Enfin l'une des cousines Quériou jouait au golf. Elle

entraînait souvent Yvonne à prendre le thé devant les

_links_ de Vineuil, où les dames de Chantilly tenaient leurs

parlements. La grande réserve d'Yvonne et son bon esprit lui

valaient l'absolution--millionnaire ou titrée, elle eût atteint

l'estime--de quelques hautes matrones. Mais si l'on voulait bien

oublier ainsi, avec une extrême bonne grâce, qu'Yvonne ne fût

qu'une pauvre petite dame, assez triste et pas trop riche, de

quelles poignées de mains trop chaleureuses et impitoyablement

compatissantes ne devait-elle pas, la malheureuse, payer cette

terrible bienveillance! Au golf comme partout, n'est-ce pas, on

n'a rien pour rien.

Bref, par ma faute, que je fusse présent ou absent, que l'on fît

indirectement allusion à ma personne et à la passion radieuse

qui ensorcelait ma vie, ou que l'on en parlât tout cru, Yvonne

souffrait toujours davantage--et je n'y pouvais rien.

Non!... Car enfin, devais-je rompre avec Marie?

Ah! peut-être... Un rigoriste, une «tête ronde» dira qu'il l'eût

fallu. Je me le disais à moi-même tout le jour. Je me déclarais:

«Marie n'a plus besoin de toi: elle a son fils, maintenant. Tu as

accompli ta besogne auprès d'elle, ton rôle est terminé. Le petit

sera riche et bien soigné... Tu peux à présent te retirer, mon

garçon, et rentrer dans ta maison dévastée.»

Bon, mais qu'eût pensé de moi la belle marquise Gianelli, pour qui

toutes les gênes entravant le commun des mortels étaient comme

abolies? Je me fusse donc un jour présenté devant elle, et je lui

eusse adressé la parole en ces termes: «Madame, vous êtes pour moi

ce qu'il y a sur terre de plus noble, de plus tendre et de plus

charmant. A mes yeux, vous planez au-dessus du monde. En outre

vous m'avez fait l'honneur de me donner un fils de votre sang, et

vous voulez même bien me témoigner avec sincérité, je le crois,

à moi forestier obscur et infime, un peu de cet amour qui combla

naguère les vœux d'un poète illustre. Il ne serait pas un homme,

d'âme un peu relevée, pas un artiste digne de ce nom, pas un

délicat qui n'enviât mon bonheur... Néanmoins, je vous quitte, je

vous abandonne, vous et notre enfant.

--Mais, me répondrait-elle, vous ai-je fourni quelque sujet de

plainte?

--Pas le moindre, bien au contraire... N'importe, je vous laisse,

à cause d'Yvonne, ma femme.

--Pourtant, ai-je jamais parlé d'elle, sinon en sa faveur, alors

que je vous aime, et qu'elle n'en a pas moins, malgré tout, la

meilleure part, puisqu'elle habite sans cesse à tes côtés, ingrat,

puisqu'elle porte ton nom, et puisque tu la chéris profondément,

je ne l'ignore pas...

--Certes. Toutefois, je te laisserai, ainsi que notre enfant.

--Tu nous sacrifieras!... Mais quelle femme irrésistible me

préfères-tu donc là? Elle t'aura prodigué des marques bien

éclatantes d'amour?

--Rien de cela. C'est un être malheureux et contracté, incapable

d'une caresse. Elle vit, elle a vécu entourée de dévotes et de

femmes sans prix.

--Alors, il faut que tu ne m'aimes plus.»

Moi?... Ne plus aimer Marie! Jamais au contraire je ne l'avais

aussi parfaitement idolâtrée! Il y avait un air, autour d'elle,

qui m'était plus indispensable que l'atmosphère voluptueuse des

belles îles pour les bêtes de ces terres lointaines.

