Marsyas, et même--malgré ma défense--lui avait apporté des
friandises. Le beau chien cependant, ayant savouré ces miettes
délectables, agitait fort négligemment sa longue queue: cette dame
peu agile, qui jamais ne le menait en forêt non plus que jouer
sur la pelouse, lui inspirait une sympathie toute alimentaire,
et pleine d'un secret mépris. Quant à moi, il en allait bien
autrement, et Marsyas s'arrondit à ma vue, appelant aussitôt
Marion qui sortit du chenil:
--«Comme ils vous aiment! fit Thérèse gracieusement.
--Pourtant je leur impose souvent d'affreuses déceptions. Je les
abandonne, je sors sans eux. Dimanche matin, ils ont hurlé pendant
un quart d'heure. A cent mètres d'ici, je les entendais encore.»
Si Thérèse n'eût été qu'une enfant de seize ans, toute frêle et
effarouchée, j'écrirais qu'elle rougit d'émoi en même temps que de
plaisir à ces mots. Du moins baissa-t-elle les yeux, et me dit:
--«C'est quand vous avez été à la messe?»
Après quoi, elle ajouta, craintive:
--«Est-ce que vous irez aussi dimanche prochain?
--Mais oui.»
Toutefois elle avait si évidemment quelque chose à exprimer
encore, quelque chose qui lui semblait embarrassant, ou intimidant
à l'excès... Je l'aidai.
--«Eh bien, voyons, Thérèse, qu'y a-t-il donc? Parlez. Est-ce que
je vous fais peur?
--Mon Dieu... c'est que dimanche prochain, voilà... nous avons une
grande fête.
--Oui, c'est l'Assomption, je le sais.
--Et alors, puisque vous irez à la messe... ah! c'est vous-même
qui l'avez annoncé...
--Allons, c'est entendu. Cela vous contrarie, peut-être?
--Non, juste ciel!... Seulement, est-ce que... oh! pour ce
jour-là seulement!... est-ce que vous ne pourriez pas... revêtir
votre uniforme... oui, enfin, venir en tenue à la grand'messe de
l'Assomption?...»
Thérèse s'arrêta, interdite et sans voix. Quant à moi, je lui
promis ce qu'elle voulut. Les dévotes virent mon uniforme vert
et gris, et en jasèrent longuement. Il me faut même noter que je
surpris une ou deux fois, pendant le déjeuner, les yeux d'Yvonne
arrêtés, furtifs et un peu effarés, sur ce costume inaccoutumé.
Certes elle ne me posa, à moi, nulle question: mais elle
s'interrogea beaucoup, à ce qu'il me parut.
Tiberge passait toutes ses journées au Bois de Boulogne, entouré
de sa cour, entendez sa mère, la petite nurse, la nourrice, le
chauffeur, l'auto, la voiture pliante, un matériel considérable
de campement, et moi-même enfin, qui venais parfois vers quatre
heures. Si j'avais payé de mes deniers tout ce luxe--et comment
l'eussé-je fait?--j'aurais peut-être pu me prendre, à la rigueur,
pour une manière de consort: mais à la vérité, c'était plutôt le
chauffeur qui eût figuré dans ce rôle. On le consultait touchant
certaines difficultés d'ordre topographique; il représentait, au
moins durant les trajets, le pouvoir exécutif, il logeait dans
la place, portait un dolman d'une coupe «militaire fantaisie».
Ajoutons qu'il était paisible et jovial. Au contraire, j'arrivais
de loin, moi, pressé, hâtif, plus ou moins soucieux, je ne servais
à rien. La marquise Gianelli m'accueillait avec une sereine
négligence: quand Tiberge était là, il n'y avait d'important que
les mouches, qui eussent pu le gêner.
