cette sympathique brute de Denis Claudion: «Agis! N'hésite pas,
commence immédiatement, lève-toi, et au travail!...» Et puis ces
mots également: «Une belle ruse, une audacieuse ruse de guerre...
le courage indomptable qu'il faut pour la poursuivre jusqu'au
bout, et la mener à bien!...»
Puisque je ne pouvais, sous peine de vilenie, quitter Marie,
et puisque, d'autre part, il m'était intolérable de torturer
davantage Yvonne--eh bien! il me fallait donc prendre mon parti.
Marie, profondément aimée, me tenait par toutes les fibres de
l'âme et toutes les papilles de la peau. Et il y avait Tiberge...
Bon! le sacrifice serait atroce, et j'en mourrais, à la longue...
Mais je n'avais qu'à revoir un instant les yeux flétris d'Yvonne
et ses traits de martyre, sa silhouette déjà cassée, son pas
furtif sur le chemin du cimetière... Marie, d'autre part, berçait
son fils--notre fils--entre ses bras, elle n'avait plus besoin de
moi: mon devoir était auprès d'Yvonne... «Agis, lève-toi!...» Mais
oui. Le temps de m'essuyer les yeux, et me voici.
Pourtant, Yvonne ne m'aime plus d'amour, depuis longtemps, et ma
tendresse pour elle s'est changée en pitié. J'ai prononcé le mot
abominable: «C'est mon devoir...» En outre, elle est fine: elle va
hausser l'épaule, ou se méfier.
Oui, mais elle est pieuse aussi. Et nous verrons bien.
Et Marie, il faudra donc la quitter, malgré la vilenie?...
A moins cependant qu'elle ne me chasse elle-même, ou ne s'en aille
la première, railleuse, en détournant la tête...
Et Tiberge?
Mon petit enfant!... Ah! sa mère l'emmènera, il vivra très
heureux, très riche... Au lieu que l'aînée, hélas!... toute pâle
et menue entre deux brassées de fleurs...
Allons, c'est dit, à la besogne! Sans témoin, devant ma seule
conscience, pour cette douloureuse et close Yvonne, je renonce
à tout ce que je préfère ici-bas, je me barre sur la liste des
heureux, je m'exécute de ma propre main. Ma volonté est forte et
affûtée, comme une épée. Je vais faire, avec cette arme-là, tout
ce que je dois faire. Et je commence sur-le-champ.
Je marque la date: 18 juin, au soir. Aussitôt rentré à Chantilly,
j'ai pris dans ma bibliothèque un excellent ouvrage, paru cette
semaine, sur les jardins à la française, et l'ai fait porter à
M. l'abbé Duregard, avec un mot pour engager celui-ci à lire
en ses moments perdus ce volume traitant d'une matière qu'il
entendait parfaitement. De fait, M. Duregard, premier vicaire de
Chantilly, connaissait mieux que quiconque les plantes de parc et
la décoration des parterres: il m'avait vingt fois surpris à ce
sujet.
L'abbé Duregard me remercia cordialement. Il eut bientôt lu ce
livre, dont nous parlâmes avec plaisir, en nous promenant de
long en large sur la pelouse de Chantilly, en vue du parc. Fils
d'un entrepreneur, l'abbé eût à merveille transformé tout un
canton en parc, établi des terrasses, creusé des tranchées, fait
courir partout sous le sol un subtil réseau d'eaux, et quant aux
plantations, c'eût été son triomphe. Hâtons-nous d'ajouter qu'il
eût joui de ce triomphe avec modestie. L'abbé était un très bon
prêtre, qui mettait tout à son rang: les choses divines d'abord,
puis la charité, la politique, les personnalités, puis les jardins
et les forêts, les animaux, et lui-même enfin. Malgré cette
parfaite humilité, cependant, il ne levait pas les yeux au ciel
afin de proclamer son indignité. Non, tenez l'abbé Duregard pour
un homme doué de qualités simples et fortes. Il avait trente-cinq
ans à peu près, une carrure et des yeux perçants. Ajoutons qu'il
s'en servait, et regardait bien.
Je n'eus pas à faire connaissance avec lui. Tant à table, chez
moi, qu'au cours de plusieurs rencontres, nous avions fréquemment
traité à cœur ouvert, et gaîment, maintes questions inoffensives,
telles que sylviculture, fantaisies d'autrui, carrières, fortunes,
et politique surtout: tous entretiens sans danger, même le
dernier, entre interlocuteurs qui font attention aux paroles dont
ils usent, ce qui n'est point si difficile.