Enfin, après avoir longtemps tenu de tels dialogues imaginaires,

je prenais le train pour Auteuil. Je n'étais pas plus tôt entré

chez Marie, au fond de son jardin grand comme un mouchoir et brodé

de mille tulipes, que je tombais en pleine joie. La cuisinière, la

femme de chambre Romilda, le valet de chambre, l'homme d'écurie

et la nourrice formaient un parti dans lequel on prétendait, non

sans s'attendrir, que le bébé ressemblait incroyablement à sa

mère. Une autre faction, composée du chauffeur et de la jeune miss

anglaise, affirmait que le petit avait sans doute certain air de

famille, rappelant fort la marquise Gianelli, mais qu'à première

vue pourtant l'on songeait surtout au père: et le piquant, c'était

que ce père, on ne le nommait point, par une sorte de convenance.

--«N'est-ce pas, monsieur, me disait la miss, que c'est tout le

portrait du père?

--Mon Dieu, ma chère Frida, il a peut-être les yeux noirs, voilà

tout: en quoi il a bien tort, d'ailleurs.

--Je ne trouve pas, répondait-elle. Mon fiancé aussi avait les

yeux comme le charbon.»

Frida, la miss, était Wurtembergeoise, et se trouvait douée de

cet accent «palace», qui se transforme si aisément en tout ce

que l'on peut souhaiter de plus sympathiquement anglais. Elle

évoquait sans cesse la mémoire de son fiancé, mort au Cameroun,

«dans une exploration», disait-elle fièrement: mais entendez dans

l'armée prussienne, enfin sous le casque à pointe. Frida, mince,

menue et vive, semblait extraordinairement jeune: néanmoins,

vêtue désormais en _nurse_, elle était devenue la gouvernante du

petit, et surveillait la nourrice, solide et austère gaillarde

qui semblait avoir, en réalité, presque deux fois l'âge de cette

_nurse_ pour rire.

Quant à Marie elle-même, posée entre les deux partis en lutte,

elle trahissait tantôt celui-ci, tantôt celui-là, selon son humeur

du moment: mais tout son cœur était avec le camp de Frida.

--«Et pourtant, affirmait la femme de chambre Romilda, le

_bambino_, quand il veut téter, se fâche déjà comme madame quand

elle attend!

--Je ne crie cependant pas, Romilda, ni ne pleure, que je sache.

--Madame croit cela.»

Cette Romilda était familière, et souriait toujours: Marie

l'aimait beaucoup, et la destinait, elle aussi, au service

particulier du bébé, car un enfant ne doit avoir autour de son

berceau que des visages heureux. Elle considérait avec effroi

l'air si grave de la nourrice: et j'en venais à prendre celle-ci

presque en grippe, moi aussi.

Enfin, tout l'hôtel charmant d'Auteuil ressemblait maintenant

assez bien à une _nursery_: il n'était plein que de hautes

chaises, de voitures à bras, de «moïses», de jouets et de hochets.

Quatre pièces au moins en avaient été repeintes des plus fraîches

couleurs: des frises puériles et ravissantes, représentant des

bergeries et des soldats de bois, couraient sur les murs. Il

n'était question que d'antisepsie, de laitages, de promenades

savamment réglées, et l'on n'entendait que gazouillements divers,

roulades imprévues, voix caressantes qui s'efforçaient d'égayer le

précieux petit être enrubanné et couvert de dentelles.

Le baptême prochain prenait les proportions d'un événement

immense. Devant la loi, l'enfant devait, vaille que vaille, se

nommer Gianelli, les parents n'étant pas divorcés: mais quel

serait le prénom?

--«Mon grand-père, disait Marie, s'appelait Tiberge, ainsi que le

maréchal, prince de La Canée. C'est là un nom légendaire dans ma

famille. Je veux que mon fils le porte: il en est digne.

--Déjà!

--Je sais donc ce que je dis. Mon fils s'appellera Tiberge. Mais

je veux aussi qu'il s'appelle François.

--Une fantaisie.

--Caprice. Il faut me passer ça.

--Passons... Par conséquent Tiberge-François.

