moi?... Inutile. Yvonne déjà murmurait une prière, ou partait
pour l'église. La leçon était complète: «Tu vois, semblait-elle
ainsi me déclarer, tu vois comment je daigne te répondre, et où je
me réfugie; laisse-moi, allons, ne prononce même pas un mot, et
retourne là-bas, puisque tu oublies tout.»
Quelle torture, mon Dieu!
Or Yvonne souffrait peut-être davantage encore. Non débridée,
sa plaie l'empoisonnait. Un jour, j'entrai par mégarde dans une
pièce, où elle se trouvait seule: elle pleurait.
--«Eh bien, Yvonne?... Mais qu'y a-t-il?... Tu es mal...?»
Je voulais dire: «Tu es malheureuse?» Je n'ai même pas pu.
Mon lévrier Marsyas m'avait suivi dans la chambre: meilleur et
plus simple, il est allé poser tout doucement sa fine tête sur
les genoux d'Yvonne. Il n'en fallait guère plus, peut-être...
Seulement, moi, j'ai craint la gêne, l'incertitude, une
maladresse, l'air sournois: enfin, j'ai craint... Et ces larmes
pourtant, il me parut qu'elles eussent coulé sur mon propre
visage, et l'eussent brûlé comme du feu!
Le soir, Thérèse Gervonier vint à ma rencontre sur la pelouse
de Chantilly. Telle n'était point sa coutume, certes, et je me
sentis encore plus inquiet que surpris:
--«Rien de fâcheux à la maison? m'écriai-je du plus loin qu'elle
put m'entendre... Yvonne n'est pas malade?»
Elle accourait aussi vite que le lui permettait sa corpulence.
J'aperçus bientôt une expression d'embarras maussade sur ses
traits:
--«Écoutez... euh... voici, je voulais vous dire... Bref, dans
l'antichambre, j'ai ramassé cette lettre qui traînait sur les
dalles... Elle se trouve encore dans son enveloppe, quoique
celle-ci ait été ouverte. Je ne l'ai pas lue!.. Elle sera tombée
de votre poche.»
Je devins assez rouge, encore que l'on ne me déconcerte pas
très facilement: car c'était une lettre de Marie, lettre bien
familière, hélas!
--«Mais, Thérèse, il n'y avait qu'à remettre cette missive sur mon
bureau, et voilà tout.
--Oh! non... Pensez donc... Enfin, quelque autre aurait pu la
prendre.
--Pourquoi supposez-vous?... Vous l'avez lue!
--Pas du tout. Je ne lirais jamais, même par mégarde, un papier
couvert de cette écriture, Dieu m'en garde!
--Vous la connaissez, Thérèse, cette fameuse écriture?
--Ah! Sainte Vierge, oui!... Et je serais bien la seule, à la
maison, qui l'ignorerais.»
Bon gré, mal gré, il me fallut remercier Thérèse Gervonier. Je
songeais cependant aux larmes d'Yvonne: le motif en était trop
clair, parbleu!
Revenant de Paris avec M. l'abbé Duregard, nous parlions un jour
des divorces. M. l'abbé Duregard est un homme jeune encore,
quarante ans peut-être, que l'on verra sous peu curé d'une grosse
paroisse, bientôt évêque, et tout à l'heure archevêque, sinon
cardinal: j'ai confiance en son avenir. Il n'y a rien en effet de
si dispos, ni de si sain, ni de mieux agencé que son intelligence,
où les moindres ressorts jouent sans faute comme sans bruit.
--«L'Église, monsieur l'abbé, condamne les divorces, et elle
est trop sage pour s'être trompée. Avouez cependant que les
annulations en tiennent lieu.
--Mais non, parce qu'elles sont très rares.
--Vous voulez dire qu'on les compte par centaines.
--Mettons cent cas de conscience, très délicats à débrouiller.
Vous avez par contre des milliers de divorces: je rends hommage
aux magistrats, néanmoins ils ont tant d'affaires!