Néanmoins deux sujets demeuraient réservés, à savoir la charité,
que l'abbé pratiquait à merveille, mais dont il ne soufflait mot;
et la religion, touchant laquelle il n'eût toléré qu'à regret
la moindre retenue dans ses propos. Or il savait que je n'avais
pas la foi. Je n'éprouvais seulement pas un soupçon de curiosité
envers ceux qui croyaient. Ils me semblaient des manières de
dilettantes, peut-être un peu aigris, dont il n'eût pas été
convenable de constater l'obstination, devenue vénérable par la
force des siècles et une immémoriale poésie; ou plutôt ils me
produisaient l'effet de byzantins qui conservaient un intéressant
trésor de traditions; ou encore je les voyais comme des puristes,
en quelque sorte, parlant une langue savante, mais d'une syntaxe
assez archaïque et vainement compliquée. D'autres fois aussi, ils
me représentaient un parti politique, et une force dans l'État.
Quant à moi, je n'aurais jamais pu réciter un Credo qui durait
si longtemps, voilà tout. Il y avait trop d'articles de foi,
trop de noms propres, trop d'histoires saintes. Cette Providence
était méticuleuse à mon gré, elle établissait son compte, elle
demandait des arrhes... D'autre part, j'admirais si humblement
la bonté, le courage et la patience--les trois vertus sublimes
des héros--que je me révoltais, indigné, contre la vile notion du
Paradis. Eh quoi! une récompense, une si exacte récompense, un
prix d'excellence payable en béatitudes et en contemplations?...
Comme s'il y avait rien de plus noble au monde qu'un acte
d'abnégation accompli par volonté pure, et devant le seul tribunal
de sa fierté!... Mais un Paradis? Pauvre idéal de salariés ou de
prêteurs à la petite semaine.
Joignez que la nécessité d'une religion révélée ne me semblait
pas indispensable à ce que le monde vivant pût aller son
train... Aussi bien, vais-je ici contrefaire le penseur? Non,
justes dieux! Est-ce que ça compte, l'intelligence, en face de
l'émotion toute-puissante? Est-ce qu'un raisonnement a la moindre
importance, quand le cœur sursaute et frissonne? Si, l'espace
d'un instant seulement, j'eusse soudain frémi d'amour ou de
charité dans le silence d'une chapelle, j'aurais ensuite trouvé
cent raisons pour une, parbleu! de m'expliquer l'intervention
divine, et son rôle, fût-ce le plus personnel, dans nos affaires
d'ici-bas: l'esprit est un bon serviteur, dès que le cœur a parlé.
Mais jamais, à aucune époque de ma vie, je n'avais ressenti
apparence d'émotion ni devant un autel, ni sous la voûte d'une
église. Bien pis, je n'aimais pas les églises: entendez que je
ne les aimais point d'amour, bien que je comprisse leur beauté.
J'aurais pu définir ce qu'il est juste et raisonnable d'admirer
dans une cathédrale: mais cette beauté ne m'était pas agréable.
L'ayant saluée respectueusement, je n'y revenais pas. Je n'avais
nul plaisir à voir une ogive: il faut bien appeler les choses par
leur nom.
Assurément les clochers de campagne chantent leurs prières avec
des voix d'anges dans les parfums du crépuscule. Et d'ailleurs les
clochers font partie des arbres, de la brume, des champs, du ciel:
ils jouent avec les nuages et les hirondelles, ils sont divins.
Mais à l'intérieur de l'église, sous le clocher, quelle tristesse,
et que de contraintes!
Il me souvenait encore de certaines minutes, tant à Rome qu'en
Sicile ou à Pestum, et à Ostie, ailleurs encore: devant ces
poignants vestiges, devant des marbres où souriait et s'élevait
depuis des siècles, et pour l'éternité, toute la beauté du monde,
comme je me sentis trembler, en proie au démon de la perfection,
la gorge contractée, les artères battantes!... Un rien, une nuance
seulement de cette fièvre sacrée, que j'eusse éprouvée un jour
devant un autel, et le lendemain peut-être, j'entendais la messe.
Toutefois un tel miracle ne s'était pas produit. L'odeur des
églises, les saints de plâtre, les dévotes et leurs yeux furieux,
tout me repoussait. Et la religion ne m'apportait rien que
langueur, ennui, légendes monotones, étrangetés. L'abbé Duregard,
répétons-le, était très avisé: il avait deviné sans peine mon
déplaisir. D'autre part, il n'eût point aisément consenti à parler
des choses divines avec réserve: de sorte que par courtoisie, nous
n'abordions aucun sujet qui pût nous amener à cette extrémité.