--Ce n'est vraiment pas tout. Il s'appellera encore Marie, comme

sa mère.

--Marie-Dorothée, en ce cas.

--Inutile de plaisanter... Marie, voilà, Marie tout court.

C'est un nom qui me fait songer à beaucoup de tendresse, cher,

Marie-Dorothée n'évoque pour moi rien d'aussi doux.»

Que pouvais-je répondre, quand mon cœur se gonflait comme un fruit

gorgé de sève? Marie, ma compagne, ma femme, ma vraie femme,

certainement!

Et bientôt elle reprenait:

--«Puis, dans un an ou deux, je mènerai notre Tiberge en Russie,

afin de montrer à sa grand'mère combien il sera beau!»

* * * * *

Eh bien donc, me fallait-il détruire d'un coup tout ce bonheur?

Et comment, d'ailleurs, qu'eussé-je dit? Ceci, peut-être: «Adieu,

je ne t'aime plus, ma chère, je ne suis plus en goût.»

Outre l'atroce mensonge, la goujaterie n'eût pas été trop laide,

en effet.

Vers le temps où l'on commença de promener plus longuement

Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils, voici ce qui arriva.

Yvonne avait un jour pris le parti de reparaître à table. Je ne

sais pourquoi, et l'on pense bien qu'elle ne me l'a pas dit. Il

ne m'est permis que de supposer, mais j'imagine qu'une si longue

retraite aura semblé un peu «théâtre» à son goût très pur. Elle

avait un cœur étrangement susceptible, que le romanesque blessait.

Il se peut aussi qu'elle ait une bonne fois haussé pieusement

les épaules, en songeant que toutes ces fadaises n'importent

guère au salut, en somme, et que les pires contraintes sont des

mortifications particulières, dont une bonne chrétienne doit

plutôt remercier le ciel que d'en témoigner à autrui une rancune

exagérée. Encore une fois, cela m'échappe. J'ai toujours presque

tout ignoré d'Yvonne, hélas!

Quoi qu'il en fût, je vis un matin trois couverts dans la salle à

manger.

--«Il y a du monde? ai-je demandé à la femme de chambre.

--Madame a dit de mettre son couvert et celui de Mlle Gervonier.

--Ah?... Bien.»

Et peu après Yvonne est entrée, suivie de Thérèse. Mon premier

mouvement eût été de me jeter vers elle, et de lui crier:

«Merci!...» Je crois que j'avais la voix étranglée et les lèvres

tremblantes... Mais je me sentis tellement saisi de voir ma femme

si pâle et si vieillie--elle n'avait pas vingt-sept ans!--que je

demeurai muet sur place.

Elle me dit légèrement, en détournant les yeux: «Bonjour,

François», et s'assit sans plus attendre. Puis nous parlâmes du

temps, de la forêt, des gardes, des maisons que l'on bâtissait

près de la gare. Ce fut seulement après dix minutes, peut-être,

qu'elle fit, en enchaînant deux phrases: «Il valait mieux déjeuner

et dîner à table. C'était trop incommode pour le service.» Et rien

de plus.

Vers le dessert, je signalais d'imbéciles coupes d'arbres, que la

commune de Lamorlaye ne cessait d'ordonner çà et là.

--«Il y a, disais-je, tout un rang de saules charmants et de

peupliers qui est vendu. Ils vont y mettre la cognée. Vous

devriez aller voir ce pré une dernière fois, avant ses funérailles.

--Nous irons. Tu photographieras les condamnés, Thérèse: c'est un

souvenir.»

A ce mot de photographie, je dressai l'oreille. Il me parut

d'ailleurs qu'il régnât un peu d'embarras autour de la table.

Ainsi, Thérèse faisait maintenant de la photographie? Elle

possédait un appareil?... Rien de si naturel, assurément.

Toutefois je n'en avais encore jamais entendu parler.

N'importe, le fait ne présentait nulle gravité, et presque

aussitôt je n'y songeai plus. Nous causâmes ensuite d'une route

neuve, des incendies de Chantilly, des pompiers, que sais-je?...