Toutefois, le petit ne se trouvait pas toujours présent. On le
rentrait, on l'endormait, et parfois le soir d'été venait, au son
monotone et voluptueux de la pluie sur les branches, ou dans le
muet cantique du crépuscule, déjà trop court. C'était l'heure du
dîner: de loin en loin, dans Paris déserté, les fenêtres ouvertes
s'éclairaient. Je baisais la main de Marie:
--«Au revoir, amie heureuse.
--Au revoir. A demain!»
A ces mots, je parlais de téléphone, d'affaires à régler, d'une
tournée en quelque canton lointain, des nouvelles du petit.
--«Bon, disait Marie, entendu. Tu vas manquer ton train. C'est la
vie...
--Que veux-tu dire?
--Pas grand'chose, va... Tu auras les nouvelles. Au revoir.»
«Pas grand'chose»!... Cela signifiait, et je le savais bien: «Tu
ne m'aimes plus, tu te lasses...» Mais pouvait-elle savoir que je
me mettais presque le couteau sous la gorge pour lui témoigner
tant de froideur?
En outre, ce «pas grand'chose» exprimait, à la russe cette fois,
et je ne l'entendais pas moins: «Oui, tu ne m'aimes plus, mais
qu'est-ce que ça fait, après tout? Tu m'as donné un fils, je ne
voulais que cela. Je t'ai choisi parce que tu étais sympathique
et d'un bon modèle. Maintenant, tu peux bien t'en aller, François
Simonin, je n'ai plus besoin de toi. Quand j'aimerai à être
aimée, je pourrai trouver ailleurs des athlètes bien réguliers,
ou, si j'ai ce caprice, de grands artistes m'adoreront, quand ce
ne serait que mon poète, un jour, qui sait?... D'ailleurs, j'ai
Tiberge, et je suis riche. Non, tu ne représentes pas grand'chose,
mon petit forestier français. Le maréchal mon aïeul m'eût bien
grondée peut-être, de t'avoir choisi, ainsi que l'Empereur
grondait sa sœur merveilleuse Pauline Borghèse, lorsqu'elle
s'était laissée aller à quelque nouvelle escapade...»
Mon Dieu, Marie eût-elle soupçonné que je pressentais ces paroles,
comme si elle les eût effectivement prononcées devant moi, et que
j'en demeurais tout palpitant de désespoir et d'angoisse, une fois
sa porte fermée?
Je demeurais assez rarement auprès d'elle, maintenant, passé
huit heures du soir. Une fois pourtant, le crépuscule était si
mauve, si moelleux et si chaud, que Marie me demanda: «Reste. Tu
t'excuseras.»
Le moyen de refuser toujours? Je l'eusse blessée, à la fin, ce que
surtout je voulais éviter. Je suis donc demeuré, et nous dînâmes
au Bois. Nous avions choisi le coin le plus secret, presque un
bosquet, dans un restaurant à tziganes: mais à peine si l'on
entendait ceux-ci, et dès qu'ils se taisaient, la brise chuchotait
en retournant doucement les feuilles. Nous avons commandé des mets
légers, et un joli vin d'or: notre fête galante commença très bien.
Nous ne parlions pas volontiers, ordinairement, de Stéphane
Courrière: il le fallut pourtant, ce soir-là, car les journaux
annonçaient la mise en répétition de sa _Bérénice_.
--«Ah! Bérénice! modula Marie... Je l'ai tant aimée, cher, cette
belle princesse des Juifs. Stéphane en parlait avec une tendresse
merveilleuse. Souvent, j'ai cru la voir, portée en litière sur la
Voie Sacrée: un cortège d'esclaves hébreux l'entourait, et elle
avait les yeux fardés depuis le nez jusqu'aux tempes. Mais ses
épaules étaient un peu voûtées, et elle ployait comme un iris.
Stéphane dit qu'elle eût été bien redoutable dans un harem.
--Mais je croyais que l'héroïne de la pièce était Madame
Henriette, la belle-sœur du Grand Roi?
