M. l'abbé Duregard était un gaillard solide et carré, comme les

ouvriers dont il descendait. Seule, la vive lumière de ses yeux si

intelligents purifiait son visage rustique. Il me souvient qu'il

a croisé tout à coup derrière le dos ses mains mal équarries, en

m'entendant parler ainsi des sombres jansénistes, moi, un homme

dissipé, après tout, et dont la vie offrait certain scandale, si

l'on voulait se montrer austère.

La sente que nous suivions côtoyait un parc français, jalousement

clos: à travers les grilles moussues, l'on apercevait des

charmilles, des ronds-points, des statues bocagères, une vallée

pour nymphes et sylvains. C'était un lieu précisément où évoquer

très bien, par un crochet de la pensée, Port-Royal et les grands

Messieurs: mais je ne sais si l'abbé saisit cette réminiscence

fugace et, avouons-le, historique plutôt que naturelle. Il

paraissait seulement surpris, et même frappé:

--«Vraiment, observa-t-il, je n'aurais pas cru qu'une doctrine si

hautaine, quoiqu'elle eût été soutenue par des saints, eût de quoi

séduire...

--Un mécréant frivole.

--Pourquoi frivole?... Enfin vous me voyez un peu étonné.

--A tort. Il y a dans la foi janséniste un grand attrait de

beauté. Se proclamer si fort aux pieds de Dieu, que les œuvres

mêmes, celles-ci fussent-elles les plus hautes, ne seront rien

pour le salut, hors de la grâce--quelle sublime attitude dans

l'humilité chrétienne, mon cher abbé! C'est une doctrine héroïque

et princière, c'est la foi dangereuse, la religion périlleuse et

altière du risque!

--Et de l'orgueil, peut-être.

--Oui, peut-être... Aussi bien, ce qui m'attire, dans le

jansénisme, vous le confierai-je? c'est le rôle tout-puissant

qu'y joue la grâce divine. Mon cher abbé, je suis non seulement

préoccupé, mais positivement hanté par cette question de la grâce.

Il y a là une puissance qui écrase. La grâce qui brusquement et

irrésistiblement se manifeste... Mystère admirable!»

Je ne gagerais pas que l'abbé n'eût point prié pour moi tout

particulièrement, ce soir-là.

Je ne dis pas non plus qu'il n'ait jamais pressenti quelque

soupçon d'énigme, parfois, dans mon cas. Encore un coup, l'abbé

Duregard était très clairvoyant et d'imagination courte, donc

difficile à abuser. Mais quoi! il était aussi grandement pieux.

Les bonnes volontés, a-t-il sans doute pensé, viennent à Dieu par

toutes les voies, et même par les pires: prenons toujours cette

âme-ci, la Providence y verra clair.

Admettons que ma conversion eût paru miraculeuse à cet esprit

paisible. Et supposons qu'il se soit rappelé en secret le grand

mot de Montaigne: «Quant aux miracles, je n'y touche jamais...»

Une après-midi, ma surprise fut grande en arrivant chez la

marquise Gianelli. Depuis quelque temps, je m'imposais de m'y

montrer un peu moins assidu. Chaque matin, je m'éveillais abattu

et contraint: le jour me pesait. Quelque chose, ou plutôt

quelqu'un me manquait: Marie... J'aurais voulu l'avoir là sans

cesse, m'asseoir contre elle, dans l'ombre savoureuse et comme

précieuse, qui s'allongeait à ses pieds ainsi qu'un grand lévrier

bleu. J'eusse tremblé de joie à l'espoir de sentir, au cours des

nuits silencieuses, s'élever son souffle léger tout près de mon

bras. Quel émoi, si je l'eusse rencontrée en sa chambre ou la

mienne, dans le désordre du saut de lit, les cheveux en tempête

sur les yeux, pareille au jeune Bonaparte après le passage

d'Arcole! J'imaginais le toucher si doux de son épaule ou de son

cou, sur quoi fût au hasard tombée ma main, ainsi, en rêvant, le

matin...

Or, dans la minute même où mon tourment était le pire, il me

fallait songer aux discours que je tiendrais afin justement de

sembler moins irréfléchi dans ma tendresse, aux gestes de prudence

dont je ferais à mon amie la mélancolique surprise... Comme si

j'eusse exprès taché d'encre ou de poussière mon pourpoint de

cavalier servant!

Marie n'était-elle pas également la mère de notre enfant?... Et

avec quelle passion elle le soignait et l'adorait, mon fils!...