Après quoi, Yvonne me quitta, toujours calme, toujours froide--et

bientôt je roulais vers Auteuil.

Là je trouvai Marie en contemplation: assise sur un fauteuil bas,

elle regardait, émerveillée, le poupon Tiberge qui pleurnichait

doucement sur les bras de sa nourrice. Vêtue d'un peignoir cerise

brodé et doublé de violet évêque, elle étincelait dans cette

chambre jaune et blanche, elle avait l'air d'un Roi Mage en prière.

--«Je suis donc si contente, me dit-elle, parce que Tiberge sera

certainement beau. Mais oui, il sera beau! Je l'ai tant voulu,

d'ailleurs, qu'il soit splendide! Vous verrez, cher--à cause

de la nourrice, elle ne me tutoyait pas--vous verrez quelle

merveille, et chacun verra, plus tard. Il sera de ceux qu'il faut

aimer aussitôt qu'ils paraissent: car l'âme des humains s'inscrit

très clairement sur leur visage, et il faut être bien étourdi,

ou regarder bien mal, pour prétendre qu'on ne doit pas juger les

gens sur la mine... Tiberge ressemblera peut-être à son aïeul le

grand maréchal--ou à l'Empereur! Dès maintenant, d'ailleurs, on le

remarque.

--Je n'en suis pas surpris.

--Vous prononcez cela avec votre insupportable petit ton démodé...

Oui, M. Adolphe Courrière aussi, qui est très vieux, se moque

toujours... Mais interrogez nounou que voici, tenez! Demandez-lui

si, pas plus tard qu'avant-hier, une dame n'a pas sollicité qu'on

lui laissât faire la photographie de Tiberge. Répondez, nounou.»

De nouveau, ce mot me frappa singulièrement: voici donc la seconde

fois qu'il me surprenait ainsi, aujourd'hui même.

La nourrice offensée me regarda sévèrement:

--«Pourquoi donc que Monsieur ne veut pas croire ce que Madame

lui dit? C'est vrai comme le bon Dieu que sur une pelouse de la

Muette, au Bois, une dame était en train de prendre des photos,

avec un kodak, et que moi, je marchais de long en large avec bébé,

dans sa voiture, et Mlle Frida. Et comme nous regardions la dame,

qui venait d'arriver là derrière, elle s'est présentée devers

nous, très poliment: «Mademoiselle, qu'elle a fait à la miss,

voici un beau bébé. Voulez-vous que je le photographie?» Mlle

Frida, du premier coup, était interloquée. Mais moi, j'ai jugé

qu'on trouvait le petit tout beau, et que Madame serait contente,

et je lui ai arrangé son voile pour qu'on tire bien ses veux, vu

que c'est ce qu'il a de mieux.»

J'étais bouleversé par un étrange soupçon.

--«Tout de même, nounou, vous n'auriez pas dû. Quelqu'un, en

somme, que vous ne connaissiez pas... Et comment était-elle, cette

personne? Décrivez-la-moi.

--Monsieur, c'était une bonne dame très bien. Ah! bien sûr, pas

mise comme Madame, ni aussi plaisante... Mais très bien.

--Grosse?

--Pas une astèque non plus. Elle était comme qui dirait trois fois

moi. Une femme d'âge, ainsi qu'elle, enfin dans les cinquante, ne

peut pas avoir des côtes à ce qu'on lui voie les foies, Monsieur

doit bien le comprendre.»

Semblais-je donc à ce point troublé, que Marie me demanda gaîment

si, à mon tour, je craignais que l'on n'enlevât déjà Tiberge, par

amour?

Ma première course, le lendemain matin, fut de descendre chez le

plus proche photographe de Chantilly, qui demeurait à côté de mon

logis. Je pris un air bien détaché:

--«C'est vous, lui demandai-je, qui développez les clichés de Mlle

Gervonier?»