--Où est la différence, quant aux jugements rendus? Les
annulations pourraient devenir aussi fréquentes, et non moins
étranges, que nos divorces: elles ont déjà débuté dans cette
mauvaise voie. Sans manquer à la déférence, je crois, mon cher
abbé, qu'on peut en convenir.»
Et notre discussion, pour cordiale et courtoise qu'elle fût
demeurée, s'anima beaucoup. En riant, nous nous jetions
mutuellement à la tête, d'un côté tant d'annulations scandaleuses,
et par ailleurs tant de divorces bouffons. Soudain, et comme
l'abbé disputait avec la plus gaillarde âpreté, je lui dis:
--«Voyez en Italie: ils n'ont pas le divorce, mais comme ils
s'en passent bien! Le code italien n'admet qu'un seul cas de
dissolution d'un mariage, à savoir la mort d'un des conjoints.
Cependant, là-bas, quand le problème est trop difficile, voici
tout justement l'annulation à quoi l'on songe aussitôt.
--Nos tribunaux ecclésiastiques s'occupent de cas bien définis.
--Allons donc!... Tenez, prenons un exemple: une femme, très
riche, a épousé, outre les Alpes, un homme pauvre, ou qui du
moins n'a pour vivre que sa solde, que son traitement, si vous
voulez. Or, depuis six, sept ans ou davantage, ils n'habitent plus
ensemble...»
Eh! mais ici, avec quelle adresse et quelle preste autorité M.
l'abbé ne m'a-t-il pas tout net coupé la parole!
--«Mon Dieu, vous savez, comme disait l'hôtelier Madei, que j'ai
connu à Rome: «Plus de roses, point de sécateur...» Vous ai-je
déjà parlé de cet étonnant et charmant Madei? Figurez-vous qu'en
plein carême...»
Et les anecdotes de se succéder l'une à l'autre, vivement,
allègrement. Il n'y avait pas à s'y méprendre: malgré toute
l'agitation de notre entretien, l'abbé avait immédiatement rompu
les chiens, dès que j'avais voulu faire allusion à Marie et au
colonel Gianelli. Donc, M. Duregard, confident et confesseur
d'Yvonne, se trouvait au courant de ma liaison.
Bien mieux, je me rappelai cette autre fois où, tandis que nous
devisions de la détestable invasion étrangère en France, j'avais
entrepris de défendre les femmes cosmopolites, qui unissent en
elles plusieurs races: «Les métèques simples, déclarais-je, sont
bien plus néfastes, à cause de leurs âmes plus différentes de la
nôtre, plus marquées et moins souples. Ainsi une femme un peu
russe, un peu italienne, un peu française aussi...»
Or, juste à ce moment, M. l'abbé Duregard m'avait interrompu.
--«Ma grand'tante, fit-il, était Danoise. C'est à elle que je
dois les quelques mots de cette langue dont je connais le sens et
la prononciation. Avez-vous entendu un dialogue en danois?»
Et comme Yvonne entrait dans la pièce:
--«De quoi parliez-vous? avait-elle demandé.
--Du Danemark», s'était hâté de répliquer l'abbé.
Point de doute, il savait à merveille. Tout le monde savait. Et
Yvonne?... Je l'offensais, je la peinais, je l'humiliais, elle
gravissait un long calvaire... Mais pourquoi jamais un mot, sinon
une plainte, une effusion?...
--«Yvonne est la discrétion même», me répétait continuellement,
avec admiration, Thérèse Gervonier.
--«Elle est excessivement fragile, me confia un jour son
médecin... Je la trouve usée, minée, consumée, et ses nerfs me
semblent à bout. Un rien lui ferait bien du mal.»