Pourtant j'habituais mes lèvres à prononcer déjà: «Mon fils

illégitime.» Je dirais un jour, et peut-être devant elle: «Mon

bâtard.» Je parlerais d'adultère, de scandale et de communion

pascale. Peu à peu, je m'entraînais à bien penser. C'est de

cela encore que je souffrais, sitôt les yeux ouverts, dans

l'accablement de chaque réveil, le regard envolé vers le riant

souvenir de Tiberge--et fixé sur le portrait de la petite absente

qui, du fond de son cadre couronné de buis, me faisait signe, elle

aussi, avec ses pauvres lèvres au fusain et ses yeux de papier.

Une après-midi, donc, alors que sous des prétextes--mais on a vu

pourquoi--je n'avais pas sonné depuis trois jours, sinon quatre,

à la porte de la marquise Gianelli, je demeurai fort étonné en

pénétrant dans le jardin de poupée qui cachait cette demeure en

miniature. Un son de mandoline, en effet, sortait de la maison par

les fenêtres ouvertes... Bizarre!

Mais plus étrange encore que ce concert imprévu fut le spectacle

qui m'attendait au salon. Tiberge était là, rose et ahuri, ornant

les genoux de la nourrice. A côté de celle-ci, sur une chaise

basse, se tenait la petite nurse, Frida, ses mains gentiment

croisées sur sa jupe d'alpaga beige, et semblable, avec son col

et ses manchettes rabattus, à la plus sage élève du couvent, dans

la classe des grandes. En face, un guitariste et un mandoliniste

bourdonnaient d'accord. Près d'eux se tenait un mince éphèbe

rasé, aux cheveux comme laqués et rejetés en arrière, et au teint

mi-bronzé, mi-verdâtre: celui d'un jeune conquistador qui se

fût perdu l'estomac dans les grands bars. Ce jeune homme était

mis avec une recherche singulière: un vrai compère de revue.

Enfin, au milieu de la pièce, Marie-Dorothée en personne, vêtue

d'une exquise robe blanche, brodée de fleurs orangées, dansait

le tango avec un monsieur qui souriait sous ses deux centimètres

réglementaires de moustache: et je reconnus sans peine en ce

dernier le visage populaire de M. Henri Berri du Jonc, notre dandy

national.

Qui ne connaît Henri Berri du Jonc? On demandera peut-être ce que

c'est qu'un dandy. On ne sait pas. Ce mot-là court les journaux.

Quand un monsieur s'habille avec étude, et n'est cependant pas

très riche, quand il n'a ni chevaux de course, ni chevaux de

polo, ni yacht, ni grandes chasses à tir, ni grosses automobiles,

quand il s'adonne seulement aux sports pas trop chers, qu'il ne

craint pas de faire des visites, et qu'avec cela il lit un livre

de temps en temps, on déclare que c'est un dandy. Les gens de

lettres se donnent un grand air de désinvolture en usant de ce

terme qui, imprimé, ne fait pas si mal, mais qui dans la réalité

ne correspond à rien que de vague. Ainsi, l'on qualifiait de la

sorte Henri Berri du Jonc, parce qu'on le rencontrait toujours

ganté. Avec cela il était on ne peut plus «ancienne France». Par

goût de la plus vieille tradition, il avait effacé les deux _y_

de son nom, Henry Berry, et les avait remplacés par des _i_.

On l'entendait fredonner _Pauvre Jacques_, et des couplets de

Béranger... Quel dandy!

Néanmoins il était légendaire dans les revues de fin d'année, où

il personnifiait l'élégance et le bon ton. Marie, en m'apercevant,

cessa de danser, se mit à rire, et fit les présentations:

--«Je n'ai donc pas besoin, n'est-ce pas, cher, de vous nommer

M. Henri Berri du Jonc? Il a la bonté de me faire répéter le

tango, que vient de m'apprendre en quatre journées M. Torrez ici

présent, mon professeur.»

Adolfo Torrez inclina froidement, et à peine, son visage aux

cheveux bleus: se figure-t-on qu'un homme aussi considérable,

dont le temps valait un prix fou, allait imprimer des plis à son

étui-jaquette en commettant des gestes empressés ou précipités?

Adolfo Torrez, professeur de tango, maxixe et autres danses du

jour, donnait les leçons les plus chères de Paris: c'est dire

qu'il n'avait pas de saluts à perdre.