--Sans doute, la scène se trouve à Versailles, et la vraie
Bérénice n'a que faire ici. Elle n'est qu'un symbole. Pourtant, on
verra Corneille et Racine, et aussi des nymphes et des bergers,
des précieuses et des guerriers, que sais-je encore! Du moins en
était-il ainsi naguère. Ce n'est d'ailleurs pas mon secret, et je
ne dois souffler mot de cette _Bérénice_, sinon pour souhaiter son
succès... Et donc, tu le souhaites aussi, n'est-il pas vrai? Tu
n'es pas jaloux, maintenant? Cher, un jaloux, ah!...»
Et elle chassait de sa main déliée, semblait-il, des vapeurs
offensantes, une fumée horrible.
--«En effet, pourquoi jaloux, répondis-je? Le passé est mort, et
moi-même n'ai que trop d'autres sujets de trouble. L'apothéose de
_Bérénice_ n'a d'ailleurs pas besoin de mes vœux, que je forme de
grand cœur: le succès ne fait pas question.
--Stéphane a de grands ennemis. Son mariage manqué avec la Clarke
lui cause du tort.
--Il n'épouse plus l'infante?
--Euh... cela traîne et languit, cela échouera, et l'on se moque.
Isabelle Rameau et Henri Berri du Jonc, qui étaient à Deauville et
à Dieppe, m'ont dit que l'on se moquait. Si Stéphane avait réussi,
ce serait une alliance diplomatique et adorable, cher. Comme il
n'aboutit à rien, c'est un projet ridicule, maladroit, et même
déshonorant. Il est du reste réellement affreux, ce projet... Mais
_Bérénice_ contient des mots qui arrêtent le cœur.»
Un silence. La brise, les feuilles: l'orage montait. Marie leva sa
coupe, et but.
--«Il fait chaud, François, donne-moi la main. Tu trembles?...
Sais-tu ce que nous devrions faire? Isabelle Rameau a invité
Tiberge à venir chez elle, dans son château de Grainville, près de
Louviers.
--Avec toi, Marie, peut-être?
--Avec nous, si tu veux. Installe-toi pour huit jours, quinze
jours à Grainville. Ne devais-tu pas prendre tes vacances en
septembre, justement? Isabelle sera contente. Nous verrons là
poindre l'automne. Nous chasserons, nous passerons ensemble toutes
les journées... Dieux! ce coup de vent! Nous reviendrons sous
une trombe d'eau, tout à l'heure, heureusement que nous avons
l'auto... Allons, est-ce convenu? J'écris à Isabelle?»
Hélas! il me fallait donc encore refuser. Coûte que coûte, je
fournis la plus pauvre excuse, et tandis que Marie tenait encore
ma main frémissante:
--«Je ne puis quitter Chantilly, cette année. Non, en vérité. Je
suis trop patraque, trop mal en point.
--En voici la première nouvelle.
--Je ne t'en ai rien dit jusqu'ici, par gêne et par discrétion.
Mais chaque matin, comme chaque nuit, je suis saisi de vertiges
et d'angoisse, de fièvre, de maux de tête insoutenables. Un rien
m'attriste pendant des heures et me hante. J'ai vu mon ami le
docteur Marbois: il a parlé de neurasthénie et de soins urgents,
dont le premier serait d'éviter le surmenage, et jusqu'à la plus
légère fatigue. Dans ces conditions, le déplacement de Grainville,
non: faire des frais continuels d'amabilité, d'esprit, une
conversation perpétuelle avec la maîtresse de maison, non, non!»
A la lueur des petits abat-jour roses, Marie me regardait avec
beaucoup plus de dédain encore que de dépit. Un vague éclair qui
eut lieu très loin, on ne savait où, peut-être en rêve, parut
cependant délivrer en elle la bête captive. Je n'entrevis celle-ci
qu'un instant, mais face à face:
--«Je te plains, fit-elle d'une voix qui ne chantait presque
plus. Il est fâcheux d'être malade, et plus fâcheux encore de
se sentir déchu. Stéphane, tiens, malgré ses cheveux gris, sait
toute l'année tenir à jour une correspondance immense, faire ses
visites, poursuivre de longs projets très nuancés, courir de tous
côtés, parler, lancer mille épigrammes, se maintenir léger et
pimpant, et nous donner ses chefs-d'œuvre en même temps. Il est
doué.»