Si jusqu'à présent je m'étais félicité de cette double prudence,
il m'en coûtait à cette heure. Comment donc engager l'abbé dans
l'entretien que je souhaitais?
Nous regardions le petit château, celui du seizième siècle, si
délicatement découpé, et posé sur l'eau comme un coffret:
--«Joli bibelot, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?
--Dommage qu'il ne se trouve pas au milieu du parc.
--Ah! oui, la symétrie, l'ordre, la règle, l'imitation de
Notre-Maître Le Nôtre... Vous avez bien raison, d'ailleurs, et Le
Nôtre est le dieu des jardins. Mais lui-même a dessiné celui-ci.
--Il ne pouvait mieux faire.
--Certes. Et puis, le grand gala des parterres et des façades, le
bal des statues, la procession des charmilles, le carrousel des
bosquets, il faut laisser toutes ces splendeurs à Versailles. Dans
notre Valois, un peu de laisser-aller ne nuit pas: le pays porte
volontiers ses parcs de guingois sur les collines, et ses châteaux
négligemment piqués parmi les bois. C'est une contrée ombreuse et
gracieuse, où l'apparat ne convient guère. De même la Bretagne,
tenez... Monsieur l'abbé, connaissez-vous la Bretagne?
--J'avais un oncle à Saint-Brieuc. J'ai parfois été le voir, quand
j'étais gamin, avant d'entrer au séminaire.
--La côte admirable! A droite, Saint-Malo, Cancale! A gauche,
Bréhat, Ploumanach, Trégastel, le fouillis des îles et des
rochers, entre lesquels s'est si adroitement glissée la mer!...
J'ai naguère longé cette côte déchiquetée, autour de Lannion
et de Tréguier. Mélancolique Tréguier, blottie à l'ombre de sa
petite cathédrale rose, qui est «pauvrette et ancienne»...
Mais quel burlesque monument l'on a élevé au pauvre Renan! Le
malheureux s'affaisse, obèse et fatigué, sous une Athènè de
bronze, raide comme un lampadaire. Mieux eût valu ne laisser,
comme témoin de son passé breton, que sa petite et simple villa de
Perros-Guirec... Je souhaite que les circonstances vous envoient
un jour dans ce coin de Bretagne; il est varié, fin et doux, comme
notre Valois, mais bien plus triste pourtant.
--Je le souhaite également, vous m'en donnez l'envie. Souffrez
cependant que je ne vous promette pas d'éprouver la même émotion
que vous en évoquant les souvenirs d'un des plus grands ennemis
qu'ait eus l'Église.»
Déjà l'abbé se fâchait un peu, ou du moins il se mettait en garde:
mais n'ayant amené le nom de Renan qu'afin de me faire contredire,
tout s'ensuivait selon mes vœux, et je repris en souriant:
--«Il est vrai que le grand exégète argumenta très adroitement.
Mais que vous importe, monsieur l'abbé? Renan est mort, et sa
pensée s'affaiblira--comme toute pensée humaine--sinon son charme.
Or l'Église est éternelle, ne l'enseignez-vous pas?... Je crois
que tout en condamnant son œuvre, le meilleur chrétien peut
rendre hommage à son talent. Puis n'a-t-il pas des circonstances
atténuantes? Nous savons de lui plus d'une page qu'un évêque ne
renierait pas. Rappelez-vous ce capucin qui disait de Renan, comme
celui-ci le raconte lui-même: «Il a écrit sur Jésus autrement
qu'on ne doit; mais il a bien parlé de saint François d'Assise.
Saint François le sauvera.»
Cependant je m'embrouillais, je faisais fausse route. L'abbé
retenait visiblement ses paroles. Je l'entendis seulement
murmurer--et ce murmure n'était dicté que par la politesse, afin
d'éviter un silence désobligeant:
--«De mauvais jeux intellectuels.»
Depuis peu d'années, le mot «intellectuel» s'est transformé en
blâme, presque en offense: l'on en use pour qualifier plus que
sévèrement l'intelligence, aussitôt que celle-ci n'aboutit pas aux
conclusions que l'on préférerait.
Allons! l'abbé se méfiait décidément de moi: j'avais une
détestable note dans sa pensée, et si j'eusse persisté à le
vouloir entretenir, dès le début, des plus hautes inquiétudes
humaines, il m'eût instinctivement traité en adversaire; ce qu'il
ne fallait précisément pas.