Je tremblais qu'il ne me répondît négativement, ou qu'il n'éludât

la question. Or, à mon grand soulagement, il sourit avec

complaisance:

--«Mais oui, monsieur l'inspecteur, certainement.

--Je voudrais une épreuve de ce cliché fait tout récemment, et qui

représente un bébé dans sa voiture. Vous avez encore la pellicule?

Montrez-la-moi, je vous dirai si c'est bien celle-là.

--Je viens d'en tirer plusieurs pour Mlle Gervonier. Veuillez

attendre un moment...»

Il était parti vers son laboratoire. Certes, Thérèse connaîtrait

ma démarche: eh bien! je la prierais une bonne fois de cesser ses

besognes de police privée, et voilà tout! Son intérêt n'était

pas d'insister, non plus que celui d'Yvonne: pourquoi risquer un

éclat, ou quelque scandale?

Le photographe revint bientôt, me tendant le cliché: en effet,

voici Tiberge parmi ses dentelles, je reconnaissais ses yeux

clignotants sous son front surpris, sa minuscule bouche ouverte...

Tout à coup, je me suis sauvé, laissant une vague commande

au photographe: j'aurais sangloté sous ses yeux! Ainsi donc,

secrètement, humblement, lamentablement, la pauvre Yvonne envoyait

faire par fraude le portrait de ce petit, afin de le voir au

moins, et qui sait? de chercher sans doute quelque douloureuse

ressemblance...

Une fois de plus, le chagrin m'étouffait. Je me sentais comme

écartelé. Je souffrais trop.

Ce fut, je crois, ce jour-là que je me résolus bien fermement à

mettre un terme à ce douloureux martyre. Le calvaire d'Yvonne

n'avait que trop duré: et moi-même, je n'en pouvais plus. Mais

d'autre part, il eût été indigne que Marie se vît abandonnée, ou

injustement offensée... Que faire, enfin?

--«Une ruse, m'eût peut-être répondu mon brutal ami Denis

Claudion, une belle ruse, une terrible et cruelle ruse... s'il le

faut!»

J'assistai le lendemain au baptême de Tiberge, mon fils. J'y

assistai en invité, car je ne m'y trouvais ni comme père, ni

même--par décence--comme parrain. Le député Fata, de passage

à Paris, et grand ami de la marquise Gianelli, avait accepté

de remplir cet office. Quant à la marraine, elle n'était autre

qu'Isabelle Rameau, la créatrice inoubliable de la Solange des

_Sabots_: elle et Marie s'aimaient extrêmement.

Mme Isabelle, charmée de jouer un vrai rôle ailleurs qu'à la

scène, s'était honnêtement vêtue de violet et d'amarante, et

souriait de toutes ses dents si fraîches sous un petit pétase

de tulle également violet, qu'ornait une rose Jacqueminot. Mme

Isabelle apportait une bonhomie joyeuse à contrefaire la maman,

donnant des avis à la nurse et plaisantant avec la nourrice, ce

qui ne l'empêcha point de réciter son credo avec une gravité

saisissante pendant la cérémonie.

Par contre, le député Fata se fût trouvé fort empêché d'en

faire autant, n'ayant eu que trop loisir d'oublier les textes

sacrés durant les cinq ou six années qu'il avait consacrées à

une politique terriblement anticléricale au Parlement italien.

Néanmoins, un peu ému de se voir debout et tête nue dans une

église, il tint à y surprendre quiconque par son recueillement, et

ce fut même à grand'peine qu'il ne pleura point par moments. En

somme, pleurer n'est pas voter.

Quant à Marie, elle avait retrouvé sa démarche de déesse qui

danse, et la ligne admirablement heureuse et svelte de ses hanches

qu'étreignait et soulignait une ceinture blanche, serrant sa robe

à fines rayures. Autour de son cou charmant, elle avait noué un

foulard rouge, qui lui servait de col: une _cow-girl_.

Faut-il aussi décrire Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils?