Elle agitait ses doigts pointus, ses griffes.
Me regardant aux yeux, elle déclara encore: «C'est vrai que tu
n'as plus bonne mine.»
Autrement dit: «Tu as baissé de valeur, mon garçon. S'il fallait
te revendre, j'y perdrais.»
Mais n'importe, je pardonnais à Marie ses paroles cruelles:
ne les avais-je pas provoquées? N'avais-je point déçu et joué
vilainement cette maîtresse tant aimée, devant qui j'eusse voulu
vivre prosterné? Ainsi le lazzarone des quais de Naples qui, ayant
donné des sous faux à la «Santissime» qu'il adore, lui pardonne
secrètement ensuite tous les fléaux dont elle l'accable, la
maudite!
L'automne n'est d'abord qu'un sourire un peu plus triste du ciel.
Puis tout s'attendrit, et la nature s'abandonne, comme Phèdre
frappée d'amour. Une feuille se détache et tournoie, les autres
suivront...
--«Voici la mauvaise saison, dit l'abbé Duregard.
--Pourquoi mauvaise? L'automne produit des fruits, des crépuscules
et des émotions: nous inaugurons la période des troubles. Quand
les bois se rouillent, les cœurs battent plus vite, et vous savez
bien, vous qui avez des pénitentes, que les chemins tapissés d'or
mènent à la perdition. C'est-à-dire que tous les confessionnaux
devraient être enguirlandés de feuilles mortes et de vigne vierge.
--Dans les paroisses riches, il est vrai que l'automne met les
âmes en péril, et je ne sais pourquoi.
--On fait de la langueur, comme on fait en hiver de la bronchite.
--A condition pourtant qu'on ait des rentes. Votre langueur est un
luxe, que les petites gens ne se permettent pas. Tenez, voici, de
l'autre côté de ce mur, la maison du garde Fary, qui a six enfants
et dont le beau-père a filé, emportant le magot du ménage: allez
donc demander à ce brave garçon s'il est sensible à la ronde des
feuilles, ainsi qu'on dit. Mme Fary mouche ses mioches et leur
distribue des taloches, avant de regarder si la brume est grise ou
bleue sur son potager. Et le père Duche, qui couche dans la forêt,
le croyez-vous occupé d'autre chose que de savoir s'il fera froid
et s'il y aura de la boue, le soir venu, sous le viaduc où il a
établi son domicile en plein vent?
--Ce vieux faune n'est pas un être humain: c'est une bête du bois,
et presque un arbre.
--Pas plus que le père Duche, aucun paysan, croyez-moi, n'est
sensible à ce fameux charme de septembre ou d'octobre. On
n'éprouve ces sentiments de première qualité qu'à partir de 6.000
francs de rentes minimum.
--Vous n'aurez donc jamais eu à confesser de pauvres filles que
les vendanges auront troublées?
--Oh! les vendanges! Pourquoi pas aussi les premiers labours? Non,
allez, il n'y a pas aux champs de défaillances si compliquées.
Tant qu'on ne songe pas à faire des bouquets en mariant des
fleurs aux feuilles mortes, la faute peut être grave, mais la
malice petite.
--Bref, le péché commence à la rose d'automne.
--Apparemment. Et je vous assure qu'hors certains arrondissements
de Paris et quelques lieux de villégiatures, la somme
des tristesses, des inquiétudes et des fautes demeure
égale--hélas!--en toute saison.
--Vous m'en voyez plus que surpris.»
Nous devisions ainsi dans le parc, et à ces mots nous traversions,
l'abbé Duregard et moi, un vaste et rond carrefour que
surveillaient, du fond de leurs niches, quelques bustes de marbre.