Le Bois de Boulogne, qui n'est plus qu'un pauvre square entre
des maisons, s'émeut dès le premier printemps. A peine fait-il
un peu moins froid qu'il laisse aller ses bourgeons, si mous, si
pâles, et voici déjà qu'il apparaît tout fardé, quand nos forêts
n'en sont encore qu'à s'alanguir, et nos bosquets des champs qu'à
nous donner des fleurs. Marie aimait beaucoup l'émoi de Paris,
à cet instant qui ne dure guère: elle se couvrait de fourrures,
et allait voir au Ranelagh, ou tout autour du champ de courses
d'Auteuil, comment les jeunes feuilles se dépliaient en grelottant
sous le soleil de mars. Elle recherchait la solitude, craignant
de se montrer, elle naguère si svelte; car son bébé allait venir
sous peu, dans une semaine peut-être. Et tout en marchant, elle
souriait et faisait des rêves.
Je l'accompagnais dans ses promenades aussi souvent qu'il m'était
possible. Un jour nous cheminions ainsi le long de cette mare
d'Auteuil, fameuse jadis, mais inconnue aujourd'hui, sinon des
convalescents, de quelques amoureux, et de certains provinciaux
des villages voisins, La Muette, Boulainvilliers, etc.
--«Il faut, François, me disait Marie, que ce petit, ou cette
petite sache plus tard plusieurs langues: nous autres Russes, nous
sommes donc tous polyglottes, vraiment, et cela vient de ce que
l'on nous habitue au français, puis à l'allemand, à l'italien, à
l'anglais, dès l'enfance. Quand j'étais une bambine, ma mère me
faisait offrir absolument du pain sec pour mon dessert, dès que je
bégayais en russe; mais j'avais des gâteaux et des fruits, si je
les demandais en français, en italien ou en allemand: tu penses
si j'ai vite connu ces phrases-là! Un jour, j'ai demandé à table:
«Mami, je veux, s'il vous plaît, que vous me donniez un peu de
café.» Et j'ai ajouté: «Bougre!» ainsi que je l'entendais dire au
valet de chambre, qui venait de Paris. Ma mère vénérable ignorait
ce mot: mais elle fut enchantée, parce qu'il était français: et
j'ai eu mon café. Une autre fois, je voulais une goutte de cognac:
si tu savais ce que j'ai dit à ma maman ravie, pour l'obtenir! Je
fis donc ainsi défiler tous les gros mots du valet de chambre, par
gourmandise, et c'est pourquoi aujourd'hui encore le langage des
voyous, cher, me rappelle des souvenirs de confitures.
--Avec le jeune personnage qu'on attend, l'on devra se méfier,
s'il emploie la même méthode, diable!
--Oh! je sais donc maintenant comment on dit tous les vilains mots
en italien, en russe et en français.
--Pas seulement les vilains, Marie charmante.
--Oui, j'ai été très bien élevée.
--On a eu tant de peine!
--On a fait ce qu'on a pu.»
Nous plaisantions, nous étions très gais. Marie s'appuyait un peu
lourdement à mon bras, et je veillais comme un jeune époux sur sa
démarche ralentie et sur son corps deux fois précieux. Soudain,
rompant une de ses phrases chantantes, elle m'a dit:
--«Mais, quoi donc?... Tu es tout pâle... Qu'est-ce qu'il y a?»
Il y avait que dans l'allée menant au petit lac, j'apercevais
Yvonne, là, devant nous, s'avançant à notre rencontre, entre
Thérèse Gervonier et l'une des cousines Quériou, d'Auteuil! Elle
nous avait certainement vus, car elle était devenue plus blanche
que moi-même, en même temps qu'elle avait saisi la manche de
Thérèse, comme pour se cramponner avant de tomber.
Reculer n'était pas possible: il fallait s'affronter, et que
devais-je faire? M'arrêter, évidemment, expliquer que la marquise
Gianelli se trouvait un peu souffrante, que je lui donnais le
bras afin de l'aider à marcher: mais Marie avait-elle l'air d'une
femme malade, avec cette physionomie heureuse et ce rire mal
éteint? Puis, comment allait se comporter Yvonne?... Et si elle se
trouvait mal, car elle était réellement livide, elle me faisait
peur. Elle s'était infailliblement aperçue de l'état de Marie:
et alors, le souvenir d'Hélène... Mon Dieu, que j'eusse voulu
disparaître à l'instant, écrasé, en cette minute horrible!