C'était bien l'enfant Jésus tel qu'on le promènerait dans une

procession à Séville ou à Tolède: dentelles, guipures et festons,

un vrai reposoir! Pauvre petit! il ne cria seulement pas une fois,

mais se montra paisible en ses atours splendides. Je crois, oui,

je crois avoir rencontré plusieurs fois le regard stupéfait de

ses yeux mobiles, ses yeux décidément bien noirs à présent...

Me suis-je trompé, mais il m'a semblé même qu'il me regardait

volontiers: il est vrai que je guettais si jalousement la moindre

trace d'attention au fond de ces pupilles légères!

--«Un bien beau jour! murmura, tout attendri, le parrain à mon

oreille... Ces cérémonies me touchent jusqu'au fond du cœur.

--Ce qui ne vous empêche pas, monsieur Fata, de parler contre

elles.

--Non pas, non pas!... Je veux seulement que le Saint-Père

vienne voter, à Rome, comme le premier citoyen de son quartier,

voyez-vous. Je suis un esprit évangélique, au contraire: or il

faut rendre à César tout ce qui est à César. Mais le son d'une

cloche me donne les larmes, et si je me rappelais toutes les

prières, je les réciterais avec les bonnes femmes de l'Agro. Ce

serait pour le plaisir.»

Après le baptême, il y eut un goûter à Auteuil. Marie avait

orné sa table avec des fleurs corail et blanches. D'un bout à

l'autre couraient des guirlandes de cerises, et sur la nappe des

branches d'orchidées candides semblaient s'élever au milieu de

pivoines pressées, puis retomber et neiger mollement en ces coupes

écarlates. Je prétendis rappeler poliment à Mme Isabelle son

fameux costume incarnat du premier acte des _Sabots_. Mais elle

poussa de véritables cris d'horreur, et sa figure se bouleversa:

--«Oh! surtout, n'allez pas me parler théâtre!»

Et ce fut avec une sorte de passion qu'elle se lança dans une

appréciation fiévreuse de différents modèles pour les voitures

d'enfant.

Cependant la vue de tout ce rouge, marié triomphalement à tant de

blanc, excitait beaucoup l'esprit ardent du député Fata:

--«Ce sont les couleurs mêmes qui déshonoraient le visage de

Sylla, quand ce dernier faisait le siège d'Athènes. Tous ces

_greculi_ montaient sur les murailles, et insultaient le terrible

général en le comparant à une mûre roulée dans la farine... Lui,

cependant, prit la ville, et fit bien.»

Fata nourrissait en effet une haine furieuse contre les Grecs,

avec lesquels il déclarait que l'Italie devait en finir une bonne

fois. «Des schismatiques!» répétait-il avec mépris.

Quand Fata m'eut exposé tout ce qu'il souhaitait pour le

remaniement de la Méditerranée--je crois qu'il voulait Nice, entre

autres, et peut-être Marseille,--et que Mme Isabelle eut dit à

Marie tout ce qu'elle savait touchant les voitures d'enfant, les

bouillies, les premiers pas et les premières dents, le moment vint

de se séparer: ce ne fut pas toutefois sans avoir admiré une fois

de plus les cadeaux offerts à Tiberge au sujet de son baptême.

La marraine et le parrain s'étaient montrés généreux, et j'avais

fait de mon mieux. Toutefois un détail intrigua beaucoup: quelque

anonyme avait envoyé une timbale et un coquetier d'or; les deux

précieux bibelots reposaient mystérieusement sur un coin de la

table. Et chacun de se récrier: «Mais quelle merveille!»

--«Cela vient d'Italie», répondit simplement Marie.

Ces mots m'ont beaucoup troublé. Ayant laissé partir Mme Isabelle

avec le député, j'interrogeai Marie:

--«Ce n'est pas un envoi de Turin, apparemment? Y a-t-il un secret?

--Pas le moindre. C'est moi qui ai apporté ici ces deux

brimborions. Seulement, si quelqu'un veut croire à un don du

colonel Gianelli, eh bien... que ce quelqu'un y croie! Je ne dirai

pas le contraire. Je ne dirai rien.