Tout au contraire, Henri Berri du Jonc m'avait déjà serré la

main avec une chaleur affectueuse: la cordialité a beaucoup

d'allure, ainsi qu'en témoignent les plus grands seigneurs. L'œil

étincelant--le panache, le sang!--il me disait d'une voix de

théâtre, aussi bien timbrée que brillamment insignifiante:

--«Vous le voyez, monsieur, nous travaillons notre menuet. Car

danser le tango comme la marquise Gianelli, c'est véritablement

danser un menuet, un de ces menuets pimpants que nos spirituelles

aïeules savaient rendre si ravissant, si fringant, si...

--M. Berri du Jonc est un poète, fit gaiement Marie.

--Oh! madame, quelle ironie! Je ne suis, malheureusement, qu'un

pauvre diable: mais j'avoue que j'adore la danse, à condition

qu'elle conserve cette élégance, ce cachet, ce... comment dire

cela?...

--Ce je ne sais quoi.

--Voilà! Vous avez trouvé le mot: ce je ne sais quoi du temps

jadis, qui avait tant de charme à Versailles, au Louvre, dans

les Trianon... Ah! le je ne sais quoi de France--et Henri Berri

du Jonc faisait claquer ses doigts--voilà le trésor que nous

ne devons pas laisser perdre! Or le tango me semble une danse

triste...

--C'est une danse volouttoueuse, corrigea sévèrement le jeune

professeur, mais volouttoueuse pas dans les gestes, jamais dans

les gestes: dans l'intention seulement elle est, si on y pense, et

on ne doit pas y penser. Le tango n'est pas triste. D'ailleurs, on

vient de le recevoir en Angleterre. Lady Fonsburn et lord Perham

le dansent aussi bien que moi. Et tout Londres veut maintenant

l'apprendre.»

Argument sans réplique, on le sentait, dans l'opinion du petit

Argentin... Berri du Jonc, avec un air de galanterie éclatante,

répliqua en affirmant que la marquise Gianelli seule, ou l'une

des seules, avait rendu au pauvre tango ce... ce je ne sais quoi,

décidément, dont nos pères, moins sombres que nous...

Etc!... Les deux jeunes gens enfin partis, après le thé, et

Tiberge remporté dans sa chambre, je demandai à Marie depuis quand

elle avait appris le tango.

--«Mais depuis que je ne vous ai vu, c'est-à-dire depuis quatre

grands jours.

--Trois.

--Quatre, François. Je les ai donc fort bien comptés.

--Et fort bien employés.

--Oui, le tango en quatre jours, ce n'est pas trop mal. Tout

dépend pourtant de la façon dont on s'y prend. S'il ne s'agit que

de chalouper... Adolfo Torrez dit «chalouper», cher, avec tant de

mépris!... s'il ne s'agit donc que de chalouper ça sans cérémonie,

ce n'est pas difficile, bien sûr. Guère compliqué non plus, de

l'esquisser à la façon des gens si empesés, vous savez, et qui

dansent sans danser... Moi, j'ai voulu arriver à la perfection, en

quatre journées. Aussi ai-je travaillé sans repos avec Torrez. Et

j'ai fait demander à ce fameux Berri du Jonc qu'il vînt m'essayer.

Il est venu. Je donnerai un dîner pour le remercier.

--Pour le payer.

--Oh! il ne faut pas faire des mots cruels sur lui. D'abord, c'est

à la vieille mode, les mots cruels. On se moque tout doucement,

maintenant. Et puis il danse bien, ce Berri du Jonc. N'est-ce pas

que cela n'allait pas mal, avec lui? Et avec Torrez? Il fait

mieux valoir la danseuse, il est le plus merveilleux tangueur du

monde: et il le sait! Notre travail n'était-il pas bon?»

Certes, il m'avait paru délicieux, leur travail! Que d'aisance,

que de souplesse, quelle lenteur légère, quel rythme puissant

et néanmoins si discret, quelle langoureuse précision, quelle

espèce de modération passionnée! J'en voulais au tango de ce

que je l'ignorais, et de ce qu'il m'eût fallu l'apprendre, ce

qui représentait une embarrassante et fastidieuse étude, pour

quiconque n'a plus dix-sept ans; mais j'y reconnaissais toutefois

une grâce assez étrange, ni trop, ni trop peu inaccessible,

qui convenait admirablement à nos contemporains entreprenants

et pressés. Or il est certain que Marie se jouait parmi toutes

ces figures chorégraphiques comme une allégorie de la Danse en

personne...