Quant à Marie, elle était bien tranquille. Voici qu'elle allait
déjà vers Yvonne, résolue à la plus paisible cordialité. Sans
doute elle s'apprêtait à dire tout uniment, en son incroyable,
innocente et déconcertante impudence: «Bonjour, chère madame.
Votre mari a la bonté d'accompagner jusqu'en ces lieux sauvages
une femme qui se cache, et se cachera pendant une semaine
encore...»
Cependant Yvonne coupa court à tout cela. J'ai vu la pauvre femme,
plus morte que vive, étreignant follement le poignet de Thérèse,
je l'ai vue passer devant nous en baissant la tête, sans saluer,
sans reconnaître--et son frêle dos, tout courbé, semblait au point
de se briser, quand je me retournai sur elle, tandis qu'elle
s'éloignait. J'étais dans une espèce d'épouvante!
Ma chère Marie saisit ma main. Certes, elle fut très belle, en
cette minute, et l'on pourrait même dire très bonne.
--«Je comprends fort bien, me dit-elle, que Mme Simonin ait voulu
ne pas me voir. Je serai bientôt mère, alors qu'elle a perdu
cruellement son enfant. Va au plus vite la retrouver, François,
et la consoler. Ne lui dis pas que je suis fâchée, ce ne serait
pas vrai. Ne lui laisse même pas croire que je l'ai remarquée. A
moins qu'elle n'ait voulu positivement m'offenser... Mais je lui
pardonne. Je conçois, certes, combien elle doit souffrir.»
Que de magnanimité! C'en était un peu trop, peut-être, et
Marie ne me jouait-elle pas quelque comédie de noblesse? Mais
non, pourtant, sa voix trahissait tant de sérénité radieuse et
béatement hautaine!
Lorsque, de retour à Chantilly, je demandai Yvonne, Thérèse me
dit d'un air outragé que sa cousine était au lit, malade, qu'elle
avait condamné sa porte, ne sortirait de sa chambre ni pour
dîner, ni pour déjeuner, et qu'elle ne consentait à admettre
personne--«personne»!--auprès d'elle.
Après tout, je suis son mari: j'aurais bien eu le droit de
renvoyer cette Thérèse à ses potions ou à son crochet, et d'entrer
quand même. Je ne l'ai point osé, pourtant: j'avais honte!
Le lendemain, même consigne, le surlendemain pareillement. Trois
jours, quatre jours se passèrent: Yvonne se cloîtrait. Le médecin
me confia: «Ce n'est pas qu'elle ait grand'chose: tout son
organisme se trouve comme surmené. Ne la contrariez pas. Elle fait
une fièvre nerveuse, qui s'éteindra.»
A la sixième rebuffade, néanmoins, n'y tenant plus, je répliquai
brutalement à Thérèse:
--«Assez, maintenant! Je suis chez moi, je pense, et j'entrerai.»
Or, Yvonne n'était point au lit, comme je croyais, mais étendue
sur sa chaise longue, en peignoir: ses yeux marron avaient envahi
tout son visage émacié, si bien qu'on les distinguait seuls, au
premier abord, et qu'ils semblaient immenses, fixes et presque
insoutenables.
A peine si j'eus le cœur de parler:
--«Yvonne... je ne t'ai pas revue, depuis... enfin, tu sais,
depuis le jour... au Bois...»
Elle fronça douloureusement les sourcils:
--«Qui te parle de ce jour?... T'ai-je demandé la moindre
explication?
--Je veux pourtant te la donner. C'est si simple... La marquise
Gianelli est enceinte, elle aura revu malgré tout son poète...»
