et parlant de ceci ou cela, affectueusement.
Si, le soir, Yvonne a remercié Dieu du fond de l'âme pour ma
conversion, j'adressai, moi aussi, mes profondes actions de grâces
à tout ce qui m'a formé la volonté, et cloué au fond du cœur ce
commandement des hommes: «Fais ce que dois--et fais-le bien.»
L'on aura la bonté de croire que je ne lis jamais les _Mondanités_
dans les journaux. Non que je les méprise, car il ne faut
dédaigner le Paradis de personne, mais enfin je me trouve ainsi
disposé que je nourris d'autres rêves.
Cependant, cette fois, un nom aperçu par hasard étincela pour
moi sur la page de la gazette: on faisait connaître, dans les
«Déplacements» des abonnés, que Mme la marquise Gianelli venait de
quitter Paris pour Rome.
Belle, trop belle Marie-Dorothée, insoucieuse Gianelli, tu allais
donc t'avancer encore, ainsi que l'on danse, parmi les jardins des
villas exquises, et parler de nouveau, comme une autre chanterait,
sous les plafonds peints des palais, là-bas! Tu allais fouler le
sol de la Ville Éternelle, ta vraie patrie, en traînant ton parfum
comme un manteau... Hélas, Marie, moi qui t'aime si âprement,
et qui suis ici, morne, les pieds chaussés de mes gros souliers
campagnards, le bâton à la main, prêt à faire tout à l'heure mon
humble métier au bois, tout seul, sous le ciel chargé de neige!
J'ai tourné la page...
Mais voici les _Théâtres_, maintenant... Bon! autre nouvelle:
au cours d'une soirée de gala à l'ambassade de France, un acte
de _la Princesse Bérénice_--le plus tendre et le plus brillant,
le troisième enfin--serait joué le mois prochain à Rome par de
nouveaux interprètes, dont Mme Isabelle Rameau.
Ah! Isabelle, l'amie très chère de Marie-Dorothée? Il fallait que
la marquise Gianelli fût au moins pour un peu dans ce projet.
Celle-ci se montrerait donc au Palais Borghèse, resplendissante
et scandaleuse ainsi qu'une nouvelle Imperia. Elle serait alors
publiquement réconciliée avec son poète, et quant au scandale,
bah!... la gloire de Stéphane, l'invitation de l'ambassade--où le
vieil Adolphe Courrière n'était pas sans compter des amis, dont le
ministre de France lui-même, apparemment--puis l'antique palais
du Transtévère, une grande fortune, des toilettes... Seul, sans
doute, le colonel Gianelli s'obstinerait-il à se rappeler qu'il y
avait eu scandale en effet--et encore, sait-on jamais?
Et Tiberge allait grandir parmi ces fêtes. Adulé par les
courtisans de la marquise et de Stéphane, il mènerait une enfance,
puis une adolescence inimitables. L'esprit paré, le corps
robuste, la fleur aux lèvres, la canne aux doigts, il serait
prince de la jeunesse, le beau petit! Il deviendrait poète,
artiste, séducteur d'état, soldat, diplomate, tribun du peuple ou
_monsignore_ au Vatican, tout ce qui le tenterait, tout ce qui
l'amuserait! Les songes lointains qui m'avaient ébloui, c'est lui
qui les vivrait un jour; les visions qui ne m'étaient apparues
qu'un instant, deviendraient pour lui les décors familiers;
il aurait les chevaux, les yachts, les parcs, les soupers
inoubliables, les reparties savantes ou joyeuses, les propos qui
cinglent ou caressent, il divertirait son âme charmante en courant
la Sicile, l'Asie, d'autres terres encore; il manierait les coupes
rares, les livres divins, les molles chevelures...
Un coup léger, la porte tourne sans bruit: c'est Yvonne, c'est ma
femme. Elle fait tout ce qu'elle peut pour sourire.
--«Oui, c'est moi... Regarde dehors, François.
--Eh bien?
--Eh bien, tu ne vois donc pas? Il vient de neiger: cela n'a pas
duré cinq minutes, et c'est presque tout blanc... Veux-tu sortir?»
Yvonne, venir me chercher pour sortir? Une telle initiative! Je me
sentis infiniment ému, intimidé au besoin.
--«Sortir, ma petite Yvonne?... Sortir seuls?
--Avec les chiens.
--Et Thérèse?
--Elle est à l'église... D'ailleurs, un grand secret que je
t'apprends: Thérèse nous quitte. Elle s'est enfin décidée, et
entre une bonne fois au couvent. Ce fut l'idéal de toute sa vie,
tu ne l'ignores pas?
--Mais... tu vas t'ennuyer, sans elle.
--Non, ma foi, non. Je n'en ai plus besoin... Je ne suis plus du
tout malade.»
Un petit silence. J'entendais mon cœur battre. Yvonne reprit
encore, la première:
--«Alors... on sort?
--Bien sûr.
--Je mets mon chapeau. J'ai de bonnes guêtres. Appelle les chiens.»
Je fus vite au jardin. Du chenil ouvert, Marsyas et Marion
jaillirent comme deux diables d'une boîte, et déjà ils
enguirlandaient de bonds et de tourbillons leur patronne Yvonne,
qui s'en venait, tête penchée, dans la petite allée.
Chère Yvonne! Ses lèvres remuaient, murmurant l'une de ces
prières perpétuelles... Mais c'était à présent, je le savais, une
prière moins triste. Aussi bien, nous nous trouvions complices
aujourd'hui: loin de nous séparer, la religion nous unissait.
Je me mis au pas d'Yvonne: nous allions marcher quelque temps,
nous irions à la Fosse-à-Biches, où j'avais affaire.
--«Marsyas! Marion!... Allons, ici, deux fous!... Sinon, la
laisse!...»
Et nous nous engageâmes gaillardement, en braves époux, sur
l'immense pelouse recouverte de neige... Le blanc, deuil
d'enfant... Les cloches de l'église sonnaient, pour quelque mort
sans doute: ce n'était pas très gai; mais, en s'éloignant peu à
peu, le son diminuait, en somme, et l'on s'y habituait, l'on s'y
habituait...
FIN
3763.--Tours, Imprimerie E. ARRAULT et Cie.