Les bosquets n'étaient plus verts, mais tigrés, sinon tout à fait
roux, et ces têtes de marbre et de mousse semblaient me dire:
«Eh bien, nous t'écoutons, nous te guettons... Sans doute, nous
garderons ton secret, mais oseras-tu bien parler comme tu veux le
faire?...»
Je repris: «Certes, mon cher abbé, vous m'en voyez très surpris.
J'aurais cru que l'automne eût jeté chacun en toutes les
tentations, et au besoin dans l'angoisse. Mais c'est probablement
raisonner comme ces enfants qui jugent le monde en faiblesse,
parce qu'eux-mêmes ont un rhume ou mal à la tête.»
L'abbé me parut hésiter un instant. Puis je pense qu'il prit son
parti, et me regardant bien en face, de ses yeux intelligents et
rudes:
«--Vous souffrez donc beaucoup, mon ami?
--Oui... beaucoup.
--Vous parliez d'angoisse...
--Elle m'étreint! Je me sens comme déchiré. D'une part il y a tout
ce que j'aime, d'autre part tout ce que j'ai aimé. Cette torture
devient au-dessus de mes forces.
--Il y aurait un refuge. Je vous dirais: Celui qui console
toujours ne s'est jamais refusé à qui l'appelait de toute son
âme... Mais vous n'avez pas la foi.
--Je n'en sais rien!»
L'abbé s'arrêta, presque tremblant. Son regard me perçait, me
fouillait, me brûlait comme une flamme, comme le regard même de
ma propre conscience. Je me raidis sous ce feu ennemi, et ces
mots ne me sont pas sortis spontanément des lèvres, mais je les
y amenai un par un, ainsi que des captifs à peine liés et encore
frémissants du combat:
--«Je n'en sais rien!... Le doute le plus poignant m'assiège
depuis un mois. Vingt fois j'ai cru que Dieu m'avait parlé. Vingt
fois une voix de l'enfance m'a crié tout bas: Agenouille-toi, le
salut est là!... J'éprouve souvent une émotion puissante, immense,
il me semble que la Grâce m'environne, sinon qu'elle m'ait
touché...»
Mon ami se taisait. Il avait maintenant la tête penchée et les
mains dans les manches: il était le prêtre, et il méditait.
Au bout d'un instant: «Voici, fit-il, il n'est qu'une voie qui
s'ouvre à vous, et même il faut dire: à nous. Je peux bien vous
l'avouer maintenant: depuis nombre de semaines, votre salut est
le sujet quotidien, et mieux, continuel, de mes pensées et de mes
prières. Je connais, ou je prévois peut-être quelque infime partie
de vos chagrins, que je devine cruellement lourds, mon pauvre ami;
je crois aussi discerner assez, avec l'aide de Dieu, quel est
votre devoir, redoutable, et qui sait? déchirant... N'en doutez
pas, la Providence prendra pitié d'une épreuve si longue. D'autre
part, je sens--et avec quelle pieuse et tendre terreur!--que Dieu
vous sollicite: c'est donc que déjà vous l'avez retrouvé... Les
mots me manquent ici pour exprimer mon attente, mon espoir: j'ai
tant demandé au ciel que votre cœur s'ouvre tout grand à la belle
lumière!... Mais je ne saurais vous parler dans ce parc et parmi
ces statues, vous parler du moins comme je veux, ni comme je dois
le faire. Quant aux douloureuses vicissitudes parmi lesquelles
vous vous débattez, il en est, vous le savez, que je ne puis
entendre qu'en confession... Eh bien, voulez-vous que nous nous
séparions à cette place? Nous irons chacun de notre côté, moi
priant pour vous avec plus de ferveur que jamais, et vous restant
avec vous-même, et avec Dieu: puis, demain ou après-demain, vous
viendrez me trouver à l'église, et c'est le pasteur spirituel
alors qui vous écoutera... Vous vous serez longuement interrogé,
et vous aurez déjà--qui sait?--fléchi sous la Grâce divine... Eh
bien, le voulez-vous?...»