Yvonne bondit, se leva presque.
--«Ne mens pas! Pourquoi mentir? Qui t'interroge? C'est
stupide!...»
Puis, se laissant aller sur les coussins:
--«C'est stupide, oui... Et cela me fait encore plus de peine...
Je ne te prie pas de me dire tes secrets. D'ailleurs, tu n'as pas
de secrets. Je devine toute ton existence, et tu le sais bien: tu
m'as trompée et abandonnée à l'époque la plus atroce de ma vie...
--Non, Yvonne, oh! non, pas cela: je ne t'ai pas abandonnée! Je
n'aurais demandé qu'à demeurer ce que je fus pour toi, un instant,
quand nous nous sommes mariés, en Bretagne. T'en souviens-tu
seulement?... Mais c'est toi qui m'as éloigné par ta froideur
inouïe.
--Je me suis toujours montrée bonne épouse.
--Oui, mais... évidemment, ce n'est pas de ta faute... tu ne sais
pas aimer, ma petite Yvonne, tu n'as jamais une tendresse, une
caresse... Tu ne t'es jamais épanchée que tout bas, à l'église et
sur ton prie-Dieu!»
Elle se cacha la figure dans les mains. Quelle brute j'étais,
pourtant! Venu pour m'approcher d'elle, pour l'apaiser un peu,
s'il était possible, voici que je la tourmentais davantage. Je
m'assis contre sa chaise longue:
--«Mais tout cela ne fait rien. Écoute, Yvonne... Tu es organisée
d'une certaine manière, moi d'une autre. J'ai pu rencontrer des
amitiés plus... semblables à moi-même... ou moins discrètes...
Mais je te le jure devant ton Dieu, à qui tu t'es remise, je n'ai
pas un seul moment cessé de te chérir profondément. Ah! tu peux me
croire. Je pèse mes mots, en honnête homme!»
Ma voix s'est-elle altérée? Ai-je frémi, tant la vérité me sortait
par tous les pores: car si, d'une part, j'idolâtrais Marie,
d'autre part ma femme délicate et blessée m'était en effet si
chère, et me tenait tellement au cœur--oui, certes!--ainsi qu'un
autre cœur saignant et palpitant!... Bref, Yvonne s'est sentie
touchée, ou bien elle a puisé quelque calme dans l'invocation
qu'elle venait de prononcer là, les mains sur ses yeux. Elle
reprit plus doucement:
--«Oui, tu es de bonne foi, je le crois... D'ailleurs je ne te
ferai pas de reproches. La Providence est juste. J'ai dû mériter
un peu de ces épreuves... Il y a des femmes qui aiment sans doute
avec une frénésie... Cela m'échappe. On ne parle pas comme on
veut: moi, les mots... certains mots... ils m'intimident... ils se
gonflent dans ma gorge, et ils y restent. Ils seraient pourtant
bien montés de mon âme tout de même... Tu as l'air de me reprocher
ma piété...
--Non, Yvonne, mais non! Au contraire, et souvent je l'envie.
--Tu ne comprends pas ce que nous appelons l'oraison, nous autres,
les tristes: ce sont des phrases toujours pareilles, qu'on répète
machinalement, mais si tu savais comme on se laisse aller, sans
qu'il soit besoin de paroles, et comme on se jette aux bras du bon
Dieu, pour le remercier... de tout, de tout ce qu'il nous envoie,
et pour crier qu'on a confiance, qu'on le sait là! Ah! c'est de
l'amour, cela!...»
Parbleu! la froide Yvonne ignorait presque tout de l'autre amour,
celui qui est puissant, aventureux et sublime! Il n'y avait rien à
lui répondre, je me suis tu. Elle poursuivit:
--«Du reste, à quoi bon ces vieilles choses? Il faut me laisser,
François. Je ne vais pas causer un drame: ce n'est pas de mon
goût. Il ne saurait être question de divorce, car je suis bonne
chrétienne, ni même de séparation: je continuerai d'habiter ici.