Aussi ai-je changé de route, pour m'approcher de lui. J'ai pris un
chemin bien plus court, et le bon. Sans insister, laissant là tous
les livres, j'en revins aux voyages. Je lui dis que j'avais visité
Auray, un jour de pèlerinage. C'était le conduire à me citer
Lourdes, où je n'ignorais point qu'il s'était rendu, voici deux ou
trois ans. Il me décrivit très volontiers la basilique, la grotte,
les hôtels, la foule des pèlerins, les malades.
L'abbé m'observait sans qu'il y parût, tout en discourant.
--«J'ai vu, me dit-il, une jeune fille laisser là ses béquilles.
Son père pleurait de joie. C'était un spectacle extrêmement
émouvant.»
Or mon visage se révélait à cette minute comme éperdu d'attention:
j'écoutais l'abbé, sinon de toutes mes oreilles, au moins de tous
mes yeux.
Nous convînmes de faire ensemble, assez souvent, un tour en forêt.
On me dira: «Mais voilà bien des histoires. Quoi! faut-il tant
de préparatifs pour se convertir? Il en va plus simplement. Sans
s'estimer à si haut prix, un chrétien qui revient à la foi de son
enfance, s'agenouille tout bonnement, un beau jour, dans la plus
humble des chapelles, puis demande au prêtre le plus proche de
l'entendre en confession, et c'est tout. Pas tant de finesses ni
de cérémonies. Un directeur, attentif et expérimenté, un pénitent
modeste non moins que repentant, et l'œuvre de salut commence. La
porte de l'église est sans verrous, il n'y a qu'à la pousser, elle
s'ouvre aussitôt, et ne fait aucun bruit.»
Oui, certes. Toutefois je voulais justement que mon retour
au bercail--l'on s'exprimerait ainsi--ne se fît pas avec une
telle bonhomie. Tant d'innocence, ici, n'était pas mon fait. Je
sentais que si je fusse allé sans plus d'ambages trouver l'abbé
Duregard en lui disant: «J'éprouve un grand trouble, et l'église
m'attire», il eût paisiblement classé mon cas parmi les heureuses
nouvelles, et après en avoir rendu grâces à la Providence, eût
observé sur ce point la discrétion ecclésiastique, qui est si
parfaite, si aisée, si élégante même, à force de naturel. Ce qui
venait à l'encontre de tous mes souhaits.
Au lieu que l'abbé allait me porter aux nues, s'il avait assisté,
heure par heure, aux étapes de ma conversion. Non afin de s'en
attribuer le mérite, assurément: l'abbé Duregard avait l'âme trop
haute, encore une fois, pour s'attarder aux pauvres mouvements
de la vanité, celle-ci fût-elle la moins frivole et la plus
justifiée. Mais sans doute penserait-il voir la main divine qui
me poussait petit à petit vers le port: et ce serait, de sa part,
faire œuvre pie que de constater cette merveille, et que de s'en
féliciter. Ce serait seconder les desseins de Dieu que de suivre
avec ferveur le beau travail spirituel qui allait s'accomplir
en moi, jour après jour. Le coup de théâtre se fût-il produit
en quelques heures? Bon, le lendemain déjà, l'on n'y songeait
plus guère: tandis que l'abbé devrait trembler longtemps pour
la conversion du pécheur, en observant celle-ci qui germait peu
à peu, jusqu'à éclater enfin sous ses yeux. Certainement il ne
croirait pas que ses prières seules pussent secourir ma faiblesse.
Dès lors, ne recommanderait-il pas aussi l'égaré que j'étais aux
oraisons de Thérèse Gervonier, par exemple? Et Thérèse, que ne
serait-elle pas capable de confier ensuite à Yvonne, sous le sceau
du secret?
En un mot, quelque brusque événement frappe, s'impose, c'est un
fait accompli, on l'enregistre, et l'on attend du nouveau. Par
contre, l'on s'émeut devant ce qui monte à l'horizon et s'y colore
doucement: ainsi la buée dont naîtra tout le crépuscule, d'où
sortiront l'orage et son fracas, ou qui nous donnera le frisson de
l'aube, suivi du jour en sa fleur.