Cependant, je me scellai les lèvres, et me jurai de ne point le

lui dire. Il entrait dans mon caractère nouveau de haïr toute

fantaisie, non moins que tout mouvement de jeunesse: et je

déclarerais dorénavant avec un sourire châtié que le tango, par

exemple, était une manière de frénésie à laquelle, en Argentine,

on se livre après boire... Aussi bien étais-je à demi sincère,

ayant le cœur douloureusement serré en constatant que peu à peu

l'étranger, qu'autrui, que «l'ennemi» enfin, semblait investir la

marquise Gianelli, et la maison où reposait mon fils--et le sien.

--«L'important, poursuivit-elle, c'est de ne point se tortiller

comme une grosse gitane, et en même temps de ne pas circuler

niaisement, presque sans bouger... Mais cela ne t'intéresse pas,

tout cela, homme des bois, homme sauvage.»

Je fis ici mon sourire châtié.

--«J'avoue qu'une femme intelligente, cultivée, raisonnable...

--Une femme de mon âge...

--Enfin, une vraie femme, me paraît, au premier abord, devoir

connaître des soucis plus intéressants... Apprendrez-vous aussi la

maxixe et la «Très moutarde»?

--Ne boudez pas, François. Ne boude pas... Je ne me suis pas mise

au tango comme cela, tout d'un coup, et sans nulle cause. J'avais

une raison.

--Bah!

--C'était pour amuser Tiberge... Oui, nous avons remarqué, la

nourrice, la nurse et moi, qu'il adorait voir danser, et surtout

me voir danser. Tu as remarqué, tout à l'heure: pas un cri, pas un

pleur, pendant toute la leçon. C'est chaque fois ainsi. On l'amène

là, il écoute la musique, il me regarde, et il est très content.

Je danse pour lui. Salomé en fit autant sous les yeux d'Hérode.

Tiberge vaut bien ce vieux roi de la Bible, je suppose.»

Je demeurai muet. Qui eût songé à cela? Et si Marie dansait devant

son fils afin de le divertir, que pouvais-je dès lors y trouver

à reprendre? Je sentais bien qu'il en serait toujours ainsi, et

qu'elle lui donnerait le bal et les violons durant toute sa vie.

Allons, rien de mieux, je n'allais pas lui reprocher de distraire

notre petit. Force me fut de trouver quelque autre sujet de

déplaisir.

--«D'où connaissez-vous ce Berri du Jonc? De partout? Oui, oui, je

sais bien, c'est une relation de «season» parisienne... Encore,

passe pour lui... Mais ce petit Argentin de Montmartre, qui doit

priser la cocaïne, à voir la mine qu'il a..

--C'est le plus réputé des maîtres à danser.

--Sans doute: il n'en est pas moins curieux de rencontrer autour

de la marquise Gianelli, qui inspira les rêves d'un grand poète,

cette écume des restaurants de nuit. Il semblerait à peine plus

étrange que l'on se mît à jouer du mirliton comme à lancer des

serpentins dans votre salon.

--Croyez-vous que cela ferait rire Tiberge?

--J'y songerai.

--Comme vous êtes amer et lugubre, cher! C'est un peu ennuyeux.

Cela ne vous réussit guère de ne pas me voir. Entrerez-vous en

religion bientôt, donc?»

Cette fois, l'occasion m'était cruellement offerte: je la saisis,

les yeux fermés, comme un martyr se fût jeté au feu.

--«Mais, Marie, pourquoi riez-vous?... Entrer en religion,

évidemment, je n'y songe point: je n'en serais pas digne.

Cependant je mentirais si je disais que j'évoque aussi

distraitement que par le passé mes souvenirs de catéchisme, voilà.

--Oh! voilà... vraiment, voilà tout? Il n'y a rien d'autre que

vous me cachiez? Quelle humeur affreuse! Vous avez la migraine ou

les diables bleus, ou bien vous aurez éprouvé une contrariété, une

déception, certainement... Seriez-vous fâché parce que vous ne

savez pas le tango, par hasard?

--Non pas fâché, et votre tango n'est pas mon fait... Mon

inquiétude vient de plus loin, hélas!... Eh bien, oui, je vous

confesse que je me sens triste à mourir, et surtout bouleversé

par une obscure voix dont je n'entends que trop les questions.

J'éprouve certains doutes, je suis très malheureux...»

Marie me regarda bien en face, entre les deux yeux:

--«François, tu m'aimes moins! Avoue-le, dis-le, j'aime mieux

cela.»

Grands dieux! Je lui criai la vérité:

--«Je t'aime éperdument, profondément, de toutes les forces de mon

cœur, Marie!»