Seulement je ne veux plus te voir, ni te parler. Nous ne prendrons
plus nos repas ensemble.
--Tu es bien dure!... Enfin, pourquoi...
--Tu me demandes vraiment pourquoi?
--Sans doute. Tu disais tout à l'heure avoir deviné ma vie, et
jusqu'ici tu ne m'avais pas habitué...»
Elle s'est tout à coup dressée, à ces mots:
--«Est-ce la même souffrance pour moi, maintenant? Tout récemment
encore, je savais ta liaison, oui... Mais à présent je verrai
toujours une figure d'enfant auprès de toi, puisque la marquise
Gianelli... Tais-toi! Pas de mensonges!... Cet enfant, ce sera le
tien, le tien--et pas le mien, car je l'ai perdue, moi, ma petite
fille! Je n'avais qu'une pauvre petite, ma toute jolie petite, et
elle m'a été reprise. Tu pourras regarder un autre enfant. Il te
consolera. Mais jamais plus, moi... Et cela, je ne peux pas, je
ne peux pas... Il me semblera toujours que tu m'apportes le babil
d'un autre bébé, et ses rires. Il faut m'épargner cela, qui est
au-dessus de mes forces...»
Elle pleurait misérablement. Et j'étais comme à l'agonie: je ne
ramenais de toutes parts, sur moi, qu'un vrai manteau de glace.
Tout se perdait dans la nuit: Hélène morte, l'enfant nouveau,
l'horreur de torturer la mère douloureuse, la femme si fragile,
ensuite mon bel amour, Marie et sa joie provocante... Yvonne leva
les yeux un instant:
--«Et puis cette femme, qui t'aura donné un fruit de ton sang, ton
propre sang! Un enfant, qui vient de toi!»
Le silence--atroce!
--«Moi, ajouta-t-elle, maintenant, je suis infirme.»
Elle retomba, les mains jointes, priant de toute son âme.
A deux jours de là, on m'appelait au téléphone:
--«C'est un garçon!... Venez vite.»
J'arrivai chez Marie, en proie au plus singulier mélange de
malaise et d'émotion. Après des années de soins et de soucis,
après qu'on a pris mille peines afin de parfaire, autant qu'il
est possible, le corps et l'âme d'un jeune éphèbe, ou voire d'un
simple galopin qui déjà traîne ses culottes à l'école, certes l'on
peut déclarer fièrement: «Je contemple mon héritier, mon propre
enfant.» Mais on ne se sent pas au même degré le père d'un bébé,
et surtout qui vient de naître. On se trouve au plus l'associé de
la maman, et encore un associé qui ne travaille guère, une sorte
de simple commanditaire.
Ajoutons qu'ici mon cas était pire, car enfin, ne passant même
point franchement pour l'auteur responsable et avoué de l'enfant,
je jouais bien plutôt le rôle d'un complice à demi caché... Ce
qui ne m'empêchait point d'avoir le cœur bouleversé, et de l'aimer
d'avance, ce petit. Je souriais, je défaillais presque à la pensée
du premier cri que j'entendrais--et tout bas, humble et déchiré,
je demandais pardon de ma joie au souvenir de ma petite Hélène et
à Yvonne, que je n'avais pas revue.
Dès le vestibule, Romilda, la femme de chambre, me dit d'un air
radieux:
--«Il est _souperbe_!»
Je montai quatre à quatre. La garde vint me chercher.
--«Tout s'est passé à merveille, et le docteur est enchanté.»
J'entrai enfin. Marie était couchée, et riait doucement.
Elle avait vraiment l'aspect d'une belle idole, au milieu de
ses dentelles, une merveilleuse idole de cire pâle, aux yeux
éblouissants toutefois et comme en extase.
La garde s'était retirée, nous étions seuls. Je me penchai sur les
fines lèvres exsangues.