C'est au cours de nos promenades avec l'abbé Duregard que j'ai
surtout tâché d'amener ce dernier à deviner mes inquiétudes. Il me
souvient du _Voyage autour de ma chambre_, comme de tant d'autres
«voyages» analogues, ceux-ci autour d'un fauteuil, ceux-là autour
d'une table ou d'un encrier: les auteurs de ces récits y font
mention de toutes choses, et philosophent de la sorte sur Dieu,
l'homme et le monde à propos d'une mouche, d'un crayon, d'un
verre d'eau ou d'un bâton de cire à cacheter. Ce genre est usé;
cependant j'intitulerais volontiers «Voyage autour du champ de
courses»--à Chantilly, on dit «la pelouse»--les péripéties de
ma conversion; j'entends les péripéties morales, toutes celles
enfin qui ne pouvaient échapper à l'abbé, et non seulement ne le
pouvaient, mais encore ne le devaient.
Le voyage autour de la pelouse... que de littérature, et que
d'apprêts! Ah! soit, mais y avait-il ombre de sincérité en ce que
je tentais là?... Oui, pourtant, car il y avait ma fatigue et ma
tristesse, quand je rentrais au logis. Il y avait mon bel amour
compromis et souillé par des fourberies. Il y avait mon petit
Tiberge perdu, et mes larmes secrètes, ma douleur inavouable... O
ma conscience et ma fierté, je vous offre tout cela, tout cela!
Le 27 juin, j'ai ramassé sur la pelouse une rose encore fraîche.
Elle avait dû choir tout à l'heure d'un corsage ou d'une main
gantée: elle embaumait. Je la fis voir à l'abbé:
--«Voici la parure du pays, monsieur l'abbé. Je ne dis pas cela
parce que c'est une rose. Un nénufar ou un œillet m'inspireraient
la même pensée: mais j'appelle cette fleur ainsi, à cause de la
grâce qu'elle avait là, sur notre chemin, toute seule. Il ne faut
rien de plus sous le ciel du Valois. Que les cascades de plantes
folles retombent et bondissent au soleil d'Espagne, de l'Orient
ou des Tropiques! Qu'il y ait des palais surchargés de pierraille
à Naples, et des Himalayas dans les grandes Indes! Mais ici nos
paysans sont plus délicats: le décor d'une campagne toujours fine
a dû leur aiguiser le goût. Voyez leurs maisons, aux alentours,
à Montgrésin, à Pontarmé, à Saint-Nicolas, comme c'est simple!
Quatre murs, et un rosier qui grimpe au portail, voilà tout. Sinon
un rosier, mettez une glycine, ou un cep de vigne. Même à Senlis,
les vieux hôtels ne sont ainsi parés que d'un bout de dentelle,
leur balcon. Au loin les prés ondulent, le ruisseau serpente
sous les saules, et la forêt bleue s'arrête courtoisement devant
l'herbe ou le blé. L'on ne peut orner une telle contrée, sinon
avec une fleur de place en place--par exemple cette rose, tenez,
tombée d'aventure à nos pieds, sur la pelouse.»
L'abbé me fit remarquer qu'il y avait des horreurs dans Chantilly.
--«On bâtit des villages, des maisons à étages. On laisse des
papiers gras dans la forêt. L'hôtel Condé a déshonoré la pelouse.
--Bon! un grossier maçon nous a infligé ce palace, et de la
canaille touriste se croit tout permis chez nous, j'en conviens:
mais avant de gâter tout à fait le domaine, bien du temps
passera, cependant! Et puis, si vous voulez humer le vrai parfum
du pays, il faut surtout errer dans les villages, et suivre les
lisières des bois, enjamber la Thève et la Nonette sur les ponts
ébréchés... Connaissez-vous Loisy?
--Loisy, près d'Ermenonville? Non pas. Je ne connais que
Chantilly. Pour nous autres, l'univers s'arrête aux potagers de
nos paroissiens.
--Loisy est un hameau de vingt bicoques. Gérard de Nerval y fait
vivre sa paysanne invraisemblable, nommée Sylvie, en même temps
qu'il dépeint le pays avec une poétique inexactitude. Mais elles
sont néanmoins charmantes, les vingt bicoques de Loisy: chacune
porte sa rose, sa vigne ou sa glycine. Et je pense que certaines
aussi, l'automne venu, arborent un jabot d'écarlate, j'entends
de vigne vierge... Eh bien, monsieur l'abbé, j'admire toute
cette harmonie. Il y a pourtant un bel ordre dans le monde, et
les rustres «coupeurs de terre» s'y soumettent eux-mêmes, sans y
prendre garde, quand ils construisent leurs cabanes dans le style
de leur terroir...»