Après quoi, par le plus grand effort d'énergie dont je fusse

capable, je me suis violemment rappelé mon devoir, et j'ai ajouté:

--«Seulement, je suis tourmenté, en ce moment, par une crise...

--De regrets, peut-être?

--Non, de conscience.»

Marie se leva brusquement, à ces mots. J'eus peur soudain de ce

qu'elle allait faire ou dire:

--«Mon amie, qu'est-ce qu'il y a?... Où vas-tu?»

Elle me répondit en quittant la pièce:

--«Il est cinq heures moins cinq. On doit donner le bain de

Tiberge à cinq heures. Je vais voir si la nourrice est bien

exacte.»

Et elle ajouta en riant de ses belles dents saines:

--«A chacun sa conscience, n'est-ce pas?»

Bientôt grisonnant que j'étais, j'eus la honte, cette nuit-là,

d'étouffer des sanglots dans mon oreiller--d'humbles sanglots

d'amour, de vrais sanglots d'écolier!

Cependant je m'étais rendu à la messe.

Un dimanche matin, j'ai vu Yvonne descendre au jardin, gantée, et

comme d'habitude ce jour-là, habillée un peu plus mélancoliquement

encore. Car telle est sa tristesse que, voulant faire honneur à

Dieu, elle met ses robes les plus mornes, comme pour dire: «Vous

m'avez infligé cette croix, ô mon Dieu qui m'avez repris tout ce

que j'aimais. Vous m'avez rendue misérable et lamentable. Or en ce

dimanche où je vous glorifie solennellement, je me pare de tout

mon chagrin, et je l'apporte au pied de vos autels. Regardez-moi,

mon Dieu, irréparablement malheureuse ainsi que vous m'avez faite.

Je présente à tous les yeux mon deuil immense et soumis, comme

un exemple bien chétif, mais hautement affirmé, d'humilité et de

résignation.»

Il se peut qu'Yvonne forme cette pensée d'adoration et de douceur

infinies. De même se peut-il qu'elle se soit machinalement

revêtue de n'importe quelle toilette, pourvu que celle-ci se

fût trouvée moins riante que les autres, ainsi qu'il sied à une

sage chrétienne allant à l'église: on le sait, les yeux châtains

d'Yvonne étaient impénétrables. Au fond de leur chagrin couvait

soit un incendie, soit à peine une étincelle.

Elle traversa donc notre petit jardin. Thérèse Gervonier la

suivait, pareille à une grosse bonne d'enfant. Ah! la pauvre

Yvonne, combien elle semblait vacillante, avec ses épaules minces,

combien elle marchait débile et penchée entre les deux chiens,

Marsyas et Marion, qui l'accompagnaient gaîment, en bondissant,

jusqu'à la porte de la rue! Et je savais, moi, que quiconque l'eût

regardée au visage, se fût arrêté sur place, stupéfait: car cette

jeune femme accusait l'âge mûr, et au delà, l'âge flétri.

Enfin la porte de la rue s'ouvrit, puis se referma au nez de

Marsyas et de Marion qui, désappointés, les oreilles couchées, et

les yeux mi-clos, demeurèrent longtemps immobiles: «Comme c'est

stupide et malveillant, semblaient-ils penser, de ne pas nous

avoir emmenés! A quoi cela sert-il? Où ont-elles pu aller, avec

leurs gants, leurs petits livres, et leurs jupes qu'il ne fallait

pas salir? En voilà des histoires, et des puérilités!»

Au bout de quelque temps cependant, Marsyas et Marion se

retournèrent subitement, de même que touchés par une baguette

de magicien: je venais de paraître au jardin, et déjà ils me

sautaient presque aux épaules, se poursuivaient en rond dans

l'étroit espace, gambadaient, aboyaient:

--«Ah! te voilà! exprimaient-ils. Te voilà, enfin! Avec toi, au

moins, c'est sérieux, on va faire des choses intéressantes, on va

sortir. Tu n'as pas les colliers ni la laisse dans les mains, mais

tu vas aller les chercher, nous avons confiance. Quelles courses,

tout à l'heure, sur la pelouse! On boulera les fox, on rattrapera

tout ce qui se sauvera! Et puis, dans la forêt, il y aura de

l'écureuil, de l'oiseau, du lièvre. Quelle ivresse! Et qui sait,

malgré cette laisse idiote... Mais quoi, qu'est-ce qui te prend

aussi, toi? Tu ne nous emmènes pas non plus? Qu'est-ce qu'il y a

donc, ce matin?»