--«Il est à côté, fit Marie. Va le voir.»
La petite chose rougeaude, grimaçante et fragile reposait dans
son berceau, que surveillait une fraîche nourrice. Voilà donc
mon fils!... J'eusse tant voulu oublier qu'une fois déjà je
m'étais dit, devant un autre berceau tout pareil: «Et c'est là ma
fille!...»
Un moment, cet être minuscule déplissa un peu la peau de son
visage boursouflé: alors apparurent des prunelles plutôt obscures
et quelques cils foncés, ainsi que sont les miens!
--«Tu as remarqué? me demanda Marie. Il a tes yeux.»
Je crois qu'elle mit vraiment beaucoup d'amour dans cette phrase.
Il s'y trouvait du moins une douceur immense, et les larmes les
plus exquises de ma vie, peut-être, me sont venues sous les
paupières.
De ces larmes aussi, j'ai bien demandé pardon, secrètement, à
Yvonne en deuil, qui souffrait, là-bas.
Et pourtant...
Les devoirs s'affrontent et se combattent, on le sait. «Fais
ceci», dit l'un. «Au contraire, fais cela!» ordonne l'autre
aussitôt. Il en est un, le plus urgent peut-être, en tout cas
le plus doux: «Cause le moins de peine possible à ceux qui
t'entourent...» Combien de fois me suis-je répété, dans ma
détresse, ces paroles toutes frissonnantes de pitié?
Yvonne se tenait parole: pendant un mois et plus, je ne l'ai pas
vue. Elle prenait ses repas dans sa chambre: nulle surprise,
d'ailleurs, n'en pouvait venir aux domestiques, car ceux-ci
n'ignoraient point que leur maîtresse, de santé très délicate,
eût besoin de grandes précautions. Or je travaillais le matin, ou
courais les bois; je déjeunais à tout moment, en deux minutes,
d'un œuf à la coque et d'une côtelette; et je dînais à neuf
heures, en arrivant de Paris--quand je rentrais pour dîner. Un tel
régime était bizarre autant qu'incommode, si bien que je prenais
mes repas tout seul. Voilà du moins ce qu'autrui devait penser,
ou ce qu'il lui eût été permis de penser, s'il se fût trouvé
bienveillant.
Mais il ne l'était point. Chantilly est un bourg élégant, situé
dans le plus gracieux pays de France. Toutefois, on y a établi
un golf, où viennent chaque jour se désennuyer les hobereaux de
Senlis, qui étouffent de niaiserie, et les propriétaires des
belles demeures élevées parmi ces bois charmants. Ces derniers
n'ont pas une conversation fort abondante, si bien qu'il y a
pour eux une grande consolation à pouvoir relever de quelques
fermes jugements, touchant la conduite du prochain, leurs
propos habituels sur les cousinages, les mariages et le malheur
des temps. Du golf et des châteaux, les calomnies vont tout
naturellement à la cuisine, puis chez l'épicier, la mercière et
le sacristain: c'est là sans doute que Thérèse Gervonier les
recueillait.
Car j'étais dorénavant un objet de honte et de scandale pour
la pauvre fille: le dégoût éclatait dans ses yeux, dès qu'elle
m'apercevait. Quelles horreurs ne débitait-on pas sur mon compte,
sans nul doute, «dans le pays», ainsi que disaient les commères!
Puis j'étais fonctionnaire, et fonctionnaire envié: point encore
quadragénaire, et déjà inspecteur adjoint, trois galons d'argent
sur mon uniforme, s'il vous plaît; une place privilégiée à
quarante minutes de Paris... Il ne faut pas tenter le diable: il
est trop piquant, pour plus d'un, de relater les coquineries et
voire les crimes qualifiés d'un intendant de la République et d'un
officier de l'Institut de France. Ce sont là de jolies anecdotes,
qu'il suffit de conter sur un certain ton amer et résigné pour
paraître finement fronder l'État.