Mon compagnon ne me répondit point qu'il estimât juste et
raisonnable de penser ainsi: mais je voyais son visage approuver à
la muette. Il semblait content, sans même que le soleil léger de
ce jour y fût pour rien. Au bout d'un instant, j'ai repris gaîment:
--«La marquise de M. de Fontenelle lui déclarait jadis qu'il y
avait trop d'affectation à vouloir, comme certains astrologues
de ce temps-là, exempter la terre de tourner autour du soleil.
De l'affectation... Je n'en trouve pas moins, aujourd'hui, à
prétendre exempter cette même planète d'être vraiment fort bien
organisée. Le bon Dieu est très artiste.»
Bel esprit. Mais du même coup, bon esprit, en somme, devait
également juger l'abbé.
Le mois de juillet n'arrivait pas encore en son milieu, qu'un
soir, avant l'angélus, j'en venais à dire en présence de M.
Duregard:
--«Il faut, voyez-vous, nourrir une indulgence profonde pour les
attachements coupables. Le premier mouvement poussant quiconque
aux genoux d'une femme peut être blâmé, certes. Mais ensuite,
par quels liens noués et renoués ne se trouve-t-on pas engagé!
Un homme voudrait parfois rompre: il ne saurait le faire sans
briser une âme qui ne comprendra rien à ce châtiment. Certaines
brutalités semblent bien hasardeuses pour une conscience un peu
réfléchie. Il y a parfois la tendre innocence des enfants, dont on
se voit responsable, et leur sourire, qui arrête tout. Le devoir
n'est pas aisé à discerner. Vous avez dû parfois connaître, en
confession, combien on souffre parmi de telles angoisses, et comme
le plus orgueilleux ou le plus sage a souvent besoin d'un conseil
et d'un ami!»
Pouvais-je parler plus clairement? D'autant que ma peine, hélas!
n'était que trop certaine, et que l'émotion dont tremblait ma
voix ne mentait pas, cette fois!
D'autre part, il eût été gênant que je me fusse montré plus
explicite devant M. l'abbé Duregard, qui venait familièrement chez
moi, et dînait à ma table sous le regard toujours triste d'Yvonne.
Il ne m'eût même point permis de pousser davantage ma confidence:
car le prêtre seul, ici, pouvait dorénavant m'écouter dans le
mystère du confessionnal, et si j'éprouvais tellement le besoin
d'un conseil... Les prières toutefois nous séparaient--du moins,
l'abbé le croyait.
Comme l'août naissait, je nommais déjà celui-ci «mon cher ami».
Lui-même me convoquait à nos promenades. Je crois qu'il eût alors
volontiers tenté de me convertir. Peut-être impatienté que je
fisse grand état de connaissances artistiques ou littéraires qu'il
était loin d'avoir, ou peut-être afin de me convaincre--car tout
arrive--par le prestige de l'esprit, il me conseillait certaines
lectures des maîtres de l'Église: ce qui se nomme des lectures
pieuses.
Or, pour tout avouer, je ne faisais qu'entr'ouvrir les livres
qu'il m'apportait ainsi. Rien au monde ne m'ennuie, ne m'est plus
indifférent, et au besoin ne m'irrite comme une lecture de ce
genre. La théologie m'échappe, la piété ne s'adresse pas à moi, et
tout le reste me semble vague. Après un instant de plaisir très
vif que m'auront causé le ton inimitable des écrivains religieux,
leur allure sublime, leur éloquence nombreuse, leurs précautions
et leur exquise politesse--je parle des meilleurs--je me fâche
presque aussitôt à ne rencontrer rien de précis en tant de pages.
Ne fût le respect, je laisserais là l'ouvrage sans en tourner
seulement deux feuillets. Cependant j'en parcourais au moins un
chapitre, et nous en causions, l'abbé et moi. Nous feignions--lui
moins que moi, mais n'ayant pas goûté aux plaisirs adorables des
Muses, connaissait-il bien toute son illusion?--nous feignions
donc tous deux une gratitude confidentiellement attendrie
envers l'écrivain sacré, et une sorte de dilection supérieure,
inaccessible aux esprits hâtifs, brusques ou futiles.
Une fois, tout en marchant dans l'étroite sente d'Avilly, entre
deux cloisons de verdure, je m'arrêtai net, et déclarai soudain à
l'abbé:
--«Je ne suis séduit que par les jansénistes. Convenons-en, je me
sens près d'eux, près d'eux seuls.»