--Enfin, ni Mme Isabelle Rameau, ni Fata ne vont pourtant

s'imaginer que le colonel est le père de leur filleul.

--Ils savent bien la vérité. Je leur ai dit: «Je vis séparée de

mon mari, vous ne l'ignorez pas, mais je m'adresse à votre amitié

pour baptiser un fils, qui s'appellera Gianelli, puisque je n'ai

pu divorcer, selon la loi. Ne me posez aucune autre question.»

Ils se sont montrés discrets et affectueux. Je leur en suis

profondément reconnaissante.

--N'empêche que cette timbale, que ce coquetier...

--Mon Dieu, François, combien tu es modeste pour Tiberge! Moi, je

veux qu'il ait tout ce qu'il peut avoir au monde. Et il aura en

effet tout ce qui dépendra de moi. Je suis, grâce à mon bien-aimé

père, déjà riche: alors je vais tâcher de devenir encore plus

riche, pour Tiberge. Je lui donnerai plus tard tous les maîtres

possibles, et les plus habiles: il acquerra toutes les sciences,

tous les talents. Je m'efforcerai qu'il connaisse aussi tous les

bonheurs, mon fils admirable!... Et afin que sa naissance même

ne lui soit reprochée, tu vois que je cherche déjà à laisser

entendre--au hasard, tant pis!--que le colonel le verrait sans

colère, puisqu'il adresse de Turin un cadeau... ou du moins je

permets qu'on le croie... Mais, tiens, son baptême!... Tu me sais

libérée de toute croyance. Je m'étonne devant quiconque a la foi:

cela ne me semble pas concevable. Pourtant voici mon fils baptisé

chrétiennement, afin qu'il ne puisse même pas me faire grief

plus tard de lui avoir épargné cette cérémonie, si un jour il y

tient... s'il veut aller à l'église...

--Et ce que Tiberge voudra, Dieu le voudra?

--Ah!... peut-être. Je mènerai Tiberge à la messe, comme je le

conduirai en Sorbonne, et comme aussi aux courses et au stade, à

Rome et en Sicile, que sais-je!... Je le ferai exactement heureux:

et je désire qu'il choisisse la façon dont il préférera être

heureux, donc, cher François... Eh bien, qu'as-tu, maintenant?»

Ce que j'avais? Un grand malaise, un grand chagrin, ou plutôt un

découragement immense. Je me sentais si loin de ce petit, mon

fils, à qui l'on préparait une vie nomade, éclatante! Tout cela

m'échapperait, passerait bien au-dessus de moi, et s'envolerait au

delà de mon pauvre coin de France. Je flairais de nouveau, parmi

les rêves que faisait Marie pour l'avenir, cette bouffée de «bon

plaisir» russe, d'art cosmopolite et de luxe raffiné, qui eussent

bien mieux convenu au fils du poète mondial Stéphane Courrière,

qu'à celui d'un forestier obscur et modeste... Et cependant, mon

premier enfant étant mort, celui-ci, un jour... le second...

Hélas! on me le prendra sans cesse. Il ne pourra même pas me

nommer.

Et Marie?... Marie-Dorothée, Marie, mon souvenir éblouissant,

ma compagne merveilleuse, mon amie de prix, ma femme, ma seule

femme... car l'autre!... Avec quel enchantement je m'abandonnais

à la musique adorable de ses _donc_, de ses _exactement_, de ses

_cher_, au bercement de son accent, à sa fantaisie, à ses belles

mains... Mais, qu'espérer d'elle, à présent que Tiberge était

né, sinon son affection parfaite et quelques riantes caresses,

quand son caprice le voudrait? J'allais par conséquent passer ma

vie agenouillé devant cette insoucieuse idole--alors qu'Yvonne

douloureuse pleurait, pleurait, par notre faute, et à chaque

minute, par notre faute encore, évoquait le deuil irréparable...

Le fourbe · 第 10 / 15 段