Une émotion réelle m'avait saisi, à voir l'abbé vraiment
frissonner d'anxiété. Une fois de plus j'admirai cet homme modeste
et fort, tout embrasé de piété, et qui tendait si ardemment vers
son idéal, très saint, très haut... Quant à moi, je visais aussi
le mien, très pur et très net: et je voulais l'atteindre!
Je pris la main de l'abbé Duregard, et la serrai avec une
gratitude infiniment affectueuse: et nous nous quittâmes, ainsi
qu'il le voulait, au milieu du grand parc.
--«Au revoir, fit-il, je vous attends là-bas.»
Il suffisait. Qu'était-il besoin d'ajouter la question que je
posai alors? Ne savais-je pas ce qu'allait répondre l'abbé?... A
merveille, au contraire, et j'imagine que seul un dernier sursaut
d'orgueil, sinon de sottise, me contraignit, vraiment presque
malgré moi, à demander puérilement:
--«Je devrai, n'est-ce pas, réciter le _Confiteor_, avec... avec
tous ses articles de foi?»
A cette phrase, l'abbé tressaillit. Puis, de sa voix un peu
rauque, impérieuse et grave, il prononça:
--«Certainement, et de tout votre cœur.»
Pourquoi n'a-t-il pas dit: «Comme de tout votre esprit»?... Il n'y
songea point, sans doute, ceci suivant cela.
Après quoi, je le vis s'en aller, les épaules carrées, le pas
sonore, de la démarche d'un soldat sans reproche qui s'est bien
conduit. Son visage seulement se tournait vers le sol: c'est qu'il
priait.
Et je demeurai...
Mais le long de ces charmilles où le mol automne chantait, je ne
pensai qu'à Marie, qu'à Tiberge, qu'à Rome, qu'aux jardins d'Este
ou de Frascati, orfévris par septembre, octobre... Je rêvais à mon
petit: «Aura-t-il plus tard, pensais-je, l'accent bien français?»
Et ma confession prochaine, et ce _Confiteor_?... Bah! c'était
depuis longtemps tout réfléchi.
Quand la reine de Saba s'en fut trouver l'ermite Antoine, des
parfums la précédaient, puis des coureurs, tout un cortège.
Lorsque Stéphane Courrière revint à Paris, après sa longue
absence, il eut des coureurs innombrables qui l'annoncèrent en
tous lieux, à savoir les journalistes; et son escorte était le
souvenir sonore de mille et mille vers, et sa gloire chatoyante,
et son prestige bigarré.
Il avait laissé l'infante Pia regagner l'Espagne. L'épouserait-il
décidément? Ou bien, après la première de _Bérénice_,
retournerait-il se mettre à ses pieds comme le premier de ses
courtisans? Ou encore, dédaignant à présent l'alliance auguste,
mais indigne des Muses, allait-il reprendre dans Paris son rang
de poète national et de charmeur indiscuté, quitte à jeter bien
loin de lui le diadème doré de l'Altesse Royale, pareil au dieu
Bacchus alors que celui-ci, en riant, lança jusqu'au ciel, parmi
les étoiles, la couronne de la pauvre Ariane? Ainsi naquit jadis
une constellation... Or, que deviendrait à son tour, aujourd'hui,
l'aventure de l'infante? Des vers, sans doute? Ou quelque pièce
éclatante? Ou simplement un mot, un petit mot, à colporter sous le
manteau?
Les journaux, par allusions plus ou moins claires, posaient ces
questions, et bien d'autres. Dès que l'on eut annoncé la mise en
répétitions de _la Princesse Bérénice_--car tel était le titre
véritable de la pièce--l'on commença dans les feuilles à publier
des notes, des informations, des articles, des photographies: et
celles-ci, d'ailleurs maquillées, foisonnaient, de même que les
articles passaient toute mesure, soit en bien, soit en mal, de
même que les informations ne tenaient pas debout, de même que les
notes accusaient la plus ingénieuse fantaisie.