Infortunés Marsyas et Marion, il y avait la messe, il y aurait

dorénavant la messe tous les dimanches, à la même heure, il

faudrait vous y faire. Les hommes fantasques allaient prier, ce

matin-là: et encore votre patronne s'y rendait-elle de bonne foi,

poussée par la ferveur de son âme croyante. Mais votre maître,

ô bons et simples chiens, qu'eussiez-vous pensé de votre maître

vénérable, dispensateur souverain des pâtées et des sorties, si

vous aviez pu deviner qu'il vous laissait cruellement au jardin

dans l'unique intention d'aller contrefaire le repenti, et se

donner en spectacle? O jolis êtres ingénus, vous lui ferez accueil

sans rancune, à votre maître difficile à comprendre, quand il

reviendra de sa messe: vous le bousculerez joyeusement, vous le

regarderez de vos yeux tendres, et en vérité il aura malgré tout

mérité ce regard-là, bien que vous ignoriez pourquoi, ô cœurs

honnêtes, ô bêtes charmantes!

Dans l'église, je me suis placé en l'un des bas-côtés, près de

la porte. Yvonne ne tourna pas une fois la tête: eût-elle été

seule, qu'elle ne m'eût pas seulement vu. Mais Thérèse passait

l'inspection, en revanche: elle prétendait apparemment savoir

si chacune ou chacun suivait bien l'office, et si quelque

impertinente ne serait pas venue, par hasard, avec un chapeau trop

simple, une robe d'un ton trop net ou une figure d'une beauté trop

indécente. Il y a en effet un protocole pour le dimanche matin,

auquel il ne s'agit pas de manquer: Thérèse en connaissait les

moindres nuances.

Or je n'étais pas arrivé depuis cinq minutes que cette vigilante

fidèle m'avait aperçu.

Hâtons-nous d'ajouter que tout en surveillant l'église, Thérèse

écoutait pourtant la messe avec piété, et ne se fût pas

scandaleusement retournée pour constater jusqu'à quel point

je m'inclinais au moment de l'élévation: mais bientôt après,

en s'asseyant de nouveau, elle s'assurait rapidement de ma

contenance, et je dus lui causer un extrême dépit en me retirant

un peu avant l'_Ite, missa est_, car elle eût probablement observé

avec dilection si je me signais ou non, si je prenais de l'eau

bénite, et de quel air, et si j'avais enfin, en descendant les

marches du perron devant l'église, cette physionomie correctement

paisible, non moins que discrètement allègre, qui a sa place

aussi dans le protocole du dimanche matin. Prétendais-je par

hasard faire de la fantaisie, tout nouveau et jeune paroissien que

j'étais?... Oh! non.

Je suppose que la surprise de Thérèse fut extraordinaire, et

qu'elle dut, après la messe, se répandre en commentaires sans fin.

Yvonne l'a-t-elle écoutée distraitement, ou en proie à quelque

espoir secret, sinon à de la méfiance au contraire? Je ne sais, et

rien n'a pu me le laisser soupçonner, ce jour-là ni les suivants.

Au déjeuner, elle se montra indifférente et lointaine, comme à son

ordinaire. Elle ne fit même pas semblant de ne pas m'avoir vu à

l'église.

--«Tu as entendu, me dit-elle tranquillement, le sermon de M. le

curé. C'est un saint homme, mais il n'a pas le don de la parole.

Il se répète, et sa phrase a souvent bien du mal à venir au bout.

J'espère qu'une autre fois tu entendras M. l'abbé Duregard. Notre

ami prêche très bien, c'est l'avis général.

--J'irai tout exprès.»

Sur quoi, un silence, et l'on parla d'autre chose. Thérèse

elle-même n'ajouta rien: elle réprimait cependant cent allusions

diverses. La curiosité l'eût tuée. Sa figure informe brillait de

satisfaction comme d'étonnement: mais la réserve, la froideur

d'Yvonne la glaçaient.

Le dimanche suivant, je fus encore à la messe, pris fort bien

l'eau bénite, et fis parfaitement tout ce que je devais faire.

Le regard de Thérèse changea dans la semaine: il s'éclaircit

positivement. Je m'en sentais même touché. Il s'en fallait

pourtant qu'Yvonne s'apprivoisât; mais quoi! allais-je manquer de

patience, ainsi qu'une femmelette nerveuse, au début à peine de

mon entreprise? Allons donc, j'étais plus robuste.

Le fourbe · 第 12 / 15 段