Tantôt l'on voyait, sur les feuilles ou dans les magazines,
Stéphane Courrière en manteau de voyage, débarquant à Paris: un
nègre portait sa valise, onze chiens l'accompagnaient, et il était
déjà reconnu ainsi qu'acclamé dans la gare même par une compagnie
de joueurs de football, partant en déplacement. Tantôt on le
montrait chez lui, en costume d'intérieur, un faucon familier sur
le poing. Il était figuré ici de profil, là de face, ailleurs de
trois quarts, ailleurs encore de dos. On le faisait parler sans
trêve et sans fin. L'on décrivait ses costumes innombrables--un
«incroyable», un muscadin!--son service de table, son bureau,
ses cigarettes. Des interviews relataient ses opinions, toutes
paradoxales, bien entendu, à propos de danse ou de service en
campagne, des couturiers ou de la République, de Mistinguett ou
de la tombe de Shelley, du prolongement de la rue de Rennes ou
des candidatures académiques. On révélait qu'il allait repartir
pour régler un ballet à Saint-Pétersbourg ou diriger les fouilles
d'Olympie, qu'il serait nommé directeur du Théâtre-Français ou
secrétaire d'État aux Beaux-Arts... et que ne savait-on encore!
Le Théâtre de la Madeleine, qui montait la _Bérénice_ avec un
luxe inouï, et avait engagé, en vue de cette pièce, des sommes
considérables, exploitait à son gré--comme il est juste--le nom
de son auteur, et organisait une publicité non moins considérable
que retorse et variée. Le poète n'y pouvait rien, et du reste s'en
souciait peu, habitué qu'il était à ce que sa personne soulevât en
tous lieux un émoi véritable et la rumeur publique: il répandait
partout autour de lui un peu de scandale, en effet, et toutes les
nuances du sourire, depuis celui qui s'empresse jusqu'à celui
qui raille. Marie m'a toujours dit qu'il haussait les épaules,
et consentait à parcourir jusqu'au bout les seuls articles qui
fussent très bien écrits: en somme, il lisait peu les journaux.
Marie aussi prétendait regarder fort négligemment les gazettes:
elle avait appris jadis de Courrière lui-même la grâce de ces
nonchalances, et il est vrai que, surtout depuis la venue de
Tiberge, plus d'une fois les feuilles du jour demeuraient
intactes, et point même dépliées sur les tables. Cependant elles
étaient innombrables, ces feuilles: la marquise Gianelli en
recevait dix, vingt, illustrées ou non, italiennes ou françaises,
russes même, de tous formats et de tout genre, sans préjudice
des revues et des périodiques. Pourquoi donc cet attachement à
des journaux bien inutiles, si l'on ne daignait même pas les
ouvrir?... Mais depuis quelque temps, l'on daignait: les gazettes,
mieux que dépliées, chiffonnées, jonchaient les meubles, et
Marie-Dorothée Gianelli, jadis l'amie avenante, bien-disante et
notoire de Stéphane Courrière, apprenait assidûment que son poète
avait--dans la ville même où elle vivait--dîné en telle ou telle
maison, qu'il s'était rendu dans un «thé-tango», qu'il avait
offert un goûter ici, en telle circonstance, un souper là, en
telle compagnie... Et ceci chaque jour.
Ce n'était pas que Marie fît grand cas de ces paperasses. Elle
plaisantait au contraire, prenait Tiberge dans ses bras, le
berçait, et cherchait à le faire jouer avec les gazettes:
--«Toi, mon petit, disait-elle, tu t'en moques, hein, des théâtres
et des répétitions sensationnelles? Et tu as donc bien raison,
va, car tout ça, c'est des histoires de grandes personnes. Ne les
écoute jamais, plus tard, elles te rendraient un peu bêta, mon
joli tout petit.»